DEUXIÈME PARTIE
Il fait si chaud qu'on ne peut pas penser à autre chose qu'au soleil. Il n'y a plus d'ombre autour du clocher de l'église : le crépi blanc des murailles l'a bue. Elle mettra toutes les heures de l'aprèsmidi à traverser l'épaisseur de la pierre, à franchir l'intérieur de la nef pour ressortir enfin de l'abside et s'étirer par degrés jusqu'au milieu du jardin de la cure.
Dans le cimetière, les lézards se faufilent sur la terre sèche et craquante des tombes, entre les couronnes de perles et les pots de géraniums. Les cigales emplissent les deux cyprès qui encadrent la grille, immobiles et bleus; elles ne s'interrompent un moment que lorsqu'une bouffée de vent torride secoue et gonfle les deux arbres.
La poussière, en épaisse fumée d'argent, monte d'abord droit vers le ciel, s'empanache, devient un nuage clair qui plane au-dessus des vignes mûres, puis s'abat, s'éparpille, recouvrant tout : feuilles, grappes, maisons et routes de son grésil calcaire.
La salle à manger du presbytère est comme un îlot de fraîcheur qui sent la poire, la figue et le noyer ciré. Je quitterai demain mon grand-oncle le chanoine pour regagner Auzargues. Je ne puis demeurer ici davantage. J'ai ma mission qui me rappelle là-bas. J'étais bien sûr que l'heure de mon apostolat ne tarderait plus. Quatre mois à peine ont passé : mai. juin, juillet et août. Demain je serai peut-être un héros.
Je sais enfin à quelle mission j'étais prédestiné. Quand je pense à la manière dont ma mission s'est imposée à moi. dont la Providence m'a fourni les moyens de la mener à bien, je suis pris d'un éblouissement et parfois je tombe à genoux, éperdu devant le miracle.
A la veille d'agir, des doutes que je n'avais jamais connus s'emparent de mon esprit et me troublent. Suis- je capable, suis-je digne de conduire à son terme une œuvre pareille? Mon sang bout du désir de l'entreprendre, mais je crains à présent d'être trahi par ma débilité, de trop présumer de mon ardeur et de mes forces. Devant l'ampleur de mon dessein, j'éprouve mon infirmité et mon inexpérience.
Mon Dieu, me donnerez-vous la joie d'aboutir, ou faudra-t-il que j'échoue à mon tour? Vous le savez. Je ne suis plus celui que j'étais il y a seulement quatre mois. Egoïste et dur. Aujourd'hui me voici humble et prêt à tous les sacrifices.
Le salut qui est venu au monde d'un nouveauné couché sans langes ni maillot, sur la paille
d'une étable, pourquoi ne viendrait-il pas à mon peuple d'un garçon de treize ans? Mon Dieu, si vous avez daigné me faire plus pur que les autres et différent des autres, n'était-ce pas pour que mon ouvrage sur la terre fût plus pur et différent de l'ouvrage commun des hommes? Puisque vous avez voulu que je fusse illuminé, et que la voie à suivre me fût indiquée par les paroles inattendues qui sont venues jusqu'à moi. c'est donc que vous consentez à me laisser gravir la rude pente du sacrifice. S'il fallait mourir dans cette croisade, que m'importerait?
Me sera-t-il donné seulement de revoir encore ce presbytère de Murcy-le-Viel, où j'ai, dans la solitude et la lecture, achevé de prendre conscience de mes nouveaux devoirs? Je m'abandonne à pleurer à la pensée de dire adieu à mon grand-oncle le chanoine.
Lorsque je serai tout entier absorbé par ma tâche, je suis sûr que souvent l'image du cabinet de travail de l'oncle Nougaret viendra me hanter. C'est là que j'ai vu lentement surgir du passé la forme de mon avenir... Quand les raisins de l'année prochaine seront mûrs pour la vendange, qu'aurai-je accompli et que serai-je?
Denise... Je prononce aussi votre nom. Il me réconfortera aux heures de découragement et de lassitude. Votre robe blanche et vos grands cheveux libres sur vos épaules m'apparaîtront au bout de mon chemin comme un phare de bon secours.
Et je pense aux deux précurseurs dont j'ai recueilli l'héritage que j'ai fait le serment de ne pas dilapider. Mon maître, mon pauvre maître, ne craignez pas que s'effacent jamais de ma mémoire les traits de votre visage si mâle au-dessu3 de votre corps frêle et difforme, ni l'accent surhumain de votre voix. Tant que je vivrai il y aura des fleurs sur votre tombe. Et vous, dom Irénée, martyr inconnu qui reposez si loin de la terre où vous étiez né, un jour j'irai chercher vos cendres pour les ramener aux lieux où vous avez tant espéré et tant souffert...
C'est à la dernière rentrée de Pâques que j'ai rencontré celui qui. mon existence durant, restera pour moi le Maître. Nous ignorions ce changement de professeur. M. Ratier ne nous avait pas prévenus de son départ. Peut-être l'ignorait-il luimême et sa nomination de chargé de cours au lycée de Roanne lui était-elle parvenue pendant les congés.
Je vois encore Castagne se précipitant à mes devants dans la cour d'honneur, le matin de la rentrée :
— Mon vieux, prépare-toi à rigoler...
Il avait les larmes aux yeux, tant il riait. Il m'impatientait.
— Au lieu de glousser, dis-moi pourquoi...
— Nous avons... hon... un nouveau prof... il est... hé... chez le principal. Pas plus haut qu'une chaise et tout bossu avec une grosse tête. Il a tout du crapaud...
Il sanglotait de rire.
