‹ Le premier de la classe, romanChapitre 5 sur 9 · L ATTENTE OV · texte numérisé non relu

L ATTENTE OV

tout présente : mes livres de collège et les conversations que je surprenais. Une sœur de mon père que je n'ai pas connue a abandonné son mari pour suivre un homme qu'elle aimait. Ils habitent Barcelone. Et je sais qu'elle écrit à ma mère par l'entremise de Mme Blum. Et je sais que mon père ne consentira jamais à la revoir ni à lui pardonner.

Je pense aux vers que nous a lus précisément Jacques Blum. quand il a fait à l'Université Populaire sa conférence sur « Alfred de Vigny » et que j'ai copiés sur son exemplaire :

Viens y cacher l'amour et la divine faute; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute J'y roulerai pour toi la maison du berger.

Auprès de Mme Caraguel dort son mari aux doigts velus et aux dents gâtées...

Pourquoi pleurer, pourquoi cette faiblesse si je n'ai qu'un devoir : être fort? Faites, mon Dieu, que je comprenne avant l'âge tout ce que j'ai soif de connaître.

Je me tuerais s'il le fallait pour Mme Caraguel. La destinée nous sépare. Je souffrirai, sans me plaindre, comme il appartient à un chef. En marche, en marche, que vais-je encore découvrir cette nuit?

Derrière la devanture close du café des Négociants, j'entends un murmure étouffé de voix. Par le trou de la serrure, j'aperçois un tapis couvert de cartes et d'argent. Comme le père de Bal-

migère est pâle! Il lève son jeu d'un geste saccadé. Le docteur Justafré rit en essuyant son lorgnon. Le gros Molinier. de l'usine à soufre, est congestionné. Je ne connais pas le quatrième partenaire...

De la place des Quatre-Fontaines, avance dans ma direction une mélodie de mandolines et de guitares. Je me dissimule dans une entrée ouverte. La troupe passe, cadençant le pas... C'est l'amour encore qui guide ces donneurs de sérénades sous les fenêtres des jeunes filles endormies que leur concert réveille doucement et chacune se précipite aux jalousies qu'elle entr'ouvre sans bruit, pour reconnaître s'il y a, parmi les musiciens, le valseur qu'au bal du dernier dimanche elle avait préféré.

La retraite espagnole s'éloigne vers la rue des Nobles. La grêle musique décroît et meurt. Le père de Baimigère a donné un grand coup de poing sur le marbre de la table. Il n'a plus d'argent devant lui. Le gros Molinier fourrage dans un énorme tas de louis et de pièces d'argent. Le père de Baimigère n'a pas plus de chance au jeu qu'ailleurs...

La rue des Nobles m'a conduit jusqu'à la rue Mosaïque que je longe lentement. Me voilà parvenu dans les mauvais quartiers des rixes nocturnes et des bars à rideaux rouges, fermés à cette heure. Minuit sonne à la tour Wisigothe, et pourtant, à travers bien des volets filtre encore une clarté rose.

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Du trottoir où elle était arrêtée, sous un réverbère, en robe lâche et chignon haut, une femme s'avance dans l'ombre vers moi :

« Viens, mon petit homme... », me dit-elle. Je ne distingue pas ses traits. Sa voix est amollie de tendresse enfantine. Sans attendre ma réponse, elle me devance vers une des maisons éclairées. Derrière elle, je pénètre dans un vestibule large. orné d'un bassin de rocaille et de mousse d'où monte un jet d'eau qui retombe dans un aquarium où nagent des cyprins roses tachés de sang. Une grosse lanterne japonaise l'éclairé à peine. Des portes qui encadrent le vestibule fusent par instants des cris de femmes et des chansons coupés de brusques silences. La femme marche toujours devant moi sans se retourner : son peignoir est rouge, son cou gras, ses cheveux luisent.

Une voix s'élève dans le silence :

— Je vous dis Rolande : Rolande et Yvette... Si ce n'était pas chose impossible, je jurerais

reconnaître cette voix un peu pâteuse, comme de quelqu'un qui a bu. Je me suis arrêté pour mieux écouter, mais n'entendant plus mon pas derrière le sien, la femme s'est retournée et a poussé un cri :

— Oh! monsieur Jean!...

Je la reconnais bien. C'est Angèle. notre ancienne bonne, du temps où nous avions encore une bonne, celle qui a « mal tourné ». Le malaise qui me gagnait se dissipe. Je n'ai rien à craindre d'elle. Quand elle était chez nous, elle

dissimulait toujours à ma mère mes peccadilles d'enfant et m'étouffait de baisers en me débarbouillant.

— Taisez-vous, Angèle. soyez gentille comme autrefois... J'ai fait une escapade cette nuit. J'ai voulu me promener un peu en ville. Je vais maintenant rentrer à la maison.

Elle m'a pris par la main et j'ai pénétré dans sa chambre. Elle me dévisage sans me dire un seul mot, les joues rouges et les yeux tout tristes.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi. Angèle?... Vous n'avez pas l'air heureuse.

— Je suis triste, monsieur Jean, de vous montrer ma honte.

— Je le vois bien. Angèle. Vous êtes devenue une vilaine femme.

— Comment pourriez-vous nrestimer encore, monsieur Jean?

De l'autre côté de la cloison, un gémissement s'élevait pareil à un sanglot, mêlé d'interjections et de hoquets.

— Angèle, cette voix, vous l'entendez aussi. On dirait M. Julien... Et il se plaint comme si on lui faisait mal.

— Oui. c'est votre M. Julien et si on l'assassinait je crois que je retrouverais un peu du bonheur que j'ai gâché. Vous saurez plus tard pourquoi il geint de la sorte, cet ivrogne, ce lâche, ce porc qui m'a jeté dans la saloperie... Il est là à faire les pires saletés...

Sa voix s'était enrouée, elle hurlait presque :

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— Ah! monsieur Jean, partez, partez vite, ne restez pas une minute de plus dans cette malédiction.

Les yeux d'Angèle étaient pleins de larmes. Un rictus hideux entaillait ses joues fardées. Elle me poussait dans le vestibule et brusquement elle me saisit à bras-le-corps, me jeta dans la rue et la porte bardée de fer claqua derrière moi.

Un long moment je demeurai étourdi, et ce cri de bête traquée se prolongeait clans ma tète bourdonnante, ce Malédiction », ce mot martèle mes tempes. « Malédiction »... Angèle. Adrienne, Mme Caraguel... Je marche droit devant moi, désemparé, comme un automate...

J'ai traversé la passerelle : ses huit réverbères lancent dans le canal des disques verts et rouges dont les uns se sont brisés et éparpillés en tombant dans l'eau et dont les autres ressemblent à des accordéons de pippermint et de grenadine. Une péniche amarrée dont les chaînes grincent passe la nuit contre la berge. Je débouche sur 1 Esplanade muette.

