‹ Le premier colon de Lévis [microforme]Chapitre 23 sur 33 · ARRET · texte numérisé non relu

ARRET

C’est par les actes des notaires que l’on peut | retracer le plus sûrement les noms de quelques | uns de ceux qui furent les premiers compagnons de Couture à la Pointe de Lévy.

L'année même de son mariage, 1649, on voit

on | 1 Voici le recensement de 1666, pour la côte de Jauzon :

| NOMS AGES | QUALITÉS h | | L FRANÇOIS BECQUET..... ..... 4! habitant.

Marguerite Desprez....... | 40 sa femme.

| Gabriel Samson...,., ...... 23 domestique engagé.

R&MARQUES.—Becquet, d’origine normande, était du même village que Fran- Î çois Bissot. Sa mère était elle-même une Bissot. 11 s'était marié à Québec en À 1663 à Marguerite Desprez, veuve Benjamin Richard, Au recensement de 1667, on donne à sa femme le nom de demoiselle Marguerite Richard. Becquet est mort en 1669, sans laisser de postérité. Il fut enterré à Québec dans le cime: tière de l'hôpital. Sa femme le suivit dans la tombe l’année suivante. Becquet était arrivé à la côte de Lauzon, en 1662. (Greffe d'Audonard). Gabriel Samson, son domestique engagé, était du même canton que Becquet. Il s’établit à | Lévy avec son frère Jacques Samson. C'est la souche d’une nombreuse et respectable famille.

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NOMS | AGES QUALITÉS jh | qu | + à qi GEORGE CADORET..........! 36 habitant.

init Anne Joppy....... ......| 4 sa femnue.

Jean Amis ..............) 22 domestiqueengagé.

REMARQUES. —George Cadoret est la souche d’une famille bien connue à Lévy. k Il mourut en:1711. Îl s'était marié en secondes noces à Barbe Boucher, veuve Î Réné Maheu, dont un des fils devint le gendre de Français Bissot.

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arriver les deux frères Pierre Miville et François Miville :. Les actes de l’état civil nous les donnent comme natifs de la Rochelle, maisils étaient tous deux des immigrants d’origine suisse.

Ils semblent même avoir voulu attirer dans le pays une immigration de leurs compatriotes de l'Helvétie. En juillet 1675, en effet, le marquis de Tracv concédait à Pierre Miville, Francois Rimé, François Miville, Jacques Mirville, François Tisseau, Jean Guencherard et Jean Cahusin, tous nationaux de la Suisse, une terre de vingt-quatre arpents de front sur quarante de profondeur, au lieu nommé /a Grande Anse, quinze lieues au dessous de Québec, allant vers Tadoussac, du côté du Sud Cette place devait être nommée: le Canton des Suisses Fribourgeois *.

NOMS AGES QUALITÉS RAR QUYRT on pose ne o | 40 menuisier habitant. Jeanne Mignon....,...... 30 sa femme.

Guillaume Guyet.... ... Il fils.

Ignace ..,..,..,, eue s.voee | os) 4 Louis ......... St bis el | 6 (2 Jénni.., Jose cos sors | 4 | 6e Jacquette.......... Mrs | | | we

REeMmARQUES.—Guyet est le nom patronymique de la famille Guay qui compte un si grand nombre de représentants dans la vieille paroisse €: :t-Joseph. Jean Guyet arriva en Canada en 1646, et fut de suite envoyé par les jésuites dans la mission des Hurons. (Journal des Jésuites). Guay est originaire de Saintongé, la patrie de Champlain. Son premier enfant fut le filleul du gouverneur de Lauzon.

1 Conc-ssion du 27 octobre 1649. —Gretfes d'Audouard et de Bermen.

: Registre des Insinuations du Conseil snpérieur, 16 juillet 1665,

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Cette tentative d'établissement des libres enfants de la république helvétienne en Canada est une page inconnue de notre histoire. La Grande Anse, devenue aujourd’hui Saiute-Anne de la Pocatière, n’a gardé aucune trace du Canton des Suisses Fribourgevis. Mais si les Tisseau, les Guencherard, les Cahusin, et les Rimé sont disparus sans faire souche, les Mi. ville, en revanche, sont très répandus, dans le district de Kamouraska, sous le nom de Mivilledit-Déchènes. Un des fils de Pierre, Jacques Miville, fixa sa demeure à la Rivière-Ouelle et c'est de lui que descend cette nombreuse famille. Pierre Miville ne parait pas avoir abandonné la côte de Lauzon et il devint seigneur du lieu appelé Bonne Rencontre, dans la seigneurie du Saut de la Chaudière :.