...Le tambour avait roulé depuis longtemps; les pensionnaires piétinaient déjà la porte de la classe; le nouveau professeur était toujours chez le principal. Barbe-à-poux, qui était de service, pestait contre ce retard et maugréait entre ses dents cariées. Son picon et sa manille l'attendaient au Café de la Gare. Il nous donna l'ordre d'entrer et se posta sur le seuil.
Le brouhaha des serviettes et des livres jetés à la volée sur les tables, des allées et venues entre les porte-manteaux et les bancs, le bourdonnement des conversations entamées dehors et qu'on achève se calma plus vite que d'ordinaire. Le grand silence de l'attente pesait sur tous. Dix minutes s'écoulèrent encore.
Maynadier fit circuler sur un carré de papier la consigne : Se bien lever ensemble quand il entrera.
Barbe-à-poux porta le bout des doigts à son chapeau, s'effaça et mon maître m'apparut, salué par le trépignement unanime des pieds frottant ensemble le parquet. Castagne me l'avait exactement décrit : une énorme tête, une énorme bosse, et il n'était certainement pas de plus haute taille que moi.
Son regard rencontra le mien quand il se tourna
vers nous pour dire d'une voix si basse qu'on l'entendait à peine :
— Asseyez-vous. Messieurs.
Au fond de la classe. Castagne avait enfoncé son mouchoir dans la bouche et son rire comprimé sortait en fusant de ses narines comme d'un siphon d'eau de seltz. La crise gagna tout -on coin.
Au premier rang, ce fut Jalabert qui donna le signal. Le rire se propagea de lui à Balmigère. de Balmigère à Maynadier. En un clin d'œil la classe fut en proie au fou rire : cela sifflait à travers les cahiers mordus, crépitait derrière les toux affectées, mugissait et houlait malgré la compression des mains sur les bouches.
Moi-même je n'y tenais plus; déjà je sentais mes joues se creuser, mon nez et mon front se plisser, et le rire grimper en picotant le long de ma gorge. Et déjà je serrais les lèvres pour qu'il ne fît pas trop de bruit en éclatant, comme on retient du doigt le bouchon dune bouteille de Champagne pour l'empêcher de sauter.
Mais, pour la seconde fois, à cette minute précise, nos regards se croisèrent. Je lus dans celui de l'arrivant tant d'orgueil, d'amertume et de dégoût que mon rire se figea dans ma gorge, puis retomba de tout son poids sur mon cœur.
Lui, que démêla-t-il dans mes yeux : du remords, de la curiosité, de la confiance? Je ne le sus que plus tard, mais il dit sans détourner son regard du mien :
— Messieurs, je vous laisse votre liberté jusqu'à huit heures et demie... A ce moment-là je commencerai ma classe.
Il abaissa son front sur les papiers et les livres qui couvraient son bureau. Il ne le releva plus avant la sonnerie de l'horloge.
Maynadier se dressa et alla déposer sur la chaire le cahier de correspondance et le cahier de textes. Castagne s'était fatigué de grimacer. De nouveau, le silence des grandes attentes plana sur la classe.
Enfin létrange voix s'éleva et je pensais en l'écoutant au timbre d'un louis d'or secrètement fêlé par une paille.
— Quel est celui d'entre vous qui s'est classé premier à la dernière composition en français?
Balmigère jeta mon nom, répété en écho sur tous les bancs.
— Monsieur Rigaud. veuillez faire l'appel de vos camarades et songez à venir me parler à la fin de la classe.
Je crus que dix heures n'arriveraient jamais. Que pouvait-il bien avoir à me dire? Le tambour me délivra enfin. Maynadier s'était jeté sur le cahier de correspondance et déjà il avait déchiffré la signature. Le nom courut de bouche à oreille : DAuzargues.
Un noble... Le bossu était noble ; sans doute descendait-il de ces comtes d'Auzargues dont le blason timbre le porche de la tour Wisigothe et le chœur de la cathédrale Saint-Paul.
Il attendit que les derniers traînards eussent franchi le seuil, et, m'offrant une main décharnée:
— Monsieur Rigaud, dit-il. je suis heureux de causer un moment en tête à tête avec vous. J'avais déjà appris, en consultant les notes des deux premiers trimestres, que vous dépassiez nettement vos camarades par l'intelligence et le savoir. Je me suis aperçu ce matin avec émotion que votre cœur était d'une aussi bonne trempe que votre esprit. Je vous en félicite.
Mes joues brûlaient. Il reprit :
— Est-ce que vous êtes originaire d'Auzargues?
— Je suis Auzarguais, fils et petit-fils d'Auzarguais, tant du côté paternel que de celui de ma mère.
M. d'Auzargues se tut. puis brusquement :
— Il faut beaucoup aimer Auzargues... C'est un grand pays que le nôtre. Aucune histoire n'est plus belle que la sienne. Elle vous passionnera. Sang albigeois ne peut tarir.
Et il me quitta sur ces paroles étranges, me laissant tout balbutiant et décontenancé.
C'est le lundi de Quasimodo qu'eut lieu cette première conversation. Combien en avons-nous eu dans le mois qui suivit? Le mercredi, mon maître m'invita à passer chez lui l'après-midi du lendemain. Il occupait hors ville, me disait-il, avec sa sœur qui était du même âge que moi et serait tout heureuse de me connaître, une vieille propriété de famille, sur le chemin de l'étang, sitôt passé le
carrefour des routes de Yinassan et de Murcv-le- Viel.
