‹ Le premier moteur et la nature dans le système d'AristoteChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Résumé géDéral de la doctrine d^Aristote sur la nature.

Avant d'apprécier la doctrine d'Aristote sur la nature, il importe d'en rappeler les traits principaux et essentiels dans un résumé succinct.

Toute substance sensible suppose quatre principes : une matière qui lui sert de sujet, une forme qui est son essence, un principe moteur qui opère la réunion de la matière et de la forme, enfin une cause finale qui est aussi motrice en ce sens que c'est pour atteindre cette fin dernière, ou du moins pour en approcher autant que possible, que s'opère le mouvement de réunion de la matière et de la forme.

Nous appelons du nom de nature chacun de ces quatre principes de l'être. A un premier point de vue, la nature est cette matière brute, impuissante par elle-même à s organiser, dont sont faits les êtres naturels. — A un autre point de vue, la nature est la réunion de la matière et de la forme, et, dans cet ensemble, elle est surtout la forme, car tout être consiste bien plus ^ns sa forme que dans sa matière, se définit par sa forme, et ne possède sa nature que lorsqu'il a atteint sa forme. — Déplus, le but de l'être, c'est sa forme achevée, et ainsi la nature est, en troisième lieu, la fin, la cause finale de l'être, non

pas sa fin suprême, car cette fia c'est ie bieu en soi, mais sa fin particulière en tant qu'essence. ^-^ Enfin, au point de vue de la vie et du mouvement oit se place la science physique, la nature est le principe du mouvement et du repos dans les êtres, de la génération dans ceux qui naissent, de l'accroissement ou du dëcroissement dans ceux qui croissent et décroissent, de l'altération dans ceux qui sont altérés, et de la translation dans ceux qui se déplacent.

Dans les êtres inanimés^ la nature n'est qu'une disposition passive à subir le mouvement. Dans les êtres animés, au contraire, la nature est un principe éminemment actif, un principe de vie : c'est l'âme même. L'âme est la nature des êtres animés, et c'est pourquoi il appartient au naturaliste d'étudier ame.

Inséparable de l'être, l'âme, la nature ne se confond pas avec l'intelligence qui peut exister isolément. Mais, bien que distincte de l'intelligence, bien qu'emportée par un élan aveugle, la nature a un but. Elle vise toujours au meilleur, c'est-à-dire à Têtre. Elle est la raison et l'ordrç dans les êtres. Elle établit de justes rapports qui maintiennent partout l'équilibre. Elle gouverne avec sagesse et administre en quelque sorte l'univers tout rempli de sa vivifiante influence. Mais elle n'est pas Dieu, car Dieu n'ordonne poiajt les choses. Si elle réalise, dans la limite du possible, l'étemel et le divin, elle n'est cependant pas divine. Si elle a un but, comme l'art, comme l'art aussi elle est sujette à l'erreur, elle se trompe et produit des monstres au lieu d'êtres complets qu'elle voulait créer.' Elle ne délibère, ni ne choisit ; son énergie lui sert de guide, et ce guide serait infaillible; mais la matière sur laquelle elle agit, tantôt est en excès, tantôt fait défaut, et par là contrarie la nature et la jette en dehors de ses lois constantes. Mais il n'y a pas de hasard, ou du moins le hasard n'est pas une cause à part et déterminée. Tout ce que l'on rapporte au hasard est Tœuvre soit de la nature, soit de la pensée.

On doit bien se garder de considérer la nature comme une

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force uuique et générale. Lia nature est la forme elle-même, et la forme n'a de réalité que dans son rapport avec la matière. L'universel, quel qu'il soit, n'existe que logiquement. En sorte que, pour bien connaître la nature, c'est dans les êtres particuliers qu'il la faut étudier.