Le peuplement de la côte de Lauzon s’opéra lentement. Le sol rocheux de la falaise qui borde le fleuve était moins propice aux défrichements que les prairies plantureuses de Beaupré. L'ile d'Orléans, par sa position an milieu

1 Greffe de Becquet—le ? nov. 1683—Un des descendants de Pierre‘ Miville est mort à la Louisiane, en 1826, à l'âge de 120 aus (! abbé Ferland). La femme de Pierre Miville est vraisemblablement la première personne qui fût inhumée duns le cimetière de la Pointe Lévy (en 1676). Ilest dit aux registres qu'elle Fût inhumée à Lévis dans le cimetière de l'église qui se fait (grue s construit) en la dite côte de Lauzon.

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du fleuve, était protégée contre les incursions des sauvages. Dans Beauport, le seigneur Griffard amène une petite colonie de Mortagne, l'endroit de sa naissance. Maisonneuve se dirige sur Montréal avec une troupe de colons choisis. Dans les autres seigneuries, les soldats licenciés se groupent autour de leurs anciens officiers. Là, la bourgade se trouvait formée tout à coup. Ici, la colonisation, laissée à l'initiative privée, sans direction, fut tardive : de petits groupes détachés sans cohésion, mais aucune migration organisée,

L'arrivée de Lauzon, en 1651, sembie faire naitre une ère nouvelle. Le roi menaçait de confisquer les domaines qu'il avait concédés. Il fallait bien tenter un effort. Lauzon s'était taillé une large part dans cet immense pays, mais, venu au Canada, pour essayer de refaire sa fortune ', comment pouvait-il trouver des censitaires auxquels il fallait souvent payer les frais de traversée ec avancer les premiers dé-

boursés ? Il pouvait tout au plus accaparer à

leur passage à Québec quelques colons indécis. Il parait, cependant, s'être occupé sérieusement de coloniser la côte Lauzon ?.

1 [abbé Faillon, Æistorire de la rolonie française.

2 De 1657 à 1666, plusieurs familles prirent des terres dans

Pour faciliter sa tâche, de Lauzon découpa sans compter, dans la carte de la seigneurie, de larges domaines qu'il distribua aux communautés ou à des personnes aisées. Celles-ci, opérant sur une moindre échelle, pouvaient attirer plus facilement les colons. On a vu, dès 1648, les jésuites prendre possession d’une étendue de terre considérable '. Ces religieux y attirèrent quelques-uns de leurs anciens serviteurs : les Guay et les Amyot:.

Entre 1650 et 1658, les ursulines et les hospitalières eurent des domaines assez étendus sur les bords des rivières Etchemin et Chaudière. L'ancien gouverneur d’Ailleboust obtint pour sa part, en 1653, uu fief de huit arpents de front sur cent soixante arpents de profondeur,

dans la plus belle partie de la seigneurie, en :

Lauzon, si l'on en juge par la présence des Lauzon à Québec durant cette période et par le recensement de 1667. La famille Lauzon prenait des terres sur tous les points de la contrée. Elle n'en a colonisé qu'une seule: la côte Lauzon et un petit fief (Lirec) dans l'ile d'Orléans. Ce qui lui en restait vers 1690, fut vendu moyennant quelques francs. Les Lauzon étaient alors on décédés ou repassés en France. (Benjamin Sulte. /Zistoire des Canadiens-français.)

1 Près de la moitié de la ville de Lévis s'élève sur l’ancien fief des jésuites.

2 La famille Guay a fait souche. Les Amyot prirent une autre direction. Un ruisseau qui traverse la paroisse de Saint- David de Lauberivière, près de Lévis, rappelle le souvenir de cet ancien colon.

face même de Québec’. La même année, Jean Bourdon, sieur de Saint-François, ingénieur de la colonie, devenait propriétaire d’un splendide héritage qu'il donnait plus tard aux ursulines pour la dot d’une de ses filles qui se fit reliœieuse duns cette communauté’. Ce domaine appartient aujourd'hui à la fabrique de Saint- Joseph de la Pointe de Lévy. M. de Maisonneuve, le fondateur de Montréal, devenait luimême l’objet des faveurs de Lauzon, car il paraît avoir eu à la Pointe de Lévy quelques arpents de terre. Ceci expliquerait pourquoi l'abbé Faiïllon dit que de Lauzon voulut faire établir les colons qu’amenait de Maisonneuve dans ses seigneuries 3.

