‹ Le premier de la classe, romanChapitre 4 sur 9 · L ATTENTE J.D · texte numérisé non relu

L ATTENTE J.D

ne soupçonne même pas la possibilité d'une supercherie. Toute la classe me regarde avec compassion, même Maynadier, qui ne semble pas songer à son premier prix assuré.

Je rassemble mes affaires. Castagne me prend par le bras, et sœur Eudoxie me donne à boire un petit verre d'eau de noix.

Quand je quitte le collège pour regagner la maison, l'horloge sonne trois heures. Je raconte à ma mère que j'ai été souffrant et soudain je me mets à pleurer de dépit et de nervosité...

En somme, je viens de me conduire comme un lâche.

Je me déshabille : je m'étends dans les draps de lit frais. Ma mère m'apporte une tasse de thé, m'embrasse et me plaint.

J'ai jusqu'à demain pour rêver à Mme Caragnel et à moi-même.

Les bruits de la rue des Marchands s'amortissent en traversant les portes et les fenêtres fermées, avant de parvenir jusqu'à mon lit et m'y bercer.

J'écoute. Les grands ciseaux de M. Blum. le tailleur, mordent le drap qui grogne. L'accordeur

éprouve ses claviers touche après touche, en suçant son diapason nasillard. Dans la rue cahote la grande charrette du revendeur de sarments et sa femme, juchée tout en haut du tas, rallie les ménagères sur un ton suraigu. La cliquette du marchand de plaisirs imite les castagnettes ; l'homme des gâteaux à l'anis chante sa cantilène :

C'est moi qui les fais, c'est moi qui les vends, C'est ma belle-mère qui mange l'argent...

Et, à intervalles réguliers, une poissonnière lance son cri : « Hareng tout vivant », qui décroît à mesure qu'elle s'éloigne vers la place des Quatre-Fontaines.

Neuf heures du matin, trois heures après midi, ce sont celles que j'aime entre toutes, pourvu que je les vive en liberté hors du collège. On est sûr alors de trouver chacun à son poste, les directeurs dans leurs fauteuils de cuir, les employés à leur guichet, l'entrepreneur dans son chantier animé comme une ruche, le colonel à la salle des rapports et les mères de famille au ravaudage des chemises et des bas.

J'écoute, c'est la rumeur de mon royaume qui monte jusqu'à moi. Je le parcours quand il me plaît, je le visite bien accueilli de tous et pareil au calife qui parcourait le bazar de sa capitale, pour redresser les torts et rendre la justice au milieu des bénédictions de son peuple.

Minuit aussi doit être une heure bien belle...

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Jamais je n'ai autant chéri qu'aujourd'hui cette rue commerçante où je suis né. Tout y est l'œuvre des hommes et rien n'est plus admirable. A la campagne, les arbres, les rochers, les animaux ont une existence indépendante qui contredit parfois la volonté et le désir humains. Mais ici, dans la rue des Marchands. Je drap, le fer, le bois, tout ce qui est en cuir tanné, en verre, en alliages de métaux, les instruments de musique, les médicaments, les appareils photographiques, tout ce qui a été travaillé, fabriqué et qui doit se vendre, tout cela n'appartient qu'aux hommes, et je suis le petit prince de ces hommes ingénieux et forts.

Le soir, lorsque les cultivateurs, qui rentrent des vignes, leur bêche sur l'épaule, passent dans la rue des Marchands, j'imagine ainsi les serfs de la glèbe. Les hommes libres, ce sont les marchands, lorsqu'ils sont riches et habiles et non pas timides et malchanceux comme mon père. Je pense au propriétaire des Galeries Modernes, qui possède dans ses magasins, du sous-sol au quatrième étage, tout le confort, tout l'agrément et tout le luxe de la vie. et parfois je sens le désir de demeurer toujours dans cette petite rue de ma petite ville, dont toutes les boutiques m'appartiendraient.

Il y a le magasin de M. Blum, tailleur, le père de mon camarade Fernand. où j'ai passé tant d'heures délicieuses.

— Monsieur, bonjour, dit M. Blum au client qui entre.

Et l'autre :

— Ce serait pour me faire un complet...

— Nous sommes là pour vous servir...

Les coupes d'étoffe pirouettent, se déroulent, ondulent, comme des vagues. On s'approche du seuil pour mieux choisir la nuance. M. Blum les drape sur sa cuisse levée :

— Voilà un carreau fondu où il y a du rouge et du vert... La grande mode!

C'est une belle minute que celle où M. Blum regarde l'étiquette, marquée en chiffres inconnus, calcule mentalement, puis énonce son prix.

— Petit, me dit-il. si je suis dans le magasin, rends-toi utile. Tu vas m'écrire les mesures. Note : au pantalon, poche gousset et poche revolver.

Combien de fois ai-je assisté à la distribution de l'ouvrage aux culottières. aux apiéceurs ou au pompier! Fernand et moi nous nous divertissons souvent à confectionner les rouleaux de fournitures : la toile dure pour le bas des jambes, la lustrine noire pour la braguette, la lustrine jaune pour l'entre-cuisses et la ceinture, une boucle, un crochet et son anneau, sept gros boutons et six petits. Les boutons de culotte en métal portent l'inscription : « Blum. tailleur ». et si on les met à la bouche, ils ont un goût acidulé...

Il y a la quincaillerie Bénézet. Du plafond pendent les plumeaux, les paquets de ficelle, les cerceaux de fil de fer qu'on décroche avec une perche. Dans la vitrine, les familles de casseroles: le peuple des bouilloires, des arrosoirs, des pin-

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cettes et des chenets, les serpettes et les faucilles. Sylvain, l'homme de peine, a des tatouages sur les bras. Dans J 'arrière-boutique est la bascule où je me pèse. Joulia le serrurier, le menuisier Landrieu, M. Sarda l'architecte, viennent aux achats : « Il me faut une barre d'acier de tant sur tant... Une serrure et un verrou... Des vis... des pitons... une lime. » Les petites bonnes achètent, en revenant du marché, des cadenas pour leur malle. J'aide à les servir quand je me trouve là. J'ai toujours le droit de puiser à ma guise dans les tiroirs aux clous.