J'avais parcouru à huit heures et demie la foire qui battait son plein. Les orgues de Barbarie, les cloches et les trombones et les cris des lutteurs emplissaient les oreilles et les yeux de leur poussière multicolore d'électricité et d'acétylène... A présent, les bâches sont baissées, les roulottes sans lumière. Chez ce peuple, qui campe là y a-t-il aussi l'amour et quel est-il? Est-ce le même que dans le quartier de la Sous-Préfecture ou

de la cathédrale Saint-Paul? Est-ce l'horreur du quartier d'où je sors? Ou bien existe-t-il au monde un amour semblable à celui dont je rêve ce soir, héroïque et triste et sans langage?

Un lion gronde sourdement. Le relent des fauves derrière la ménagerie assaille mes narines. C'est étrange, il ne me donne pas la nausée, comme en plein jour. Et c'est comme un parfum trop fort d'œillet de girofle...

J'ai contourné le manège de chevaux de bois. J'avance à présent parmi des cordages et des piquets de tente. Un chien donne l'alarme et une grosse voix m'interpelle :

— Qui va là?

Je ne répondrai pas. J'ai peur. Le chien aboie plus fort. La voix répète :

— Qui va là?

Non, je ne répondrai pas. Je ne veux plus rien savoir d'autre aujourd'hui? Je vais m'enfuir... Ah! mon pied qui se prend dans un câble tendu, je trébuche, ma tête dans ma chute cogne durement sur un piquet.

J'ai crié, crié de terreur. Sur mon visage une horrible chose velue et molle a glissé comme un hideux pinceau et dans la pénombre luisait une baguette blanche, pointue comme un croc.

Où suis-je? Où est le lit de mon frère? Où

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est la lueur blanchissante de la fenêtre qui me dit. à toutes les heures de la nuit, si j'étais étendu sur le côté droit ou sur le gauche.

Dans mon cauchemar, m'apparaît un gros dogue vert qui bougonne en me regardant. Un singe grimace vers moi. Ma gorge est brûlée d'une odeur bouillante et saline. Des piquants écorchent mes mains et ma nuque. Qu'est-ce que ce grand mur rouge qui flamboie à la clarté dun infernal lumignon?

Et ce trépignement, ce bruit de chaînes qui s'entre-choquent. ces coups mats dont chacun retentit dans ma têie douloureuse?

Je ne sais plus si je suis mort ou si je rêve.

— Maman, maman...

C'est moi qui ai parlé. Je reconnais le son de ma voix. Je suis bien éveillé.

De nouveau, comme une monstrueuse araignée, cette chose a parcouru mon visage.

— Au secours, au secours!

Que vais- je devenir et quelle fragilité est la mienne! Quelle fut mon audace et quel va être mon châtiment? Est-il donc vrai que nul n'a le droit de devancer son heure sans en être châtié? Je ne me suis pas assez défié de mon orgueil; maudit entre les sept péchés capitaux. Je ne suis qu'un enfant qui s'était cru un homme, un pauvre enfant sans protection, loin de sa mère...

Cette lueur qui bouge et se rapproche, qu'est-ce donc? La lanterne s'abaisse sur mes yeux tout à coup, épaississant la nuit autour de moi. Quelle

volonté mauvaise ou pitoyable y a-t-il derrière cette lumière?

— Le voilà revenu à lui...

La voix qui a parlé est rauque et pourtant musicale. Son accent n'est pas de chez nous. Elle est lente et majestueuse, elle a vibré comme une note de violoncelle, quand le solo s'élève dans le soudain silence de l'orchestre. Elle vient de loin, d'au delà des fleuves et des montagnes dont j ïgnore les couleurs et les noms. Nul des hommes que j'ai rencontrés n'avait la pareille. Elle est la voix d'un monde différent. Plus beau peutêtre?

Je n'ai pas le droit de mentir à cette voix, ni celui de ne pas tout dire. Celui qui parle ainsi a déjà pénétré au plus intime de moi-même et sait d'avance tout ce que je vais confesser. Mais le moindre son pourra-t-il s'exhaler de mes lèvres? Comme je parle bas : ce n'est qu'un souffle imperceptible et je suis sûr pourtant qu'aucune de mes syllabes ne se perd sans être recueillie. Mais est-ce que je parle vraiment? J'ai la fièvre.

— Je viens de mon enfance, j'ai vu l'amour et je cherche l'avenir... Mais qui êtes-vous?

— Je suis celui qui a trouvé son avenir pour n'en faire que du passé. Ecoute le vieillard, enfant, car toi aussi tu n'en feras que du passé... Tu veux savoir. Tu penses et tu dis sans cesse : demain. Je t'enseignerai, si tu le veux, ma sagesse, la plus grande sagesse du monde.

<• Regarde mon visage couvert de rides, mon

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crâne sans cheveux, mes mains décharnées qui sont prêts pour la tombe. Mais j'ai au fond de mes yeux toutes les images de ma vie que rien ne pourra effacer.

« Je dors le jour, je ne vis que la nuit, peuplant son désert des images qu'il me plaît d'animer et qui m'obéissent avec la docilité de mes compagnons animaux. »

Le singe avait sauté sur l'épaule du parleur et le dogue vert frottait doucement sa tête mafllue contre la poitrine creuse. Sur un geste, le singe cabriola trois fois et le chien, se dressant sur les pattes de derrière, battit l'air de ses bras griffus avant de retomber sur la paille où il s'étendit à nouveau.

— Enfant, tu veux saisir de vive force l'insaisissable : ton ardeur t'a lancé dans la nuit et tu as avancé sans crainte de tomber ou de retourner les mains vides. Grâce à moi. si tu m'écoutes et m'aimes, tu retourneras les mains chargées d'un trésor. Regarde ma solitude, car c'est la même qui t'attend.

« Je suis né dans une plaine couverte, selon l'heure et la saison, de neige ou de blé. de soleil ou de lune. Et la forêt remplie de loups séparait cette plaine de la ville aux vingt et un dômes d'or fin et de porcelaine bleue, .le suis monté joyeusement sur les chevaux sans selle avant que mon père fût mort et que le second mari de ma mère m'eût chassé. Et je voulais posséder dès lors le lendemain. Comme toi.

(( Comme toi. une nuit, j'ai dit adieu à mon enfance et suis parti à travers la forêt... De la ville j'ai appris à lire, à souffrir, à détester.

« Ecoute-moi : j'ai voulu l'avenir tel que je le rêvais pour les autres et pour moi. Il n'est pas sage celui qui veut pour les autres le même avenir que pour lui. Regarde à mes poignets et à mes chevilles la marque des fers; regarde cette main droite qui a tué son gardien pour reconquérir la liberté de son avenir, ces pieds qui ont couru jusqu'à l'Océan.

« Tous ceux que j'ai aimés — enfants, hommes et femmes — sont morts. Tu dis que tu as vu l'amour, enfant. Tu t'es trompé. Et tu te tromperas chaque fois que tu croiras le rencontrer. J'ai compris ton désir géant. Nul autre ne le comprendra plus sans doute, puisque nul ne m'a compris.

« Tu es chanceux de m'avoir rencontré. N'oublie jamais cette rencontre. Je suis au milieu de mes compagnes, les bêtes, seul comme elles et comme toi.