1 C'est le fief Villemay, qui prenant son front au fleuve court jusqu'à Saint-Henri, sur une largeur de plus de vingt arpents, depuis la cô e Shaw jusqu'à la côte Tibbits. D'Ailleboust en mourant légua cette magnifique propriété aux religieuses hospitalières. Les héritiers Robertson en retirent aujourd’hui les rentes. Cette terre portait aussi autrefois le nom de {a Citière. C'était le titre de l’un des fils de Lauzon.

2 Les Ursulines de Québec.—Sur les hauteurs de Lévis, où campèrent autrefois les réguliers anglais qui construisirent les forts, se trouve au pied d'une colline une petite nappe d'eau sans issne qui porte le nom de mare à Popon. La tradition veut que cet étang ait été creusé sous l’ancien régime, par un riche français qui avait là son château au milieu des bois. On raconte même avoir trouvé en cet endroit les ruines d’une maison ancienne. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond de ces anciennes légendes. Cette mare se trouve située sur le domaine que possédait autrefois l'ingénieur Jean Bourdon. Dans le cours du temps, l'étang de Bourdon ue serait-il pas devenu la mare à Z’opon ? On trouve des tfansfoimations de noms plus étranges.

3 Tome Ep. 241 fist. de la volonie française an Canada.

Lauzon qui s'était vu enlever, bien malgré lui, l'ile de Montréal dont il était le propriétaire essayait peut-être de cette façon à faire avorter les projets de Maisonneuve.

Avec ces grands propriétaires arrivent de nouveaux colons. Ce sont les Sevestre, les Gagnon, les Gauthier la Chesnée !, Charles Amiot, Etienne Dumetz, (Demers), Jean Pré, Gabriel Lemieux, Louis Bégin, Guillaume et André Albert, Toussaint Toupin. Jean Migneron, Jean Durand, François Becquet, Louis Duquet, Charles Courtois, Martin Guendon.

D'autres durent s'établir encore dans l'intervalle qui s'étend de 1648 à 1666. Quelques-uns de ces colons arrivaient directement de France, plusieurs étaient déversés de Beaupré, de Beauport ou de l’île d'Orléans ?.

En 1653, la côte de Lauzon possédait déjà assez d'habitants pour être représentée dans le

1 Le ?7 septembre 1652, la maison de M. de la Chesnée se brûle à «a pointe de Lauzon et sa fille de 3 à 4 ans y est brûlée. Journal des Jésuites.

2 Ces seigneuries, très promptement peuplées, formèrent de bonne heure des émigrants pour le reste de la colonie et peuvent être considérées comme les pépinières de la colonie. Rameau.)

en

— J0O1 — corps des syndics qui fut établi à Québec. Cet honneur appartint à François Bissot !,

Le dénombrement fait en 1667 parait plus régulier. La population de l’année précédente qui nous donnait 13 âmes se trouve maintenant élevée au chiffre 113. On pourrait attribuer ce rapide accroissement au fait que le régiment de Cärignan fat licencié à cette époque, ou encore à l'établissement sur les bords de la rivière Richelieu, des forts de Sorel et d: Chambly destinés à arrêter les incursions des Iroquois. Tout cela a de la vraisemblance. [l n'y a pas de doute que les retranchements du Richelieu donnèrent de La confiance aux habitants désireux de s'établir sur la côte sud. Cependant, comme Île relevé de 1667 donne 236 arpents de t'rre sous culture dans la côte de Lauzon, il est impossible de croire que ces défrichements aient été faits dans l’espace d'une seule année.

\ Les syndics ou procureurs syudics, dans les affaires et les procès, représentaient les corps qui les avaient élus. Cette élection se faisait au scrutin. En août 1653 fut faite et déclarée la nomination de M. d'Ailleboust au syndicat

Thomas Hayot adjoint du can Rouge v compris Sillery, M de Tilly de la côte Ste-Geneviève, M. Denis, de Québec, le sieur La Melée (Crevier) de la côte N-D. des Anges, Guil. Pelletier, Beauport. Franço's Belange:, Longue Pointe, Pierre Picard, cap Tourmente, M Bauissot, de la côte de Lauzon. Journal des Jésuites.)