Il y a le magasin de M. Rouzaud, le marchand de musique, garni de pianos, de violons, d'accordéons et de flageolets. Dans un coin, une paire de timbales « à vendre d'occasion » que j'ai toujours vues là. Une odeur chaude de vernis et de colle. J'aime à voir M. Rouzaud devant un piano éventré, dont les cordes apparaissent sous les marteaux enveloppés de flanelle blanche et rouge. Presque pas de clients. Les ventes se font par l'intermédiaire des professeurs qui exigent une commission. Pourtant des Espagnols, leur plaid à carreaux sur l'épaule, entrent acheter des ocarinas ou des cordes de guitare. Dans la période des vendanges, on vend beaucoup d'accordéons. Le reste de l'année, les demoiselles « bien » de la ville passent s'informer si la dernière romance de Massenet ou de Reynaldo Hahn est en magasin. « Non, répond M. Rouzaud, mais on peut la faire venir... » Les abonnés au mois stationnent Ion-

guement devant l'armoire aux partitions, hésitant entre le Domino Soir, la Favorite et le Pré auo: Clercs, et les amateurs de musique moderne empruntent le Rêve, d'Alfred Bruneau, ou Louise, de Charpentier.

M. Rouzaud me parle volontiers de ses années d'apprentissage à Paris, chez Gaveau, d'abord, puis chez Buffet et Crampon. Il m'a autorisé à emporter toutes les partitions qui me font plaisir. Je lis d'abord le livret, tout en redites avec les personnages qui parlent à la fois, puis je pianote les mélodies de la main droite. C'est ainsi que j'ai appris par cœur les principaux passages de Sigurd, de Carmen et de bien d'autres opéras.

Il y a le magasin de bonneterie de M. Loubières, la parfumerie Espallac. la bijouterie Sénégas, la cordonnerie Jalabert, il y a enfin la chapellerie de mes parents.

Je suis fils d'un chapelier comme Masséna était celui d'un aubergiste et Hoche le neveu d'une fruitière. Je me ferai gloire plus tard d'être un « fils de mes œuvres ».

Mais toujours, à quelque haute situation que je parvienne, je me rappellerai avec tendresse la devanture peinte en rouge avec des filets jaunes et l'enseigne dorée : « A la Grande Chapellerie », sous le chapeau haut de forme de tôle; les comptoirs évidés, couleur citron, dont tous les tiroirs, sauf deux, sont remplis de casquettes : l'un des tiroirs réservés contient les rubans de décorations, l'autre des brassards de deuil. Les placards ornés

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de glaces renferment les feutres mous et les capes ; les chapeaux de soie et les claques sont au premier étage. Sur le bureau-caisse le conformateur avec sa calotte métallique levée. Les glaces qui se font vis-à-vis multiplient le magasin à l'infini et quand on ouvre un des placards, tout le magasin se met à tourner, emportant l'étalage et la rue dans sa ronde.

Dans l'arrière-boutique. l'établi avec le réchaud à gaz, la patte-mouille et les bras à chapeaux; la grande boîte à casiers où j'ai pour mission, les jours de presse, de rechercher les initiales dorées qui s'agrafent au bord des cuirs ou se collent au fond des coiffes. Et il y a là aussi le tableau en couleurs de toutes les décorations françaises et étrangères, autorisées par la Grande Chancellerie de la Légion d'Honneur.

Ovide, dans une de nos versions du premier trimestre, chante l'invention de la charrue et Gérés qui la première donna le froment aux hommes. L'invention de tout ce qui se vend dans la rue des Marchands n'a pas été moins surprenante. Mais aucun grand poète n'a célébré le charme et la noblesse d'une rue boutiquière pareille à celle-ci, ni dénombré toutes ces richesses plus éclatantes que les roses et le printemps. Pourquoi ne seraisje pas celui-là?

On frappe à la porte. Quel est l'intrus qui vient me déranger? Dieu merci, c'est Fernand Blum. Il est monté prendre de mes nouvelles. Il me dit que j'étais blanc comme un linge quand j'ai quitté la

classe et qu'à quatre heures, à la sortie, tout le monde ne parlait que de ce qui m'était arrivé et me plaignait.

Je ne réponds pas. Mais je suis presque heureux, à présent, d'être parvenu à feindre parfaitement. A y bien réfléchir, c'est autre chose qu'un triomphe scolaire, qu'un succès de distribution des prix, cette victoire-là, et je ne la dois qu'à moi seul... J'ai réussi à tromper mon professeur, tous mes condisciples, mes parents. La dissimulation est la vertu des diplomates et des' grands politiques. Philippe de Macédoine, Sylla, Louis XI la possédèrent au plus haut degré.

J'aurai assez de prix pour me passer de celui de mathématiques. Et comme je n'aurai même pas d'accessit, tous ceux qui liront le palmarès devineront là-dessous quelque chose d'anormal.

De tous mes camarades de collège, Fernand Blum est celui qui m'aime le plus. Nous avons le même âge, nos parents habitent porte à porte et nous jouons ensemble depuis que nous avons commencé à parler et à marcher.

Fernand ne m'a jamais rien refusé de ce que je lui ai demandé. Tous ses jouets, il me les offrait avant même que j'en eusse exprimé le désir. Son plus grand plaisir est d'être avec moi, de me suivre, de m'obéir.

Nous sommes entrés le même jour en classe enfantine. Nous revenons ensemble du collège. Il est dans mon existence comme s'il était mon parent. Nos mères sont amies. Elles se font leurs

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confidences, se racontent les fâcheries de leurs maris et leurs soucis de ménage.

Est-ce que je l'aime? Je n'imagine pas ma vie sans sa présence. Il m'est indispensable. Je tâcherai de l'appeler près de moi plus tard. Sa fidélité me plaît. Je l'ai battu une fois si fort qu'il a saigné du nez. Il ne m'a pas dénoncé. Je l'estime.