« N'attends rien que de toi-même; éloigne-toi d'autrui. Rien ne te viendra d'ailleurs que de toi. Et jamais tu ne posséderas rien de réel. Rappelle-toi ces paroles : rien de réel. Pourquoi pleurer, enfant? Qu'importe le réel? Ton âme importe seule. Et si tu es prédestiné, comme tu me semblés en porter le signe, tu te pencheras chaque jour sur ton âme, chaque jour plus belle, et les mots couleur d'âme t'appartiendront.

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(( Retourne donc cToù tu es venu et souvienstoi de la nuit de notre rencontre. »

Ma gorge sèche brûle de fièvre. Toutes ces formes qui bougent confusément sont des chevaux dans leur box. Dormais- je encore tout à l'heure ou étais- je éveillé déjà?

Le plus proche de moi est noir et blanc. Ma tête est lourde et c'est comme si un balancier y était encagé et battait sa cadence contre ma tempe.

Je voudrais me lever, quitter cette litière, cette puanteur étouffante. Je titube. Un voile descend sur mes yeux. Yais-je encore m'évanouir?

— Tiens, petit, bois ce verre d'eau-de-vie?

La bouteille est aux trois quarts vide et l'haleine du vieux qui me tend ce verre est imprégnée d'alcool. Je me sens mieux : le grand mur rouge qui flamboyait n'était qu'un décor de toile peinte. La voix qui m'a parlé n'est plus, me semble-t-il, la même.

Je me sens flotter (oh! que ma nuque est douloureuse!) dans une mer calme de pensées multicolores. Rien ne me retient plus où je suis né... Je suis pareil à un bateau dont une largade a rompu les amarres, et qui. pris dans un remous, tourbillonne, avant de se reperdre dans l'indifférence de la haute mer, aux larges houles...

Pourquoi ne point partir avec ce vieux, avec le cirque? Ailleurs. Ce mot me paraît à présent le plus beau...

— Emmenez-moi. prenez-moi avec vous. Je veux partir d'ici...

Non. rien ne me retient plus, pas même ia pensée de Mme Caraguel que je ne reverrais peutêtre jamais. Je songe à elle avec une indifférence qui me fait presque mal. Qu'elle pleure. si elle veut, comme ma mère pleurera : tant pis. Je dois obéir à mon destin.

Dans cette écurie du cirque, parmi tous ces animaux endormis, ne suis-je pas semblable à Noé, s'évadant seul du déluge et aussi à Jésus dans sa crèche, prêt à marcher à la conquête des hommes? Mais, étendu sur la paille d'où je viens de surgir, le vieux palefrenier s'est mis à ronfler sans plus m'entendre. Le grand chien danois s'est approché de moi. et désormais familier, quête en remuant la queue mon attention et ma caresse. A mon geste imité du vieux, le singe a par trois fois cabriolé avant de regagner son perchoir. Je fais trois pas. le chien me suit comme son maître :

— Couché...

Il se couche.

— La patte...

Il m'a donné sa patte. A mon signal il se dresse et de ses bras griffus bat l'air. Les chevaux détournent de la mangeoire leurs longues tètes où frémissent les naseaux de satin rose et fixent sur moi leur regard globuleux.

Ce peuple d'animaux obéit à ma voix et reconnaît ma force... J'ai encore mal à la nuque. J'au-

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rais pu me tuer en tombant sur ce piquet de tente.

Je soulève la toile. Une bouffée d'air frais glace mon visage. Le vent court dans le feuillage nouveau des arbres qui l'accueillent d'un long frisson pareil à celui d'une bouche. Le dogue vert me regarde partir à regret, lié à son devoir comme je me sens tout à coup lié à ma ville. Qu'a dit la voix sinon que tout était en moi... Ici ou làbas, qu'importe.

Je veux encore marcher un moment, puis je regagnerai la maison où je suis né. aussi capable de contenir mes rêves que des mesquineries de boutiquier.

Un coq chante quand je passe devant le collège. A la fenêtre du dortoir des moyens se reflète la clarté bleue de la veilleuse. Tous les pensionnaires de ma classe dorment, et, chacun dans sa chambre, au fond du lit qu'ils occupent seuls ou qu'ils partagent avec un frère, disséminés dans les maisons de la ville, tous les externes dorment aussi. Je suis le seul de mon âge éveillé dans Auzargues. Si j'avais assez de dynamite, rien à cette heure ne m'empêcherait d'anéantir la ville entière, le collège et la caserne et la maison où j'ai laissé Angèle.

La nuit s'achève. Je vais rentrer dans mes treize ans d'où je m'étais' évadé, la tête lourde et endolorie. Le vieux du cirque, le singe et le dogue vert soubresautent devant mes yeux et valsent vertigineusement. Les jointures de mes ge-

noux sont douloureuses et ma lassitude pèse de tout son poids entre mes deux omoplates. Les griffons des Quatre-Fontaines, de leur bouche gonflée, soufflent dans l'eau qu'ils lancent au bassin comme dans une flûte, et la rue de> Marchands dort bercée par cette musique.

Je voudrais métendre sur le rebord du trottoir, le front contre la pierre, et ne me réveiller que le jour de mes vingt ans...

Je n"ai pas pu aller en classe. Quand ma mère à sept heures nous a réveillés, mon frère et moi. j ai à peine trouvé la force d'ouvrir la bouche pour lui dire que j'étais malade. Ma nuque sur l'oreiller pesait comme du plomb et ma chemise était trempée de sueur.

Un peu avant midi est arrivé le docteur Justafré. Il ne riait pas comme la nuit passée, en jouant aux cartes, mais il a ôté son lorgnon pour l'essuyer, et j'ai revu sur son visage du jour son visage de la nuit...

Le docteur Justafré diagnostique un début de fièvre cérébrale.

— Cet enfant est trop précoce... Il lui faudrait le grand air avec défense d'étudier...

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Il m'a ausculté encore, il a tâté mes biceps :

— Par bonheur, il est solidement bâti. Et peutêtre la fièvre va-t-elle avorter. Donnez-lui de la quinine, et la diète absolue...

Il a bien fait de dire tout cela devant moi. Je sais bien ce qui m'a terrassé. J'en veux au docteur Justafré de son air gaillard et de sa bonne mine.

Je sens que je vais nvassoupir. Ma mère s'est penchée sur moi, a fermé les volets. Il fait sombre. Je ne suis plus moi-même. A mesure que je veux saisir les souvenirs de ma nuit pour les placer sous mes yeux, ils glissent le long de mon cerveau et s'enfuient je ne sais où. Des regards luisants m'épient au plafond, aux quatre coins de la chambre. Si je me laisse aller, j'aurai peutêtre le délire et l'on saura ce que j'ai fait.

Je ne le veux pas. Je ne dormirai pas. Je guetterai l'un après l'autre, en m'interdisant de réfléchir, tous les bruits de la maison et de la rue.

Mon père et ma mère parlent à mi-voix dans la cuisine. Mais il me semble que je n'ai jamais eu l'ouie aussi fine. Ils s'inquiètent à mon sujet.

— Il s'est assoupi, dit ma mère, ce ne sera peut-être rien?