Je connaissais bien la maison aux volets gris, toujours clos, qu'on apercevait en se haussant audessus de la grille aveuglée par une plaque de tôle jusqu'à hauteur d'homme, et surtout le mur du jardin garni de culs de bouteille d'où émergent les plus hautes palmes d'un cèdre du Liban et le dôme luisant d'un magnolia. Quand j'étais tout petit, cette propriété me terrifiait et je n'avais jamais voulu demander à personne à qui elle appartenait. C'était là que j'avais longtemps logé tous les personnages de mes contes de fées favoris : Gracieuse et Percinet. la Belle aux cheveux d'or et Riquet à la houppe, dont j'imaginais le repas de noces cuisiné au pied du cèdre par les petits marmitons jaillis des boîtes enchantées.
Et le sort voulait aujourd'hui que dans cette maison même qui m'avait tant fait rêver m'attendissent M. d'Auzargues, sa sœur et la promesse de je ne sais quels récits inouïs et fabuleux.
Le cœur battant, je tirai la chaîne rouillée et une "cloche chevrota au loin, si longtemps qu'il semblait qu'elle n'allait plus se taire jamais.
M. d'Auzargues vint nvouvrir lui-même. Sa belle figure était plus pâle et plus creusée que de coutume: il paraissait souffrir, il avait marché vite pour abréger mon attente et il haletait. Sa respiration était sifflante. Il détourna la tête, pris d'une quinte de toux qui secouait sa bosse de bas en haut, comme un sac mal calé sur le dos d'un mulet.
Les allées du jardin avaient disparu sous les herbes folles, et les ronces embroussaillaient les anciens parterres. Une statue de pierre se dressait sur un socle moussu; c'était une déesse élevant à la hauteur de son épaule une corne d'abondance. Une tonnelle s'appuyait au mur d'enceinte, ombragée par une treille où grimpait un rosier sauvage marié au feuillage des muscats romains.
Dans la maison, quelqu'un jouait sur un piano dont la voix cassée se lamentait doucement.
La musique cessa au bruit de nos pas sur les dalles blanches et noires du vestibule. Et Denise d'Auzargues parut.
— Denise, lui dit son frère, je t'amène un Albigeois.
Je ne voyais que son sourire de grande personne sur son visage d'enfant. Je ne sais comment je pris la main qu'elle me tendait. Sa main serra la mienne, et soudain m'apparurent ses grands cheveux écumeux. ses yeux noirs et dorés si semblables à ceux de mon maître, et sa robe blanche à liséré rouge qui laissait nus ses bras et son cou.
Moi. que les inspecteurs généraux, que l'évêque
même de Careassonne, le jour de ma confirmation, n'avaient pas réussi à intimider, je me sentais, devant cette fillette de mon âge envahi par un trouble et une gêne inexprimables.
Mais un autre sentiment étrange et nouveau s'imposa à moi au même instant. Il me semblait que pour la première fois je me trouvais en présence d'égaux. C'était un sentiment de sécurité confiante que je n'avais jamais éprouvé, même en présence de Mme Caraguel. Il semblait inutile de parler, chacun devinait les deux autres.
J'aurais voulu que cette minute se prolongeât, né finît plus. Il y avait le sourire un peu fatigué de mon maître, le sourire de Denise et il y avait mon sourire aussi...
Nous pénétrâmes dans la salle d'où Denise était sortie. Le piano était encore ouvert, et entre les deux portes-fenêtres qui donnaient sur le jardin, une grande table basse était chargée de gravures et de livres.
Denise se tourna vers son frère :
— Raymond, tu devrais tout de suite montrer à M. Rigaud son portrait.
Elle n'avait pas la voix aiguë des petites filles de son âge, mais une voix plus grave et un peu rauque, avec des inflexions pareilles à celles qui roulent dans les gorges des tourterelles, au printemps.
Mon maître — il s'appelait Raymond, Raymond d'Auzargues, le beau nom de gentilhomme — fouilla un moment dans le tas de gravures.
— Tenez, fit-il en m'en présentant une, regardez cette reproduction du mausolée de mon aïeul Raymond III d'Auzargues dit le Bossu, qui se trouve à Florence dans le deuxième cloître de la Santissima Annunziata. C'est un bas-relief qui représente Raymond à la bataille de Muret, où il fut blessé et d'où il n'échappa qu'à grand'peine. Il se retira en Avignon, combattit encore les ennemis du Midi puis s'exila à Florence, où il mourut marié à une Uberti, sœur cadette du père de Farinata... En entrant en classe le premier jour, j'ai été frappé de votre ressemblance avec le valet d'armes que le sculpteur lui a donné pour escorte au combat et qui a dû être modelé d'après nature...
La lance au poing, couvert d'une cuirasse à damiers, le visage à demi caché par le heaume aplati, le dos courbe, Raymond le Bossu était figuré en train de charger un ennemi invisible. A la tête de son cheval, suspendu à la bride, un jeune page courait et je retrouvais sur son visage tous mes traits : la même figure un peu trop longue, renflée à la hauteur des yeux, le front droit, les larges yeux sarrasins presque triangulaires, le nez fort et le menton pointu.
Je ne pouvais détacher mon regard de cette reproduction.
— Puisque votre portrait n'a pas l'air de trop vous dépiaire. dit mon maître, vous me permettrez de vous l'offrir.
— Oh oui! s'écria Denise en battant des mains, il faut que vous l'emportiez.
Ainsi quelqu'un qui me ressemblait comme un jumeau avait assisté à la bataille de Muret. Mais qu'était-ce donc que la bataille de Muret, et l'Annunziata et les Uberti? Une grande honte me venait de mon ignorance que je n'osais pas avouer. Mon orgueil seul m'avait égalé à mon maître; je sentais soudain combien je lui étais inférieur et à Denise aussi, à laquelle tous ces noms semblaient familiers.