Il n'est pas fort en gymnastique, ni adroit de ses mains. Mais son cœur est loyal et ouvert et il a des tendresses de petite fille. Ses poches sont toujours pleines de billes, de toupies, de ficelles; il fait collection de timbres-poste; il sait le prix de tout, mais il ne veut pas entendre parler de devenir commerçant. Il rêve de devenir professeur comme son frère aîné. Il n'aime pas beaucoup donner, sauf à moi. Un jour, il m'a dit : « De quoi que tu puisses avoir besoin, tu n'as qu'à tadresser à moi, je te le procurerai. »

Je sais bien que je pourrais lui parler de Mme Caraguel. Il se ferait plutôt couper la langue que de répéter une seule de mes confidences. Mais je n'éprouve pas le besoin de parler d'elle. Je n'ai jamais envie de confier mes secrets à autrui.

Fernand, qui était entré sur la pointe des pieds, avec une larme au bord d'un de ses grands yeux noirs d'Arabe, rit à présent de me voir si bien rétabli.

— Alors, tu viendras demain matin en classe?

— Demain matin, peut-être pas... mais demain

après midi, certainement. J'ai simplement été saisi par le soleil...

Fernand bavarde. Il croit avoir bien traité le problème. Maynadier n'a fini par en trouver la solution qu'à quatre heures moins vingt. Castagne a remis copie blanche.

— Si j'avais su, disait-il, je me serais mis à côté de Maynadier.

Nous rions ensemble de bon cœur.

— Tu sais, me confie Fernand, nous allons dimanche à l'étang. J'ai entendu ta mère et la mienne qui le décidaient tout à l'heure. Nous pourrons peut-être déjà nous baigner... Moi, je n'ose pas, mais tu devrais l'arranger pour que toute la bande soit de la partie.

La bande, c'est Fernand Blum, Castagne, Balmigère, Capdevielle, Firmin et Victor Jalabert. Bien entendu, c'est moi qui suis le chef.

Marcel Vie ne fait pas partie de la bande. C'est mon camarade de jeux nobles et un peu mon rival en savoir. La pharmacie de son père, M. Julien, est le sanctuaire de la science, des belles-lettres et des arts. C'est surtout en latin que Marcel est de première force. Depuis lage de huit ans, il tra-

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duit chaque jour pendant une heure, avec son père, un texte à livre ouvert. Souvent je suis convié à ces exercices. Mais je n'aime pas beaucoup ces explications trop rapides où l'on perd sans cesse le fil du récit ou du développement.

— Etsi vereor, quoique je craigne; judîces, ô juges; no turpe sit, qu'il ne soit honteux; pro fortissimo viro, pour un homme très courageux; dicere incipientem, de dire en commençant; timere, avoir peur...

Je déteste la barbarie de ce mot à mot. Mais je suis obligé de faire à mauvaise fortune bon visage. J'ai à soutenir l'honneur du collège. Marcel Vie est un des espoirs du petit séminaire. Il faut qu'on sache que les élèves de l'Université ne le cèdent en rien à ceux des prêtres sur le chapitre des langues mortes.

Quand nous mettons trop de temps à dénicher le sujet de la proposition principale dans l'amas des incidentes et des conjonctives, M. Julien nous donne des tapes à coups de César ou de Tite-Live. Il ne nous fait pas grand mal, mais il affirme que c'est à coups de dictionnaire qu'il devrait frapper.

Il n'aurait que la main à étendre pour exécuter sa menace.

Sur le bureau de la pharmacie, il y a d'un côté le Codex, de l'autre le gros Quicherat latin-français.

Que de fois, l'heure du latin terminée, avonsnous regardé, Marcel et moi, M. Julien doser les ingrédients des drogues qu'il préparait, suivant les

ordonnances, au bas desquelles les médecins soucieux des traditions n'avaient pas omis le f, s. a. : fac, fais: secundum, selon; ariem, l'art... peser ses poudres sur la balance de précision qui habite une maison de verre, les déposer en petits tas sur les carrés de papier préparés à l'avance, coller l'étiquette sur le flacon ou le pot. essayer dix bouchons à chaque fiole avant de trouver le bon, puis recopier sur son grand registre le numéro des remèdes, en nous récitant leurs formules chimiques.

M. Julien, outre le goût du latin, a trois autres passions : les liqueurs fortes, la peinture à l'huile et la Comédie-Française. Quand sa pharmacie lui en laisse le loisir, il partage son temps entre les lectures latines et la peinture de natures mortes. Sur chacune de ses toiles, il rassemble les comestibles et les objets les plus disparates : un melon ouvert, un éventail et un livre de messe, par exemple, avec une draperie de velours comme fond. Son principal souci, il nous la expliqué, est d'enfermer sa composition dans la pyramide préconisée par les grands peintres italiens. Ses deux chefs-d'œuvre sont une morue sèche suspendue contre une porte verte garnie de clous et le pendant qui représente un lièvre accroché par les pattes de derrière à un barreau de fenêtre.

Dans la rue des Marchands, chacun sait que M. Julien aime boire. Sa femme lui interdit d'aller au café, mais il a toujours trouvé le moyen de satisfaire quand même son penchant. Mme Vie

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s'étonne que les jours où il n'a pas quitté une minute son officine, l'haleine de son mari soit si fortement imprégnée d'absinthe. Elle ignore que M. Julien dissimule ses bouteilles de pernod ou de vermouth dans l'armoire aux poisons.

M. Julien aurait pu être professeur de latin dans une Université, critique dramatique ou peintre. Il a tous les dons et je n'oublierai jamais tout ce qu'il m'a enseigné. C'est à lui que je dois d'avoir des idées claires sur le théâtre. Il parle sans cesse de Bressant, de Febvre, de Got, de Delaunay, de Reichemberg, qu'il a entendus lorsqu'il étudiait à l'Ecole de Pharmacie. Le répertoire de Dumas fils et d'Augier n'a pas de secrets pour lui. Il récite par cœur la tirade du panier de pêches du Demi-Monde et il dit la dernière réplique de M. Poirier au premier acte : « On va vous couper vos talons rouges », avec l'intonation nasale et la mimique de Coquelin Cadet.

