CHAPITRE VIII
De la nature <;oDsidérée comme cause du mouvement de translation chez les animaux. ■
La cause du mouvement et du repos dans les êtres qui se déplacent, c'est la nature (a)j c'est l'âme. C'est l'âme qui est le principe de la faculté de locomotion (3). Toutefois, l'âme ne se meut pas elle-même, et ne peut être mue par un objet extérieur, si ce n'est accidentellement (4).
Mais est-ce l'âme tout entière, ou bien eu est*ce une faculté spéciale qui meut l'animal?
Le mouvement de la marche tend toujours à un but; il est toujours précédé d'imagination et de désir. L'être qui n'est capable ni de désirer ni de craindre, n'est mû que par une force extérieure. Les plantes sont dépourvues de sensibilité et ne se déplacent pas (5).
Cependant la sensibilité n'est pas la faculté qui meut l'animal. On voit des animaux doués de sensation demeurer immobiles. La nature qui ne fait rien en vain, et qui n'omet jamais le nécessaire, n'a pas donné la marche à ces animaux quoiqu'ils soient complets , parce que la locomotion n'est pas une conséquence nécessaire de la sensibilité (6). Ce n'est pas non plus la partie raisonnable qui meut l'animal. L'intelligence connaît ce qui est à fuir ou à rechercher ; mais elle n'ordonne pas de le rechercher ou de le fuir ; et d'ailleurs cet ordre, si elle le
(x) De la respiration, i8. — (a) Phys., II, r. — (5) De Tâme, II, a, § 6 ; II, 3, § i. — (4) IbiJ., I, 3, S 8 ; I, 4, S i5. - (5) Ibid., III, 9, S 5. - («) Ibid., $ 6.
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donnait, ne serait suivi d'aucun mouvement. Connaître le moyen de guérir, et guérir en effet, sont deux choses distinctes (i). Enfin, ce n'est pas le seul appétit sensitif qui cause le mouvement, puisque l'être tempérant obéit, non à son appétit, mais à sa raison (2). C'est à la fois dans l'intelligence et dans l'appétit qu'il faut chercher le principe moteur de l'animal , si toutefois l'on admet que l'imagination soit une sorte de pensée intellectuelle; car, dans les animaux inférieurs à l'homme, c'est l'imagination qui remplace l'intelligence et le raisonne* ment (3).
Mais dans la production du mouvement , la part de l'intelligence n'est pas la même que celle de l'appétit. Le rôle de l'intelligence et de l'imagination se borne à nous montrer un objet qui est en lui-même une fin et le but d'une action. La connaissance de cet objet qui nous semble bon éveille l'appétit, et nous désirons cet objet. La pensée précède bien ici le désir : ce n'est pas parce que nous désirons une chose qu'elle nous semble bonne , mais c'est parce qu'elle nous semble bonne que nous la désirons (4)* Une fois excité par la pensée ou par l'imagination, l'appétit meut l'animal. En ce. sens, le mouvement est produit par la pensée. Mais l'intelligence n'est pas une cause indépendante et capable de mouvoir par elle-même, si l'appétit ne s'y vient ajouter. Ainsi , la volonté elle-même , qui est un appétit raisonnable, meut l'être, non en tant qu'elle est raison^ mais en tant qu'elle est appétit. Obéir à sa raison, c'est obéir à l'appétit raisonnable. L'appétit meut souvent contrairement à la raison ; la raison ne meut ni contre l'appétit ni sans l'appétit. Lorsque la raison et la passion sont en lutte, au fond le combat a lieu entre deux appétits, l'appétit sensitif qui exige une satisfaction prochaine, immédiate, faute de prévoir l'avenir, et l'appétit raisonnable qui invite l'être à s'abstenir, à cause des conséquences futures de l'acte (5).
Il est donc évident que la cause réelle du mouvement, c'est
(i) De rame, 111,9, S 7- — (a)Ibid., 8. — (3) Ibid., lo, § i. — (4) Ibid., § a ; Met., XII, 7. — (5) De rame, III, lo, §§ >» 3, 4, 5, 6.
cette faculté de I ame qu'on nomme l*appétit. SpëciBquement , le principe moteur de l'animal est unique : c'est la partie appétitive de l'âme en tant qu'elle est appétitive (i).
Ainsi y en premier lieu , c'est en tant qu'elle se confond avec l'âme capable d'appétit que la nature est le principe du mouvement dans le même animal en tant que même.
