VUS AGE
Elle. — De croire que c'est arrivé?
Lui. — Mon Dieu!., ils ne le croient pas à la lettre... mais ils savent gré à leur partenaire... de leur jouer un peu la comédie, même s'ils n'en doivent pas être dupes. Ils ne se flattent pas d'être aimés, mais si on leur dit qu'on les aime, ils écoutent avec plaisir. Ils ne se flattent pas non plus d'éveiller le... pardon pour ce vilain mot... le tempérament d'une jeune femme. Mais si l'on veut... leur faire croire qu'ils l'éveillent... eh bien... ils renoncent très volontiers à leur scepticisme. Ils croient plus facilement encore qu'ils piquent la curiosité... et rien ne les pique eux-mêmes davantage. Faute de ces ingrédients, ils restent mornes et glacés... Adressez-vous donc de préférence à un de ces petits jeunes gens qui cherchent une maîtresse dans le monde, précisément pour le même motif que vous y cherchez un amant: parce que « c'est l'usage »... Adressez-vous...
Elle (se levant). — Pardon. Le conseil est bon en effet. Je le suivrai peut-être, je vous remercie. Mais le temps passe si agréablement dans votre société qu'il va falloir que je parte, et je n'ai pas encore visité vos collections.
• Lui. — Il est bien heureux qu'elles existent. (// Vemmène devant une des vitrines.) Voici d'abord des poupées espagnoles...
Mais elle ne l'écoute que fort distraitement.
Le moment.
Charlotte N**% trente ans.
Jean de P***, dans tout l'éclat de la quarantaine.
Villa au bord du Léman, côté France. Charlotte, qui est chez elle, et Jean, qui est son invité, profitent d'une éclaircie pour faire, avant dîner, un tour de jardin. Le jardin est très vaste et arrangé dans le goût du Parc Monceau, mais avec des coins sauvages. Terrasses, quais, port, perrons-embarcadères, etc. Çà et là, dans ce jardin, plusieurs chalets, présentement inhabités.
Charlotte s'est arrêtée près d'une balustrade, elle contemple l'eau verte. Elle se tient droite et immobile. Cette attitude lui va
très bien. C'est une femme imposante, aux yeux calmes. Elle hait le mouvement qui déplace les lignes.
Jean se tient debout près d'elle et contemple de la même faç on. Toutes les attitudes lui vont également bien. C'est un très bel aomme, célèbre dans le monde par ses succès.
Charlotte {tressaillant). — Bon !... Avez- vous senti?
Jean. — Quoi?
Charlotte. — Une goutte.
Jean (la main tendue). — Deux, trois.
Charlotte. — C'est la pluie.
Jean. — La pluie de cette année, la grande pluie.
Charlotte. — Rentrons.
Jean. — Nous n'aurons jamais le temps de rentrer au château ! Vous serez trempée !
Charlotte (riant). — Vous aussi.
Jean. — Ça vous fait rire ?
Charlotte. — C'est l'excès de votre galanterie qui me fait rire. Vous ne sentez que l'eau qui tombe sur moi !
Jean. — Que voulez-vous ? Je ne suis pas tout à fait du dernier bateau : alors, je suis à peu près bien élevé... N'y a-t-il pas un abri, un champignon près d'ici?
Charlotte. — Non, mais il y a le chalet. La clef
est sur la porte.
La pluie tombe à flots, ils courent vers le chalet, sans que Charlotte se croie obligée de pousser des petits cris. La clef est, en effet, sur la porte. Ils entrent. Effet de nuit.
Jean. — On n'y voit goutte.
Charlotte. — Quand j'ai trop de monde et que je loge dans cette cahute le surplus de mes amis, on démonte les volets : mais comme je n'ai encore exilé ici personne, ils sont resté clos depuis l'année dernière. Poussez-les.
Jean. — Ma foi, non. D'abord je ne saurais pas, je suis extrêmement maladroit. Et puis je ne hais pas le mystère de cette obscurité.
Charlotte. — Comme il vous plaira : vous êtes mon invité. Moi, ça ne me gêne pas, je connais la place des moindres objets. Laissez-vous conduire. Donnez-moi la main. Il y a un... [Jean trébuche.) Qu'estce que vous faites ?
Jean. — Dame ! vous me dites : « Il y a un pas. » Alors j'ai levé le pied. Je n'ai rencontré que le vide...