— Il y a. reprit mon maître, dans la chronique de Pierre de Vaux-Cernay, un récit du rôle joué par Raymond le Bossu à la bataille de Muret. D'après cet auteur. Raymond blessé fut emporté par ses partisans jusqu'à Auzargnes, où il demeura caché pendant six mois dans une grotte... L'autre historien de la croisade des Albigeois. Guillaume de Tudèle. ne fait pas mention de la grotte, mais voilà qui va vous intéresser, il parle du valet d'armes de Raymond qu'il nomme Jehan de Nogaret.
Je ne puis retenir un cri. Mon cœur sautait dans ma poitrine :
- Nougaret était le nom de ma grand'mère maternelle...
— C'est une simple déformation de Nogaret, sans aucun doute... Vous voyez que nous sommes de très vieilles connaissances.
— Jai un grand-oncle qui est curé de Murcyle-Viel et qui porte aussi le nom de Nougaret.
La figure de M. d'Auzargues s'illumina :
— Comment, vous êtes un neveu du chanoine Nougaret ! s'écria-t-il. Mais savez-vous bien que c'est l'homme du monde le plus savant en histoire d'Occitanie? C'est un grand malheur qu'il ait depuis vingt ans renoncé à produire... Peutêtre a-t-il perdu la foi dans son peuple, cette foi, Jean Rigaud de Nogaret. que je voudrais vous insuffler, car vous m'en semblez digne...
Il s'arrêta pour reprendre haleine :
— Oui. je voudrais vous l'insuffler avant de mourir... Le peuple occitan, lui. ne peut mourir. Sa résurrection s'accomplira comme la résurrection italienne s'est accomplie. L'Italie a ressuscité malgré l'Autriche. Avec ou contre le gré de la France, notre peuple ressuscitera à son tour. J'étais venu pour prêcher la croisade. Mais j'ai peur de n'en avoir plus la force. J'avais cru que je guérirais mon mal en le promenant à Malte, en Egypte, aux Baléares. Mais je le sens irrémédiable, et c'est pourquoi j'ai voulu passer les derniers jours de ma vie au milieu de mes frères occitans, tâcher d'en convaincre quelques-uns avant de mourir. C'est un peu dans cet espoir que je vous ai fait venir ici.
Il s'interrompit. De longues larmes silencieuses coulaient sur les joues ambrées de Denise, et il voyait aussi que j'avais peine à contenir les miennes.
— Il ne faut pas s'attrister. Denise d'Auzargues. ni vous. Jean Rigaud de Nogaret. L'homme passe, la race demeure. Promettez-moi plutôt de
recueillir de ma main la torche et d'en attiser la flamme avant de la transmettre à votre tour.
Une quinte de toux l'interrompit, le plia en deux sur son fauteuil, rosissant ses pommettes, emperlant de sueur son front en voûte. Je regardais, atterré. Denise avait saisi mon poignet et le serrait convulsivement. Ses ongles me griffaient. Tout à coup mon maître porta son mouchoir à sa bouche et l'en retira teint de sang. Denise poussa une plainte déchirante, puis, se reprenant, elle appela :
— Miquèle...
La porte s'ouvrit avec violence et dans l'encadrement apparut une femme coiffée d'un foulard jaune à fleurs rouges, au visage couleur de noix sèche, toute vêtue de noir. Elle se jeta sans dire un mot sur M. dAuzargues. le souleva comme une plume et l'emporta.
Je ne savais comment consoler Denise, ni quoi lui dire.
J'articulai enfin :
— Ce ne sera rien.
Elle secoua la tête tristement :
— Je sais bien que Raymond m'aura quitté bientôt pour toujours. Il me l'a souvent répété luimême en réordonnant d'être courageuse, parce que je serai, lui disparu, la seule survivante de la lignée. J'essaierai de lui obéir.
Elle plongea son regard dans le mien et je me sentis frémir.
Kl le ajouta fièrement :
— Jusqu'au jour où les Occitans m'appelleront pour être leur reine... Miguèle a lu dans les lignes de ma main qu'un jour je serais reine...
Elle s'arrêta, puis reprit :
— Miquèle, avant d'être notre servante, a été la servante d'un roi, de Don Carlos d'Espagne. aux côtés duquel un de nos oncles combattit en souvenir de l'aide que Pierre II d'Aragon avait apportée jadis/ aux Albigeois. C'est cet oncle qui a amené Miquèle en France... Voulez-vous m'attendre une minute? Je vais voir si mon frère repose.
Je restai seul dans la grande salle. Aucun bruit ne venait du jardin, ni de la maison. Où étais-je? Depuis une heure, je vivais en plein rêve. Tout ce à quoi j'avais si longtemps aspiré s'offrait soudain à moi. Je pris la photographie du mausolée à la main. Je découvrais la source de mes ambitions et de mes instincts. Ma destinée venait à ma rencontre plus merveilleuse encore que je n'avais osé l'imaginer.
J'avais raison d'hésiter à fixer mon choix et de vouloir tout embrasser, tout connaître. J'étais prince d'Occitanie et je ne savais rien d'elle. Mais tous ces noms : Muret, Pierre II, d'Auzargues, Nogaret, tous ces noms s'entrechoquaient dans ma tête comme des coups de sabre sur des cuirasses d'argent fin.
Je sursautai à la voix de Denise que je n'avais pas entendue rentrer.
— Voulez-vous que nous sortions, me disait-elle.
Mon frère s'excuse de vous abandonner et il ma prié de vous mener faire un tour dans le jardin.
Dans le vestibule, elle se coiffa au passage d'une capeline de blonde et nous marchâmes l'un près de l'autre dans les allées herbues jusqu'à la haie de cyprès qui doublait le mur du côté d'où souffle le « vent fou ».
