CHAPITRE V
De la nature considérée comme cause du mouvement dans les plantes.
Lêtre animé se distingue de l'être inanimé parce qu'il vit. Pour qu'un être vive, il suffit qu'il ait une seule des choses suivantes : l'intelligence, la sensibilité, le mouvement dans l'espace, et aussi ce mouvement qui se rapporte à la nutrition, à l'accroissement et au dépérissement (i). Ce qui fait que de toutes les plantes on peut dire qu'elles sont vivantes, c'est qu'elles semblent avoir en elles-mêmes une force et un principe d'où elles tirent leur accroissement et leur dépérissement en sens contraires (2). Mais si les plantes ont la faculté de se nourrir, elles n'ont que celle-là (3); elles ne possèdent ni la sensation ni la locomotion (4)«
Pourquoi les plantes ne sentent-elles pas, bien qu'elles aient une âme, et qu'elles soient affectées par les choses du toucher, et que, par exemple, elles se refroidissent et s'échauffent? La cause en est premièrement qu'elles ne possèdent pas de principe capable de recevoir les formes des objets sans recevoir la matière (5). En second lieu, elles ne sauraient avoir des sens parce que le toucher leur manque, et que, sans le toucher, un être n'a aucun autre sens et n'est pas un animal. En effet, le corps des plantes est simple, car il est formé seulement de terre (6). Maïs nul corps simple n'a le sens du toucher ; en voici la raison : le toucher doit s'appliquer à toutes les choses tangibles comme une sorte de moyenne; son organe doit recevoir non-seulement toutes les différences dont la terre est susceptible, mais encore celles du chaud et du froid et de toutes
(i) De rame, II, 2, S 2. — (a) Ibid., ibid., § 3. — (3) Ibid., ibid., § 4- — (4) Ibid., I, 5, S i5 ; Du sommeil, I. — (5) De Vàme, II, «, S 4 ,'' HI, 12, § a. — (6) Ibid., i3, S'.
les qualités perceptibles au toucher (i). Il ne se peut, par conséquent, que cet organe soit tel ou tel élément en particulier (^). D'ailleurs, le toucher, c'est l'animal lui-même; ce qui n'est pas animal, ne l'a pas (3). Mais l'animal est un corps animé et un corps ne se compose pas seulement d'air ou d'eau ; il s'y trouve toujours quelque chose de solide. Donc^ tout animal, et par conséquent le toucher qui constitue l'animal , est nécessairement un mélange de terre et d'autres éléments analogues (4). C'est pourquoi la plante, oîi il n'entre que de la terre, n'a ni le toucher ni aucun autre sens. Elle n'est donc pas affectée, altérée en tant que plante, mais en tant que terre et corps passif, et nous savons que la terre et les corps passifs sont affectés par ceux d'entre les éléments dont la nature est active (5).
Dépourvues de sensibilité, les plantes sont, par conséquent, immobiles dans l'espacé : nul être, s'il n'a désir ou crainte, ne se meu!t, si ce n'est par une force étrangère (6). Eussent-elles la sensibilité, les plantes ne seraient pas pour cela nécessairement douées de mouvement, puisque certains animaux trèscomplets n'ont pas les organes de la marche (7). La plante est fixée au sol (S); il n'y a donc pas lieu de chercher si la nature est en elle le principe du mouvement de translation.
Mais la plante se nourrit, croît et se reproduit ; quelle, est* la puissance qui la fait grandir et la conserve ?
Il y a dans toute plante une humidité et une chaleur naturelles (9). C'est cette chaleur naturelle qui, en agissant sur l'aliment dont le principe est dans la terre, l'épaissit et en nourrit le végétal (lo)* Le secours de la chaleur solaire est^ il est vrai, nécessaire à la chaleur intérieure (11); mais celle-ci est l'agent principal de la digestion et de l'accroissement (iî^).