M. Julien n'a jamais oublié Paris, le Quartier Latin. l'Odéon, et il les regrette toujours. Tous les deux ans, il relit les œuvres complètes de Victor Cherbuliez et d'Anatole France, les deux seuls prosateurs qui aient su écrire en français depuis Paul-Louis Courier. Paul-Louis, c'est le modèle indépassable... Il emprunte la Revue des Deux Mondes à la bibliothèque de la ville et les suppléments théâtraux de Ylllustration à M. Sénégas, le bijoutier, pour se tenir au courant des pièces nouvelles. Mais il n'aborde que celles qui comportent moins de six personnages : « Dans Racine,

combien as-tu de personnages ? » me dit-il. 11 répète aussi : « Hugo n'est pas un dramaturge. »

Marcel, mon aîné d'un an. est chétif et pâle, le cou préservé en toutes saisons par un foulard de soie blanche. Il est sujet à de fréquents accès de fièvre. Comme nous ne sommes pas camarades d'études, nous ne parlons presque jamais de nos professeurs.

La vie que nous menons ensemble est une vie bien à nous, héroïque et mouvementée, loin de la rue des Marchands, au pays de Jules Verne, de Livingstone et de Savorgnan de Brazza. ou bien à Paris sur les grands boulevards et dans les cabarets de Montmartre.

A travers les longs corridors, les greniers et les caves garnis de bonbonnes et d'herbes médicinales, nous pouvons respirer en paix les parfums et les aromates des rivages imaginaires où nous sommes tour à tour caciques, sultans ou explorateurs.

Madeleine nous escorte en qualité de cantinière ou de gouvernante, au Pôle Nord, dans l'île mystérieuse ou à travers la terre chaude du Mexique. Corcoran, Hattéras. les enfants du capitaine Grant. familiers et présents, assistent invisibles à toutes nos expéditions et dans le boudoir de Mme Julien, pour tromper la monotonie des interminables traversées, nous jouons aux dominos ou à la manille aux enchères.

Il n'y a qu'avec Marcel Vie que je me permette encore de semblables enfantillages. Aucun autre

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de mes camarades, pas même Fernand Blum, ne comprendrait ce que nous comprenons Marcel et moi. lorsque nous nous élançons ainsi au pays des livres.

Avec tous mes autres compagnons, je tâche d'être le plus possible moderne. C'est moi qui ai organisé l'équipe de football des « moyens » et j'ai été choisi par les rhétoriciens et les philosophes pour faire partie du comité de la Section scolaire antialcoolique qu'on a fondée au collège. Je m'applique devant les grandes personnes et mes maîtres à révéler un esprit positif et scientifique.

Mais pourquoi ne m'abandonnerais-je pas de temps à autre, avec Marcel Vie, à ma faiblesse secrète, à mon goût pour les travestissements, les terres de lumière d'au delà les océans et les temps héroïques du capitaine Fracasse et de Jean Valjean, des Trois Mousquetaires et de Buffalo Bill. A force d'imiter en jouant ces grands exemples de courage, d'audace et de sang-froid, ne peut-on espérer acquérir quelques-unes de ces qualités? Je sais bien qu'on ne traverse pas l'existence « flamberge au vent », mais il y a encore des duels où un homme d'honneur doit, le cas échéant, savoir tenir sa place.

— Un journaliste, me dit souvent Marcel, doit être un escrimeur redoutable... Et puis, les femmes aiment ça... Je serai journaliste, je défendrai le roi et la religion et je signerai mes articles du nom de jeune fille de ma grand-mère qui était noble... Elle s'appelait de Bordenave.

Moi. je ne changerai pas de nom. Je pense à l'anecdote que raconte J.-N. Bouilly, l'auteur des Contes à ma fille. Dans sa jeunesse, il voulait prendre un pseudonyme, mais il en fut dissuadé par son père, qui lui dit : « Le seul moyen de rendre ton nom moins plébéien et moins sujet à moqueries, c'est de l'illustrer par ton talent. »

Je suis d'ailleurs fermement républicain. Comment ne pas préférer Gambetta à Louis XV? Mais je ne suis pas décidé, comme Marcel, à devenir journaliste. J'écrirai simplement quelquefois des articles de fond, quand je serai devenu député, dans le Matin ou la Dépêche de Toulouse.

Il n'est pourtant pas inutile d'être bon épéiste et je prendrais volontiers des leçons d'escrime avec le prévôt du régiment, comme Balmigère et Castagne, mais le jour où j'y ai fait allusion à table, mon père a fait semblant de ne pas entendre et j'ai assez d'orgueil pour ne pas insister.

Marcel Vie ne prend pas de répétitions d'escrime, lui non plus. Ses parents sont assez riches pour lui offrir ce luxe, mais sa mère aurait bien trop peur qu'il transpirât et prît mal. Nous nous exerçons en cachette avec des bâtons flexibles et un vieux traité d'escrime, mais je ne crois pas que nous fassions de grands progrès.

Marcel a des marottes comme son père : l'une, c'est de lire tous les livres de médecine que possède M. Julien, pour tout savoir sur les hommes et les femmes ; l'autre, c'est de faire des bulles de savon, comme un enfant de neuf ans. Les jours

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où je suis bien disposé, nous nous installons sur le palier du premier étage, d'où nous laissons tomber de nos chalumeaux ou de nos pipes d'un sou des bulles irisées. Marinette nous imite et s'amuse à souffler dans les tasses remplies de savonnade : c'est alors dans la tasse une révolution, et l'eau bleue se gonfle et écume comme une mer en tempête, déborde et enfin pend en grappes qui ont les sept couleurs de l'arc-en-ciel. Mais malheur à celui qui. en voulant parler, aspire dans son chalumeau : une saveur huileuse et fade lui emplit la bouche et le fait longtemps cracher. . .

Marcel me déconcerte un peu par ses brusques sautes de caractère. Il abandonne brusquement le jeu des bulles de savon et me trace le tableau de son avenir : à peine bachelier, il partira pour Paris, s'inscrira à la Faculté de Droit, où il ne mettra jamais les pieds, s'affiliera au parti monarchiste, il s'entourera de femmes et jouera au poker. La politique, les femmes et le jeu, c'est ce qui l'intéresse plus que tout. Il m'a avoué qu'il n'ouvrirait jamais un livre classique après son baccalauréat.

En somme, ce qu'il veut, c'est mener la vie d'un boulevardier. Il y a des jours où je trouve cet idéal bien borné. Je ne le lui dis plus. La première fois que je lui en ai fait la remarque, il m'a répondu et sa voix au timbre un peu voilé résonne encore à mon oreille :

— Et toi, quel est ton idéal?... Tu veux tout et tu ne sais même pas ce que tu veux.