Charlotte. — Vous ne me laissez pas finir mes phrases ! Je ne vous ai pas dit qu'il y eût un pas. J'allais dire : « Il y a un canapé. »
Jean [donnant du genou contre ledit canapé). — Je m'en aperçois.
Charlotte. — Vous auriez décidément mieux fait d'ouvrir. Asseyez-vous. Inutile de vous asseoir si près de moi: c'est un- vieux canapé de campagne, il est très grand. Poussez-vous... Mais pas de mon côté, naturellement ! De l'autre côté ! Je n'ai plus de place !... Hein ?... Vous êtes fou ? - Ah ça, voulez-
vous me laisser tranquille ?... Faites-moi le plaisir
d'aller ouvrir la fenêtre et pousser les volets... Allez !
Il y va, penaud. 11 se bat avec la fenêtre, dont le bois a eu tout un an pour jouer, et ensuite avec les volets qui ne se sont pas gênés pour en l'aire autant. Enfin un peu de jour pénètre dans le salon. Les meubles d'acajou sont rangés tout autour : canapés, fauteuils et chaises Restauration, drapés d'un pékin de laine vert sur vert. Dans la glace terne et verdâtre qui surmonte la cheminée, les vivants ont l'air de fantômes. Jean revient, toujours penaud.
Jean. — Je vous fais toutes mes excuses.
Charlotte. — Vous n'êtes pas fier?
Jean. — Il n'y a pas de quoi.
Charlotte. — Vous venez d'être... je ne dirai pas odieux...
Jean. — Oh ! non, ne le dites pas !
Charlotte. — Je ne le dis pas parce que ça vous flatterait. Non, vous n'avez pas été odieux : vous avez été simplement ridicule.
Jean. — Un peu.
Charlotte. — Grotesque !
Jean. — Vous exagérez.
Charlotte. — A peine. Enfin vous avez manqué déplorablement d'originalité.
Jean {effaré). — Comment ?
Charlotte. — Sans doute ! Vous avez fait, — vous ! — ce que le premier venu aurait fait en pareille occurrence. Je retire «grotesque» et même
« ridicule ». Vous avez raison, j'en demeure d'accord: on ne saurait être ni l'un ni l'autre quand on se conforme à un usage séculaire et qu'on suit servilement l'exemple de tout le monde. Mais vous, qui vous piquez d'être bien élevé, c'est-à-dire de ne ressembler à personne, je ne vous croyais pas capable de pratiquer si grossièrement et à la lettre ce qu'on appelle improprement la civilité puérile et honnête.
Jean. — La civilité... Je ne vous entends pas.
Charlotte. — Les hommes penseraient se perdre de réputation et nous offenser, s'ils ne se conduisaient pas comme des goujats quand ils se trouvent près de nous à table, ou tête-à-tête avec une de nous dans une voiture, dans un lieu désert comme ce salon.
Jean. — Mais...
Charlotte. — Laissez-moi parler... A table, où l'on est toujours deux fois plus serrés que la commodité ou la pudeur ne l'exigeraient, ils évitent nos coudes, mais ils recherchent nos jambes.
Jean. — Oh!!...
Charlotte. — Je sais ce que je dis... Ces façons n'avaient peut-être aucun inconvénient du temps des crinolines... Mais elles sont intolérables avec les robes-fourreaux d'aujourd'hui... Si encore vous ne recherchiez que nos jambes ! Mais vous vous attaquez à nos malheureux pieds.
Jean. — Je vous proteste que jamais, quant à moi... D'ailleurs cet usage est complètement démodé.
Charlotte. — Je m'en félicite. Je suis aise de l'apprendre. Mais vous n'allez pas me raconter qu'il est démodé d'attaquer brutalement une femme dès que l'on se trouve avec elle soit dans une voiture ou dans une île déserte. C'est au point que je n'oserais pas dire à un ami-homme, mineur de soixantedix ans — et encore : — « Vous avez votre voiture, je n'ai pas la mienne, remettez-moi donc chez moi. » Autant lui dire tout de suite : « Allez-y ! » Avouez-le, quand vous êtes seuls avec une femme dans un endroits clos et couvert, vous croiriez manquer à tous vos devoirs et vous déshonorer, si à l'instant même vous ne faisiez satyre.
Jean. — « Faire satyre » me plaît. J'aime cette, expression.
Charlotte. — Je vous y autorise. Je l'aime aussi, puisqu'elle est de moi. Mais je n'aime point la chose, et, qu'elle soit ou non de bienséance, je m'en moque: je la trouve d'une suprême grossièreté... La pluie cesse. Rentrons.