Les corps simples, qui sont le feu , l'air, l'eau et la terre, ont pour principes quatre éléments : le chaud et le froid, le sec et l'humide. Chacun des corps simples comprend deux de ces éléments, dont lun constitue sa matière et est passif, et l'autre constitue sa forme et est actif. Le feu, par exemple, se compose de chaud et de sec. Le sec est sa matière ; le chaud est sa forme et son principe actif, soit qu'il agisse sur le feu lui-même pour lui conserver sa légèreté et le mouvoir de bas en haut, soit qu'il agisse sur les autres corps simples pour les transformer en feu. Le chaud et l'humide dans l'air, le froid et l'humide dans l'eau, le froid et le sec dans la terre, présentent les mêmes caractères, sont dans le même rapport, et jouent le même rôle. Or sa matière, sa forme, sa puissance active ou passive, sont dans chacun des corps simples, non par la vertu d'un principe étranger, antérieur ou extérieur, mais en vertu de sa nature. Le feu est ce qu'il est, parce que telle est sa nature, et il en est de même de l'air, de l'eau et de la terre. Que l'on ne s'y trompe pas : si le soleil, emporté par le mouvement de l'éther, lequel est mû par le moteur immobile, si le soleil, en passant sur la couche extrême de l'air, y détermine par le frottement une certaine chaleur, cette chaleur est tout à fait distincte du feu lui-même et de la chaleur intérieure et naturelle des corps. La chaleur de l'air seconde ^ou contrarie, en s'y ajoutant, le feu naturel, la chaleur naturelle; mais elle ne la crée pas : bien plus^ elle ne crée rien, tandis que la chaleur naturelle est le principe fécond par excellence. Ainsi le feu, comme l'eau, l'air et la terre, est un corps naturel, incréé, possédant en luimême et par lui-même le principe matériel, le principe formel et le principe du mouvement.

Les corps composés, minéraux, végétaux, animaux, ont pour

éléments les corps simples. Ils tiennent uniquement de ces corps, et par conséquent de la nature, leur matière ou élément passif et le principe actif et formel qui les rend solides ou liquides et qui produit en eux les phénomènes relatifs à la maturité ou à la digestion. Ici encore la chaleur de l'air favorise ou contrarie l'action de la chaleur intérieure ou naturelle; mais elle s'en distingue en ce qu'elle est par elle-même absolument impropre à la génération, tandis que la chaleur intérieure, de même nature que le feu sidéral, est, dans chaque être, le principe de la fécondité.

La plante provient d'une autre plante de même espèce et qui est, comme elle, un être naturel, une nature. Elle en reçoit; avec la vie, un commencement de forme et un commencement de matière qui n'est autre chose qu'un corps composé d'éléments naturels. Une fois née, la plante croit et se conserve en se nourrissant. L'acte de la nutrition lui donne peu à peu toute sa matière et sa forme achevée. Quelle est donc la puissance qui nourrit la plante ? C'est l'âme végétative, c'est la nature. C'est encore sa nature qui la pousse à se reproduire dans une autre plante semblable à elle-même, qui lui fait porter des fleurs et des fruits, et qui étend sur ces fruits l'ombre protectrice de son feuillage. C'est elle qui développe la nouvelle plante et qui la constitue en vue de sa croissance, de sa conservation et de sa reproduction. Et non-seulement la nature tire une plante d'une autre plante semblable, mais encore elle en fait sortir de la putréfaction, de la boue et du limon, et des éléments corrompus des autres plantes. De là les plantes aquatiques et parasites. Or, cette puissante fécondité de la nature ne s'épuisera jamais. Elle a toujours créé des plantes; elle ne cessera jamais d'en créer, afin de participer autant que possible de l'éternel et du divin.

Dans cet œuvre de conservation et de reproduction pério* dique, la nature se sert de la chaleur de l'air causée par l'inclinaison du soleil; mais ce n'est là pour elle qu'un secours : sa force principale réside dans la chaleur interne de chaque

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corps, laquelle existe par elle-même, et est elle-même une nature.

Les corps simples, les corps composés inanimés et les plantes, sont dépourvus de sensibilité et de pensée. Ainsi^ dans ces êtres, la nature tend au bien absolu, qui est son but, et le dierdie, mais sans le désirer et sans le connaître, par une énergie spontanée et aveugle qui ignore sa fin et s'ignore elle-même.