J'ai dû convenir que j'ignorais encore ce que je ferais dans la vie, tant je suis attiré par des choses diverses. Et Marcel s'est alors moqué de moi sans indulgence, car il n'a aucune générosité. Il est toujours équitable, très bon joueur, il ne manifeste jamais de mauvaise humeur quand il perd, mais il n'est pas généreux.

Sur le moment, j'ai eu honte de n'avoir pas encore arrêté mon choix. Mais en réfléchissant mieux, je m'aperçois bien que nous n'envisagerons jamais les choses sous le même angle. Soldat, professeur, poète, négociant ou ministre, ce qu'il faut, ce que je veux, c'est être grand.

A quatre kilomètres d'Auzargues, dort un étang côtier, dont l'eau est déjà toute chargée de sel. Les jeudis de printemps et d'été, on met le goûter dans un filet :

— En route, mauvaise troupe, dit ma mère en ouvrant son ombrelle.

— Enfants, passez devant, dit Mme Blum, qui a des varices à ses grosses jambes.

Elles nous suivent d'un pas moins sautillant, escortées par nos grandes sœurs qui parlent chiffons et mariage. Laissant à gauche la grand'route

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venteuse, bordée d'oliviers et de tamarins, on s'engage dans un chemin creux, étroit comme un couloir, et c'est une joie de courir le long de ses hauts talus d'où se découvre toute la basse plaine que les vignobles ont gagnée sur les marais.

La même petite émotion nous serre à la gorge chaque fois que nous franchissons en fraude, pardessus les fils de fer épineux, la voie ferrée, qui mène en Espagne. Alors apparaissent les domaines de Montfort et de Tapis, les ruines romaines de la teinturerie de pourpre, et le sentier court bientôt au milieu de flaques remplies d'une eau saumâtre, toute chargée déjà du parfum de l'étang.

Les premières cigales grésillent dans les oliviers et les figuiers-fleurs, et nous ne tardons pas à arriver au bord de la dune d'où l'on peut contempler tout l'étang avec ses eaux glauques, ses cheveux d'herbes et les bourgades lacustres où vivent les pêcheurs et qui étincellent au loin sous le soleil.

Nous gagnons la petite plage et nous déshabillons pour le bain, à l'abri des barques échouées. Rien n'existe plus que le bruit des cigales, que l'odeur et l'éclat des eaux où nous plongeons avec délices. Et nos grandes sœurs assises sur la dune regardent en silence l'endroit où Mataléno, héroïne amoureuse de notre petite ville, vint, il y a cinquante ans, se donner la mort...

Toute la bande est là; nous avons su, Fernand et moi, manœuvrer avec assez de diplomatie. Ma mère accepte de se charger de Castagne. Capde-

vielle et Balmigère. Et Fernand obtient de la sienne qu'elle emmène les deux frères Jalabert, nos voisins de la rue des Marchands.

Le refus de Mme Julien est si certain que je n'ai jamais essayé d'inviter Marcel Vie. Je me demande d'ailleurs s'il serait volontiers de la partie. Il redoute de sortir de ses livres et de ses combinaisons d'avenir...

Sauf Victor Jalabert. qui est en cinquième, nous achevons tous notre quatrième au collège et Capdevielle est le seul qui soit dans la section sans latin. Mais il est si bon garçon, si inventif, si adroit de ses mains et en même temps si dévoué et si modeste que nous aurions mauvaise grâce à le dédaigner. C'est lui qui a. de nous sept, le plus de biceps et qui se sert le mieux de son couteau, que ce soit pour tailler le bois ou pour creuser le sol. Il a des cheveux d'un blond presque blanc, des yeux bleus pâles : quand nous voulons le faire enrager, nous l'appelons : l'albinos.

Rien n'est plus drôle que le contraste entre Fernand Blum. olivâtre de teint, aux cheveux bruns tout crêpés, aux yeux noirs et Capdevielle l'albinos. Autant Capdevielle est adroit, autant Fernand l'est peu.

Firmin et Victor Jalabert veulent être marins. En attendant les abordages des grands combats navals et la chasse à la baleine, ils n'ont pas leurs pareils pour pêcher à la ligne, nager, plonger, ramer. Firmin réduit instantanément les kilomètres en milles ou en nœuds marins et il sait le

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nom de tous les mâts et de tous les cordages de» voiliers.

Castagne est le plus riche et le plus généreux de nous tous. Nous l'avons admis dans la bande parce qu'il n'est pas fier de son or et reconnaît la suprématie de l'intelligence sur l'argent. Il se montre plein de gratitude pour notre accueil et je suis sûr de toujours le voir se ranger à mon avis. Le seul qui me résiste quelquefois, c'est Firmin Jalabert. Un jour j'ai même été obligé de me battre avec lui. Il est presque aussi fort que moi, mais je l'ai terrassé. Nous sommes restés fâchés deux jours, puis nous nous sommes réconciliés avec solennité en présence de toute la bande, et depuis il n'y a plus eu d'ombre entre nous.

Dieu me garde d'abuser de mon autorité et de mon prestige. Mais j'aime que dans la bande règne une discipline exemplaire.

Quant à Balmigère, s'il pouvait ne jamais se séparer de nous il serait parfaitement heureux. Il ne se trouve pas bien chez lui : son père est souvent en voyage et sa mère, à ce que l'on prétend. n'est pas « sérieuse ». Il ne rit presque jamais et écrit des vers en cachette. Il m'a dit une fois que la bande, c'était sa vraie famille.

Le rôle de la bande, c'est de déclarer la guerre à l'injustice et à la sottise et c'est en même temps d'assurer à ses membres une entr'aide constante. Il est bien entendu que notre fraternité durera après le collège, et que. devenus des hommes,

nous nous soutiendrons les uns les autres de toutes nos forces et par tous les moyens.

