‹ Le premier moteur et la nature dans le système d'AristoteChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De là Dalure considérée ^omme cause du mouvement de nutrition et de génération'

chez les animaux.

Après avoir déterminé le rôle de la nature dans la nutrition et la reproduction des plantes, examinons en quoi elle contribue à la nutrition et à la reproduction chez les animaux.

La cause du corps vivant, c'est l'âme. La cause s'entend de trois manières : elle est principe du mouvement, but et terme du mouvement, et essence de l'être. L'âme est cause du' corps selon ces trois modes (ji). Le corps n'est qu'une matière (3) : il faut à cette matière un principe qui lui donne la forme, l'essence, l'unité, la vie; et ce principe , c'est l'âme. En s'unissant au corps de l'animal^ l'âme l'achève , le complète, le rend un et vivant. Elle est donc l'entéléchie, c'est-à-dire laforme achevée de ce corps qui n'avait la vie qu'en puissance avant la venue de l'âme (4). De plus, le corps n'est qu'un mobile; ce mobile tend à un but, qui est l'âme. Le corps, moins bon que l'âme, est en vue de l'âme meilleure que lui. Plus il seconde l'âme dans l'accomplissement de sa .tâche, mieux, il nous semble se comporter (5). Enfin, c'est l'âme, l'âme nutritive dont tous les animaux sont doués, qui est en eux'

(x)7)e8 plantes, î, a. 'O x6<r{J.oç ôXotcXi^c éori x«l 6iv)vex9jc» xal oOx Inavae tcamcotc Y&vvâv Ccjpa xal çurà xal icàvra àXkoXot et^. Bekk.» 817 ; Mélapb., XU, 6.

(a) De l'âme, II, 4. — (3) Ibid., II, i, § 4. — (4) Ibid., ibid.; Métaph., XIII, a. — (5j Grandes morales, II, 10 (Bekk., iao8) ; Partie des animaux, I, 4 (Bekk., 645).

cause du mouvement d'accroissement, de destruction (i) et de reproduction (2).

Il faut nécessairement que tout être vivant ait Tâme nutri<* tive, et qu'il Tait depuis sa naissance jusqu'à sa mort (3). L'enfant dans le sein de sa mère est déjà vivant. La semence et le fœtus n'ont pas moins de vie que la plante, puisqu'ils sont fé^ conds (4). Dans l'embryon , on voit le cœur palpiter comme s'il était un animal (5). Il est donc évident qu'il a la vie végétative; mais, comme il l'a seulement en puissance, et non en acte 9 jusqu'au jour où, séparé et parfait , il puisse accomplir lui-même l'acte de la nutrition et tous ceu^ qui s'y rapportent (6), c'est l'âme végétative de sa mère qui le nourrit > en attendant sa naissance *, dans le sein qui l'a conçu , de mêmf( que la plante vit de la terre à laquelle elle est attachée (7).

Aussitôt que l'animal se sépare du sein maternel , son âme nutritive passe de la puissance à l'acte , et il vit de sa vie propre (8). Sa nature particulière, avec le concours de la chaleur vitale , commence en lui l'œuvre de l'accroissement (9) et d^ la conservation. Ici encore se retrouve la forme dans son opposition avec la matière. I^a forme 3 c'est ce qui nourrit, la première âme, l'âme nutritive; la matière, c'est ce qui est nourri, le corps; et c'est aussi une seconde chose, c'est ce par quoi l'être est nourri, l'aliment (10). Or, qu'est-ce que Falimént? Les uns prétendent que c'est le semblable qui nourrit le semblable; d'autres pensent, comme nous, que c'est le contraire qui nourrit le contraire. Ces deux opinions sont vraies et fausses à là fois : en tant que la nourriture n'est pas encore digérée, c'est le contraire qui nourrit le contraire; mais en tant qu'elle est digérée, c'est le semblable qui nourrit le semblable, car le corps s'assimile l'aliment en le digérant (11).