Mon père lui répond et de quel accent accablé :

— Ce serait un bien mauvais moment pour qu'il nous fasse une maladie aussi coûteuse...

L'argent. Toujours l'argent. Je vais peut-être mourir et il pense au prix des ordonnances et des visites du docteur. Jusqu'ici j'avais cru qu'il

m'aimait. Je lui fais assez honneur, il me semble, pour qu'il m'aiine. Je m'aperçois que je m'étais trompé. Il ne chérit que son argent. Et il n'est même pas capable d'en gagner assez pour nous envoyer chaque année à la mer. En août dernier, nous n'avons pas quitté Auzargues. Les affaires, disait-il. n'avaient pas marché comme il aurait voulu. Quelle pauvre cervelle et quel cœur rétréci! Je continue à épier leurs paroles. ïl ne s'agit plus de moi. Ils parlent de l'oncle chanoine, qui est curé de Murcy-le-Yiel et dont nous serons ïes héritiers. Ma mère est la fille de sa sœur et c'est lui qui a élevé l'orpheline, après la mort de mes grands-parents maternels, enlevés tous les deux. en moins d'une semaine, par le choléra.

— Crois-tu. demande mon père, qu'il va répondre : oui?

— J'ai peur que trois mille francs lui paraissent une grosse somme, répond ma mère.

— Il vaudrait mieux bazarder les obligations...

— Cela non. Nous ne pouvons pas sacrifier ainsi nos petits...

De quel accent mon père a prononcé ces derniers mots! Je voudrais me lever et leur crier : (( Pauvres gens, ne vous désolez plus. Les voici ces malheureux trois mille francs qui vous rendent la vie si difficile. Quittez la rue des Marchands et votre chapellerie. C'est moi qui désormais subviendrai à tous vos besoins. Je suis assez fort pour endosser cette charge. Je marierai ma sœur, j'établirai mon frère. Mais je vous en sup-

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plie, ne parlez plus d'argent, quand il y a dans le monde tant d'autres choses plus passionnantes et plus belles. »

Ah! pouvoir ôter de leur existence ce souci d'argent qui les serre à la gorge et dont ils n'ont jamais été capables de se libérer ...Il est impossible que je ne sois pas assez riche à vingt ans. si je veux m'en donner la peine, pour les tirer aisément d'embarras. Je souris en imaginant leur surprise heureuse, le jour où ils se sentiront allégés de cette inquiétude incessante.

Sept ans encore... Comme l'avenir est lent à arriver. Mais pour l'instant, l'essentiel est d'être rétabli après-demain lundi et de retourner au collège. J'ai trop négligé depuis un mois mes études. Je vais m'y remettre d'arrache-pied.

Mes vertus maîtresses seront désormais le calme, le sang-froid, la raison lucide et ferme des hommes d'action.

Je m'interdis absolument de repenser à la nuit dernière. Je me cantonne dans le présent et n'en sortirai plus qu'à mon heure.

Je me sens déjà mieux. Je puis réfléchir, faire défiler qui me plaît devant mes yeux fermés. Le collège. J'évoque le collège où j'ai appris à lire et d'où je sortirai bachelier, et je revois toutes les salles d'étude et de classe; certaines donnant sur l'avenue, la plupart sur l'une des trois cours; la classe enfantine avec son énorme poêle où l'hiver nous mettions à cuire des pommes, et son vestiaire immense où nous jouions les jours de

pluie; l'amphithéâtre de physique et chimie avec la cuve à mercure, la tahle de marbre noir où sont les éprouvettes et les cornues et les deux grands tableaux noirs superposés qui coulissent: la salle de dessin avec ses T, ses modèles de plâtre et ses casiers de fonte remplis de cartables marbrés de vert ou de rose; la classe d'histoire tapissée de photographies d'Italie et de cartes murales Vidal-Lablache.

A Fappel de son nom. chaque professeur se présente au pied de mon lit dans son attitude familière : papa Camboulive. dit le Cyelope, qui m'a enseigné Rosa, la rose, et dont un tic tire la bouche et le nez dans la direction de son oreille droite. Delrieu. le maître de cinquième, me regarde en louchant et prononce ses phrases préférées : « Il n'y a pas plus de soupe aux choux sans choux que de proposition sans sujet... Les élèves d'aujourd'hui n'ont dans les veines que du fromage mou », tout en nous faisant expliquer le Selectœ e profanis scriptoribus et la Cyropédie de Xénophon : « A j.z;.z\j. xac llxz'j.zz-.izzz yCyvovtoh -y.'<.ziz z-jz... Deux enfants naissent à Darius et à Parysatis. »

Le petit Beauchamp. qui enseigne l'histoire, apparaît à son tour, une feuille à la main et dictant : « Primo, définitions, généralités, caractères... suivi de M. Louvel qui tutoie les élèves et les menace d'une voix si suraiguë que dans les classes voisines on doit fermer les portes en souriant.

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Ma tête est une lanterne magique qui projette docilement toutes les images que je lui réclame. Je suis content, je ne serai pas malade. J'en suis sûr à présent. Demain dimanche, je me reposerai toute la journée si c'est nécessaire et lundi je reprendrai mon existence normale...

...C'est Elle. Comment a-t-elle su que j'étais souffrant? Va-t-on la laisser monter? Sa présence achèverait de me guérir... Le pas de ma mère dans l'escalier.

Je la préviens :

— Non, maman, je ne dors plus... Qui est en bas?

— C'est Mme Caraguel qui vient prendre de tes nouvelles.

— Maman, sois gentille. Permets-lui de monter me dire bonjour... Je me sens beaucoup mieux.

Ma mère tâte mon pouls :

- Ta fièvre semble un peu tombée.

— Maman, ouvre les volets, veux-tu?

Comme Elle est pâle!... Je ne vois, quand ma

mère l'introduit, que son visage décoloré Seraitelle malade aussi?

Eh bien, Jean, voilà que vous vous amusez à présent à avoir la fièvre.

— Le docteur a dit que j'étais solide et que je vaincrais le mal.

— Je l'espère bien...

— C'est vous qui avez l'air fatiguée? Asseyezvous une minute...

Mon père appelle du magasin :

— Clotilde! descends faire une vente.

C'est le bon hasard qui nous laisse en présence, seuls.

— Donnez-moi la main. Vous ne m'avez pas encore serré la main.

J'ai sa main dans la mienne; je l'y conserve: je la regarde : la bague ornée d'un grenat à l'annulaire, les veines qui traversent le dos de la main comme des ruisselets bleus. Je regarde ses yeux du même bîeu que les Aeines, soulignés d'un cerne mauve. Comme elle est belle et fine, mais comme elle a l'air abattue et mélancolique.

Je voudrais tout lui avouer, mais je résiste. Je lui dis seulement :

— Je n'ai pas dormi la nuit dernière. J'ai réfléchi à beaucoup de choses et j'ai aussi beaucoup pensé à vous. Vous ne pouvez pas imaginer tout ce qui me passe par la tête depuis quelques jours. Je ne puis plus me résigner à n'avoir que mon âge. à me borner à la monotonie du collège et de la maison. Est-ce que vous n'avez jamais désiré, quand vous aviez treize ans. d'être libre, d'être aimée et d'accomplir de grandes, grandes choses?