— J'ai habité avec mon frère, me dit-elle, des pays où les cyprès étaient enguirlandés de roses. Je suis sûre que vous aimeriez connaître ces pays où il y a des rochers rouges qui surplombent la mer. Les routes sont bordées d'arbres aux feuilles pointues qui sentent fort, et de buissons emplis de fleurs et de baies odorantes qui sont des myrtes, des lentisques et des genêts. Il y a aussi d'autres plantes pareilles à des soleils verts qu'on ne peut cueillir tant elles sont hérissées de piquants. Ce sont des pays où l'on a fait les croisades, et il y fait plus chaud, dès le printemps, malgré la bise de mer. qu'ici au milieu d'août. Il faudra qu'un jour vous les visitiez aussi.
Denise paraissait avoir oublié son frère, et je crois que j'oubliais moi-même en l'écoutant que mon maître dévoré de fièvre et brisé par la toux, gisait sur son lit. Denise parlait, et chaque plante, chaque arbre évoqué par elle prenait devant mes yeux la place des plantes et des arbres du jardin.
Mais des hurlements rauques qui partaient de la maison interrompirent Denise. C'était Miquèle qui criait, dans une langue que je ne connaissais pas :
— Miquèle demande un médecin, nie dit Denise, toute pâle.
— Je cours le chercher, répondis- je.
Je partis en courant. Le soleil d'avril chauffait aussi fort qu'en juillet et la route était longue jusqu'à la rue des Nobles. Mais mon pas gymnastique ne faiblissait pas. Ce n'était pas en vain que je m'étais entraîné à la course de fond. Le docteur Justafré achevait sa consultation; il sauta dans son cabriolet déjà attelé et partit à bride abattue.
Et moi. je me retrouvai seul au milieu de la rue de tous les jours...
Mon maître ne put pas reprendre ses cours. Chaque soir en sortant du collège j'allais m'informer de sa santé. Le plus souvent, je le trouvais dans la grande salle, étendu sur une chaise longue, devant la porte-fenêtre ouverte sur le printemps. Quand il se sentait trop faible pour descendre de sa chambre, c'était Denise qui m'accueillait et me donnait de ses nouvelles.
Je n'avais jamais songé à la mort. Je la voyais pour la première fois s'approcher d'un être qui me tînt au cœur. Mes grands-parents étaient tous
morts avant ma naissance. Et depuis, personne dans ma famille n'avait eu de maladie dangereuse. Je n'aurais pas cru que mourir fût une chose si simple. Quand je regardais la figure cireuse, les narines pincées de mon pauvre maître, sa grosse tête rejetée en arrière et abandonnée sur les coussins, je n'avais aucune peine à l'imaginer immobile pour l'éternité. Mais quand je me répétais que plus jamais, jamais, rien n'existerait plus pour lui. rien de ce qui se voit, s'entend, se touche, que sa bouche serait muette, ses yeux clos, son cerveau vidé, alors il se creusait en moi un gouffre sans fond où je me sentais glisser désespérément, et si j'essayais de me raccrocher, je ne rencontrais qu'une pente vertigineuse et glacée qui accélérait encore ma chute sans fin.
A voix basse, pour que la toux ne l'interrompît pas, il me parlait longuement. Il ne m'entretenait plus que de mon devoir d'Occitan, et ses yeux fiévreux luisaient d'un feu noir. Dans ces récits défilaient Simon de Montfort et tous les chevaliers venus du Nord et groupés autour de la bannière au lion pour la perte des Albigeois. le duc de Bourgogne, les comtes d'Auxerre, de Saint-Pol, de Forez, de Genève et de Nevers, tous bénis par Innocent III et brandissant l'épée qui brille et tue, et Raymond VII de Toulouse, pusillanime cousin de Raymond d'Auzargues le Bossu, faisant sa soumission au Pontife.
Raymond VII, le Seigneur du Midi, hérétique et qui se voulait libre, se présentait nu «levant le
porche de Saint-Sernin. où vingt archevêques et évêques attendaient qu'il parût; il se prosternait dans la poussière et prononçait Je serment, sur le corps du Christ et les reliques des Saints, d'obéir désormais aux commandements de Rome. puis, ô honte, ô dérision, à demi étranglé par le légat du pape qui le traînait par l'étole qu'on lui avait passée au cou. il était enfin admis dans le sanctuaire.
Béziers. Narbonne, Auzargues, Carcassonne. Lavaur, flambaient lune après l'autre dans la nuit comme des torches vivantes, et le cri horrible de l'abbé de Cîteaux me donnait la fièvre : « Tuez tout. Dieu sait reconnaître ceux qui sont à lui. » Et Dame Giraude, à Lavaur. elle que jamais homme au monde n'eût quitté sans qu'elle l'eût fait manger, était chargée de pierres et jetée dans un puits.
Et Muret, Muret la sanglante, où Pierre II d'Aragon fut tué. Raymond le Bossu blessé... La grotte où Jean de Nogaret aidait à le transporter en secret, après l'avoir soigné et guéri, avant de l'accompagner en Avignon et de s'exiler avec lui en Toscane. Cette grotte où peut-être, disait mon maître, une partie du trésor des Auzargues et des Aragon était enseveli. Mais où pouvait se trouver cette grotte?
Tous les vieux mots : occitans, hérétiques, cathares, albigeois, prenaient un sens pour moi. Jamais les récits de 1870 ne m'avaient ému et exalté au même degré, lus dans mes livres de prix
ou de la bouche du vieux Michel, autrefois, quand le grand-père de Marcel Vie nous amenait jouer dans le square Saint-Paul et prenait place sur le même banc que lui. Le père Michel n'était pas parvenu à me faire haïr les Prussiens. A écouter mon maître, je comprenais maintenant quels étaient nos vrais ennemis.
