‹ Le premier cardinal canadien [microforme]Chapitre 46 sur 75 · A CN LL MÉMES · texte numérisé non relu

A CN LL MÉMES

OBryen pourra nous rendre de témoignage que nous tenons à ne point nous laisser surpasser en respect, en obéissance et en amour filial envers de Vicaire de Jésus-Christ.

Inutile de dire que ce discours, qui fut écouté avec un intérèt croissant jusqu’à la fin, souleva un vrai tonnerre d'applaudissements. Quand le ca'"ne eut été rétabli, Son Excellence Mgr V'Ablégat se leva pour répoudre à la gracieuse invitation de Son Éminence le Cardinal ; et il le fit avec une éloquence qui lui a valu à lui-même de chaleureux applaudissements. II manie la parole avec une facilité, une chaleur, un entrain qui montrent bien qu'il est un digne fils d’Erin la bien-disante. Son Excellence parla en français d'abord, puis un peu plus longuement en anglais Voici un résumé de son discours :

Discours pe Son ExcELLENCE MGR L'ABLÉGAT.

Éminence, Messeigneurs,

Messieurs,

La cordialité et la magnificence princière de la réception qui m'a été faite dans la vieille ville de Québec, m'est infiniment précieuse, el je ne sais comment exprimer les sentiments dont mon cœur déborde en ce inoment. Vous avez donné, Messieurs, durant ces jours de publique reconnaissance, un spectacle admirable. Qu'il est beau de voir un peuple affirmer ainsi sa foi, son dévouement à l’Église, et sun amour pour le Pontife Suprême qui la gouverne avec tant de sagesse ! Le Canada est bien le peuple le plus catholique du monde... après l'Irlande ! (Rires et applaudissements). Mais l'Irlande est une antique nation, son histoire religieuse se perd dans la nuit des temps; elle a pour elle les siècles. Tandis que vous, jeune peuple, donnez déjà à l'univers l'exemple de la fidélité et de l’ardeur intrépide dans le service de Dieu,

Son Éminence le Cardinal archevêque m'a prié de redire at Saint-Père combien le Canada catholique est attaché à l'Église et à son chef, Pour m’acquitter de cette mission, je ne saurais mieux faire que de répéter les éloquentes paroles de l'orateur éminent qui nous a ravis hier soir, au cours de ce magnifique Festival, couronné d'un si brillant succès, Je n’ai jamais entendu une parole plus éloquente, plus eatholique et plus théologique. Je dirai done au Saint-Père tout ce que j'ai vu et entendu, tout ce qui a ravi mes yeux et remué mon cœur, Je lui dirai qu’il compte iei des enfants fidèles à sa cause.

Ah! Messieurs, si tous les peuples étaient comme le vôtre, Ja situation du Pontife, renfermé entre les murs du Vatican, cesserait bientôt d’être la honte et le malheur de notre siecle. Espérons que ces jours d'épreuves finiront bientôt. Pour vous, Messieurs, continuez à être un peuple eatholique et

fidèle au Pape.

Ïl convenait que, dans eelte solennelle circonstance, les sentiments des deux principales nalionalités catholiques du Canada fussent exprimés, non seulement par des ecclésiastiques, si autorisés qu'ils fussent, mais aussi par des laïques.

Comme le Maire de Ja ville où se passaient toutes ces grandes choses, se trouvait être, cette année, un eanadien-français, l'honorable M. François Langelier, ce fut lui qui parla au nom de ses compatriotes. Aussitôt que les longs applaudissements qui suivirent le discours de Mgr l’Ablégat, eurent cessé, M. Langelier se leva et fit le discours suivant, que nous reproduisons aussi exactement que possible :

Discours Du MAIRE DE QuÉBEE AU NOM DES CANADIENS-FRANÇAIS.

