‹ Le premier cardinal canadien [microforme]Chapitre 43 sur 75 · SERMON DE MGR GRAVEL · texte numérisé non relu

SERMON DE MGR GRAVEL

Tiueris super domum meam ; uno tant reqni solio te præcedam.

Vous serez préposé à ma maison ; et je ne vous précèderai moi-même que de la hauteur

des degrés du trône.

Gen., xL4. 40.

Éminence, Messeigneurs, Mes frères,

C'est dans ces termes qu’un puissant monarque de lPantiquité adressait un jour la parole au Palriarche Joseph, quand cecluici, triomphant des épreuves qui avaient jusque-là marqué sa vie, venait de se signaler aux yeux du roi par des preuves de la plus haute sagesse. Il avait dévoilé l'avenir, el suggéré des mesures d'administration capables d'assurer le salut du royaume, Pénétré d’admiration, le roi dit à ses conseillers :

Num invenire poterimus talem virum qui spiritu Dei plenus sit? (Gen., xu1, 38.)—Et se tournant vers le Patriarche : « Vous serez, lui dit-il, préposé à ma maison, et je ne vous précèderai que de la hauteur des degrés du trône ; uno tantum regni solio te præcedam.»

Ne vous semble-t-il pas, mes frères, entendre aujourd'hui les mêmes paroles ? Un illustre prélat, délégué du monarque spirituel de l'Eglise, vient en son nom les redire à l'Éminence dont nous célébrons la pourpre récente : Tu eris super domum meam : Vous serez désormais l’un des princes de ma maison, l'un des soixante-douze préposés à tous les enfants d'Israël, l'un des grands du royaume éternel, l'un des Gonds, CarDiNu, sur lesquels tout roule et tout repose dans l'Église. A cette hauteur où votre dignité vous élève, vous ne verrez au-dessus de vous dans l'Église rien d'humain, rien que l'immédiat représentant de Jésus-Christ, le monarque spirituel de l'univers, dont vous serez, avec les autres membres du Sénat suprême, le conseil et l’appui : Uno tantum regni solio te præcedam.—Telle est véritablement, mes frères, la dignité que vous êtes venus vénérer dans la personne de Son Éminence le Cardinal, archevêque de Québec.

Le Cardinal de la Sainte Église Romaine est, en effet, le premier après le Pape, l'assistant du Vicaire de Jésus-Christ. Un lui ouvre la bouche pour qu’il parle haut dans les conseils de l'Église. On le revêt de pourpre, en signe de la dignité suprême, et aussi pour que sa couleur de sang lui rappelle qu’il.doit, s’il le faut, verser le sien pour l'Église et pour son chef. Il partage avec le Pape la sollicitude des églises, et participe à son autorité. 1] l'éclaire de ses conseils, le soutient de son courage ; il l'élit et le désigne à l'Église, quand le Siège Apostolique vient à subir une tristé viduité. C’est de ces étroits rapports avec le chef de l’Église, que la dignité cardipalice tire sa raison d’être et ses titres au respect de tous.

Tout ici nous parle donc du Pape et respire en quelque sorte sa présence. Laissons-nous aller à ce courant qui nous emporte

vers le Père Suprème, et ranimons notre foi par le souvenir de ses prérogatives. Ce sera à la fois répondre aux vœux de Son Éminence, qui Lui devient de ce jour si étroitement uni, et seconder les vues de l'Église, qui ne veut pas que nous nous retirions de ces grandes solennités sans en remporter notre profit spirituel.

Successeur légitime et authentique de saint Pierre, Notre Saint Père Léon XIIL est aujourd'hui, comme personne publique, absolument ce que saint Pierre a été lui-même, investi des mêmes privilèges, revêtu des mêmes pouvoirs, de même que tous ses prédécesseurs. Il lui a donc été dit, dans la personne de l’Apôtre : Tu es Petrus et super hanc pelram œdificabo ecclesiam meam. Ecartez le fondement, l'édifice croule et il n’y a plus qu’un amas confus et sans nom. De même, écartez le Pape, et iln'y a plus d'Église : je ne vois plus que des individus, dont chacun suivra sa voie, sans ensemble, sans concert ; une agglomération fortuite qui se divisera fortuitement comme elle s'était formée.