Et j'imaginais aussi tout ce qu'avait dû être cette guerre inexpiable. Denise, accoudée au dossier de la chaise longue, écoutait parler son frère. et quand, la respiration sifflante, il s'interrompait pour cracher ou pour boire quelques gorgées de lait chaud, que Miquèie lui apportait, nous nous entre-regardions. Denise et moi. en frémissant.
Raymond d'Auzargues nous parlait aussi de l'avenir de l'Occitanie et ses yeux brillaient alors d'une énergie impuissante, d'un regret désespéré; tour à tour il passait dans son regard des reflets dépée et une buée de larmes :
— Quand les temps furent révolus, je suis accouru trop tard. Le vieux sang d'Occitanie avait fermenté et jailli. Du fond du Roussillon. des garrigues, de partout, des plaines audoises. des vallées de TOrb et de l'Hérault, des Albères. des Corbières et du Minervois. du Quatourze et du Bas- Pays Auzarguais, ils s'étaient tous dressés contre la France du Nord, mâtinée de Celtes et de Germains. Dans leurs veines, le vieux sang bouillonnait, le vieux sang noble des Grecs et des Romains, où l'apport sarrasin et sémitique a mis le parfum de l'Orient. Toute la sagesse et tout le
courage de nos aïeux avaient soudain réuni les partis et les sectes en discorde. Comme les pèlerins de jadis aux prédications manichéennes, ils ont marché sur les routes poudreuses, bordées de platanes et de tamarins, ils ont campé sur les places des villes, clamant leur misère et renouvelant obscurément leur vœur d'émancipation. Le sang a coulé. Les régiments venus du Nord ont tiré sur les vignerons du Midi. Encore une fois l'Occitanie a été écrasée. Elle a manqué d'un chef. Si mon mal ne m'avait pas retenu en Egypte, j'aurais pris la tête du mouvement, proclamé la séparation de l'Occitanie et de la France. J'aurais dû accourir malgré mon mal. Il eût été plus beau de périr au milieu de mon peuple régénéré que de crever comme je vais le faire.
« Cinq ans seulement ont passé et déjà ce réveil est oublié. Le Midi est retombé dans sa honteuse torpeur séculaire. Ce sont les hommes de votre génération. Jean, ce sont eux seuls qui pourront l'éveiller et le dresser à nouveau contre ses oppresseurs. Moi. je n'aurai même pas pu commencer cette tâche: je vous la confie comme je l'eusse confiée à Denise, si elle avait été un garçon. N'oubliez jamais ce que je vous affirme : le vieil orgueil occitan n'est pas mort: il n'a besoin que d'un chef pour se grouper autour de lui. Ce chef. Jean, rendez-vous digne de l'être. Un jour, dans les Etats-Unis d'Europe. l'Occitanie ressuscitée comme la Pologne aura encore son rôle glorieux à jouer dans la civilisation humaine.
Et je pensais en l'écoutant que ce n;était pas en vain que j'avais formé ma bande, que je lavais entraînée à la fatigue et à l'endurance, que je lui avais imposé ma volonté. Elle deviendra le premier noyau de la grande insurrection occitane, lorsque je me serai rendu capable de la faire triompher. Travailler, travailler nuit et jour, tout apprendre de la grande épopée de jadis, voilà ce qu'il fallait d'abord avant de songer à Faction. Je me jurais de consacrer toutes les vacances d'été à me préparer à ce rôle.
Que m'importait à présent l'humble condition de mes parents! Sans le savoir ils m'avaient transmis le germe sacré.
Le dix juin fut une journée blanche et bleue, un jeudi chaud et poussiéreux comme un jeudi d'août. Les tonneaux d'arrosage firent leur première sortie de l'année et les gamins, pieds nus. suivaient en courant la rampe d'eau qui hersait la poussière et bronzait la chaussée de fraîcheur. Le café de la Bourse et le café Continental avaient dressé des guéridons sous les platanes de l'Esplanade et les garçons fendaient la foule de cet aprèsmidi de marché, agglomérée entre les tables, en
brandissant à bout de bras les plateaux d'argent chargés de bocks écumeux et glacés.
L'Espagnol, qui, l'hiver, vend les marrons rôtis et les cacahuètes, avait placé sa sorbetière sur une voiture en fonne de gondole vénitienne, et débitait les boers à la vanille et au moka.
Je longeai lentement le marché, respirant le parfum de l'arrière-printemps et la fraîcheur artificielle, contournant les cireurs accroupis sur leurs bottes, au milieu de fioles et de chiffons, acharnés sur les pieds des clients toujours renouvelés.
Aucun détail jamais ne sortira de ma mémoire. Je vois encore l'automobile à capot rouge arrêtée au coin de la rue de l'Arcade, devant la pharmacie Donadieu. et le long du canal, au delà des banquettes des lessiveuses, les enfants de la laïque péchant à la ligne, ou faisant une pleine eau avec leurs caleçons courts, rayés de rouge ou de bleu.
Les affenages, sur la route de Murcy-le-Viel, ne suffisaient pas à contenir les voitures et les chevaux qui avaient débordé sur les trottoirs et jusqu'au milieu de la chaussée. Les chevaux liés aux roues par le bridon mâchaient lentement le fourrage posé devant eux ou remuaient le nez dans le sac plein d'avoine qu'on leur avait attaché aux oreilles.
Au loin, tant était grande la limpidité de l'atmosphère, le sommet du Canigou se profilait, d'un bleu de pastel à cause de la neige. En me retournant, je voyais les deux tours jumelles de la
cathédrale d'où l'on domine les étangs et la mer et qui, à trente kilomètres à la ronde, signalent aux habitants de la plaine l'emplacement de leur métropole.
