‹ Le premier pas; nouvelles. IllustréesChapitre 10 sur 15 · HIPPOLYTE · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE

comme j'devais. J'ai bien songé, va. Depuis que t'es parti, je ne pense qu'à ça, et même, avant, je ne pensais pas à autre chose. Je n'en soufflais mot : je suis secrète, que je t'ai dit. Écoute donc ce que je te parle, et tâche de te faire une raison. Fallait bien lâcher mes journées, mes ménages et me rendre libre. Alors ? Alors, il me fallait un homme pour gagner ma vie. De quoi que tu penses être capable d'ici à longtemps, mon pauvre Polyte? L'en fallait donc un autre, et dans quel quartier qu'il m'aurait emmenée?

Polyte. — C'est juste.

Agathe. — J'aurais pas demeuré ici, où toi, tu restes toute la journée tandis que le père il va à son travail. J'ai fait pour le mieux, que j'te dis. Dame! je préférerais si on était riche l'un et l'autre ; mais, comme ce n'est point le cas, faut s'arranger, faut se contenter. On ne fait point toujours ce qu'on désire, dans la vie 2

Polyte. — J't'écoute, j't'écoute, et je ne sais pas si ça me donne plutôt envie de rire ou de te cogner. Vois un peu à raconter dans la maison, pour voir l'effet que ça y fera, que tu t'es mise avec le père pour ma commodité.

Agathe. — J'ai pas besoin de raconter dans la maison. Je suis secrète.

Polyte. — Et si je lui disais, à lui?

Agathe. — A qui?

Polyte. — Au père.

Agathe [haussant les épaules). — Tu ne feras point cela.

Polyte. — Chiche !... Si je lui disais que, tandis qu'il n'est point là, tu me fais des agaceries?

\gatiie. — Tu ne feras point cela. Tl te croirait point.

Polyte. — Savoir!

Agathe. — Alors je lui dirais que c'est toi.

Polyte. — Il ne te croirait pas non plus.

Agathe. — Que si. Et il te mettrait dehors. Je te suivrais. Mais où qu'on irait tous les deux ? Faut vivre.

La porte s'ouvre. Le père Vautrin reparaît.

Vautrin. — Onze heures ! La soupe est prête ?

Agathe. — Point commencée.

Vautrin (menaçant). — De quoi?

Agathe [désignant Polyte). — Demandes-y !

Polyte (embarrassé). — C'est ma faute... On s'est oublié à causer... Ce n'est pas tous les jours le jour que je reviens.

Vautrin (de mauvaise humeur). — Raison de plus pour soigner le fricot.

Agathe (rassurée, retournant à la cuisine). — Gronde pas, je vas mettre les petits plats dans les grands.

L'usage.

Elle, vingt-quatre ans.

Lui, quarante... ans.

Chez Lui. Très joli rez-de-chaussée avec portes-fenêlres et jardin sur l'avenue du Bois. Un grand salon. Peu de meubles, mais beaux et de prix. Sur la cheminée de marbre vert, un char Empire. Au centre, une table ronde, bois doré, dessus de glace, formée de plusieurs petites tables qui se raccordent en jeu de patience et que supporte une forêt de pieds fins. Autour, à distance, quatre méridiennes font cercle. Deux vitrines renferment ga collection de poupées.

De part et d'autre, deux chambres. L'une, où personne n'a le droit d'entrer, est la sienne, tendue de satin gris, meubles noirs.

Au mur, dans chaque panneau, nymphéas de Monet. L'autre est la chambre d'amies. Très élégante, très cocotte : c'est là qu'il a coutume de recevoir des femmes du meilleur monde. Louis XV, naturellement.

Il va et vient dans le salon. Il attend, évidemment. Il attend sans fièvre, mais enfin, il va et vient. Redingote, cravate unie, très simple, perle.

Monologue :

— Quatre heures moins cinq. Elle doit venir à quatre heures : encore une heure d'attente. {Silence. Puis, une horloge placée dans l'antichambre, sonne quatre coups. Encore un temps, puis l'horloge, qui répète, sonne encore quatre coups. Au même instant, sonnerie à la porte d'entrée. — Avec élonnement.) Exacte I Serait-elle honnête? (Il entrouvre la porte de V antichambre . Bas, au domestique.) N'ouvrez pas. Allez à la grille du jardin, et faites, de loin, signe à cette dame qu'elle doit entrer par là. Cales amuse toujours. {On resonne. Sa?is se presser). Quand vous aurez introduit cette dame, vous pourrez aller vous promener au Bois. Il ne pleut pas trop fort. Vous aurez soin de ne rentrer qu'à six heures. Je m'habillerai.