Je suis heureux d'être appelé à saluer, au nom de mes concitoyens et de mes compatriotes, le nouveau Prince de l’Église. Le magnifique songe dont nous venons d'entendre le récit, aurait mis à une rude épreuve la foi de Mgr de Laval. Com-

ment, en effet, auraitil pu croire, lui, à qui l’on n'osait pas même donner d'autre titre que celui d'évêque tn partibus énfidelium, que, 227 ans après son arrivée, son immense diocèse, alors lout en forêts, serait divisé en plus de 80 diocèses, et aurait donné naissance à un si grand nombre de provinces ecclésiastiques, dont, comme Maire de la ville de Québec, je suis si heureux de saluer ici tant de dignes représentants ? Comment surtout aurait-il pu croire que son quinzième successeur serait élevé à la Pourpre Romaine ?

Il est des circonstances où ce n’est pas pécher contre la modestie que de reconnaître son propre mérite : qu’il me soil donc permis de le dire ici, cet honneur insigne, dont nous sommes si justement fiers, il n'est pas tout-à-fait sans avoir été mérité par nous. Qu'on en juge :

De l'Atlantique au Pacifique, nos mis.onnaires ont porté partout la foi et les lumières de la civilisation ; et ils le font encore ; bien mieux, il n’est guère un endroit, sur ce sol canadien et en dehors, qui n’ait été arrosé et fécondé de leur sang de martyr. Cette époque, qui peut s'appeler l’époque héroïque de notre histoire, a élé suivie d’une autre, moins brillante, moins belle en apparence, mais non moins difficile peut-être, l'époque de la conquête. Le petit peuple canadien se voit, en ce moment si critique, abandonné de ses chefs ; le clergé reste à-peu-près seul pour:sauvegarder sa nationalité. Avec quel succès, Messieurs ? nous le constatons aujourd'hui.

C'est le clergé, en effet, qui se charge de l'éducation de ce peuple; c'est lui qui linilie, pour ainsi dire, au jeu d’instilutions si nouvelles ; c’est lui qui forme ses chefs, si bien qu'il est à peine, encore aujourd’hui dans notre province du moins, un homme politique, un citoyen marquant, dont l'esprit comme le cœur n'ait été formé par le clergé. Aussi honneur à lui! Voilà pourquoi il est si aimé ; voilà pourquoi cette entente si harmonieuse et si belle entre lui et le peuple, entente et harmonie embrassant toutes les races el toutes les croyances, et nous donnant le magnifique spectacle des fêtes du jour.

Veuillez me permettre, Monseigneur l'Ablégat, de vous formuler uneprière. Veuillezdire au Saint-Père la reconnaissance dont, comme premier magistrat de la ville de Québec, je me fais l'expression envers Sa Sainteté, au nom des Canadiens français et anglais ; soyez l'interprète des sentiments que nous éprouvous tous pour un Pontife si distingué, dont nous admirons les vertus et les talents transcendants, Veuillez accepter pour vous-même nos hommages les plus sincères, vous en qui nous saluons et le représentant du Saint-Siège, et Le représentant de la belle nationalité irlandaise.

Je termine en vous priant de nouveau de dire au Saint-Père que nulle part il nc trouvera un peuple plus soumis, plus respectueux, plus amoureusement docile, non seulement à ses ordres, mais encore au moindre de ses conseils,

Discours DE M FÉLix CARBRAY AU NOM DES IRLANDAIS,

Monsieur FéHix Carbray, l'un des représentants de Québec au Parlement Provincial, parla ensuite au nom de la population irlandaise, Dans une chaleureuse improvisalion, souvent couverte par les applaudissements, mais qui malheureusement n’a pas été reproduite, il a exprimé les sentiments de foi inébrantable des Irlandais, leur attachement si dévoué au Saint-Père, la vive satisfaction qu’ils éprouvaient de voir récompenser, par la haute dignité objet de la fête du jour, les mérites de Son Eminence. M. Carbray s'arrêta avec complaisance sur la profonde reconnaissance qui unit les Frlandais aux Canadiensfrançais. Il rappela le sombre épisode de l'immigration Irlandaise de 1847, et la charité dont firent preuve alors les Canadiens-français en adoptant et élevant tant de petits orphe- Jins irlandais comme leurs propres enfants, si bien qu’un grand nombre de ces orphelins occupent maintenant des positions honorables dans le clergé ou dans la société civile.