Dans un édifice matériel le fondement est inerte, et il doit l'être ; car s’il vient à se mouvoir, tout ce qu'il supportait chancelle. Il en est bien autrement de cet édifice spirituel, dont les pierres sont vivantes et choisies, de vivis et eleclis lapidibus ; car ici le fondement est par excellence l'élément actif, et son aclivité meut Lout le reste. Jésus-Christ l’a ainsi voulu quand il a établi saint Pierre Pasteur Suprême, et l’a chargé de conduire les brebis comme les agneaux. C'est à la vue de cetle divine ordonnance, qu'un Père, disciple des apôtres, laisse tomber de ses lèvres celte énergique sentence : qui clam episcopo aliquid facit, diabolo præstat obsequium ; celui qui fait quelque chose en se soustrayant à la direction de l'Évêque des évêques, quelque savant, quelque puissant el élevé qu'il soit d’ailleurs, rend hommage à Satan. Car celuilà seul, qui a reçu la commission de paître tout le troupeau, doit désigner les paturages ; celui qui a reçu les clefs doit seul ouvrir ou fermer, claudit et nemo aperit, aperit et nemo

claudit ; le dépositaire de la puissance illimitée, quodcumque ligaveris, a droit d'exiger la soumission de tous.

Notre siècle même, où l'autorité se heurte à tant d'obstacles, a confirmé par un illustre exemple celte puissance apostolique. Après la révolution française el ses ruines religieuses, on vit un Pape supprimer, d'un trait de sa volonté, l'antique église de France, avec tous ses élablissements consacrés par les siècles, pour tout réédifier sur des bases nouvelles. Une mesquine opposition se produisit, suivie d’un schisme plus misérable encore ; bientôt après, le schisme disparut, et l’on ne vit plus que l'autorité pontificale intacte et triomphante.

Cette obéissance due au Souverain Pontife est d'une obligation plus étroite encore quand il s’agit des choses de la foi ; car à ses autres litres, le Pape joint celui de Docteur infaillible. Oui, il est un homme sur la terre, absolument semblüble aux autres hommes, sujet aux illusions communes en ce qui tient aux choses d'ici-bas, compris au même titre que les autres dans cet oracle, omnis homo mendaæx, et qui cependant, précisément dans cet ordre de vérités où de brillantes intelligences ont fait naufrage, a, lui seul, le privilège d'une absolue rectitude, et d’une inerrance qu'aucune contradiction de sa part n’a jamais prouvée en défaut ! Cette merveille de Dieu en ce monde est à la fois un fait historique et une vérité de notre foi, une vérité dont le grand Fénelon disait : « Entre elle et l'athéisme il n’y a pas de point d'arrêt raisonnable». II faut croire à l’infaillibilité du Pape ou rouler logiquement d'erreurs en erreurs jusqu'à cet état monstrueux d'intelligence, où l'on dit avec l’insensé : Non est Deus !

Un jour Platon usait vainement son puissant génie à sonder une vérité doctrinale, Rebulé et dégoûlé de ses inutiles recherches, il s'écria : «I! faut attendre qu'un Dieu descendu sur la terre vienne enseigner les hommes.» 11 est venu ce Dieu ; il nous a enseigné toute vérité, omnem veritatem. Mais pour qu'elle pût parvenir intacte jusqu'au dernier des jours et au dernier des hommes, avant de remonter au ciel, il l’a gravée

toute entière au cœur du premier de ses disciples, l'a fait resplendir d'une lumière vivante, afin qu'elle pût s'appliquer d'elle-même aux hommes et aux circonstances, se transformer sans se perdre, et suivre, pour le rectifier, le flot mouvant qui emporte tout ici-bas. Et c’est ainsi que cette voix du Vicaire de Jésus-Christ, comme autrefois l’oracle des Hébreux, éclaire tout homme venant en ce monde, el nous accompagne tout le long de notre pèlerinage à la terre promise.