Le valet de chambre. — Bien, Monsieur.

Il exécute les ordres. Elle entre par une des portes-fenêtres.

Elle (d'un ton très déterminé). — Bonjour. Vous savez que je m'en allais. Votre domestique m'a rattrapée au passage. Quel mystère ! Pourquoi m'a-t-on fait entrer par cette porte dérobée?

Lui. — Merci d'être venue !... Ce n'est pas précisément une porte dérobée. Elle donne sur l'avenue du Bois, et, à quatre heures de l'après-midi...

Elle. — C'est-à-dire que tout Paris m'a vue entrer chez vous !

Lui. — J'espère que non !... Je l'espère pour vous: moi, je ne pourrais être que flatté.

Elle. — Trop aimable... Je ne me cache pas.

Lui. — Asseyez-vous.

Elle. — Attendez, je regarde.

Lui. — Vous avez bien le temps.

Elle. — C'est joli chez vous. Ça ne ressemble à rien... Oh I d'ailleurs, je dis ça:... je n'ai pas de termes de comparaison. C'est la première fois, je vous prie de le croire...

Lui {vivement). — Je le crois !

Elle. — Laissez-moi donc finir!... C'est la première fois que je mets le pied dans le logis d'un célibataire, d'un homme vivant seul.

Lui. — Bien entendu*

Elle. — Comment « bien entendu » ? Qu'est-ce que ça veut dire?

Lui. — Je vous demande pardon, c'est que... à votre insu... tout à fait par hasard, j'en suis persuadé... vous venez d'employer;., une expression., consacrée.

Elle. — Quand je vous ai dit que c'était la première fois?...

Lui. — Oui... Il est très rare qu'une femme, qui fait à un homme l'honneur de lui rendre visite chez lui, ne lui dise pas qu'il est le premier. Lorsque la chose est... trop invraisemblable, elle consent tout au plus à lui dire qu'il est le second... J'ai l'air de vous décocher une impertinence, mais ce n'en est pas une en l'espèce, puisque, de votre part, cette affirmation banale et... mensongère habituellement... est l'exacte vérité.

Elle [piquée). — Qu'est-ce que vous en savez?

Lui. — Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr.

Elle. — Parce que ?

Lui. — Vous n'allez pas vous fâcher?... Parce que vous avez sonné en môme temps que quatre heures.

Elle (?ion sans dépit). — Je ne suis pas adroite : je ne sais pas me faire désirer.

Lui. — Vous n'avez pas plus besoin de vous faire désirer que les gens spirituels n'ont besoin de faire de l'esprit.

Elle (contente). — C'est bien tourné ce que vous me dites là, c'est gentil, ça me fait plaisir. {Soudain elle aperçoit les deux vitrines et paraît stupéfaite.) Oh ! !...

Lui. — Quoi donc?

Elle [désignant les vitrines). — Qu'est-ce que c'est que ça?

Lui. — Mais... ce sont mes poupées, c'est ma collection.

Elle. — Vous avez une collection de poupées ?

Lui. — Dame! vous le savez bien, puisque c'est pour ça... Je vous ai invitée à venir la voir...

Elle. — Oui, mais... je n'ai jamais cru à l'existence réelle de cette « collection »... Je ne pensais pas qu'un homme bien élevé dût être... effectivement collectionneur... pour inviter une femme du monde à visiter ses collections... J'imaginais que... c'était aussi une expression consacrée.

Lui [très emballé). — Dieu! que vous êtes amusante!... Non seulement vous êtes... la grâce même... jolie et désirable!... Mais vous avez tant d'imprévu! Vous êtes si...

Elle. — Naïve?

Lui. — Je n'osais pas le dire... J'avais encore peur de vous fâcher. C'est pourtant, je vous jure, un vrai compliment que je vous fais là... Mais j'y pense...

Elle. — Quoi ?

Lui. — Vous avez accepté mon invitation, et voub croyiez que j'étais un collectionneur pour rire?

Elle. — Oui.

Lui. — Alors...

Elle. — Alors quoi?

Lui. — Madame!... Qu'êtcs-vous venue faire ici?

Elle. — Ne m'obligez pas à le dire, c'est tro-D difficile.

Lui. — Vous l'avez dit.

Elle {riant). — Tout de même !

Lui (avec feu). — Jeannine !