Les apploudissements redoublèrent lorsque M. Carbray mentionna le dévouement personnel de Son Eminence qui, dans

cet{e circonstance, avait failli devenir la victime de son zèle à l'égard des infortunés émigrés irlandais, en contractant à leur service, à la quarantaine de la Grosse-lsle, la terrible fièvr typhoïde qui fit alors tant de ravages. M. Carbray trouva les accents les plus éloquents, dont nous regrettons de ne pouvoir donner que le squelette, lorsqu'il dit que ce souvenir serait impérissable dans la mémoire de la population irlandaise du Canada, et que c'était avec un cœur débordant de reconnaissance que les frlandais étaient si heureux de participer à celte fête.

M. Caibray ne pouvait manquer de faire allusion à la satisfaction toute spéciale qu'éprouvait la nation irlandaise à l'occasion des solennités cardinalices, puisqu'elle avait le bonheur de pouvoir acclamer, dans la personne de Son Excellence Mgr l’Ablégat aussi bien que dans celle du Délégué du Saint-Siège Mgr l'archevêque de Toronto, deux nobles enfants de la Verte Erin.

On pouvait croire ce festin intellectuel terminé, lorsque Son Eminence pria Son Excellenee le Lieutenant-Gouverneur de la Province de Québec, l'honorable M. Rodrigue Masson, de clore lui-même la séance en adressant quelques paroles à l'assemblée.

M. Masson voulut bien se rendre à cette pressante invitation etil le fil par une courte mais très remarquable allocution, que nous sommes heureux de reproduire ici :

Discours pu LiEUTENANT GOUVERNEUR Masson.

Éminence, Messeigneurs, Messieurs,

Les paroles trop flatteuses pour moi qu’a prononcées Son Éminence en annonçant que j'allais prendre la parole, me découragent presque d'ouvrir la bouche. Cependant, au milieu

de ces fêtes inouïes, je crois de mon devoir, comme chef de l'État en cette province, de dire quelques paroles.

La modestie, Éminence, est certes une belle vertu. Mais je crois qu'il est des circonstances où elle peut devenir un défaut ; et la circonstance actuelle est une de celles-là. Il me semble que je n'ai pas le droit d'être modeste pour mon pays en ce moment. Je le dirai donc avec une légitime fierté: oui, le Canada catholique a mérité l'immense honneur que lui a conféré le Père Suprème de la catholicité. 1 n’y a pas de peuple au monde qui soit animé d’un plus vivace esprit religieux. La religion et les questions religieuses sont un des éléments les plus importants de notre vie nationale, et la preuve s'en trouve à chaque page de notre législation statutaire.

Je me permettrai de m'adresser à Mgr l’Ablégat du Saint- Père, et de lui dire : Monseigneur, veuillez dire au Souverain Pontife glorieusement régnant que nous sommes une nation catholique, où les privilèges et la légitime influence du clergé sur le peuple, s’allient avec la plus grande somme de liberté véritable. Dites-lui que le clergé est ici influent parce que le peuple l'estime et l'aime. Dites-lui que c’est avec l’aide et la participation de l’Église, que l'État peut, dans notre province plus que dans toute autre, donner le magnilique spectacle de la liberté dans l'ordre. Quel constraste avec ce qui se passe dans la vieille Europe, où l’avalanche révolutionnaire détruit tout sur son passage ! Ici point de ruines sociales, parce que Dieu est à la base de l'édifice, et que, protestants comme catholiques, je dois le dire, ont appris à compter avec Dieu, qui est le Maître et le Régulateur des nations.