Je parle malgré moi. Et j'écoute mes paroles comme si c'était un autre qui les prononçait.

— Jean, vous êtes toujours trop exalté. Il faut, si vous voulez que je reste votre grande amie. devenir plus calme et moins impatient. A votre âge. puisque vous voulez 'le savoir, je ne rêvais

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que de poupées eî de crème au chocolat. Vous désirez trop tôt ce que la vie vous donnera sûrement, parce que vous êtes intelligent et laborieux.

— Non, ce n'est pas cela que je veux que vous me disiez... Dites-moi si vous croyez que je serai aimé.

— Est-ce que je ne vous aime pas. Jean?

— Je sais bien que vous m'aimez, mais je pense que vous ne devez pas m'aimer comme une femme peut aimer un homme... Il n'y a pas longtemps que je m'en rends compte clairement, mais déjà cela m'a fait souffrir... Vous ne vous doutez pas de tout ce que je sais. Les grandes personnes ne peuvent jamais se douter de ces choses.

— Voulez-vous m'écouter. Jean, et avoir confiance en moi? Je vous promets que vus serez aimé et que vous aimerez... Je ne vous parle pas comme à un petit garçon, vous le voyez bien. Et je suis sûre aussi que vous ferez de grandes, grandes choses... Il faut me promettre de toujours me prendre pour confidente. Vous savez bien que personne ne vous comprendra et ne vous encouragera mieux que moi...

Pendant que Mme Caraguel parle, j'évoque Jacques Blum et Adrienne en train de s'enlacer sur le seuil de la porte. Mais je ne sentirais pas une douceur plus grande, un contentement plus complet, si je la pressais dans mes bras et si je l'embrassais. Ces minutes-ci sont les plus belles de mon existence. J'ai ma bien-aimée dans ma chambre, près de moi. ne pensant qu'à moi. Ce n'est

plus un jeune garçon qui lui rend visite dans l'appartement de son mari. Elle ne se dérangera pas pour aller mettre sa viande au feu ou décrocher un pantalon auquel manque un bouton. Ici elle m'appartient toute pour la première et, peutêtre, la dernière fois. La gratitude met une douceur inconnue dans chacune de mes articulations, au bout de mes doigts, elle me gonfle et m'allège : « Je crois tout ce que vous me dites, et je crois aussi que vous m'avez guéri... J'en suis même tout à fait sûr... Donnez-moi encore votre main. »

Sa main me semble plus pâle encore et plus fragile que tout à l'heure. Que ses doigts sont minces!... J'ai peur brusquement qu'elle soit poitrinaire et qu'elle meure bientôt. J'attire son oreille vers ma bouche et je lui dis tout bas :

— Ecoutez ce que j'ai encore à vous dire : jamais je n'aimerai personne plus que vous et je voudrais, s'il le fallait, mourir à votre place. Personne ne vous aime autant que moi. personne, personne...

Elle s'est rejetée en arrière et détourne son visage. Il y a une larme, une seule larme qui coule de son œil droit sur sa joue lentement, lentement. Elle l'écrase du doigt, et je ne puis plus détacher mon regard de cette place humide, qui luit un peu au bord de son nez. Elle me sourit sans répondre. Et je la contemple en silence...

...Quand je me réveille, il fait nuit noire et dans son lit mon frère respire fort. J'ai vaincu la fièvre cérébrale, comme je vaincrai tous les

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obstacles que je rencontrerai sur mon chemin. Et je me sens léger et bondissant comme la flamme d'une bougie neuve devant une fenêtre ouverte.

Ma mère m'a apporté mon petit déjeuner au lit, comme tous les dimanches. Je suis vraiment guéri. Je vais me lever dans un instant, j'ai besoin de me distraire, d'oublier tout ce que j'ai vu ou fait pendant ces dernières trente-six heures. C'est curieux : je n'éprouve plus le besoin d'y repenser, de me rappeler quoi que ce soit. Je sais que ces trente-six heures ont existé, que je pourrai les retrouver dans tous leurs détails, quand je le désirerai, et je ne m'en inquiète presque plus.

J'éprouve simplement un peu d'orgueil d'en avoir été le héros et de m'être enrichi de ce mystère.

Mais aujourd'hui j'ai besoin de me donner congé. Je veux tout ce dimanche jouer comme un enfant...

Je retire du placard tous mes vieux jcuets : la pêche à la ligne, la boîte de soldats et les cubes. Il y a bien longtemps que je ne les avais

plus touchés. Les huit poissons vissés par le ventre à leur socle de bois, un anneau dans la gueule s'offrent toujours au crochet qui termine le fil de la canne à pêche et c'est toujours le rouget et le maquereau qui sont les moins commodes à ferrer.

Je sais toujours assembler mes cubes par cœur, sans consulter lïmage-modèle. qu'il s'agisse de celle du couvercle, qui représente une plage au soleil avec un grand parasol à rayures blanches et roses fiché dans le sable, sous lequel des mamans vêtues de mousseline brodent en causant, tandis que les enfants pieds nus font des pâtés : qu'il s'agisse des cinq autres : du montreur d'ours, de la promenade en forêt, de la fête de la grandmère dans la salle à manger, du paysage de neige en Russie avec un traîneau et des Russes couverts de fourrures, ou enfin de la partie de chasse qui montre les piqueurs en redingote rouge et casquette hémisphérique, tenant la meute en laisse et un cavalier qui aide une amazone à se mettre en selle.

Je range mon armée de plomb sur la table : le général se tient toujours aussi mal en selle, malgré la pointe de fer fixée entre ses deux cuisses écartées et quïl enfonce sans pitié dans le dos troué de son cheval...

Je rouvre une vieille collection du Petit Français Illustré et je retrouve le sapeur Camember et le savant Cosinus et les dessins de Robida...

Et pour que ma journée d'insouciance soit coin-

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plète. l'après-midi je sors et je vais chez Mlle Marguerite. C'est un de mes refuges, le sanctuaire de la poésie et du passé où j'ai rêvé souvent de m'égaler aux plus grands écrivains, à Walter Scott, à Topfïer, à P.-J. Stahl ou à Chateaubriand.

Mlle Marguerite habite seule une grande maison claire, pareille à une immense cage de verre. au centre de laquelle un large escalier de marbre monte en zigzaguant jusqu'à la verrière du quatrième étage. Les persiennes de toutes les fenêtres restent toujours closes et les chambres sont si obscures qu'elles font penser à de grandes caisses noires posées dans la cage de verre. Plutôt que d'ouvrir les volets. Mlle Marguerite, chaussée de ses éternelles pantoufles de feutre, y pénètre sur la pointe des pieds, une lampe à huile à la main. Je me glisse derrière elle, comme son ombre, et chaque chambre nvapparaît alors pleine de ballots empilés sur les lits, les fauteuils et les commodes uniformément recouvertes de housses grises. Autour des glaces protégées par des mousselines il y a des miniatures et des daguerréotypes.