Or ces admirables prérogatives du Souverain Pontife, tournent singulièrement à la gloire de cette couronne de Frères qu'il s'est donnée, majestueux eux-mêmes comme les cèdres du Liban : circa illum corona fratrum, quasi plantatio cedri in monte Libano (Eccli., 1, 14); car ces hautes prérogatives du chef de l'Église, absolues en soi et sans partage, ne s'exercent pas en fait sans la participation des Cardinaux, qui forment un collège vénérable et sacré, recruté parmi l'élite du genre humaïn. Ils apportent avec eux, dans le Conseil suprême, outre la science et la vertu, celle connaissance personnelle des hommes et des choses, si nécessaire au gouvernement d'un tel empire. C'est ainsi que se constitue le Sénat de l'Église. Un ancien écrivait, après avoir contemplé le Sénat de la Rome antique : «J'ai cru voir une assemblée de rois». Qu'eût-il dit de celui de l'Eglise, où se rencontre un si heureux assemblage des dons de la nature et de ceux de la grâce, et que l’on peut bien appeler le successeur de la grande institution romaine, puisque, d'après la pensée de saint Thomas, l'Église elle-même n'est autre chose que l'empire romain spiritualisé !

Apres comme avant Notre Seigneur, il s'agit, pour ce Sénat, de gouverner le monde. Telle est la mission de Rome, proclamée dès les temps payens par un de ses poëles :

Tu, regere imperio populos, Romane, memento.

Mais ce n’est plus maintenant avec le sceptre de fer pour écraser les nations ; car l’ancienne erreur a disparu, vetus

error abiit (Is.), et le successeur visible du Christ Jésus a brisé entre les mains du paganisme le frein de l'oppression, frenum erroris quod erat in maæillis populornm {Is.). Le Sénat de l'Église n’est plus que celui du prince de la paix, plus auguste mille fois par ce caractère incommunicable, que par la gloire des plus brillantes conquêtes.

Rome étendait autrefois sa dominalion jusqu'aux confias de l'univers connu, qui ne dépassait pas cependant l’ultima Thule, Aujourd'hui, bien au delà de cette barrière, alors infranchissable, s'étend un nouveau monde, où les têtes les plus fières el les plus libres de l'univers se courbent docilement sous la puissance du Sénat de l'Église, —non plus soumises à la prépondérance de la force, mais subjuguées par l'ascendant de l'amour jusqu'au sacrifice raisonné de la volonté même et de l'intelligence. Que dis-je ? Des profondeurs les plus reculées de ce nouveau monde, un Prince se lève aujourd'hui qui doit siéger dans ce Conseil Suprême, et prendre sa part au gouvernement religieux de l’univers. Nous contemplons de nos yeux l'illustre envoyé romain qui, pour lui apporter la pourpre, a dù traverser plus de mers et franchir plus de pays que n'en ont même rêvé les ambassadeurs de Rome antique ; et celuici ne porte pas, dans les plis de sa robe, la paix ou la guerre, mais Ja paix seulement et la plus radieuse nouvelle pour le peuple canadien.

Excellence, soyez mille fois bienvenue parmi ce peuple ! Grâce au message que vous nous apportez, le Canada prend un rang nouveau dans l'Église et dans la considération des autres peuples. Votre souvenir est désormais inséparable de la joie de ce jour, et votre nom, qui nous est devenu si sympathique, sera encore acclamé de nos arrière-neveux.

Honneur et reconnaissance éternelle à Notre Très Saint Père le Pape Léon XIII! Il a fait plus que de choisir parmi nous un Prince de l'Église : en le désignant, cette grande voix qui parle à l'univers, os orbi sufficiens, a glorifié, devant son immense auditoire, la foi des Canadiens, la fermeté de leur dévouement

à l'Église, leur piété fiale envers le Pontife Romain, daignant aussi rappeler la présence de notre jeunesse sous l: drapeau pontifical en des temps difficiles.