Chaque colon paraît avoir pour sa part une moyenne de dix arpents en valeur. Ceci implique un travail assez long et un établissement relativement ancien.

Le sieur Guillaume Couture apparaît, cette année de 1667, avec sa femme et neuf enfants. Il a vingt arpents sous culture et six bestiaux.

Denis Duquet et Pierre Miville le devancent de dix arpeuts. Ceci s'explique aisément par les nombreux voyages de Couture.

Neuf provinces de France nous donnent ces premiers colons. La Normandie et la Saintonge marchent en tête de colonne. La Normandie, n'est-ce pas la patrie de Couture ? Bégin, Bequet, les Demers, les Gueudon, les Pourveu, les Bissot ont suivi leur compatriote. De la Saintonge, la patrie de Champlain, nous arrive Jean Guay. L'ile d'Oléron, voisine de Brouages, nous donne Jean Chauveau et ses deux beauxfrères Guillaume et André Albert. Les membres d'une même famille se recherchent et se groupent. La Beauce nous envoie Jean Huard et Jean-Bte Hallé, dont l’un des fils devait ouvrir la liste des élèves du petit séminaire de Québec.

L’Anjou, la Haute-Bretagne, l'Angoumois, l'ile de France, nous donnent chacun un représentant ; le Maine et le Poitou chacun deux. Pas un seul colon nous est venu encore du Dauphiné, la patrie de Lauzon.

Ce dénombrement de 1667, intéressant à plus d'un titre, nous apprend que deux riches marchands, bourgrois de Québec, exploitaient des fermes à la Pointe de Lévy. On rencontre François B::sot, une ancienne connaissance, et Eustache Lambert :.

Ces deux bourgeois étaient des personnages importants dans Québec. Eustache Lambert est la souche de la famille Lambert-Damont qui compte des alliances dans les premières et plus anciennes samilles du pays. Il fut le premier commandant de milice en Canada. Eu 1658, il commandait le camp volant envoyé à la défense des Trois-Rivières, lorsque cette ville fut assiégée par cinq cents Iroquois. Un de ses petits fils, Louis-Joseph Lambert, était colonel

1 Lambert avait pour fermiers Pierre Bergeron et ses enfants qui plus tard devinrent des colons et ont laissé une nombreuse descenitance Cette ferme de Lambert comprenait près de la moitié de la paroisse de Saint-Romuald.

Bissot avait pour domestiques Jean Gué, Martin Lenfilé et Pierre Perot,

de milice de la côte du Sud pendant la guerre de 1759.

François Bissot, sieur de la Rivière, avait épousé une Couillard, petite fille de Guillaume Couillard, un des premiers colons de Québec.

Il eût de ce mariage une descendance nombreuse et distinguée. Un: de ses filles, Claire- Françoise, épousa Joliette le découvreur du Mississipi *. Une autre, Catherine, épousa Etienne Charest qui devint seigneur de Lauzon.

Jean-Baptiste Bissot, sieur de Vincennes, s’est distingué dans l’armée. Un de ses frères fut seigneur du cap St-Claude et de Vincences, dans Beaumont.

François Bissot avait entrepris aux iles Min-

t I] mourut en jauvier 1760, à l'âge de 67 ans. Il fut enterré le 21 de ce mois dans l’église de la Pointe Lévy, par le frère récollet Didace Cliche en présence du sieur Levrurd, bourgeois de Québec. En 1751, Lambert était capitaine de milice. Il muria, cette même année, sa fille Geneviève à Jacques de la Fontaine de Beicour, conseiller au conseil supérieur de Québec. Celui-ci était veuf de Charlotte-Joliette Bissot. Lambert avait pour épouse une de Villeray.—La famille du docteur Thomas Lambert, de Saint- Romuald, se gretfe à cette branche. M Etienne Lambert, cultivateur, de Saint-Jean Chrysostôme, possède une ancienne épée française et une dague avec poignée d'ivoire très bien travaillée. Sur la lame de l'épée on lit la devise: Aut vèncere aut mori. Nous en connaissons qui préféreraient cette vieille épée, eette dague et un bon fusil de chasse de l'ancien temps à des panoplies du moyen âge.

z Elle a donné son nom à la paroisse de Ste.Claire, dans le comté de Dorchester.

gan une grande exploitation des pêcheries en société avec Joliette. À linstigation de l'intendant Talon, il établit à la Pointe de Lévy avec Etienne Charest une tannerie qui fut très florissante dans le temps. C’est sur le domaine de Bissot qui devait s'élever plus tard la première église de la Pointe de Lévy.