Mais numériquement , l'appétit n'est pas le seul moteur de l'animal. Il faut compter ici trois termes : le moteur d'abord , ce par quoi il meut, et le mobile. Le moteur est ou immobile, ou moteur et mû tout à la fois. Le moteur immobile, c'est le bien (2). Le beau éternel , le bien véritable et absolu est d'une nature trop digne, trop divine pour que rien lui soit supérieur .et le puisse mouvoir. Il meut donc en tant que moteur premier et immobile (3). L'appétit est mû par le moteur immobile ; car ce qui appète est mû en tant qu'il appète (4). L'objet de l'appétit et du désir, éternel et immobile, et distinct des êtres sensibles (5), est donc le principe extérieur du mouvement (6). Mais dans l'être mû lui-même, c'est l'appétit qui est cause du mouvement, et ce qu'il meut, c'est le mobile, c'està-dire l'animal au moyen des organes. Ces organes sont corporels. Cherchons donc dans le corps lui-même de quelle manière l'âme meut le corps (7).
Toutes les fois qu'un mouvement a lieu chez les animaux , il est nécessaire qu'une partie fixe et immobile serve de point d'appui à la partie qui est mue (8) , de même que , dans un gond, la mortaise pivote sur le tenon, ou qu'un cercle tourne autour de son centre (9). Voilà pourquoi les animaux ont des articulations. Chaque articulation est un centre autour duquel s'opère le mouvement du membre tout entier, selon que l'animal le plie ou le tend. Le membre et son articulation forment un tout à la fois un et double, un si le membre est immo-
(x) De rame, III, 10, § 6. — (a) Ibid., § 7. — (3) Du mouvement des anim., 6. — (4) De rame, III, 10, § 7. — (5) Métaph., Xlf, 7. — (6) De Tâme, lU, xo, § 3. — • (7) Ibid., S 7; Du mouv. des anim., 6. — (8) Ibid., i. — (9) Ibid.; De Tâme, m,
bife, double si le membre est mû, puisque, dans ce dernier cas, deux parties sont à distinguer : Tune qui est fixe, et l'autre qui est en mouvement. C'est la partie supérieure qui reste en repos, tandis que la partie inférieure se déplace. Ainsi , pour l'avant-bras, le point d'appui est au coude; pour le bras tout entier, à l'humérus ; pour la jambe , au genou ; pour la cuisse , à la hanche; pour la main, au poignet (i).
Mais les articulations ne sont pas de véritables points d'appui , car elles ne sont fixes que par rapport à la partie inférieure des membres. Le coude est immobile par rapport à l'avant-bras ; mais il est mû quand le bras tout entier est en mouvement. Or, pour produire l'effort , l'âme , le moteur a besoin d'un point fixe. Ce n'est donc à aucune des extrémités que se peut trouver le principal organe du' mouvement, mais bien au milieu même du corps ^ qui est l'extrémité commune de toutes les extrémités. Un en puissance , cet organe est multiple en acte : là , en effet , il y a , chaque fois que le mouvement se réalise, un point fixe, et autant de points mobiles que de membres en mouvement* Par conséquent , cet organe central n'est pas un point mathématique ; c'est une étendue où l'âme réside comme en son siège, mais dont elle demeure distincte (a).
Cet organe principal, nous disons que c'est le cœur chez les animaux sanguins , et chez les autres animaux , la partie qui en tient lieu (3). Voici comment l'âme agit sur le cœur. Le principe extérieur de l'action est l'objet à fuir ou à rechercher. La pensée ou l'image de cet objet est inévitablement suivie d'une sensation de chaud ou de froid. Il est facile.de reconnaître que nos émotions diverses, les joies, les douleurs, la confiance , la crainte , tantôt glacent nos membres , tantôt y font circuler la chaleur. Le souvenir ou l'espérance de ces impressions nous agitent comme ces impressions elles-mêmes. Or,
(i) Mouvem. des anim., T, 8. — (n) Ibid., 8, 9. — (3) Ibid., xo; Du sommeil, a ; De râmc, III, 9, S 7.
la sagesse, qui a présidé à l'organisation du corps, a fait que les parties intérieures et les éléments qui enveloppent les extrémités communes des membres, se figent et se liquéfient, deviennent durs et mous tour à tour. Et aussitôt, ce qui est actif agit et meut, ce qui est passif pâtit et est mû, avec une telle promptitude que, si rien ne s'y oppose, le mouvement suit immédiatement la pensée. Les passions, qui toutes se ramènent à l'appétit, préparent les membres au mouvement; l'appétit est excité par l'imagination qui résulte de la pensée ou de la sensation, et, grâce à l'intime relation des éléments actifs et passifs, tous ces faits s'accomplissent simultanément (i).