Mlle Marguerite vit dans sa cuisine, plus grande que celle de YHôtel de France, ou bien sur son toit en terrasse où elle élève des lapins, des poules et cultive des fleurs. L'hiver, elle m'installe pour lire dans un boudoir qui prend jour sur le ciel ouvert, l'été sur un banc de la terrasse. Klle a au moins deux grands placards remplis de livres. Tous soni recouverts d'un même papier

jaune. Elle me les prête tous, mais ne me permet pas de les emporter.

Les gens, pour se moquer, disent de Mlle Marguerite qu'elle est « relique ». Mais je trouve qu'elle a raison de l'être; plus tard, j'aurai une maison où j'entasserai tout ce qui me rappellera mon enfant.

Les Auzarguais n'aiment pas parler de leur enfance. Toutes les fois que j'ai voulu interroger ma mère sur la sienne, elle m'a répondu d'une manière évasive. Je n'ai jamais rencontré, comme dans les livres, de vieilles personnes qui m'aient raconté leurs campagnes ou leurs aventures.

Mlle Marguerite n'aime guère à bavarder. On dirait que sa préoccupation principale est d'économiser ses cinq sens le plus qu'elle peut, de les recouvrir d'une housse comme ses meubles. Elle parle toujours tout bas, évitant de faire vibrer ses cordes vocales, et il faut recueillir sur ses lèvres le souffle imperceptible que ses phrases y dessinent, Elle ne peut supporter sans souffrance qu'on lui réponde à haute voix, et si je l'oublie par mégarde. elle appuie ses paumes contre ses oreilles pour mieux protéger son tympan. Si elle sort, elle abrite ses yeux sous des lunettes noires, et la nuit venue, dans sa cuisine, elle adapte, par un élastique, une visière de carton au-dessus de ses yeux afin de n'avoir pas la vue brutalisée par la clarté de la lampe dont elle tamise pourtant l'éclat par des écrans superposés de crépon et de papier translucide.

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Mais si elle épargne ses paroles, sa maison parle pour elle.

Dans le boudoir, j'écoute tous les souvenirs du frère de Mlle Marguerite qui était commandant d'infanterie de marine, quand il fut tué au Tonkin par les Pavillons Noirs. Une photographie le montre, costumé de toiie blanche et coiffé du casque colonial, avec une longue barbe de missionnaire, à. côté d'un poney dont les oreilles lui arrivent à peine à la hanche et qu'un Annamite chafouin tient par la bride. Un cadre contient toutes ses décorations : la Légion d'honneur, la médaille du Mexique, la médaille coloniale au bout du ruban blanc et bleu et le Dragon de l'Ànnam. Sur le piano, il y a ses jumelles-télémètre de campagne avec un fantassin incisé sur l'oculaire droit et un cavalier sur le gauche, traversés chacun de raies mystérieuses et numérotées. Sur la cheminée, deux petits obus à culot de cuivre, toujours astiqué comme un heurtoir de porte. Dans un second cadre, une lettre que je sais depuis longtemps par cœur, adressée par Victor Hugo au frère de Mlle Marguerite et datée de 1872 :

Mon lieutenant,

Ma Muse s'incline devant la vôtre. Qu'ayant combattu comme Lêoniâas, vous fleuriez aujourd'hui du même accent que Dante sur les malheurs de la Patrie, cela vous rend plus noble et plus grand. Vous étiez déjà un héros, la Défaite roux

sacre poète de la douleur civique. Mais la revanche du Droit ne peut manquer. Nous la chanterons ensemble, ô poète.

Mon âge m'interdit de vous saluer en Mars, je vous salue en Apollon.

Votre admirateur,

Victor Hugo.

Le frère de Mlle Marguerite, blessé à Puebla, avait rapporté du Mexique un chapeau de paille à larges ailes, pointu comme un pain de sucre ainsi qu'une divinité aztèque. De Suisse, où il avait été interné avec l'armée de Bourbaki. il avait rapporté une boule de verre remplie d'eau — Souvenir de Genève — . Quand on agite l'eau, elle se transforme en flocons de neige qui environnent l'image du mont Blanc flottant au milieu.

L'album de photographies est garni de dames en châle et en crinoline, de messieurs en gibus à longs poils, hauts comme des cheminées, et en redingote jusqu'aux genoux, d'enfants nus ou couverts de robes à volants de dentelles, d'où dépasse leur culotte brodée comme dans les romans de la comtesse de Ségur. Un groupe représente les élèves de l'Institution des demoiselles de Fontes, et Mlle Marguerite y figure à l'âge de douze ans, aux côtés de ma grand-mère maternelle qui était sa meilleure amie de pension.

Quand j'étais en neuvième et que je commençais à étudier l'Histoire dans Claude Auge.

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Mlle Marguerite me paraissait la Fée de l'Histoire et je ne pouvais imaginer que Claude Auge eût écrit ses manuels ailleurs que dans sa maison.

Aujourd'hui, c'est encore chez elle que je puis le mieux me recueillir, m" instruire et méditer. m'inspirer des grands exemples du passé et me préparer à mon rôle Si d'aventure je me sens découragé, je me guéris avec ses livres. Je n'ai jamais eu de découragement qui ait résisté à la lecture de la Jeunesse des Hommes célèbres ou des Vies parallèles de Plutarque.

Energie et ténacité ont suffi pour conduire au but, c'est-à-dire à la gloire, ceux qui par leur origine en semblaient le plus éloignés. Giotto. avant d'être un grand peintre, n'était qu'un pauvre berger d'Italie, et combien y a-t-il d'autres petits gardeurs de troupeaux qui sont devenus [tapes? Qui veut peut.

J'ai lu tout cet après-midi Quentin Durward de Walter Scott. Louis XI était un grand monarque, qui savait manier les hommes et prévoir les événements.

Je me demande pourtant si la vie était aussi compliquée en ces temps-là que de nos jours. Je pense tout à coup à la Farce de l'Avocat Patelin. qui est dans les Morceaux choisis de Septième. Je n'imagine pas le père de Fernand Blum se laissant duper aussi facilement que Maître Guillaume, par l'Avocat Patelin, et lui confiant sans le connaître une pièce de drap. Quant à Agnelet. s'il s'amusait à bêler devant le commissaire de

police ou le président du Tribunal, cela ne l'empêcherait pas d'être condamné à la prison pour vol de moutons.

Et cependant aujourd'hui encore que d'injustices et de méchanceté par le monde...

Ce qui me révolte le plus chez mon père et chez tous les commerçants de la rue des Marchands, c'est leur pusillanimité et leur résignation. Mon père ne se plaint jamais et se satisfait de tout. L'année dernière, lors des élections, je l'ai entendu dire du docteur Garriguenc, qui est député de l'arrondissement depuis douze ans et qui ne parle jamais à la Chambre: « Celui-là ou un autre, qu'est-ce que cela peut bien faire? »

Il n'y a donc personne dans la circonscription qui soit capable de dire son fait à Garriguenc et d'occuper comme il faut sa place au Parlement.