En face de ce spectacle, et du contraste qu’il fait avec celui que nous donnent les peuples européens, je ne crois pas être trop hardi, ni trop fier pour mon pays, en disant que le Canada, et particulièrement la province de Québec, est le plus radieux joyau de la tiare pontificale.

Ce beau discours a été le dernier, Son Éminence s’est levée pour dire les Grâces, et le banquet a élé terminé ; il avait duré deux heures,

C'élait un nouveau succès à enregistrer au compte des fêles cardinalices.

Le Cardinal Taschereau a passé 43 ans de sa vie au Séminaire de Québec, comme élève, professeur, directeur, supérieur : c'est dire qu'il s'était identifié avec cette maison. Il avait contribué à la fondation de l'Université Laval, au profit de laquelle il avait travaillé pendant 19 ans ; et il était le Recteur de cette institution, en sa qualité de Supérieur du Séminaire, lorsqu'il fut appelé à prendre possession du siège archiépiscopal de Québec. En quittant le Séminaire et l'Université, Mgr Taschereau ne faisait donc que changer la nature de ses rapports avec ces deux institutions, puisqu'il devenait par le fait Visiteur et Chancelier Apostolique de l'Université, tandis que le Séminaire de Québec se trouvait être son séminaire diocésain. Aussi pendant ses quinze années d'épiscopat, les relations de Son Éminence, pour avoir revêtu un caractère de haute protection qu’elles n’avaient pas auparavant, n’en furent ni moins intimes, ni moins cordiales que par le passé. Enfin Son Éminence est le seul survivant des fondateurs de l'Université Laval,

C'élait donc une affaire de cœur, que la condescendance avec laquelle Son Éminence, malgré les occupations multiples de cette journée si bien remplie du 21 juillet, venait à la Salle des Promotions de l'Université Laval, à 54 heures de l'aprèsmidi, emmenant avec Elle Mgr l’Ablégat et les autres Prélats présents,

Son Éminence et son illustre suite prirent place sur l'estrade. La grande salle était remplie par les professeurs et les

élèves du Séminaire de Québec, par les professeurs et les élèves de l'Université, tant anciens qu'actuels, et par une délégation des élèves de l'Université à Montréal, dont les professeurs s'étaient joints à ceux de Québec pendant toute cette mémorable journée, Les professeurs et le personnel de l’Université, en costume complet, occupaient le centre de la salle.

Lorsque Son Éminence eut pris sa place sur le riche fauteuil universitaire, le Révéreni Monsieur M.-E, Méthot, Supérieur du Séminaire et Recteur de l'Université, s'avança, suivi de tous les professeurs, jusqu'au pied de l’estrade et lut l'adresse suivante au nom des professeurs et des élèves des deux institutions :

ADRESSE DU SÉMINAIRE DE QUÉBEC ET DE L'UNIvEnsitÉ LavaL,. Eminence,

Le vingt-quatrième jour de février 1871, nous avions l'honneur de vous présenter une adresse, à l'occasion de votre élévation au siège archiépiscopal de Québec. C'était en mème temps un devoir pour nous de vous faire nos adieux, car nous le savions, votre départ du Séminaire devait suivre de près votre intronisalion.

Nous applaudissions sans doute au choix si mérité que le Saint-Père avait fait de votre personne pour vous établir le chef de la province ecclésiastique de Québec. Notre joie était profonde, car votre élévation était reçue avec une allégresse universelle ; nous ne pouvions cependant nous empècher d'être grandement attristés à cause de la séparation qui devait en être la conséquence, Comme vous le disiez vous-même, dans votre réponse à notre adresse, «votre vie socerdotale, » aussi heureuse qu’elle peut l'être dans cette vallée de larmes, » s’élait écoulée tout entière à l'abri de ces murs vénérables, » que Mgr de Laval a élevés, il y a deux siècles,» et l'heure de la séparation allait sonner !