L'animal naît d'un autre animal de même espèce, et qui est, comme lui, un être naturel, une nature. II en reçoit, avec la vie, une matière susceptible d'accroissement et une forme encore incomplète. Une fois né, l'animal croît et se conserve en se nourrissant. L'acte de la nutrition complète peu à peu et achève son corps. Or, quelle est la force qui nourrit l'animal ? C'est son âme nutritive, c'est sa nature, qui, prenant le feu et la terre, les transforme par la digestion et en compose le sang. C'est encore la nature qui porte l'animal à se reproduire dans un autre lui-même. C'est elle qui, dans le sein de la mère, constitue le nouvel animal en vue de la vie, de telle sorte qu'il puisse plus tard se nourrir, se conserver lui-même et se reproduire à son tour. Et non-seulement la nature tire un animal d'un autre animal de même espèce, mais encore elle en fait naître de la putréfaction de la terre, du bois vermoulu, et des parties mortes, corrompues, ou excrétées des autres animaux. De là les animaux dont la génération est spontanée. Or, cette fécondité de la nature animale ne s'épuisera jamais. Elle a toujours produit des animaux; elle ne cessera jamais d'en produire, afin de participer autant que possible de l'étemel et du divin.

Dans cet œuvre de conservation et de reproduction de l'animal, la nature nutritive ou l'âme végétative se sert de la chaleur de l'air; mais ce n'est là pour elle qu'un secours qui parfois devient un obstacle. Sa force principale réside dans la chaleur animale interne, qui existe par elle-même et est elle-même une nature, la nature active du feu.

Soit qu'elle conserve ou reproduise la plante et l'animal, la nature tend toujours à changer la puissance en acte; elle visé

toujours au meilleur, à Tordre, à la perfection, mais sous Timpulsion spontanée d'un désir aveugle qui etclut la [pensée, la délibération et le choix.

Non-seulement l'animal ^e conservé et se reproduit, niais il est sensible, et cela était nécessaire pour qu'il se pût conserver* Sentir, c'est être altéré par iin être et devenir semblable à cet être. Il y à ddiic dans le mouvement qui àbdutit à raltéràtiôn deu3t terlnes : l'étré ^eiitaAt et l'être senti, l'être altérant et l-frtre altéré. Dans Têti^é sentant, le principe qui sent, c'est son àmè setisitiVé, c'est ^ nature. Cette nature, il la tient d'uûe natiiite antérieure en tdtlt séniblable à là sienne, qui lui à ddUâé, en le produiéâtît, dû corps doué d'organes en vue de la slensation. Sa niature propre à achevé elle-même son corps, qui était inconiplet, l'a rendit de plus en plus apte à la sensation, et, à dhàcjiîei instàrit, elle fait passer sa faculté dé sensation de la puissance à l'àcté^ soûs l'inflUende des dbjéts extérieurs. Uobjet extéridiir lui'iiiêiàè est où la àature, ou l'œuVre de la nature; car c'est ou bien ùû cort>s simple, où un corps composé inanimé, ou un corps animé, agissant sur l'être sentant en vertu d'une des qualités sensibles que lui communiquent les éléments dont il est formé. £n sorte que, dans le mouvement d'altération, tout est l'œuvre de la nature.

Cause de sénsatidn, la nature produit par là même tous les mouvements qui s'y rattachent et en procèdent, tels que le sommeil, la veille, l'itnaginatidù, la mémoire, le plaisir et la peine, l'appétit, les désirs, les passions, là respiration, la vie et la mort. Elle a même sa part dàùs les vertus et dans les vices.

Eu tant que sensitive, la nature vise au bien et y tend par l'imagination et lé désir; mais elle ne le pense pas, elle ne le connaît pas nettement, elle ne peut que l'imaginer d'uûe manière confuse et indétermiùée.