La rue des Marchands, la ville entière sont peuplées de gens mesquins, retardataires, sans grandeur d'âme, sans largeur de vues, incapables de désintéressement et d'héroïsme. Ils se disputent pour savoir sïl faut déplacer une borne-fontaine, et ils ne savent même pas si Djibouti est en Afrique ou en Asie. Ils ne savent rien de la grandeur de la France, rien de leur rôle de citoyens. Si Rome avait été peuplée de pareilles gens, elle n'aurait pas soumis l'univers.

Ce que nous voulons, nous, c'est régénérer notre ville, nous rendre dignes des héros de l'antiquité et des paladins du moyen âge. Pour cela, il ne faut que travailler, concentrer son énergie, lutter contre toutes nos faiblesses. Nous arriverons alors à nous imposer et à imposer notre volonté, à réorganiser la société, à faire régner la prospérité sur la France et hors de France.

Le plus exalté de tous pour la réalisation de ce grand œuvre, c'est Fernand Blum. Selon lui, nous devons réussir à ramener l'âge d'or sur la terre. Je suis sûr de sa fidélité comme de celle de Balmigère.

Castagne ne nous abandonnera pas et nous fournira les premiers fonds indispensables à nos entreprises. Capdevielle me suivra aveuglément, Quant aux frères Jalabert, séduits surtout à l'idée des batailles qu'il faudra livrer, des coups à donner et à recevoir, ils ne céderaient pour rien au

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monde leur place de combat. En avant donc et à la grâce de Dieu...

Chaque fois que nous allons à l'étang, c'est pour nous l'occasion de perfectionner notre entraînement physique et sportif. Il y a d'abord la pente rapide de la dune sableuse à descendre à toute vitesse et à escalader trois, quatre fois de suite pour acquérir du souffle et de l'endurance. Tant pis si les souliers sont remplis de sable, si les lacets pètent, si le soleil tape : le dernier arrivé, en guise de punition, portera pendant les quatre kilomètres du retour tous nos caleçons de bain alourdis par l'eau.

Du côté de la butte de tir d'infanterie, s'étend un terrain « aménagé » avec des haies et des fossés à franchir, c'est là que nous nous exerçons au saut. Tantôt nous vérifions nos records, tantôt nous nous lançons ensemble à travers la piste d'obstacles. A mon commandement, on prend le pas cadencé, le pas gymnastique, le pas de course. Nous faisons les cinquante derniers mètres à toute vitesse. Une demi-heure de repos à l'abri du vent, tête à l'ombre, torse et jambes au soleil.

Pendant la baignade, Firmin Jalabert nous enseigne la nage suédoise qu'il a apprise l'an dernier à la mer. Le but que je me suis proposé est que la bande réussisse à parcourir quatre kilomètres à la nage. Nous y arriverons tous, sauf, j'en ai peur, Fernand Blum qui ne parvient pas à nager autrement qu' « à la chien » et ne sait pas se raidir pour faire la planche.

Castagne achète chaque jour Y Auto. Nous nous tenons ainsi au courant des choses sportives. Il nous prête sa bicyclette sur laquelle nous nous exerçons les uns après les autres.

Nous devons d'abord devenir des hommes complets, solides au poste, le corps aussi souple et endurant que le cerveau.

L'étang est avec la rue des Marchands mon domaine et mon champ de manœuvre. C'est de là que je bondirai un jour à l'assaut du monde.

Au bord d'un étang pareil à celui-ci. Achille venait, guidé par le Centaure Chiron, s'exercer à tirer de l'arc, à sauter, à forcer les cerfs et les lévriers à la course. C'est d'une rue bordée de boutiques pareilles à la rue des Marchands que Diderot, le fils du coutelier de Langres, Rousseau, le fils de l'horloger genevois, s'élancèrent vers la gloire. J'imagine, dans une édition future du Larousse, le début de ma biographie : « Rigaud (Jean- Hippolyte). né à Auzargues, le 12 novembre 1899, d'un père établi chapelier dans cette ville. Passe son enfance et fait ses premières études dans sa ville natale... »

Je serai Rigaud, le fils du chapelier d'Auzargues, et des petits garçons, dans l'arrière-magasin de leur père, rêveront d'une destinée semblable à la mienne. Auzargues n'a encore fourni à la France aucun grand homme...

Mais nul Larousse ne dira tout ce dont j'aurai été redevable à l'étang. C'est sur ses bords que j'aurai endurci mon corps pour la lutte et formé mes

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plux beaux rêves d'avenir. Devant moi. la vie s'étend unie comme son eau. Il y faudra bientôt plonger et se frayer une voie. Je me sens souvent triste à l'idée qu'il faudra choisir une route et renoncer à toutes les autres. Je voudrais tant ne renoncer à rien de ce qui est. de ce que j'imagine, de ce qui s'offre et s'offrira à moi.

De cette barque de pêcheurs, là-bas. dont j'aperçois à l'horizon la voile déployée — l'antique voile quadrangulaire des vaisseaux qui portaient Enée exilé de Troie et la fortune de Rome — aperçoit-on sur la dune la forme mortelle de l'enfant de treize ans que je suis — taille : 1 m. 49. poids : 41 kilos.

Ma puissance. Déjà fait ployer devant elle mon père et ma mère. La bande entière s'y soumet. Et celle seule dont la puissance aurait pu contrebalancer la mienne m'a juré alliance et amitié.

Non, camarades, faites sans moi un dernier tour de piste. Le chef doit s'accorder le temps de méditer, pendant que ses troupes manœuvrent. Nos grandes sœurs en robes claires dansent une ronde en chantant.

Je touche mon front, je regarde mes yeux dans mon miroir de poche, je prononce des mots sans suite pour entendre le son de ma voix dans l'air libre.

Tous les jours, en sortant du collège, je traverse l'Esplanade, les quatre allées de platanes verts et blancs, jonchées de pompons pelucheux et de cassantes plaques d'écorce. Depuis la passerelle sur le canal jusqu'aux Halles couvertes, elle appartient, de huit heures à midi, aux marchands forains.