Tant que l'animal vit , il se nourrit ; mais il ne croît pas

(i) De rame, III, y, § 4. — (a) Ibid., U, 4, S »• — (3) I^id., III, la, § i. — (4) Gêner, des anim.. Il, 3; Bekk., 736. — (5) Parties des animaux , III, 4. — (6) Géoér. des aoim., II, 3. — (7) Ibid., ibid. — (8) Ibid. ^ (9) De l'âme, II, 4, § 8. — (xo) Ibid., ibid.,Si4. — (11) Ibid., ibid. § 10, 11.

toujours (i). C'est tout autre chose , que de donner la nourriture et de donner accroissement. En tant que la nourriture est quantité ajoutée à la quantité, raccroissement a lieU (a). Plus tard , la nourriture est seulement essence et devient l'être noum sans le faire grandir; alors, elle le omsenre tîinkr ment (3). Il n'y a plut , dès ce moment , accroissement quant à la matière^ et la chose se passe comme lorsque vous mesures dçi Teau en vous servant toujours du même vase ; c'est toujours la même quantité d'eau que vous versez. Ainsi se nourrit l'animal dont U croissance est achevée ; aucune partie ne s'ajoute à la masse; mais seulement quand l'une vient, l'autre s'en va, et cela a lieu lors même que Panimal commence à décroîtfe , pourvu toutefois qu'il soit encore sain (4).

Dana les animaux parfaits, la nutrition s'opère au moyen de trois organes distincts : l'un supérieur qui reçoit l'aliment, un autre inférieur qui rejette l'excrément, et un troisième, intermédiaire, et qui> dans les animaux les plus grands, est la poitrine. C'est dans ce dernier que Taliment est travaillé et devient nouririture (5).

Iià, en effet, se forme le sang qui sert de matière à l'âme ou à la nature pour nourrir l'animal. Le sang est la matière du corps ; tout aliment est matière, et le sang n'est que l'aliment élaboré et devenu, par la digestion, nourriture achevée et parfaite (6).

Tous les animaux qui ont du sang ont un cœur et des veines, parce que, le sang étant humide, il faut un réservoir qui le con-> tienne. Aussi la nature a«-t-elle formé les veines, et le cœur, qui est leur principe et leur principe unique ; partout, en effet, où cela est possible, l'unité vaut mieux que la pluralité (7). Le

(i) Génér. etcorrupt., I,.5. •— (a) De TAme, II, 4i S x3- — (3) Ibid. —(4) Génér. et corr., I, 5. — (5) De la jeunesse et de la vieillesse , n, § 1 ; De la respiration, YIIL

(6) Parties des animaux, U, 4; Bekk.» 65 1. « 'HCkf^ ^^p iaxi navToc toû 9(6(MtToc* V) YÀp Tpof^ OXt), t^ 8* a\\UL Vj ior^àrn TpofiQ... » Ibidem, III,' 5.

(7) Partier de» anim., m, 4 ; Bekk., 665. « *E(f' 8 Bii %m\ çoCvsTai (te(M)x«vtia6aT tàç 9XIS«c ^ çOdiç. &px^^ ^ TOi^Tuv àvayxàtov ctvat [xiav* 2irou yàç hUx^'^h |A(fltv pur Ttov il icoXXàç. »

cœui*, qui a la puissance de former le sang, a pour matière le sang lui-même composé de l'aliment qu'il reçoit (i). La dissection le prouve : aussitôt que Ton coupe le cœur, on le trouve partout sanguinolent (a); Quant à la position du cœur, il occupe le lieu principal de tout le corps. Il est au milieu, pl{!ltôt en haut qu'en bas, et vers la partie antérieure plutôt que vers la postérieure. Ainsi Ta voulu la nature, qui, à moins d'obstacle, place les choses les plus dignes dans Tendroit le plus digne (3). Le milieu du cœur est épais et creux : creux pour contenir le sang, dont le cœur est le réservoir et là source; épais pour bien conserver le principe de la chaleur vitale (4). En6u, le cœur est le foyer de nos sensations : tous les mouvements de tristesse et de joie, tous les sentiments de l'homme en partent et y aboutissent. Et cela est conforme à la raison. Il faut, en effet, qu'A y ait un centre unique toutes les fois que rien ne s'y oppoi». Le milieu est de tous les points celui qui convient le mieux au cœur, parce qu'il est le plus rapproché de toutes les extrémités, dont il se trouve également distant (5).

L'humide et le sec, le chaud et le froid, qui sont la matière de tous les corps composés (6), arrivent dans le cœur sous la forme de l'aliment et s'y transforment en sang; Le sang, cause de l'accroissement, est en puissance toutes les parties tant homogènes qu'hétérogènes y la graisse, la moelle (7), l'os, la chair (8), le corps (9). Il part du cœur et se répand, en passant à travers le réseau des veines, dans toutes les parties du corps qu'il va former (10). Il compose d'abord les parties homogènes comme l'os et la chair, qui est le principal organe de la sensa* tion (f i).Mais ces parties homogènes ne sont, n'existent qu'en

(x) Parties des anim., II, i. « *£( o?ac ^éytxai TpoçYic, ^x TotauTY]; <jvve9xàvat xai olM\m (xapÔiav). » — (a) IbSd., III, 4.