La plupart des animaux se meuvent dans l'espace. La locomotion suppose la sensibilité , mai^ ce n'est pas la sensibilité qui nieut l'animal , puisque l'on voit des animaux doués de sensation demeurer immobiles. Ce qui meut l'animal, ce n'est pas

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non plus rintelligence, qui indique seulement à Tétre le but du mouvement. La puissance motrice dans l'animal , c'est essentiellement l'appétit, l'âme en tant qu'appetitive, la nature. Pour mouvoir l'animal, l'âme se sert du cœur et des membres. Voici comment. La pensée de l'objet à fuir ou à rechercber est immédiatement suivie d'une sensation ou altération. L'altération a pour effet de produire dans le cœur de la chaleur ou du froid, lia chaleur et le froid dilatent ou contractent les nerfs, qui, à leur tour, poussent et tirent les os, et causent par là le mouvement. Ce n'est pas tout : le raisonnement nous dit qu'il doit y avoir entre le cœur et les organes un intermédiaire qui donne l'impulsion. Cette substance existe : c'est le souffle naturel ou inné que tous les animaux ont reçu, et où ils puisent leur puissance de mouvoir. Mais l'âme qui meut l'animal se confond avec sa nature ; le froid, le chaud , le souffle inné , dont se sert l'âme comme d'intermédiaires, sont des éléments naturels acti& ou passif, en vertu de leur nature. Enfin , le cœur, les nerfs et les os qui composent le mécanisme de la locomotion, sont l'œuvre de la nature. Ainsi, la nature est, dans l'animal, la cause du mouvement et de tout ce qui concourt à le produire. La pensée ne fait qu'indiquer le but, qui est le bien. Le bien meut comme cause finale , mais il est extérieur à l'être et immobile. L'appétit, au contraire, ou la nature, est le principe du mouvement dans l'être même, en tant que même.

Bien que la pensée soit étrangère au mouvement, tandis que la nature en est le principe, cependant la nature a sa part dans l'exercice de la pensée. Si elle n'en est pas le principe , elle en est la condition, condition nécessaire sans laquelle la pensée ne passerait jamais de la puissance à l'acte. La pure pensée, la science, l'opinion, l'imagination, le syllogisme, soit dialectique, soit scientifique, la réminiscence, la délibération, tous les actes de l'âme intelligente, présupposent la sensation, et, nous l'avons vu, tout dans la sensation est l'œuvre de la nature. L'action et la vertu en dépendent aussi, puisque le principe de l'action , c'est la nature , et que la

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nature met en nous des dispositions innées à la vertu. Notre vie morale a deux principes , la pensée et la nature ; et si le premier est supérieur au second, il est vrai de dire que, sans lui y il serait à jamais impuissant.

Mais le pouvoir de la nature ne s'arrête pas à la limite du monde sublunaire. Il s'étend plus haut et plus loin. Le mou* vement éternel est imprimé au monde tout entier par un corps naturel et sensible. Ce corps, qui se nomme l'éther, a en lui-même le principe de son mouvement. En effet, quoique le bien absolu, qui est son but, le meuve à titre de cause finale, cependant l'éther se meut en vertu de l'amour dont il est plein pout la beauté du premier moteur; il se meut en vertu de son désir, et ce désir n'est autre chose que sa nature même. C'est donc la nature qui est la cause intérieure du mouvement éternel du monde. C'est elle qui est la cause de l'immo* bilité des étoiles fixes et des mouvements variés des planètes. C'est elle qui a compensé l'immobilité des premières par leur nombre , et la rareté des planètes par la variété de leurs mouvements. C'est elle qui incline le soleil sur l'écliptique, afin de produire les alternatives de la naissance et de la moit. Cest la nature enfin qui met dans le monde entier l'ordre, la vie et l'équilibre, qui meut éternellement les substances éternelles, et qui crée sans s'arrêter jamais et fait naître les unes des autres les substances périssables , afin que l'être soumis à la naissance et à la mort puisse, autant que possible, participer à réternel et au divin.

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