Mlle Marguerite entre de son pas feutré, elle ne souffle pas mot. mais elle me fourre dans la bouche une crotte de chocolat à la crème, puis elle sort, reprend sur la marche de l'escalier, où elle l'avait déposée avant de pénétrer dans le boudoir, une corbeille pleine d'épluchures de légumes, de bouts de pain dur et de salade et remonte vers ses poules et ses lapins.

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Je traverse le magasin de draperies et je hèle Fernand Blum du bas de l'escalier. Il est deux heures moins le quart, il n'est que temps de prendre le chemin du collège. Fernand dégringole les marches quatre à quatre :

— Je n'irai pas en classe cet après-midi. Je m'étonne :

— Tu es malade?

Il me prend par le bras d'un air confidentiel et m'entraîne dans la rue :

— Nous célébrons ce soir notre Pâque... Voilà pourquoi mes parents m'ont offert congé.

La semaine sainte est tardive cette année. Nous ne serons en vacances que dans huit jours. Mais la Pâque juive et les pâques chrétiennes n'ont aucune raison de coïncider.

A vrai dire, jusqu'à présent, la Pâque juive n'était guère pour moi qu'un exemple de grammaire. De même je ne m'étais jamais rendu compte que Fernand fût juif avant l'année de ma première communion où je lui demandai pourquoi il ne fréquentait pas le catéchisme comme nous.

Je dis à l'occasion : « Quel juif! » C'est une habitude que j'ai empruntée à mon père pour

railler la pingrerie et la cupidité des gens. Mais un jour que j'employais cette expression en parlant de je ne sais plus qui devant ma mère, elle m'en a fait la remarque : « J'espère que tu n'as jamais laissé éehapper'ce mot-là devant les Blum. » Depuis lors, je me suis surveillé.

Aujourd'hui, c'est lui qui prend l'offensive. 11 n'a pas l'air gêné d'être juif. Il a même prononcé ce « nous célébrons notre Pâque » d'un ton d'orgueil et de satisfaction. Je l'interroge d'un air aussi détaché que possible.

— En quoi cela consiste-t-il au juste?

Il me répond avec sa volubilité coutumière :

— Chaque année, les Israélites célèbrent l'anniversaire de leur sortie d'Egypte où ils étaient esclaves des Pharaons. Tu dois te rappeler le passage de la Mer Rouge dans l'histoire sainte. Alors, en souvenir de leur délivrance, les Israélites ne mangent pendant huit jours que du pain sans levain. Nous appelons ça le pain azyme ou les motzes... Et les deux premiers soirs de cette semaine de Pâque a lieu une cérémonie religieuse avant et après le dîner.

Je remarque qu'il n'a pas prononcé le mot juif au cours de ses explications. Je l'interroge encore :

— Mais les Israélites d'ici n'ont pas d'église; comment peuvent-ils pratiquer des cérémonies?

Fernand rit, puis reprend avec importance :

— Oh! chez nous, il n'y a jamais besoin de temple. Toutes les fêtes peuvent se célébrer au foyer. (Je remarque que Fernand emploie des

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mots choisis ... Il n'y a même pas besoin de rabbin... (Il prend un temps et laisse tomber) : La religion juive est une religion avant tout familiale...

Le temps me presse. J'essaie d'entraîner Fernand dans la direction du collège pour obtenir d'autres éclaircissements, mais il résiste :

— Ecoute, me dit-il enfin, si tu as tellement envie d'être renseigné, viens à la maison vers six heures. Je te cacherai dans ma chambre, d'où tu pourras tout entendre. Mais il n'y a rien de mystérieux. C'est une fête très simple et très belle... Je t'expliquerai après ce que tu n'auras pas compris.

A six heures, quand je me suis glissé dans la salle à manger des Bium pour rejoindre Fernand dans sa chambre contiguë, la table était déjà dressée et l'on entendait dans la cuisine un grésillement de friture accompagnant la voix grasse do Mme Blum et les voix plus aiguës de Rachel et de Noémie. les deux grandes sœurs jumelles de Fernand.

Au centre de la table couverte d'une nappe brodée, un voile de dentelle épaisse suivait les contours d'un amoncellement de choses invisibles. Devant chaque assiette était une timbale d'argent, sauf à la place d'honneur où il y avait un verre à pied fileté d'or auprès d'un livret cartonné et d'une cassolette de vermeil. Une aiguière et un broc de cuivre plein d'eau étaient posés sur un guéridon.

Fernand achevait de revêtir ses habits du dimanche. Il me sembla un peu ennuyé d'avoir été pris au mot. Je lui pris la main :

— Ecoute, mon petit Fernand, tu sais bien que la différence de nos religions ne peut rien enlever à notre affection. Ne crois-tu pas que de mieux connaître la tienne m'amènera à l'apprécier davantage

Mes paroles semblèrent le rasséréner. Malgré sa confiance en moi. il avait eu peur sans doute de mes moqueries et de quelque indiscrétion.

— Tiens, dit-il, goûte ce pain azyme.

Il me tendit un morceau d'une sorte de galette plate et sèche, toute percée de trous, qui me parut fade.

— Si tu savais comme c'est bon à tremper dans le café au lait... Et il y a aussi des biscuits à l'anis et des gâteaux sucrés que Ton fait venir de Bayonne et qui sont fameux, tu y goûteras aussi.

Je l'interrompis pour lui demander ce qu'il y avait sous la nappe d'autel du centre de la table.

— Il y a dans une coupe l'os de l'agneau pascal que l'aîné de la famille mange le second soir; dans une autre, il y a les herbes amères et la fiole de vinaigre qui rappellent les amertumes de l'esclavage en Egypte; il y a dans un compotier la marmelade sans sucre qui symbolise le mortier, il y a aussi deux pains azymes...

On l'appela à ce moment et il s'élança vers la salle à manger, la tête couverte de son chapeau

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melon. Par la porte qu'il avait laissé entre-bàillée, je voyais tout.

La mère de M. Blum. son visage d'oiseau de proie encadré d'une mantille noire, avait revêtu une robe de soie prune à l'ancienne mode. Mme Blum était en satin noir. Rachel et Noémie portaient leurs robes blanches à ceintures roses qu'elles avaient étrennées pour la noce de Guiguite Rouzaud. M. Blum et Jacques étaient en redingote, coiffés de leur chapeau haut de forme. Sur leurs épaules, ils avaient jeté un châle blanc à franges.

Tous ces visages bistrés qui se ressemblaient étaient solennels, mais joyeux. Tour à tour, en commençant par les hommes, Noémie, qui tenait le broc, versa l'eau des ablutions que Rachel recueillait dans l'aiguière.

Chacun prit place, et M. Blum commença à réciter les prières. Tantôt il lisait en hébreu, tantôt en français. Parfois toute la tablée faisait les réponses et à un moment ils chantèrent tous en chœur.

De temps a autre, l'aiguière et le broc des ablutions circulaient, ou bien le père distribuait à la ronde un doigt de vin, un brin de cerfeuil trempé dans le vinaigre, une feuille de laitue recouverte de marmelade. Et chaque fois il bénissait en français le Dieu d'Israël.