Dans cette circonstance solennelle, nous avions réuni tous ceux qui étaient alors attachés au Séminaire et à l'Université,

De celte même estrade, où vous êtes aujourd'hui, Votre Éminence voyait à ses pieds les directeurs, les professeurs et les élèves de l'Université, du Grand et du Petit Séminaire el même ceux du Collège de Lévis, qui était encore sous votre direction, Nous avions voulu vous adresser tous ensemble l’homnage de notre reconnaissance et nos adieux ; nous avions voulu aussi vous ofhir nos meilleurs souhaits et recommander à votre bienveillance un établissement à la prospérité duquel vous aviez si longtemps travaillé et avec tant de succès.

Ici, Éminence, les faits parlent eux-mêmes. Ils proclament hautement de quelle sollivitude, de quelle affection vous n'avez cessé, depuis votre élévation sur le siège archiépiscopal de Québec, d'entourer le Séminaire et l'Université. Nous disions dans notre adresse d’adieux : «Nous trouverons néanmoins dans celte séparation une consolation à notre tristesse, c'est que les liens étroits qui nous attachent à votre personne ne seront pas rompus et que, malgré votre départ d'au milieu de nous, l'Université et le Séminaire ne cesseront pas d’avoir un droit spécial à votre protection et à votre bienveillance.» Certes, ces légitimes espérances ont été largement réalisées et même surpassées.

Éminence, vous voyez encore aujourd'hui devant vous le personnel de l'Université et du Séminaire, personnel complet, puisque Messieurs les professeurs et les élèves de la Succursale de Montréal se trouvent réunis à leurs confrères de Québec ; nous venons de nouveau vous offrir nos félicitations et nos hommages. Mais que les choses sont changées ! Dans la circonstance à laquelle je viens de faire allusion, notre joie était mêlée de tristesse. Elle est maintenant entière. Car si nous n'avons pas oublié la séparation, vos bontés en ont du moins adouci l’'amertume. El puis, la nécessité et le temps ont fait leur œuvre ordinaire. Comme le dit le poëte latin :

Durum ! Sed levius fit patientia Quidquid corrigere est nefas.

Donc, Éminence, nous sommes tout pénétrés de la joie profonde et sans mélange que nous cause votre élévation à la haute dignité de cardinal de la Sainte Église Romaine.

Nous ne vous redirons pas, avec lant d’autres, les raisons qui ont sans doute déterminé Notre Saint Père le Pape à vous conférer cet insigne honneur : le désir d’honorer un pays si dévoué à notre sainte religion et au Saint-Siège. Nous ne vous redirons pas non plus que, par cet acte de son autorité souveraine, Léon XII à voulu surtout reconnaître vos vertus et vos mérites et récompeuser vos travaux continuels: pour le bien de la religion et de l'enseignement.

Nous, nous avons des motifs plus personnels de faire éclater notre joie. En effet, membres du Séminaire et de l'Université, nous avons le bonheur de posséder en vous notre supérieur imédiat, le Visiteur et le Chancelier Apostolique de l'Université, le représentant auprès de nous du Saint-Père lui-même, et de la puissance civile. Oui, Éminence, cette double dignité crée entre votre personne et nous des rapports étroits: d'un côté, la surveillance et la protection ; de l’autre, le respect, la confiance et la soumission. Avec quelle tendresse palernelle, avec quel soin, votre Éminence a rempli jusqu'ici ces haules fonctions, nous en avons eu mille preuves plus éclatantes les unes que les autres. Puissions-nous, de notre côté, nous être toujours montrés des fils respectueux et n'avoir jamais attristé votre cœur paternel !

Ces rapports qui nos unis ‘nt à vous, votre nouvelle dignité les ennoblira, sans les rendre .noins étroits, ni moins intimes.