Ces grands propriétaires, ces colons de bonne famille n’habitaient pas sur leurs terres. Leurs exploitations étaient données à des fermiers pour les faire valoir. Bissot et Lambert, retirés dans Québec, s'occupaient de négoce ou de pêche.

Leurs navires échingeaient les molu:s et les huiles des cétacés du golfe avec les eanx de vie et les sucres des îles d'Amérique.

Le premier vrai colon, le premier habitant sérieux d'un établissement, c’est celui qui s’'avance, hache sur le dos, à travers la forêt, pour abattre les bois et s'élever une chanmière. Elle était rude la tâche de ces pionniers courageux. À l'isolement, aux rudes hivers, à toutes les misères des commencements d’une vie de défricheur, venaient se joindre les alertes continuélles d'un sauvage implacable, Comment se garer des embuscad's dans cs hibitations isolées ? Le roi avait cru obvier à ces dangers

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en obligeant les habitants à grouper leurs demeures. Mais ces plans excellents sur le papier n'étaient point de si facile exécution.

Le laboureur choisissait son exploitation où la terre lui semblait bonne : voilà tout. C’est le fusil en bandoulière que l’on promenait la charrue à travers les troncs d'arbres calcinés. Les femmes faisaient le guet, et donnaient l’alarme. Dans ces temps héroïques, on partait à Îla conquête d’une habitation, comme les soldats pour une campagne. Dans les postes avancés, des sentinelles veillaient sur les points élevés. À la moindre alerte on se repliait sur le gros du village. À l’époque des semences et des récoltes, on dispersait les soldats dans les côtes pour aider aux habitants. Quatre coups de canons tirés des forts annonçaient le danger.

C'était le signal de retraite et tout le monde rentrait des champs :.

1 Manuscrits de la Nouvelle France, p. 507—p. 911.

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Il arriva alors ce qui arrive toujours. Le danger commun rassembla ces hommes en une étroite union. Dans chaque paroisse, les colons composèrent une communauté qui avait ses officiers et son administration particulière. Tout était réglé sur le pied de guerre, de facon que la population valide de chaque canton formait, à elle seule, le contingent d’une compagnie, ayant son chef désigné d'avance et prêt à marcher au premier signal. Tous les habitants en état de porter les armes étaient soldats. On dirait d'une grande famille militaire, organisée comme autrefois les petites marches et les grandes manses germaniques du moyen âge. Le capitaine de milice était choisi par les colons eux-mêmes. Il faut qu'un Canadien soit convaincu de ia valeur de son capitaine pour qu'il lui obéisse, dit la Potherie '. Avec un chef connu ces braves gens pouvaient faire des prodiges. En 1775, la population des campagnes refusa de marcher parce qu’on lui avait envoyé des officiers pour les commander. ‘“ Laissez-nous choisir nos chefs, comme du temps des Français, disaient-ils, et nous irons au combat.”

1 Tome, I, page 39. Ait. de! fm. Sep.

Louis XIV, lui-même, régularisa cette orgauisation ‘. Pour que les miliciens fussent toujours prêts à voler à l'ennemi il ordonnait de les assembler une fois tous les mois afin de les exercer au maniement des armes. Les capitaines de milice étaient pour ainsi dire les chefs de l'organisation municipale dans chaque bourgade. Ils devaient percevoir les impôts, exécuter les ordonnances des gouverneurs et des intendants, surveiller la confection et l'entretien des chemins sous le commandement des grands voyers.

Les colons de la Pointe-Lévy choisirent pour leur premier capitaine de milice, Guillaume Couture. Celui-là, ils connaissaient sa valeur : ilavait fait ses preuves. Ou lui donna comme capitaine de quartier Pierre Miville.

À l'organisation militaire vient se joindre l'administration de 11 justice, pour terminer les différends qui pouvaient survenir entre les particuliers.