Au début, je ne comprenais pas grand'chose. Je m'étonnais simplement de la majesté inusitée du père Blum et du sérieux répandu sur tous ces visages d'habitude si moqueurs. Les Blum sont

connus dans toute la rue des Marchands pour être des railleurs impitoyables qui ne respectent rien. Mais, peu à peu. en me remémorant les quelques explications de Fernand et mon histoire des peuples de l'Orient, je commençai à saisir le sens des prières et de la cérémonie.

— Que dit l'enfant simple ? Qu'est ceci ? A celui-là tu répondras : l'Eternel nous a fait sortir d'Egypte, de la maison d'esclavage par la puissance de sa main.

Et j'étais derrière la porte, pareil à cet enfant simple qui ne sait pas questionner, et je m instruisais à mesure.

Ce peuple qui luttait pour ne pas demeurer en servitude et traversait le désert pour regagner sa patrie, je comprenais à présent pourquoi Fernand semblait si orgueilleux de lui appartenir.

Et M. Blum soudain m'apparut semblable au patriarche Moïse. Ce n'était plus un petit tailleur sans autre désir que de contenter quelque client hargneux, c'était un prophète entouré de sa famille attentive et respectueuse.

Je pensai par comparaison à mon père qui. jamais, ne m'était apparu entouré d'une semblable majesté. Qui sait s'il n'y avait pas aussi derrière sa mesquinerie quotidienne quelque rêve profond ? Qui sait si. à treize ans. il n'était pas comme moi un petit garçon dévoré d'ambition, de curiosité et d'enthousiasme?

Comme ces Hébreux esclaves furent hardis et

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braves! Quel modèle et quel exemple à imiter! Ils se sont efforcés et leur Dieu les a accompagnés jusqu'à la Terre Promise :

— Cette année, nous sommes ici, dit M. Blum d'une voix forte; l'année prochaine, nous serons à Jérusalem.

Et la vieille Blum, et Mme Blum. et Rachel, et Noémie, et Fernand. et Jacques redisent d'une seule voix :

— L'année prochaine, nous serons à Jérusalem. Et moi, serai-je toujours ici l'année prochaine

et les années qui suivront, et quelle Jérusalem m'assignerai-je pour terme de mon voyage?

Les prières achevées, Fernand est rentré dans sa chambre sous prétexte d'y rapporter son chapeau. Il m'a fait passer par le balcon, traverser la chambre de ses sœurs qui donne sur le vestibule. De là j'ai gagné sans encombre le magasin et la rue.

Quand je suis arrivé à la maison, on en était au fromage. Dans mon assiette, la soupe était figée et un reste de veau aux carottes m'attendait au fond d'un plat graisseux.

Pourquoi mon père fait-il semblant de ne pas me voir? Comme je préférerais de sa part une marque d'autorité. Oui, s'il me giflait ce soir, je crois que je ne me cabrerais pas. Il est le chef de famille.

Mais il ne lève pas la tête, il évite mon regard. Ma mère a l'air accablée. Mon frère s'essuie la bouche en ricanant, ma sœur dévisage successi-

vemeni mon père, ma mère et moi, tout en mordant dans une pomme.

Pas un mot n'est prononcé. Mon père se dresse brusquement et passe dans la pièce voisine. Ma mère le suit. Ils ferment la porte. La voix de mon père s'élève, furieuse, son débit se précipite : ma mère proteste doucement.

— Qu'est-ce que tu vas prendre !... dit mon frère.

J'ai envie de lui jeter le compotier à la tête. Je me contiens.

— Tais-toi. tu n'es qu'un imbécile...

— Et toi, tu n'es qu'un morveux...

Mon père crie. Ses paroles nous parviennent à travers la cloison :

— J'en ai par-dessus la tête... S'il croit que je ne vois pas ses façons de grand seigneur... Monsieur méprise son père... Et Madame tolère ça... Tu ne pouvais donc pas lui demander des explications quand il est rentré tout à l'heure sans même daigner dire bonsoir...

Pourquoi est-ce ma mère qui doit supporter les reproches? Pourquoi n'a-t-il pas, puisqu'il n'est pas capable de parler en chef, au moins le courage de m'affronter, de me questionner, d'homme à homme?

Il crie plus fort encore :

— Ton fils, veux-tu que je te le dise, ce n'est qu'un poseur, et un vaniteux... Et un sans-cœur avec ça... Incapable de comprendre les sacrifices que nous nous imposons pour lui. A son âge je

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travaillais déjà, et lui se pavane, traîne je ne sais où... Et tu as la sottise d'être fière de lui... Un déclassé, voilà ce que tu es en train d'en faire... Chaque trait s'enfonce en moi... Je me lève, je bondis jusqu'à la porte que j'ouvre d'un coup de poing :

— Me voilà; si tu as quelque chose à me reprocher, dis-le-moi en face, au lieu d'accabler maman...

Il est blême de rage, mais ses oreilles sont cramoisies. Va-t-il me sauter dessus, me rouer de coups? Est-ce que je me défendrai? Il me regarde d'un air égaré. Ses yeux semblent prêts à jaillir des orbites. Je ne me tairai pas.

— Si vous êtes des esclaves, moi. je veux être libre... Et si je vous coûte trop cher, je suis de taille à gagner ma vie sans vous...

Je me vois déjà au travail, et. le soir, à la chandelle, dans une mansarde glaciale, écrivant mes premières œuvres.

— Jean, dit ma mère, si tu as encore un peu d'affection pour moi. tu demanderas tout de suite pardon à ton père de la peine que tu viens de lui causer.

C'est la première fois que j'entends ma mère prononcer une phrase où il ne soit pas question d'argent, de nourriture, d'habillement ou de commerce, une phrase comme je les aime, où il est question de cœur, de générosité et d'âme. Je pense à la calme veillée de la famille Blum. Des larmes sillonnent les joues creuses de ma mère.

C'est moi le vrai chef de la famille, et je devine que ma mère me considère déjà comme tel.

Un peu de patience et mon père verra ce que je suis capable de faire. Non, je n'attendrai pas mes vingt ans. Je jure de n'avoir de cesse que je n'aie montré à tous ce que je puis. Petits succès de collège, vous ne m'importez plus. Ce n'est plus avec des enfants que je veux me mesurer, c'est avec des hommes. Et je veux que mon œuvre leur apporte à tous le bonheur. Je mériterai le titre de bienfaiteur du peuple, comme le Moïse des Juifs l'a mérité autrefois.

Mon devoir présent est de me montrer conciliant et calme. J'avale ma salive deux fois avant de pouvoir parler.

— Je veux bien demander pardon à papa de ma vivacité...

— Et ton père te pardonne, reprend ma mère. Serre-lui la main...

J'ai pris la main que m'a abandonnée mon père. Elle n'a pas répondu à la pression de la mienne et quand je l'ai lâchée, il l'a mise dans la poche de son pantalon. Nous nous regardions tous les trois sans plus parler ni bouger. J'ai dit enfin :

— Si vous permettez, je vais aller me coucher.

— Bonne nuit! a répondu ma mère.

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