Elle. — Je vous en prie, ne nous attendrissons pas. J'ai besoin de tout mon sang-froid.

Lui. — Au contraire ! Il faut le perdre.

Elle. — Ça vous regarde.

Lui. — Otez vos gants.

Elle [troublée). — Déjà?

Lui {plein de condescendance et de délicatesse). — Non : quand VOUS voudrez. {Elle s'asseoit, se dégante lentement. Un petit moment de gêne. Puis il prend une chaise tout près d'elle et, d'une voix émue, mystérieuse.) Jeannine...

Elle {toujours vaguement troublée). — Mon ami?

Lui. — M'aimez-vous donc un peu ?

Elle {après avoir, comme par distraction, manqué la ré' plique). — Ah!... Oui.

Lui. — Gomme vous me dites cela !

Elle. — Mais... tout bonnement.

Lui. — On dirait... que vous n'y pensiez pas e' que ma question vous a surprise.

Elle. — Je vous avoue que... je n'y pensais pas, sur le moment... mais... cela va de soi... Je vous aime, évidemment... Serais-je venue ?

Lui. — Évidemment!... Évidemment, puisque...

vous ne coupiez pas dans mes collections... Pardon, je vais vous paraître... bizarre... peut-être même un peu sot: je suis... très modeste.

Elle. — Vous?... Cette modestie aurait dû... allei en diminuant... à mesure que vos bonnes fortunes allaient en se multipliant.

Lui. — C'est le contraire qui est arrivé... Et cela se conçoit; car, à mesure que mes... bonnes fortunes se multipliaient, j'avançais en âge. Je ne suis plus un gigolo, ma chère Jeannine ; et, en admettant même que j'aie pu naguère, autrefois, séduire... aujourd'hui!... Enfin, je suis... tout étonné... d'avoir... plu, c'est le mot... à une femme... exquise, jolie... jeune... tellement plus jeune que moi!... Jeannine, est-ce possible?

Elle. — Vous voyez.

Lui. — Mais comment ?

Elle. — Ne me le demandez pas. Je ne me le suis pas demandé à moi-même et je n'en sais absolument rien.

Lui. — Ah? Voulez-vous que nous cherchions ensemble ?

Elle. — Mon Dieu! oui... si ça peut vous faire plaisir.

Lui. — Certainement, ça me fait plaisir !... La plupart des femmes ont la manie de nous expliquer leur caractère...

Elle, —Bah?

Lui. — Oui... et elles ne soupçonnent pas que leur caractère nous est tout à fait indifférent... En revanche, nous les écouterions toujours avec intérêt si elles prenaient la peine de nous expliquer les sentiments qu'elles éprouvent pour nous.

Elle. — Je ne me rends pas très bien compte du sentiment que j'éprouve pour vous.

Lui. — Ah?... Voyons... Je ne suis pas... je n'ai jamais été ce qu'on appelle un... très bel homme. {Elle le regarde comme si elle ne V avait jamais regardé. Lui, déconcerté,) C'est bien votre avis ?

Elle (après examen). — Oui.,.

Lui. — Ah!...

Elle. — Mais vous n'êtes pas mal non plus. Votre physique n'est pas un obstacle.

Lui. — Ah ! merci.

Elle (après s'être excusée d'un geste assez négligent). — D'ailleurs, vous êtes... comme il faut, correct... même élégant.

Lui. — Il doit y avoir quelque chose de plus, parce que... si je n'étais que correct... ou même élégant... m'aimeriez-vous avec... cette spontanéité, cet abandon?

Elle. — Non, sans doute.

Lui (la serrant de plus près). — Jeannine, petite

Jeannine... regardez-moi bien en face... si vous osez !

Elle. — Mais oui. {Et elle le regarde, en effet, bien en face.)

Lui. — Vous venez de me parler... je rougis d'en parler moi-même... vous venez de faire allusion aux. ..bonnes fortunes qu'on me prête (on exagère)... Jeannine, vous êtes... toute neuve. Vous allez oublier vos devoirs pour la première fois : ne cédez-vous pas à l'attrait pervers qu'exercent, dit-on, les mauvais sujets, principalement sur les innocentes ? {Avec fatuité.) Jeannine, me prenez-vous pour un don Juan, et est-ce à ce titre que je vous plais ?

Elle. — Oh ! mon ami ! Non, franchement non. Je suis tout à fait inaccessible à ce genre de sentiment; et vos bonnes fortunes passées, historiques ou légendaires, ne vous donnent pas à mes yeux plus de prestige qu'elles ne m'inspirent de jalousie.