Toutes les passions sont des altérations. L'altération a pour effet de produire, dans le cœur, de la chaleur ou du froid. La chaleur et le froid dilatent ou contractent les nerfs, qui, à leur tour, poussent ou tirent les os et causent par là le mouvement (a); car mouvoir se réduit à pousser ou à tirer (3). Ainsi, les animaux se meuvent à l'aide d'organes comparables aux ressorts et aux rouages des automates, c'est-à-dire en vertu de là nature et de l'agencement des nerfs et des os; en effet, ce que sont les ressorts à l'égard du bois et du fer dans les automates, les nerfs le sont à l'égard des os dans l'animal, avec cette dif- £prence seulement que les machines ne subissent dans le mouvement aucune modification, tandis que les membres de l'animal s'allongent ou se raccourcissent par l'action de la chaleur ou du froid naturels. Au reste, un léger changement au centre suffit pour causer aux extrémités un grand déplacement: de même que le gouvernail, à peine poussé, détermine à la proue un mouvement considérable (4).
Ce n'est pas tout. Le raisonnement qui nous dit que Tappétit est le moteur intermédiaire entre le moteur immobile et ce qui est mû, veut aussi que, dans les animaux, il y ait entre le moteur et les organes une substance corporelle intermédiaire. Le mobile^ n'étant pas destiné par la nature à mouvoir, peut rece-
(i) Mouvem. des animaux, 8. — (3) Ibid., 7* ~ (3) Ibid., lo; De TAme, III, lo, $ 8. •— (4) Moavem. des animaux, 7.
voir Timpulsion d'un autre principe. Mais le moteur doit posséder en lui-même la force motrice. Or, tous les animaux paraissent avoir reçu un souffle inné, où ils puisent cette force de mouvoir. Ce souffle, plus lourd que le feu, plus léger que les autres éléments, semble être, à l'égard de l'âme, ce que, dans l'articulation, le point à la fois moteur et mû est à l'égard de l'organe immobile. Et comme l'âme est dans le cœur, ou dans ce qui en tient lieu, le souffle inné y doit également résider. De là, comme d'un centre, ce souffle, par son énergie naturelle, pousse et tire tour à tour et raccourcit ainsi ou allonge les organes de la locomotion. Tel est le moteur mû dont l'âme se sert pour déplacer l'animal (i).
Le corps animé est semblable à un état régi par de sages lois, où Tordre une fois établi se maintient sans que le che^ désormais étranger aux détails, intervienne en personne. LÀ chacun remplit les devoirs de sa charge et tout s'enchaîne régulièrement par la seule force de l'habitude. La nature a constitué l'animal d*une façon analogue. Elle a formé chacun des organes en vue d'une fonction particulière qu'il accomplit sans une intervention spéciale de l'âme. Il suffit que l'âme réside au centre du corps : les autres parties du corps vivent parce qu'elles y sont annexées, et chacun fait son œuvre en vertu de sa nature (a).
Outre les mouvements volontaires, il y en a d'involontaires et de forcés. Les mouvements involontaires sont le sommeil, la veille, la respiration, déjà rapportés à la sensibilité. J'appelle mouvements forcés ceux du cœur et des parties génitales. Les causes en sont naturelles et semblables à celles des autres mouvements. L'imagination et la pensée excitent les affections sensibles, en représentant à l'âme les objets de ces affections; et à son tour, l'affection provoque le mouvement. Les choses se pas;» sent certainement ainsi dans les piirties dont il s'agit, car le cœur et l'organe de là génération semblent être des animaux
(i) Moiivem. des auiin.,io. — (2) Ibid., ibid.
distincts et capables d'être affectés et de sentir, le cœur parce qu'il est le principe même de la sensation, et l'autre organe parèe qu'un animal en provient en quelque sorte avec la semence. L'un et l'autre tiennent, en outre, leur force propre de l'humidité vitale qui y est accumulée (i).
On le voit donc : l'âme, en tant que douée d'appétit, meut le -corps de l'animal au moyen du cœur, du chaud et du froid^ du souffle, des nerfs et des os. L'£me se confond avec la nature. Le froid, le chaud et le souffle sont des éléments naturels, actifs ou passifs en vertu de leur nature. Enfin, le cœur, les nerfs et les os sont, dans Tanimal, Tœuyre de la nature qui l'a engendré et de sa nature propre qui le nourrit et le conserve. Ainsi, le mouvement de translation, considéré en lui-même et dans ses organes, n'a qu'une seule cause :Ja nature de l'animal.
La pensée est immobile (2) ; elle ne meut pas sans l'appétit qui est, comme on l'a dit, le seul principe du mouvement (3). Quant au moteur immobile tel que le conçoit Aristote, il est extérieur à l'être mu ; il le meut sans le savoir^ sans le vouloir, et nous montrerons bientôt qu'il n a aucun des caractères de la cause véritable et efficiente.