Lauzon, en arrivant dans le pays, avait nommé son fils ainé grand senéchal de la Nouvelle-

1 Ordonnance du 3 avril 1669. (Æy. des orlres du Roi pour les Cis ds Enis fol. LH),

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France. C’était le chef du service judiciaire devant qui devait se vider en définitive toutes les querelles. Mais comme il était impossible de penser à la centralisation pour l’audition de tous les procès, il fallut recourir comme en France à la justice seigneuriale, Dans chaque seigneurie un juge fut établi pour prononcer en première instance et on pouvait appeller de sa sentence à la senéchaussée de Québec et plus tard au conseil Souverain. Outre le juge, il y avait encore un procureur fiscal et un substitut qui remplissaient les fonctions d'officiers de police et de juges d'instruction. pour informer des délits, enfin un greffier et des sergents. Le procureur fiscal citait devant le juge ceux qui contrevenaient aux ordonnances ou qui nuisaient injustement aux intérêts d'autrui. Couture eut l'honneur d’être le premier juge senéchal de la côte de Lauzon. Jean Huard, l'ancêtre d'une famille connue, était procureur fiscal, Nicoias Metru, notaire de la seigneurie, et Claude Maugue agirent tour à tour comme œreffier.

On conçoit que la procédure devant cette cour de colon n'avait rien de compliqué. On n'allait pas jusqu'à tenir audience au pied des grands arbres de la forêt comme au temps de

Saint-Louis, mais le dimanche, à l'issue de la grand’'messe, le juge entendait les parties et leurs témoins. Un créancier voyait-il son débiteur dans la salle du tribunal, il profitait de l'occasion pour le citer devant le juge. Dans ces temps aux mœurs naïves, les avocats étaient rares et chacun plaidait sa cause. Les notaires ou les huissiers se risquaient parfois jusqu’à prononcer une harangue. En l'absence de leurs maris, les femmes intentalent les actions, comparaïssalent à l’audience et plaidaient comme les hommes. Inutile de dire, ajoute M. T.-P.

Bédard à qui nous empruntons quelques uns de ces derniers détails ', que dans ces circonstances les causes étaient plus longues,

“ L'ordre social, dit l’abbé Faïllon, demandait que ceux qui procuraient ainsi le bien public fussent respectés des autres colons. Dans cette vue et aussi pour leur témoigner lui-même sa satisfaction particulière, Louis XIV avait ordonné d’attribuer dans chaque paroisse quelque marque d'honneur aux habitants principaux qui prendraient soin des affaires et pour cela de leur donner un rang dist'ngué soit dans l'église ou ailleurs.”

u Dans la Minerve du 16 août ISSA.

Ces règlements devaient être la source de bien des misères et de futiles disputes.

La France avait voulu transporter au Canada toutes les rouages d’une administration qui pouvait être excellente pour un pays ancien, mais peu convenable pour une contrée nouvelle. On voulait transplanter en Amérique une petite France à l’image de l’ancienne, sans compter avec les différences des lieux et des climats. Le système autoritaire et centralisateur croyait pouvoir commander à deux milles lieues de distance un pays qu’il ne connaissait pas comme s’il se fût agi de réglementer Pontoise où Marly. Le tort de notre ancienne mère-patrie fut de n’avoir jamais voulu écouter les conseils des enfants du pays.

De même que les brillants officiers des réguliers avaient voulu faire dans les forêts d’Amérique la guerre européenne, l'administration civile entreprit d'introduire au Canada toutes les querelles futiles du cérémonial et de l’étiquette des cours de France.

On peut dire sans exagération que près d’un

1 Ce fut la faute que l'on commit dans la première expédition du régiment de Carignan. Elle fut continuellement répétée, depuis le baron Dieskau jusqu'à Montcalm.

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tiers des Edits et Ordonnances réglementent sur les honneurs à rendre dans la colonie. Les registres et les mémoires manuscrits du temps sont remplis du bruit de ces chicanes oiseuses.

Chaque haut personnage avait sa petite cour où la foule des courtisans cherchait à nouer et à défaire des intrigues. La moindre des cérémonies avait son programme. Pour les feux de la Saint-Jean, par exemple, une ordonnance statuait à qui, de quelle façon et combien de torches seraient présentées,

Ces distinctions de haut goût s'étendaient à tous les échelons de la hiérarchie, C’est Coibert qui écrit à Frontenac pour lui expliquer pourquoi il ne doit pas le traiter de monseigneur, mais seulement de monsieur’. On discute gravement, dans plusieurs mémoires, si les officiers, dans un défilé de troupes devant le gouverneur, doivent saluer de ]n pique ou si cet honneur n’est dû qu'aux princes ou maréchaux de France ?. Que dire des querelles à propos de la présidence du conseil ? Le gouverneur veut avoir le pas sur l'intendant, celui-ci traite de haut les conseillers. Le militaire jalouse le

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