Acceplons, mes frères, avec piété, pour nous en faire le sujet d’une profession de foi nouvelle, ces éloges si glorieux donnés par le Pape. Oui nous aimons Dieu et son Représentant sur la terre. Nous sommes attachés par le fond des entrailles à l'Église, notre mère dans le passé, notre espérance dans l'avenir, notre préoccupation la plus vive en tout temps. C'est le patrimoine sacré que nous ont légué nos pieux ancêtres venus de la belle France, et que leurs descendants, toujours catholiques et toujours français, ont religieusement conservé. J'en ai la preuve dans la présence de ces foules nombreuses qui, venues de toutes parts, remplissent en ce grand jour toutes les avenues de cette noble cité. J'en ai la preuve encore dans l'attitude de nos Chambres Législatives, qui dernièrement suspendaient leurs travaux pour honorer l'Église, à la nouvelle du grand évènement qui se couronne aujourd'hui, et qui, par une impulsion unique peut-être à l'heure qu'il est dans le monde, sans en être sollicitées, sans distinction de partis, ont noblement participé à la part onéreuse, dans l'honneur qui nous arrive. Voilà ce qu'est encore, au milieu du monde allangui, le Canada catholique.

Et vous êtes, Éminence, le digne Chef religieux de ce peuple, vous dont «le zèle ardent pour les progrès de la religion catholique et le salut des âmes, dont la particulière soumission au Siège Apostolique et la sagesse dans l'administration,» (1) ont reçu les éloges du Vicaire de Jésus-Christ, Permettez donc à ce peuple, si vigoureux dans sa foi, si sincère dans ses attachements, si enthousiaste dans ses amours, d’'acclamer un chef si justement digne de .ces honneurs. 0 vieille cité des Champlain et des Laval, quelle gloire te couronne aujourd'hui ! Métropole historique de l'Amérique du Nord, seule, un jour, sur un terriloire où quatre-vingts Evêchés devaient germer

(1) Paroles du Pape dans l’allocution consistoriale,

sous lon aile, tu fus dans ces vastes régions le centre du catholicisme. Vois comme le représentant de Dieu sur la terre vient aujourd’hui combler d'honneur to glorieuse fécondité, O le beau jour que le Seigneur nous a fait à tous et dont il a voulu étendre l'honneur et la joie à deux nouvelles métropoles, au sein même de notre Canada français, el que le Saint-Père accorde à notre heureux pays, comme le présent de joyeux avènement de l'un des nôtres à la pourpre romaine !

Qu'il soit donc à jamais réalisé le souhait apostolique et tout paternel de Notre Très Saint Père Léon XI, à savoir, que ces évènements si glorieux pour nous puissent «tourner à l’hon- » neur de l'Église catholique, à la prospérité du peuple cana- » dien, à la conservation et à l'accroissement de son zèle et de » son dévouement à l'Église Romaine.»

Ainsi soit-il.

Lorsque Mgr Gravel fut de retour au chœur, Mgr Lynch, archevêque de Toronto, se rendit, mître en tête, au faldistorium placé au milieu du chœur.

Son Excellence Mgr l'Ablégat O'Bryen, accompagné de M. l'abbé Octave Gagnon, son secrétaire pro tempore, s'avança au pied du trône du Cardinal, et lui remit entre les mains le Bref de Sa Sainteté Léon XII. Son Éminence, ayant reçu le document, le passa à son secrétaire, M. l'abbé Marois, en disant : Legantur Litteræ ; qu'on lise le Bref,

M. Marois le lut alors en latin, puis en français :

Bnrer DE LÉON XIII Au CARDINAL TASCHEREAU.

Traduction.

A Notre Vénérable Frère Alexandre Taschereau, archevêque de Québec, agrégé, dans notre récent Consistoire, à l'Ordre des Cardinaux.

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