Jean (à la fenêtre). — Où prenez-vous que la pluie
cesse
Charlotte. — Je vois l'arc-en-ciel.
Jean. — C'est peut-être une promesse de beau temps pour demain. En attendant, la douche conti-
LE MOMENT lf.l
nue. Je ne veux pas que vous attrapiez un rhume parce que j'ai manqué à votre conception particulière du savoir-vivre. D'ailleurs, vous pensez bien que vous n'avez plus rien à craindre, après la douche que vous venez vous-même de m'administrer.
Charlotte. — Oh ! vous auriez tort de vous formaliser. Je ne me suis pas permis de vous donner une leçon, et ce que j'ai dit avait un caractère de généralité.
Jean. — Je vous remercie bien.
Un bref silence.
Charlotte [reprenant). — D'ailleurs, personnellement, vous n'avez aucune excuse.
Jean. — C'est évident.
Charlotte. — Pas même de circonstances atténuantes.
Jean. — Pas même.
Charlotte. — L'accident qui vous vaut ce tête-àtête avec moi est le plus banal. Nous nous promenions en causant de choses et d'autres, je ne me rappelle seulement plus de quoi...
Jean. — Ni moi non plus.
Charlotte. — Nous sommes obligés de nous abriter parce qu'il pleut...
Jean. — Tout bêtement.
Charlotte. — Oui, tout bêtement. Ce n'est que la pluie, ce n'est mémo pas l'orage. Il n'y a pas
d'électricité dans Pair. Je suis calme ! Très calme !
Jean. — Je le vois bien.
Charlotte. — Ce n'est que la pluie... la monotone, l'assommante, la fade pluie... Ah î quelle saison, mon ami ! On devient enragé.
Jean. — J'allais le dire.
Charlotte. — Ce qui me froisse et m'irrite, c'est que des choses pareilles arrivent à moi, à moi !
Jean. — Croyez-bien, encore une fois, — c'est au moins la troisième, — que j'ai conscience de mon crime. J'aurais dû me rappeler que vous êtes une exception.
Charlotte (piquée). — Comment, une exception ?
Jean. — Dieu ! que vous avez le caractère mal fait aujourd'hui ! Vous prenez tout de travers, même les compliments. Je dis que vous êtes unique, parce que vous êtes honnête.
Charlotte. — Honnête, honnête, qu'est-ce que ça veut dire : honnête ?
Jean. — Ma foi, je n'en sais rien. Vous devez vous y connaître mieux que moi.
Charlotte (de mauvaise humeur). — Non, je ne suis pas honnête !
Jean. — Ah ! bah ?... Tant mieux.
Charlotte. — Ne faites pas le niais, vous comprenez très bien ce que je veux dire. Naturellement oui, je suis honnête.
Jean. — Ah !
Charlotte. — Mais je ne suis pas de ces femmes qui se font une spécialité de la vertu, comme certains hommes s'en font une... du patriotisme par exemple. Je ne suis pas davantage prude, et je n'ai aucune sorte de superstition. Ah ! je vous prie bien de croire que, si ça me chantait, je ne me gênerais pas. Mais...
Jean. — Ça ne vous chante point ?
Charlotte. — Non.
Jean. — Vous ne savez pas de quoi vous parlez.
Charlotte. — C'est précisément ce que je vous dis.
Jean. — Quel âge avez-vous ?
Charlotte. — Vingt-neuf.
Jean. — J'entends bien... Et, à... vingt-neuf ans...? Ah ! votre mari a plus de veine qu'il n'en mérite.
Charlotte. — Il peut dormir sur ses deux oreilles, je n'ai aucune curiosité.
Jean. — Je vous répète que vous êtes unique.
Charlotte. — Dites tout de suite que je suis un phénomène.
Jean. — Vous vous fâcheriez.
Charlotte. — Dame !
Jean. — Vous n'avez pas de curiosité, mais vous ayez des regrets.
Charlotte. — Ah ! Dieu !... Peut-on regreller ce qu'on ignore?
Jean. — C'est juste.
Charlotte. — Allez, je suis contente !
Jean. — Pardon, vous ne pouvez pas plus être contente que vous ne pouvez avoir des regrets.
Charlotte. — Si ! Tout de même... J'ai une existence si paisible, si unie...
Jean. — Si vide !
Charlotte. — Je ne sens pas qu'il me manque rien.