(3) Parties des aniniM III, 4 ; Bekk. , 665. « '£v Totc Y^P xi|&uoTépoic t6 Tt(ti(0TEpov xaOCipvxev "h fOcii ou \i,ii Tt xwXuet (ÀStCov. »

(4) Ibid.; Bekk., 666. IIukt^ Se icpàc xè çuXaaaeiv t^v &px^ '^^ 6tp|L0tnT0<.

(5) Ibid., ibid. — (6) Ibid., II, i. ~ (7) Ibid., ibid., 5. — (8) Génér. et cormpl., I , 5. — (9) Part, des anim., III, 5. — (10) Ibid. — (11) Ibid., II, i.

vue des parties hétérogènes, telles que les yeux, lès narines, le visage, les doigts, les mains, les bras, qui ont une fonction supérieure et qui accomplissent des actes (i). Aussi la formation des parties hétérogènes a-t-elle lieu après celle des parties ho^ mogènes (a), dont elles sont le but, la fin. Les parties hétérogènes elles-mêmes ont un but plus digne qu'elles; elles sont en vue du corps tout entier, et le corps est en vue de l'âme (3).

Tels sont les actes successifs par lesquels la nature forme, nourrit et conserve l'animal. Mais elle a un but plus grand et plus élevé. Elle veut, autant que possible, imiter l'acte éternel et perpétuer l'individu dans l'espèce. C'est là que tendent ses efforts. Elle inspire à l'animal le désir instinctif de produire un être pareil à lui-même^ et c'est en vue de cet acte que l'animal &it tout ce qu'il accomplit selon la nature (4)* Par là, si l'être ne revit pas tout entier, si ce n'est pas lui-même qui subsiste, c'est presque lui (5). C'est la première âme, l'âme nutritive, qui fait que chaque être produit un être semblable à lui-même (6). Quand les animaux se rapprochent, ils obéissent à l'âme nutritive qui les pousse ; ils obéissent alors sans réflexion, sans délibération^ sans choix, à la nature, force aveugle elle-même, qui les pousse sans réflexion, sans délibération, sans choix (7).

C'est ainsi que la nature fait naître l'animal de l'animal^ l'homme de l'homme, mais tel animal particulier de tel animal particulier et tel homme de tel autre, un cheval d'un cheval, Achille de Pelée, en un mot, l'individu de l'individu, et jamais l'homme universel de l'homme universel, car il n'y a pas d'homme universel existant par lui-même (8). De plus, il faut que la substance productrice soit en acte, qu'il y ait par

(i) Fart, des anini., II, 1. — (a) Jbid. — (3) Ibid., I, 5; Grandes morales, II, 10. — (4) De Târae, II, 4, S ». —(6) Ibid. — (6) Ibid., ibid., § i5.

(7) Politiq., I, I ; Bekker, laSa. « Kal toûto oùx Ix Tcpoaipéaecoc... &XX* âouep xal èv Totc àXXoiç t^q^oi; xal çvTotç çvaMcàv xà èfCeaOai... x.t.X. «Et Ethiq. à Nicom., VI, i5. « Toû Se TcràpTou {j.op(ou tv)C ^MXfiç ovx èorlv àpex^j TototOryi (scil. 9p6vy)atc) to\V Openrtxoû. »

(8) MéUph., XII, 5; B., p. a45, 1. 6 sqq.

exemple un animal préexistant, si c'est un animal qui est produit (i). Ce qui produit appartient bien au genre et à l'espèce, mais c'est en tant qu'espèce qu'il produit (2), et ce qu'il produit est toujours et nécessairement de la même espèce que lui (3).

L'homme et l'animal ont plusieurs causes : d'abord la cause matérielle, à savoir le feu et la terre (4) transformés par la digestion et devenus substance séminale (5) ; en second lieu la cause formelle, qui est l'essence propre à chaque être et vers laquelle il tend ; enfin le soleil et le cercle oblique, et le père de l'animal (6), car c'est un homme qui produit un homme (7). Le soleil et le cercle oblique ne sont ni matière ni forme, ni privation, ni des êtres de même genre que l'animal ; ce sont des moteurs (8). Mais avant ces moteurs et au-dessus, avant le feu et la chaleur qui contribuent seulement à l'accroissement et à la reproduction, se place, pour l'accomplissement de ces actes, la nature, l'âme (9), l'être producteur semblable à l'être produit et existant en acte.