Toutefois, même dans les plantes, où la vie n'éclate pas
(i) De rame, UI, i3, $ i. — (a),Ibid., ibid.— (3) Ibid., m, i3, a. — (4) Ibid., II, II, 4. — (5) Yoir les deux chi^itres précédents. — (6) De Vàme, III, 9, § 5. — (7) Ibid., ibid., $6. — (8) Ibid., m, la, $ 3. — (9) Des plantes, I, a. — (10) Météorol, IV, a. — (11) Des plantes, I, a. àtixai yàp ^^XCov... — (la) Météor., lY, a.
comme dans ranimai, mais se cache et s'enveloppe de mystère (1)9 ce n'est pas le feu, ce n'est pas la chaleur qui est la cause première delà nutrition et de la reproduction. Il est possible, sans doute, que le feu contribue avec d'autres éléments à l'accroissement des êtres; mais il n'en est ni la vraie ni la seule cause : cette cause, c'est bien plutôt l'âme, la nature (a). Quelle âme ? L'âme végétative dont les actes sont d'eugendrer et d'employer la nourriture. Et d'ailleurs, les plantes n'ont que celle-là.
C'est donc la nature végétative qui fait croître et propage les plantes. Mais comment? par quels actes particuliers?
La nutrition est une fonction de la nature qui se rencontre dans l'animal et dans la plante (3). La plante a une bouche comme l'animal : cette bouche^ c'est la racine (4). La racine est, dans les plantes, ce que la tête est dans les animaux (5). L'âme se. sert de la racine comme d'un intermédiaire entre l'aliment et la plante, comme d'un canal par où pénètre la vie (6). Elle puise dabord dans le sol, par les racines, le froid et le chaud ; puis elle réunit le feu et la terre portés en sens inverse et produit ainsi l'accroissement (7). Tant que la chaleur et Thumidité naturelles circulent dans la plante, elle aspire les sucs de la terre, elle est jeune, elle est forte; si cette chaleur s'éteint, si cette sève se dessèche, la plante vieillit, se flétrit et meurt (8)» Telle est l'action de la nature dans l'accroissement des plantes. C'est donc à la nature, comme à sa cause, qu'il faut rapporter ce mouvement.
Mais la nutrition a pour but la reproduction. Aussi la nature donne-t-elle à la plante une énergie qui la fait se reproduire. Les deux sexes se rencontrent dans le règne végétal ; on y distingue le mâle et la femelle à des caractères évidents : la plante
(x) Des plantes, I, i. %v Toitc çutoTc 81 xexpv(t(jivv) xal oOx ipifocvVic (1^ ^tàrfî) ; Bekk., Si5.
(9) De rame, II, 4, $ 8; Météor., IV, a. ^ (3) Des plantes, I, a. -^ (4) Ibid., ibid.; De la marche des anim., 4. — (5) De Fàme, II, 4i S 7*— (6) Des plantes, T, a. — (7} De rame, XI, 4> S 7; U, a, $ 3.— (S; Des plantes, I, a.
luâl^ est dure, rude et forte; la femelle, au contraire, est pTus^ délicate et plus féconde (i). En outre, dans la famille des pal^ miers, par exempte, les feuilles du mate poussent plus tôt que celles de la femelle, et elles sont plus petites. Quand un palmi^ mâle est voisin d'un palmier femelle, en sorte que les écorces, le pollen et les feuilles de l'un se répandent sur le second, s'ils sont entrelacés pour ainsi dire, les fruits de la femelle mûrissent plus vite et ne tombent pas avant le temps. Bien plus, le parfum du mâle, emporté par les vents, va hâter la maturité des fruits* de la femelle, (a).