Nous nous sentons honorés nous-mêmes par la dignité qui resplendit dans la personne de notre premier supérieur, et il nous semble que l'éclat qui vous environne rejaillit en quelque sorle sur nous. |

Nous en avons d'ailleurs l'assurance, Votre Éminence ne cessera pas d'honorer l'Université et son séminaire de la même bienveillance ; et la dignité cardinalice, le titre auguste de conseiller du Souverain Pontife, ajouteront une nouvelle

force à la protection que, de concert avec vos ‘rérables collègues, les archevèques el évèques de la Province, ::mbres vénérés du Conseil de haute surveillance, vous continuerez loujours de nous accorder.

De notre côté, Éminence, nous vous le protestons, nous nous efforcerons d'être plus que jamais soumis à votre aulorité, à votre direction et à vos conseils, plus que jamais dévoués à la grande œuvre de l'éducation de la jeunesse, œuvre si chère à l’illustre Pontife qui préside avec tant de sagesse et de succès aux destinées de l'Église universelle, et qui nous a donné déjà des marques signalées de sa bienveillance.

Permettez-nous, Éminence, de vous offrir en finissant nos vœux les plus sincères pour votre bonheur. Puisse la divine Providence vous accorder largement les forces nécessaires pour que vous puissiez suffire aux travaux que vous imposent la charge et la dignité dont vous êtes revêtu. S'il est un vœu que nous formons du plus profond de notre cœur, s’il est une prière que nous faisons monter vers Dieu avec plus d'ardeur, c’est qu'il vous accorde encore de longues et heureuses années.

Daignez, Ém'nence, nous donner votre bénédiction, comme un gage précieux de votre bienveillance. Qu'elle se répande sur nous tons, sur les directeurs, les professeurs et les élèves du Séminaire et de l'Université toute entière,

Son Éminence a élé visiblement émue en écoutant cette aresse, qui évoquait tout un pt chéri et dont le souvenir était encore vivace dans son cœur. Elle eut même quelque peire à se remettre, et le commencement de sa réponse se ressentit de son émotion.

On sait qu'il ne devait y avoir de réponse écrites qu'aux adresses des Chambres Législatives, du clergé et des citoyens. A toutes les autres adresses Son Éminence a répondu de vive

voix, ex abrupto, et toujours, nous pouvons le dire, avec un rare bonheur.

Cette fois c'était le cœur qui parlait, le cœur d’un père à qui l'on venait de rappeler les belles années passées au sein de la famille, jusqu’au moment où des circonstances de force majeure l'avait obligé de s’en séparer, De là l'émotion. Aussi Son Fminence s'épancha-t-elle longuement dans une de ces admirables réponses toutes paternelles, dont Elle a l’inimitable secret. Elle revint avec complaisance sur les différentes phases de sa vie de Séminaire, énuméra le bien opéré par cette institution et par l'Université depuis leur origine, insista sur la nécessité de supporter patiemraent les épreuves dont la divine Providence permet toujours que ses œuvres de prédilection soient traversées pour les épurer et les tremper plus fortement, et encouragea les directeurs ainsi que les professeurs à redoubler de zèle et de dévouement pour l’importante œuvre de l'éducation de la jeunesse, rappelant combien celte œuvre est spécialement chère au grand Pape qui illumine en ce moment le monde de ses enseignements si solides et si opportuns. S'adressant ensuite aux élèves, Son Éminence les exhorta à se montrer dignes de la tendre sollicitude dont ils étaient l’objet, leur faisant remarquer que la patrie et la religion ont les yeux sur eux et fondent de grandes espérances sur leur application, et qu'il ne leur servirait de rien d’avoir les professeurs les plus dévoués et les plus savants, si euxmêmes ne s’appliquaient à faire germer dans leur cœur les excellentes semences qui y étaient déposées.

Son Éminence termina en donnant sa bénédiction à toute l'assistance.