Lui. — Ah !... {Un temps.) Peut-être... mon expérience ?...

Elle. — Plutôt... Un homme inexpérimenté ne m'inspirerait assurément pas de... de l'amour, comme vous dites... parce qu'il ne m'inspirerait pas confiance.

Lui. — Soit, mais... il ne suffit pas, j'espère... de vous inspirer confiance pour vous inspirer de l'amour ?

Elle. —Non!

Lui. — Alors?... (Un temps.) Je devine!.,. Ma pauvre enfant!... Votre roman est celui de toutes les femmes mariées trop jeunes, et avant que leurs... comment dirais-je?... avant que leurs sens ne se fussent éveillés... Un beau soir, plus tard, ils s'éveillent, et c'est pour la plus grande joie d'un passant presque toujours indigne, que le hasard ou la Providence met ce soir-là sur leur chemin. Ah! Jeannine...

Elle {riant aux éclats). — Oh! mon ami!... Oh! non, par exemple!... Des sens, du tempérament? Moi! Pour quelle femme me prenez-vous donc, et qu'estce que vous allez vous figurer là ?

Lui (impatienté). — Mais sapristi! je me figure des choses... toutes naturelles, et vous ne seriez pas la première qui...

Elle (v interrompant). — Tenez, c'est beaucoup plus simple que tout ça. Je suis mariée depuis quatre ans, et dans les meilleures conditions. J'ai une jolie dot, mon mari a une jolie fortune. Je ne m'ennuie pas en sa compagnie et il ne s'ennuie pas en la mienne. Nous avons une sorte d'attachement l'un pour l'autre et nous ne nous sommes jamais aimés. Il n'y a pas de raison pour que cela finisse. C'est la médiocrité dorée du cœur. Je n'ai ni grands soucis ni grandes joies : je me laisse vivre, je me laisse aller, je m'endors... sans rêve. Bref, les jours pas-

sent, les mois, les années... quatre années !... et je n'ai pas encore d'amant!

Lui (avec quelque froideur). — C'est scandaleux.

Elle. — C'est ce qu'on me dit. Il paraît que je «uis la seule. Toutes mes amies du môme âge, el cariées environ le même temps que moi, ont des liaisons avouées... ou cachées, et que l'on connaît, d'autant mieux... En y réfléchissant, il ne serait pas impossible que Gabrielle... Mais vous n'êtes pas en relations, je crois?

Lui. — Non.

Elle. — N'importe. Je la soupçonne... d'être... comme moi... Mais elle a du moins l'hypocrisie, la prudence de se compromettre... à blanc peut-être... suffisamment toutefois pour ne se point singulariser... Oh ! ce n'est pas que je redoute, plus qu'il ne sied, l'originalité... mais... dans le monde... il vaut mieux faire comme tout le monde... Et puis je n'aime pas que l'on potine sur mon dos.

Lui. — Et on potine ?

Elle. — Oui.

Lui. — Parce que vous n'avez pas d'amant? C'est unique !... Alors?

Elle. — Eh bien, alors, voilà. Je vous ai tout dit.

Lui. — Vous... souhaitez prendre un amant., non point parce que vous êtes malheureuse en ménage... ni par dépit, ou par revanche... ni tout

bêtement par amour pour celui que vous élirez, ni par tempérament...

Elle. —Fi!

Lui. — Ni même par curiosité.

Elle. — Ma foi! non.

Lui. — Vous voulez prendre un amant parce que i\ c'est l'usage ».

Elle. — Ma foi ! oui.

Lui [déplus près). — Permettez-moi...

Elle. — Ne sentez-vous pas que je suis disposée à vous permettre bien des choses?

Lui {d\m peu plus loin). — Permettez-moi de vous donner un bon conseil.

Elle [surprise). — Ah?

Lui. — Oui, un bon... Puisque votre choix n'est pas déterminé par un goût... singulier... pour une certaine personne... enfin la personne même de Félu vous est indifférente... D'ailleurs, jolie comme vous êtes, vous n'avez pas à craindre... qu'on vous rende le mouchoir que vous jetterez...

Elle. — Je voudrais voir ça !

Lui. — Parbleu !... Alors... ne vous adressez donc pas à un vieux routier. Son expérience ni sa maturité ne vous seraient aussi utiles que vous le pensez, et on trouve chez ces gens-là, probablement parce que l'âge amortit leur fougue première, un incommode besoin de... de croire que c'est arrivé.

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