Jean. — Parbleu ! Nous ne sentons jamais ce qui nous manque, à moins de l'avoir possédé d'abord, et ensuite perdu. C'est la différence qu'il y a entre les aveugles-nés et les aveugles par accident... Rien ne m'amuse comme d'entendre les aveugles disputer des couleurs.
Charlotte. — Je ne sais pas pourquoi j'en parle, ça ne m'arrive pas trois fois par an. C'est votre sottise de tout à l'heure, sans doute... J'ai horreur de ce genre de conversation ; mais il faut bien que qous causions de quelque chose, en attendant la in de la pluie ; et avec vous, de quoi parler?
Jean. — Vous avez raison : je ne pense qu'à ça.
Charlotte. — Ah ! certes non, je ne voudrais pas changer... Vous dites que je n'y connais rien. Mais j'ai des amies... qui ne me ressemblent pas.
Jean. — Je vous dis que vous êtes unique.
Charlotte {agitée). — Je commence à le croire... Elles ont la rage de me faire leurs confidences. Je me demande pourquoi.
Jean. — Elles sont plus sûres de votre discrétion parce qu'un instinct les avertit que vous ne comprenez rien à leurs histoires. Ainsi, le barbier du roi Midas avait creusé un trou dans la terre, et il racontait matin et soir à ce trou que son client avait des oreilles d'âne.
Charlotte. — Quand elles me racontent leurs grands chagrins et leurs petites joies, leurs mensonges, la cuisine et les hontes de l'adultère, ça ne m'amuse pas, niais ça ne me choque pas non plus, ça m'est égal. Ce qui me met hors de moi, c'est quand par hasard je les vois... comment dire ?... allumées.
Jean. — Vous avez trouvé le mot du premier coup.
Charlotte. — Je ne peux pas m'empêcher de me représenter...
Jean. — Tiens! vous avez aussi de l'imagination?
Charlotte. — Mais... comme une autre.
Jean. — Dites-moi ce que vous vous représentez ça m'intéresse prodigieusement.
Charlotte. — Je me représente... [riant) moi même... dans cette... situation, dans cet état...
Jean. — Allumée?
Charlotte. — Oui... Et ça me paraît si absurde, si comique, si monstrueux, si... comment dire?... antiphysique...
Jean. — Ah ! cette fois-ci vous allez un peu loin.
Charlotte. — Mettons répugnant, révoltant, ignoble !
Jean. — Bien.
Charlotte. — Oh ! ce n'est pas tant la... la chose elle-même que... le partenaire...
Jean. — Ah! oui, je n'y pensais plus, il y a le partenaire.
Charlotte. — Dame ! il faut bien être deux.
Jean. — C'est classique... Alors, quand vous vous figurez... que vous êtes... allumée, comme vous dites... vous imaginez en même temps un... un objet?... Qui?
Charlotte. — Oh ! n'importe qui. Tous les hommes que je connais me font le même effet à cet égard- là. [Elle rit.)
Jean. — Pourquoi riez-vous ?
Charlotte. — Parce que... parce que je pense à la chose la plus... la plus folle... la plus invraisem blable...
Jean. — Ah? Ah?
Charlotte {riant aux éclats). — Je pense... à vous... je pense...
Jean. — Merci mille fois.
Charlotte. — Je pense que, si je n'étais pas... unique... en ce moment, c'est sur vous que je pourrais, que je devrais être emballée...
Jean. — Allumée.
Charlotte. — Ah ! Ah !
Jean. — Ce n'est pas si drôle.
Charlotte [riant de plus en plus nerveusement)* — Vous ne sentez pas?
Jean. — Pas du tout.
Charlotte. — Vous me voyez... rôdant autour de vous comme une chatte... faisant... les yeux doux... cherchant... vos mains...? Vous me voyez... amoureuse, frôleuse... vous me voyez.*.? (Elle rit si fort qu'elle pleure en riant,, et ne peut plus émettre que des mots entrecoupés, inarticulés, inintelligibles.)
Jean [inquiet). — Mais qu'est-ce qui vous prend?
Charlotte. — Laissez-moi! C'est indigne ! Laissezmoi !
Jean. — Vous en avez de bonnes I Je suis là bien tranquille...
Charlotte. — Ah ! comme c'est lâche ! Vous profitez...
Jean. — De rien ! Tout à l'heure, je ne dis pas, mais... je vous jure qu'en ce moment...
Charlotte {suppliante). — Respectez-moi!... Jean!
Jean (à part, se frappant le front). — Ah ! parfaitement... Suis-je bête J
Lionne pauvre.