Puis M. le Recteur présenta au Cardinal tout le personnol universitaire, dans lequel Son Éminence eut le plaisir de revoir d’anciens condisciples, des ministres fédéraux et locaux, des juges, en un mot des citoyens appartenant à l'élite de la société de Québec et de Montréal,

On sait qu’un bon tiers de la population canadienne-française, issue des 60,000 restés à l’époque de la conquête, est établi aux États-Unis, en dehors da territoire canadien. Cet exode si considérable, puisqu'il atteint au moins le chiffre de 500,000, s’est produit en dépit de tous les efforts faits pour l'empêcher ou l'enrayer. Est-il providentiel ? c’est ce que l'avenir dira, Ce qui est cerlain c'est que le sonvenir de la patrie est aussi vivace au cœur de ces canadiens exilés que celui de la Verte Erin pour les Irlandais obligés de vivre à l'étranger. Fidèles et loyaux envers le pays que les circonstances leur a fait adopter comme seconde patrie, les Canadiens des Efats-Unis n’oublient pas cependant le pays des ancètres. Or il est à remarquer que, pour les Canadiens en général, s'ils reconnaissent la France comme le pays d’où sont sortis leurs aïeux, s'ils conservent un culte pour cette ancienne mère patrie, toutefois pour eux, le pays des ancêtres, la patrie, c’est le Canada. Ils sont devenus un peuple distinct du peuple français, et, dans toute l'Amérique Septentrionale, personne ne confondra les Canadiens avec les Français.

En dépit des efforts qui se font pour appliquer le nom de Canadiens à toutes les races indistinctement qui habitent le Dominion du Canada, la multiplication si prodigieuse des Canadiens-français ne laissera pas le temps à cette appellation générale de faire oublier son sens restreint primitif. Dans cinquante ans, là prédominance numérique des Canadiensfrançais obligera de reconnaître qu’à eux spécialement s’appliquera, de fait comme historiquement, l'appellation toute courte de Canadiens, et aux autres nationalités incombera l'obligation, pour se faire reconnaître, d'ajouter un terme spécifique à celui de canadien.

En attendant, déjà, aux États-Unis, il ne vient à personne idée da désigner, sous le nom de canadiens, d'autres groupes que celui des descendants des français du Canada, Or ce groupe si considérable, qui déjà forme la maorité catholique dans plusieurs États de la grande république voisine, est fier de son titre de canadien, et il le tient haut et ferme : la fête de la Saint-Jean-Baptiste est sa fête nationale comme au Canada, et tous les ans celle-ci se célèbre dans chaque groupe un peu nombreux ; des sociétés Saint-Jean-Baptiste ont été organisées partout ; des Conventions annuelles réunissent des délégalions venant de régions plus ou moins étendues : l'objet de ces réunions et de ces sociétés est de promouvoir les intérêts des Canadiens des États-Unis, et, parmi ces intérêts, brillent aux premiers rangs la conservation de la religion, de la langue et du souvenir de la patrie absente. Aussi les rapports entre les Canadiens des États-Unis et les Canadiens du Canada se multiplient-ils et se ressèrent-ils de plus en plus.

Il ne faut donc pas s'étonner si les Canadiens des États-Unis s'intéressent à tout ce qui se passe dans le Canada français, s'ils participent à ses joies et à ses chagrins. A ce titre, le grand évènement dont nous rappelons les splendeurs, ne pouvait manquer d’exciter leur enthousiasme. Aussi un grand nombre de centres canadiens de la grande république avaient-ils envoyé des délégués pour les représenter aux fêtes cardinalices, el présenter en leur nom une adresse de félicitations à Son Éminence.—En faveur de ces exilés de la patrie, on nous permettra bien de reprendre les choses de plus haut.

A l’époque du 21 juin, se trouvait réunie à Rutland, Etat du Vermont, une de ces Conventions canadiennes dont nous venons de parler. En apprenant, par les dépèches télégraphiques venues du Canada, l'arrivée à Québec de la nouvelle officielle annonçant la création en Consistoire du Cardinal Taschereau, la Convention salua ce fait comme un évènement qui la touchait au plus sensible du cœur, et, à sa première réunion le 22 juin, elle s'empressa d'adresser à Son Éminence le télégramme suivant :

Page 1