Je connais les étalages et les boniments de tous : la vieille marchande d'épingles et de peignes sous son parapluie rouge, le berlingotier. étirant sur le croc d'acier, dont le chapeau chinois tintinnabule, la pâte blanche filetée de rouge qui est à la menthe, la pâte verte qui est à Tanis, la noire au caramel, la jaune au citron, pendant que sa femme, de ses gros ciseaux à bouts carrés, taille les berlingots gros ou petits; les soldeurs sous leurs bannes cossues : « Pour liquider, mesdames... On Ta volée, la marchandise, on Fa volée. » Dans sa roulotte, dont un des côtés se rabat, le banqueroutier, un mètre de bois à la main, met à l'encan les lainages, les toiles et les cotonnades : « Ça vaut mieux que ça... On a dit quinze... A quinze francs, de quoi confectionner six belles chemises... Quinze une fois... On a dit cinquante à droite... Quinze cinquante une fois... »

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Et il y a aussi la dame qui. les yeux bandés, reconnaît le millésime des pièces de monnaie et récite la bonne aventure!

— Madame Joulia. commande l'imprésario.

— Monsieur?... répond l'extra-lucide d'une voix glapissante qui s'éraille.

— Voulez-vous dire à cette personne ce que vous savez de son passé et de son avenir?

— Mademoiselle, prenez garde, on vous veut du mal et un grand danger vous menace, mais un jeune homme blond...

Le jeudi, jour de marché, les forains reçoivent du renfort : dentistes et pédicures ambulants, vendeurs de stylographes à 0 fr. o0\ de paquetssurprises ou d'attrapes « pour s'amuser et se divertir en société », athlètes qui jonglent avec des poids de cinquante, rompent les cordes qui les ligotent, ou déchirent un jeu de cartes de trente-deux : « Allons, mesdames, allons, messieurs, je fais appel à votre juste appréciation et à votre bon cœur... Encore douze sous et je commence... Onze. dix. neuf sous... Plus que neuf sous... Un bon mouvement... »

J'ai été pris à partie, un jeudi, par un camelot qui vendait de la colle à tous usages : « J'entends autour de moi, disait-il. des personnes qui doutent de mes paroles... » Et m'apostrophant directement : « Oui. jeune homme, c'est comme je le dis... » Les rires fusaient, tous les yeux étaient braqués sur moi. Que pouvais- je répondre? Je me dégageai en jouant des coudes, au

milieu des ricanements, et rouge de honte, je m'enfuis.

Je n'ai pas encore oublié cet affront. Je l'avais peut-être mérité en m'exposant au premier rang de la foule et en me mêlant à ces badauds campagnards. Il importe donc que je m'aguerrisse : 1° à l'art de la réplique rapide et incisive; 2° à celui de dominer une assemblée d'imbéciles en parlant fort et bien.

Je m'arrête volontiers aussi devant les fouloirs à raisins, les pressoirs et les pompes mécaniques. Et j'écoute les gros propriétaires discuter à voix ample, en tortillant leur chaîne d'or à breloques : a 50.000 hectos à 35 francs sur souche... Sulfatage... Mildew... Bouillie bordelaise... »

Mais ces jours-ci. reléguant les marchands du matin et la cohue du jeudi sur les bas-côtés, la foire d'avril s'installe sur l'Esplanade. Les roulottes et les baraques, les manèges de chevaux de bois et les tentes du cirque l'envahissent.

C'est comme un caravansérail étrange et mystérieux qui éclôt au cœur de notre petit cheflieu. Ces hommes en vestons de velours ou en cottes bleues qui montent leurs baraques, ces femmes au teint bistré qui écument leur soupe sur un fourneau de fortune et qui lavent leur linge dans les baquets d'eau bleue, ces enfants et ces animaux qui jouent sous les roulottes, aucun n'est comme moi né au fond de la vieille province qu'ils abandonneront dans trois semaines. Je ne me suis jamais éloigné à plus de trente

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kilomètres d'Auzargues. pour aller faire une saison à la mer ou rendre visite à mon grand-oncle le chanoine.

Mais tous ces gens viennent d'ailleurs. Certains ne sont même pas Français et parlent vite de rauques idiomes criards. J'aimerais me mêler à l'existence de tous ces étrangers. Je n'ai plus la sottise et la puérilité de naguère : je ne rêve plus de devenir acrobate ou dompteur, et je n'ai qu'à faire un tour dans la journée sur l'Esplanade pour me rendre compte que belluaires, saltimbanques ou écuyers de cirque ne passent pas leur vie en maillot rose et en justaucorps pailleté.

Mais ils ont traversé tant de villes, passé tant de ponts, vu tant de pays immobiles, eux qui bougent sans cesse, qu'ils ne peuvent être pareils aux gens d'ici. Ne sont-ils pas le peuple des nomades?

Nomades... Je redis ce mot qui est de mes préférés, en dehors même de ce qu'il signifie. J'aime certains mots comme des visages, j 'inscris sur un carnet par ordre alphabétique mes mots de prédilection. A la lettre a. il y a déjà : arôme, abbatial, accordailles, abricotier, alezan, aloès, et aussi le mot le plus long de la langue française : anticonstitutionnellement.

Je ne connais rien que mes livres et ce qui m'entoure, toutes les rues d'Auzargues, les bords du canal garnis de banquettes pour les laveuses, coupés par les conduites d'égout. Je connais la direction des vents : le vent du Nord qui apporte distinctement jusqu'à l'autre bout de la ville le

sifflet des locomotives dans la gare; le vent du Sud-Est qui amène les moustiques et la pluie, le vent marin chargé d'humidité qui fait perler des gouttelettes sur les murs de notre escalier. Je connais encore par leur nom et par leur métier presque tous les habitants d'Auzargues. Mais ce n'est point assez.

Ma mère me reproche de m'absenter le soir de la maison jusqu'à des dix heures, mais à quoi jusqu'ici ai-je employé ces soirées de liberté? A bavarder chez Fernand Blum ou chez Marcel Vie, ou encore à rendre visite à Mme Caraguel. quand son mari est en tournée sur le réseau, ou enfin à faire au pas de gymnastique le « tour de ville ».

Je ne renoncerai pas à mes visites chez Mme Caraguel. mais désormais plus de pas gymnastique, plus de temps gaspillé chez Marcel ou chez Fernand. Je sortirai pour travailler, pour m'instruire de la vie nocturne. Et ce soir, pour commencer, c'est à minuit que je sortirai.