Les leçons de mon maître vivifiaient les vieilles pierres que je rencontrais en chemin et dont il m'avait enseigné l'histoire. Le même soleil qu'aux jours de la croisade impie éclairait le même paysage et les pierres qui avaient survécu aux siècles et à la grande Révolution : mais les âmes n'étaient plus les mêmes.
Je hâtais le pas, pressé de retrouver mon maître. La veille, appuyé sur mon bras, il avait fait le tour du jardin et m'avait exprimé son espérance de guérir. Denise courait devant nous et cueillait des roses en riant. Ma tête était au même niveau que celle de Raymond d'Auzargues et il me semblait qu'ainsi nous étions plus proches l'un de l'autre et que sa pensée me pénétrait mieux.
— Si je vais aussi bien demain, m'avait-il dit, nous ferons quelques pas dehors.
La cloche émit au loin sa plainte enrouée. Tantôt c'était Denise qui venait m'ouvrir la grille et mon cœur battait en entendant sa course légère sur le gravier. Tantôt c'était Miquèle : son pas pesant l'annonçait dès sa sortie de la maison, mais semblait ensuite piétiner sur place interminablement. J'attendis un long moment. J'étais bien sûr qu'on avait entendu la cloche. Je tirai pourtant une seconde fois sur la chaîne rouillée et la cloche de nouveau tinta fêlé. On eût dit qu'elle n'ai-
lait plus s'arrêter. Mais personne ne répondait. Et je sentais pourtant qu'il y avait quelqu'un dans la maison.
Un peu las d'attendre sans bouger, je croisai mes jambes et dans le mouvement que je fis mon corps rompit l'équilibre. Pour ne pas tomber, je dus me retenir de la main à la porte. A ma grande surprise, elle céda sous la pression et s'ouvrit toute grande. C'était la première fois que je trouvais la grille ouverte.
Je réfléchis que mon maître devait être déjà sorti, sans m'attendre, sur la route de l'étang, escorté de Miquèle et de Denise. Sans doute allaient-ils tous bientôt rentrer et on avait laissé la porte ouverte à mon intention.
Je pénétrai dans le jardin ensoleillé. La maison dormait derrière ses persiennes fermées. La porte du vestibule était entrebâillée. Pas un bruit. Je traversai le vestibule et entrai directement dans la grande salle. J'avais beau prêter l'oreille : rien ne bougeait, rien ne respirait dans la maison. Parfois le roulement d'une charrette sur la route, un trille d'oiseau dans les arbres du jardin rompaient le silence que j'avais hâte de retrouver pour épier de nouveau. Je n'osais pas appeler. Je n'osais pas entrer dans la cuisine, ni monter à l'étage.
Sans aucun doute, mon maître était en promenade. Combien je regrettais de n'avoir pu l'accompagner dans cette première sortie. Fouler à ses côtés le sol d'Occitanic. sentir son corps affai-
bli et difforme prendre appui sur mon épaule, ou bien son bras passé sous mon bras, être pareil à Jean de Nogaret soutenant Raymond le Bossu après la bataille de Muret, c'était une satisfaction que je m'étais promise et qui m'échappait.
Trois heures sonnèrent : d'abord à l'horloge à caisse du vestibule, puis au coucou de la grande salle, une seconde fois à la grande horloge du vestibule, enfin une pendule carillonna à l'étage d'un timbre qui résonnait comme deux coupes de cristal entrechoquées.
Jusque-là je n'avais éprouvé qu'un peu d'étonnement et beaucoup de joie en songeant que mon maître avait pu sortir. La clarté du jour, l'animation heureuse du marché, l'apparition du franc été, tout cela m'avait empli de tant de force qu'il me semblait presque tout naturel que Raymond d'Auzargues fût guéri.
Mais ces pendules sonnant l'une après l'autre, et qui auraient sonné de même si je n'avais pas été là pour les entendre, me firent tressaillir.
Je ne suis pas poltron, mais j'eus la brusque intuition que ces pendules me voulaient du mal. Je quittai le fauteuil où je m'étais assis machinalement et d'une détente si brusque des jarrets que ma casquette posée sur mes genoux tomba sur le tapis et roula jusqu'à la corbeille à papiers, sous le bureau de mon maître. Il m'était insupportable de rester immobile. Je me dirigeai presque en courant vers la porte, je fis quelques pas dans le vestibule. L'escalier de pierre évasait vers moi le
bas de ses rampes de fer forgé, encadrant la première marche aux angles arrondis, plus large que les autres.
Je ne sais quelle force me poussait à monter. J "enjambais deux marches à la fois, à toute vitesse. En un clin d'œil, je me trouvai sur le palier de Tétage. De chaque côté, une porte grise à double battant et fermée. J'eus honte de mon indiscrétion et redescendis aussi précipitamment que j'étais monté. Mon piétinement emplissait le vestibule. Qu'aurait pensé de moi mon maître s'il m'avait surpris à cet instant?
J'avançai jusqu'au seuil. Le jardin était aveuglant à regarder. Je me renfonçai dans la fraîcheur et la pénombre du vestibule. La curiosité, je ne sais quelle inquiétude, m'aiguillonnaient. De nouveau la maison des d'Auzargues redevenait la maison-fée dont je rêvais en lisant les contes de Perrault, et, pareil à la femme de Barbe-Bleue, je voulais visiter les chambres, les six chambres permises et la septième aussi.
Nouvel Aladin. je souhaitais et craignais à la fois qu'un bon génie vînt me prendre par la main pour me guider à travers la demeure mystérieuse. Et j'hésitais à imaginer la forme et l'habillement de ce bon génie : tantôt je le couvrais d une cuirasse comme le fantôme qui apparaît à la fin des Vacances de la comtesse de Ségur, et tantôt il ressemblait à Gargantua.