Cependant, on ne voit pas qu'il y ait dans les plantes un véritable rapprochement des principes générateurs. Ces principes ne sont pas tour à tour réunis et séparés comme chez les animaux. Us sont toujours réunis et sur la même plante (3), et: en ce sens seulement que la graine du végétal renferme un mélange des deux principes, et que chaque plante suffit à sa graine, comme la poule suffit à son œuf une fois conçu jusqu'au moment de la ponte. Dépourvues de la faculté de locomotion^ les plantes seraient toujours séparées et ne se féconderaieint pas comme les animaux, si la nature n'eût réuni les deux sexes sur la même tige. En quoi la nature a sagement procédé (4); Mais les plantes ne produisent qu'un fruit et ne vont pas au delà, et elles n'ont pas d^autre fonction que celle-là (5j. Il esl vrai que la nature a grand soin de ce fruit, qu'elle lui envoie, au printemps, le surcroît de clialeur dont il a besoin (6), et qu'elle étend au-dessus de lui les feuilles de l'arbre pour le protéger (7).
Toutefois, la plante n'est pas absolument déterminée dans sa forme^ quoiqu'elle ait une âme. Il semble que l'unité parfaite ne çoit pas en elle, car. elle vit encore quand on l'a divisée^ comme si elle avait plusieurs âmes, sinon en acte, du moins en puissance (8). Elle est donc indéfinie (9), et par là, comme aussi
(i) Des plantes, I, a. — (a) Ibid., 5. — (3) Génér. des anim., I, 23.
(4) Des plantes, I, a. 11 çOat; xaX&c icpoéâT). Bek^L., 817.
(5) Ibid. — (6) Ibid. — (7) Phys., Il, 8 \ Beik., 199— («) DeTâme, IT, 2, § 8 ; f; 4, § 12. — (9) Des plaaies, I, 3.
eaee que les deux sexes ne sont pas réeilement en elle, ni rëitnis ni séparés, elle est moins parfaite que l'animal (i), eii vue duquel, d'ailleurs^ elle est créée par la nature (a).
Mais la nature ne fait pas toujours naître une plante d'une autre plante de même espèce et de même forme. Il en est qui proviennent, soit de la pourriture delà boue ou du limon, soit des éléments corrompus d'une autre plante. Ainsi , il y a des plantes qui ne vivent jamais isolément et par elles-mêmes, mais qui naissent sur d'autres plantes, comme la glu (3).
Or, voici comment s'opère la génération de ces végétaux. Les plantes qui naissent sur la surface de l'eau n'ont pas d'autre principe que l'élément épais et limoneux de ce liquide. Lorsque la chaleur agit sur la couche supérieure d'une eau stagnante , une vapeur s'y forme semblable à un nuage. Cette vapeur contient peu d'air; bientôt elle entre en putréÊiction ; la chaleur accumulée à la surface de l'eau dessèche cette vapeur putréfiée, et ^ à sa place, naît une plante qui n'a pas de racines (4)*
Quand une plante pousse sur une autre plante d'espèce et de forme différentes, elle est toujours sans racines, et la plante sur laquelle elle s'élève est épineuse, et plonge dans une eau grasse et limoneuse. Les pores de la seconde plante s'ouvrent, et le sdieil y fait monter les éléments putréfiés de la tige, dont la chaleur active l'ascension , avec l'aide de la chaleur naturelle de la plante, plus intense au sein de la putréfaction de la terre. Et c'est ainsi que croît la plante parasite avec une telle énergie , que l'arbre qui la porte semble se couvrir tout entier de filaments (5).
Telle est l'origine des plantes qui naissent spontanément de la putré&ction de la terre ou d'une autre plante.
Mais, de quelque manière que croissent ou naissent les plantes f c'est toujours la nature qui est la cause de leur mouve*
(i) Des plantes, I, a. — (s) Ibid.; Politiq., I, aS, $ 6.
(3) Hist des aninuiax, V, i ; Génér. des aDÎmaux, I, i. ^v ixipotç d* iyyiy txaidé^çt*
(4) Des plantes, U, .4. — (5) Ibid^ II, 6.
ineut d'accroissement, de décroissement et de l'eproduction.) Et cette nature puissante n'a pas commencé un jour marqué à ^ créer les plantes^ et les animaux. Elle ne cessera jamais d'en • créer. Le monde est éternel, et éternellement il sera comme il est(i).