Dix heures. Me voici au lit. De l'autre côté de la cloison, ma sœur ôte ses chaussures dont les talons claquent en retombant. Dans le lit. à côté du mien, mon frère ronfle déjà. Je siffle. Il se

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tait. Les pantoufles de ma sœur traversent sa chambre. Un arrêt : elle tresse ses nattes pour la nuit. Le bruit de la brosse dans le verre à dents : glou-glou.

Dans la cuisine, ma mère remue une chaise et ses souliers grincent : c'est le moment où elle grimpe sur la chaise pour fermer le compteur à gaz. Je souffle ma lampe pigeon. De l'autre côté de la cloison, le sommier geint, aucune lumière ne filtre plus sous la porte de communication.

Ma mère monte l'escalier. La voici. Elle voile de sa main sa bougie, passe la tête par la porte entre-bâillée, écoute le ronflement de mon frère et mon souffle que je fais régulier, referme la porte. Son pas s'éloigne dans le corridor.

Je n'ai plus qu'à attendre que mon père rentre du café, où l'ont entraîné M. Sénégas et M. Rouzaud. Comme il tarde : la demie de dix heures sonne à la pendule de la salle à manger. Il ne faut pas que je m'endorme. L'horloge de la tour wisigothe sonne les trois coups d'onze heures moins un quart. Ma sœur se retourne dans son lit. J'entends le tour de clé de mon père, son pas : il gratte des allumettes. Silence. Une voiture cahote dans la rue. Entendra-t-on mon tour de clé, tout à l'heure? Mon frère a parlé, en rêvant.

Tous mes vêtements sont sur mon lit, disposés en ordre. Je les enfile l'un après l'autre, sous les couvertures. Je ne mettrai mes chaussettes qu'une fois dans la rue.

La porte de la chambre dont j'ai huilé les gonds

oti LE PREMIER DE LA CLASSE

et le pêne s'ouvre sans grincer. Dans le noir je tâte le mur de corridor jusqu'à l'escalier. Dixsept... Dix-huit... Vingt marches. Voilà l'arrièremagasin franchi. Je tiens le coin du bureaucaisse. Ma main étendue dans le vide touche enfin la porte vitrée qu'un volet de bois recouvre à l'extérieur. La clé est bien dans la serrure. Je touche au but.

J'ai fait claquer la porte en la refermant; je me précipite dans le retrait de la maison Jalabert. Mes parents n'ont-ils pas été réveillés, ma mère surtout dont le sommeil est si léger et qui rallume sa bougie à propos de tout et de rien, d'une chauve-souris qui bat la persienne de sa fenêtre ou de deux chats qui se poursuivent sur les toits.

Mes souliers sont lacés. Pas de lumière à la croisée de la chambre paternelle. Où vais-je aller? Que vais-je apprendre? Je songe tout à coup que je pourrais bien être rencontré et reconnu. Trop tard et puis que m'importe? Je suis libre, libre, libre...

La rue des Marchands est déserte. Je lève la tête. Dans la nuit, les maisons me paraissent plus hautes et la chaussée plus étroite. La moitié des becs de gaz ont été éteints après l'arrivée du train de vingt-deux heures quarante. Le bruit de la fontaine qui coule au bout de la rue remplit l'espace nocturne.

La lune à son dernier quartier accroche un reflet à toutes les fenêtres, dont on a oublié de

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fermer les volets. Une seule est encore éclairée au troisième étage de l'immeuble Rouzaud.

Le silence qui commence ici se prolonge sur toute la ville, sur les potagers et les vignobles et les oliviers qui l'encerclent, et au delà encore sur toute la province, la France, l'Europe et les espaces célestes. L'univers prend naissance où je suis, et ne s'arrête que si j'y consens. Ce n'est plus dans Auzargues que je marche, c'est au centre de l'univers. Nul ne me dispute le monde à cette heure. Tout m'appartient, tout cède à ma volonté : je suis au milieu d'un cercle sans circonférence.

Je devine déjà ce que c'est que la nuit...

À la mansarde de la maison Rouzaud, la lumière a bougé. Elle se déplace, elle disparaît. C'est, je crois bien, la chambre de la servante Adrienne. J'ai l'impression que la lumière n'a pas été éteinte, mais transportée ailleurs. Adrienne va-t-elle descendre et sortir pour éprouver comme moi le bienfait de la nuit?

Je ne m'étais pas trompé, la verrière de ia porte de la rue s'éclaire faiblement, puis davantage, Adrienne va sortir. Lui parlerai-je? Je me rencoigne dans l'ombre de mon retrait... Elle ne me verra pas... Je la suivrai de loin.

La porte s'ouvre enfin. Cette longue forme blanche qui tient la lampe, c'est bien elle. Ses cheveux flottent sur ses épaules, autour de son visage. Elle n'est pas seule. Jacques Blum, le frère aîné

de Fernand. le licencié ès-lettres. l'accompagne. Ils s'enlacent longuement...

L'amour... l'amour et la nuit... je n'avais pas pensé à l'amour...

Derrière d'autres persiennes fermées que j'aperçois ici. Mme Caraguel repose, les cheveux dénoués et flottants peut-être comme ceux d'Adrienne. et si elle descendait vers moi, à son tour, elle serait la même claire apparition.

Adrienne et Jacques s'embrassent encore, poitrine contre poitrine, et Jacques soutient d'une main la tête renversée d'Adrienne. Et la voici maintenant qui frotte sa tête contre la joue de Jacques et ses bras lui entourent le cou. Jacques la caresse doucement comme j'aimais tant à caresser le pauvre Misti que j'ai assassiné; et elle ondule et ploie sous la caresse comme Diane, la belle chienne tachetée de M. Sénégas, si on la flatte en lui parlant d'une voix douce.

Jacques et Adrienne se sont séparés. Jacques se glisse chez lui: de nouveau, la lumière brille dans la mansarde et s'éteint aussitôt.

Mes oreilles brûlent. Soudain, il y a tant de choses sous mes paupières et le long de ma gorge contractée, que je voudrais pleurer. Il me semble que je sors d'une prison et que je marche dans un jardin, dont je connaissais d'avance toutes les allées et toutes les fleurs sans y avoir jamais pénétré.

Quel enfant j'étais encore il y a une heure! Tout me parlait de la chose mystérieuse et par-

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