C'est donc la nature qui est la principale, la vraie cause de la perpétuité des espèces dans les animaux comme dans les plantes.

Tous les animaux sont l'œuvre de la nature , car tout ce que l'art ne produit pas, c'est la nature qui le crée. La nature est donc aussi la cause qui enfante les animaux dont la génération est spontanée ( 10) • Car il existe de tels animaux. IjCS uns naissent de la putréfaction de la terre ou d'un tronc d'arbre vermoulu, comme il arrive pour la plupart des insectes; on en voit éclore aussi sur les parties mortes, corrompues ou excrétées de Certains animaux (11). Quelques insectes, il est

(i) MèUph., VII, 9 ; B., p. 145, U. i8-aa. — (a) Géoér. des aiiim., IV, 3. — (3) Gènérat. et corrupt., I, 5. — (4) Métapb., XII, 5. — (5) Génér. des anim., II, 3, p. 736. — (6) Métaph., XII, 5 ; B., a44» 1. 3o sqq. ; Ibid., VIII, 4 ; B., 171, 1. 10.

(7) Met., VII, 4; B., i39,I. i5. "AvOpwuo; yàp àvOpomov yevv^. — (8) Met., XII, 5.

(9) De rame, II, 4» S ^* '^^ ^^ (^^P) <rvvaCTtov i^èv n^ç idTcv, ou |ièv àicXû; ye af- Tiov, AXXà i&ôXXov V) 4'vxv)*

(10) Hist. des anim., V, x. Ta 8' aÙToiiara xai oùx àirè ovyy^vcov. — (xi) Histoire des anim., V, i ; Génér. des anim., 1, 1.

vrai, s'unissent et créent des animaux de leur espèce ; mais ce n'est là le propre que de ceux qui ont du sang , comme les sauterelles, les cigales, les tarentules^ les guêpes et les fourmis. D'autres s'unissent, mais n'engendrent que des vers qui éclosent alors non plus dans les corps d'animaux en putréfaction, mais dans la corruption du sec et de l'humide , comme les mouches et les scarabées. D'autres, enfin, ne naissent pas d'animaux et ne s'unissent pas ; tels sont les cousins : les petits vers et plusieurs autres du même genre (i).

Ainsi pour réaliser, selon la mesure du possible, l'étemel et l'impérissable dans ce qui est périssable et passager, la nature, avec le concours de la chaleur vitale et du soleil, fait grandir et conserve l'individu ; l'individu mort , elle le ressuscite dans l'espèce, et chaque espèce est par là comme une chaîne qui ne se rompt jamais. Mais la perpétuité ne suffit pas à la nature ; elle veut plus encore : il lui faut la continuité et elle y arrive: entre la plante et l'animal, elle place l'animal plante, l'éponge plus semblable à la plante qu'à l'animal, l'ascidie plus vivant que l'éponge (2), le polype plus semblable à l'animal qu'à la plante (3) ; elle monte avec une lenteur calculée les degrés rapprochés de la vie , et rend presque insensibles les nécessaires différences qui séparent chaque genre du genre supérieur (4). Enfin, et ce trait est celui qui la fait le plus ressembler à son modèle divin, la nature n'a pas commencé un certain jour à créer les animaux et les plantes, jamais elle ne s'arrêtera d'en créer. Le monde vivant, son ouvrage, est éternel, et éternellement il sera ce qu'il est (5).

(i) Génér. des anim., I, 16. — (2) Parties des animaux, rv, 5 ; Bekker, 681. — (3) De rame, I, 4, § 18; Ibid., 5, 36.

(4) Parties des anim., IV, 5 ; Bekk., 681. *H yàp f Oaiç {AeraSaCvet (Tuvexcoc àitb ràv à^xijfày eU rà C^ ^^ ^^v {[(i^vTcov |ièv oOx Svtcov 5è 2[c^(i>v, outcoç &axt 6oxeîv icà|iicav |itxpèv diaçépetv OaTépou OàTepov t^ ouve^yuc &XXiqXoic.

(5) Des plantes, I, a. *0 x6a|ioc ôXoTeX*/); èoxi xal 6iY)vexifjc, xal oOx lirocvae ttcottots yevvâv ^îùol xal çuxà xal icàvxa &>Xota tt^. Met., XII, 6.

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