Je n'étais plus moi-même, je le sentais. J'étais la proie des contes. Un sort extraordinaire m'était
réservé. Je devais obéir jusqu'au bout. Soudain je revis le vieux du cirque, je crus entendre sa voix rauque comme une toux qui me commandait d'aller où m'appelait mon désir.
Plus posément cette fois, d'un pas de somnambule, je remontai l'escalier et je tournai résolument la poignée de la porte de droite. Un corridor sombre s'enfonçait au cœur de l'étage. Je m'y engageai sans hésiter, tâtant la muraille de la main; le mur se creusa brusquement, mes doigts s'accrochèrent à des moulures de bois : une porte. En tâtonnant le long du chambranle, je heurtai une clé; j'ouvris. La chambre, sans un meuble, ne contenait que de grandes malles plates et des valises. Collées sur chacune, des images coloriées me racontaient tous les voyages de mon maître : une pyramide, un chameau monté par un Arabe, un croissant de lune au ciel, c'était l'emblème de Y Hôtel des Etrangers, au Caire. Ailleurs, je lus : Cyrnos Palace et au-dessous était peinte une montagne rouge surplombant une mer indigo. Ailleurs encore, il y avait des palmiers et une mosquée, un grand palais de pierre rousse, un chalet alpestre...
Je laissai ouverte derrière moi la porte de cette pièce afin d'éclairer un peu le corridor que je regagnai. La chambre suivante ne renfermait que des oignons rangés sur le parquet, un sac à demi plein de pommes de terre, et, pendu au plafond, un jambon emmailloté dans un linge comme un petit enfant.
Encore une porte, la dernière qui donnât sur
le corridor. Je la poussai et me trouvai dans une chambre à coucher défaite. Sur le lit en désordre, je reconnus un des foulards jaunes de Miquèle.
La chambre qui suivait était celle de Denise. Je l'aurais voulue toute blanche et rose. Elle était sombre et si peu meublée que les larmes m'en vinrent aux yeux. Pourquoi cette souffrance, parce que Denise vivait dans ce cadre modeste? Pourquoi eussé-je voulu qu'elle reposât dans un lit plus beau que ce lit de noyer ciré? Pourquoi ces chaises recouvertes d'un velours rouge fripé me paraissaient-elles indignes de l'entourer?
J'avais une déception qui me laissait décontenancé, troublé, mal content. Je prononçai tout haut : « Pauvre Denise ! » Le son de ma voix m'effraya et j'épiai un long moment si aucun bruit ne montait du rez-de-chaussée. Il y avait au mur deux grands agrandissements au fusain dans des cadres dorés. Je devinai que c'étaient les parents de Denise et de mon maître. Du père, on ne retenait qu'une grande barbe qui mangeait ses joues et grimpait jusqu'à ses larges yeux. La mère avait de longs pendants d'oreille au-dessous d'une coiffure haute. Son visage ovale avait un air triste et maladif. Ni mon maître, ni Denise ne leur ressemblaient.
Denise était-elle jolie? Je ne m'étais encore jamais posé cette question. Jolie? Belle? Que répondre? Je concentrai toute mon attention là-dessus. Et voici que soudain, au milieu de ma méditation, une voix qui semblait venir d'ailleurs que de moi-
même s'éleva entre mes temps, au-dessus de mes yeux, en un lieu de l'intérieur de ma tête où se logent d'abord mes plus belles idées, avant que je leur aie trouvé une place dans ma mémoire. Cette voix disait : a Elle me plaît » et je répétai avec mes lèvres et tout bas : « Elle me plaît », je redis deux fois en français : « Elle me plaît », et j'aurais voulu le dire en toutes les langues.
J'étais de nouveau Jean Rigaud. La maison-fée redevenait la maison de mon maître et de Denise. Et je me plaisantais de m'être abandonné à des enfantillages. Je ne renonçai pourtant pas à terminer ma visite, et traversant la chambre de Denise et la pièce à côté qu'occupaient une baignoire et deux tables de toilette, je pénétrai dans la chambre voisine.
...Mon cri fut si perçant et si fort (après trois mois, il retentit encore à mon oreille) que la maison en fut remplie.
J'eus l'impression que toutes les cloisons et tous les meubles avaient disparu et qu'il n'y avait plus dans toute la maison que ce cri. Je ne sais comment je me retrouvai dans le jardin. Mon cri me poursuivait. Mon cri seul existait.
Mais comme j'allais atteindre la grille et m'enfuir éperdu vers la ville, une forme noire se dressa devant ma course.
Elle m'étreignit, m'embrassa sur les deux joues et la voix de Denise sanglota dans mon oreille :
— Je n'ai plus de frère.
Et une voix que je reconnus pour la mienne répondit :
— Vous m'avez encore. Denise, et je vous aime...
Alors j'aperçus Miquèle qui avait remplacé son foulard jaune par un foulard noir et un homme qui avait des pantalons larges, pas de gilet, et, dépassant de la poche de sa veste, un mètre de bois pliant.
Mon maître mort ne cessa plus de me parler. Le surlendemain de ses funérailles. Denise me remit en souvenir de lui un petit carnet entoilé de noir. Dans ces pages écrites durant les quelques semaines qui précédèrent sa fin, je retrouve jusqu'au son de sa voix. Il m'ordonne de mener à bien la tâche qu'il avait lui-même entreprise, il m'encourage, il m'adjure, il m'instruit. Combien de fois ai- je relu le carnet noir! A chaque lecture nouvelle, tout réapparaissait aisé et possible.