Paulette de V..., vingt-quatre ans.
La Comtesse Pescher, quarante... ans.
Adolphine, la femme de chambre de Paulette, très respectable, presque une gouvernante, cheveux gris.
Un boudoir très élégant, peu personnel. Paulette, en robe de chambre également très élégante et peu personnelle, est nonchalamment étendue sur une méridienne à haut dossier. C'est une jolie femme, elle a l'air sage. Elle revoit des comptes et range des notes. Elle s'y perd, preuve qu'elle est ordonnée jusqu'à la manie et qu'elle range les choses trop bien. Adolphine, debout, à six pas, la regarde avec bienveillance, mais avec ironie.
Pauli:tte. — Ma pauvre Adolphine, je ne peux pas retrouver cette facture des Galeries. Dites à
l'inspecteur que l'on ait la complaisance de ni'cnvoyer un duplicata : je paierai aussitôt.
Adolphine. — Il n'en croira rien, c'est la sixième fois que Madame le remet, sous divers prétextes.
Paulette. — Il croira ce qu'il voudra. Je suh au-dessus.
Adolphine. — Sans doute... Mais l'inspecteur va me dire que Madame a trop de mémoire pour ne pas se rappeler le chiffre. C'est bien, en effet, mille vingt et un francs soixante-quinze.
Paulette. — Je ne puis payer sans avoir le détail sous les yeux : c'est un principe.
Adolphine. — Madame sait qu'on ira lui chercher son détail au magasin, qu'on le rapportera dans une heure, et que Madame ne sera pas plus en mesure de payer dans une heure que présentement.
Paulette. — Dans une heure, je serai sortie.
Adolphine. — Madame ne peut pas toujours être sortie.
Paulette. — Évidemment! Mais comme je n'ai pas ces mille vingt et un francs sur moi, et qu'en effet je ne les aurai pas davantage dans une heure...
Adolphine. — Oh ! Madame n'aurait qu'à vouloir
Paulette. — Comment?... Enfin, allez répondrt ce que je vous dis.
Adolphine. — Oui, Madame.
Elle sort. Paulette continue à classer. Elle rentre et prend l'attitude quasi-militaire de la femme de chambre qui attend avec patience que sa maîtresse daigne lui adresser la parole.
Paulette [après un assez long temps, sans lever le nez). —
Il a grogné ?
Adolphine. — Pas trop. Moins que je ne redoutais Paulette [encore après un temps). — Voulez -vous
m'cxpliquer, maintenant, je vous prie, la phrase
que vous venez de...
Adolphine [innocemment). — Quelle phrase ?
Paulette. — « Madame n'aurait qu'à vouloir ».
Adolphine [avec beaucoup de dignité). — Je prie Madame de m'excuser. Je suis moi-même stupéfaite... j'ai honte d'avoir pu dire une chose pareille. C'est la faute de mes antécédents. Madame n'ignore pas que j'ai servi chez des femmes légères, puisque Madame, pour ce motif, hésitait à m'engager. La grande bonté de Madame l'a fait passer là-dessus. Je viens de manquer à la gratitude en offensant Madame. Je me suis permis de parler comme si Madame n'était pas du monde, ou du moins comme si Madame était une femme du monde pareille aux lutres.
Paulette. — Je ne suis pas une femme du monde pareille aux autres?
Adolphine — Ah ! que non, puisque Madame n'a pas d'amant (je le saurais). Madame est un cas. Et
non seulement Madame n'a pas d'amant, mais elle ne paraît pas susceptible d'en avoir. C'est à peine si les candidatures se posent, et elles ne se maintiennent pas. Ainsi, M. René... je veux dire M. le vicomte...
Paulette [pensive). — Oui, il s'est retiré bien vite!
Adolphine. — Sans même tenter une démarche auprès de moi !
Paulette. — Vraiment, il n'a pas tenté?... Mais que voyez-vous là de surprenant? (On so?ine.) Allons, bon ! Gourez dire que je n'y suis pas, et revenez aussitôt m'habiller.
(Adolphine sort. Paulette commence à se dévêtir.)
Adolphine (reparaissant). — C'est Mme la comtesse Pescher.
Paulette. — Tiens !... Qu'est-ce qu'elle pouvait bien avoir à me dire ?
Adolphine. — Mais... elle va le dire elle-même à Madame.
Paulette. — Comment, vous ne l'avez pas renvoyée ?
Adolphine. — Oh ! non, Madame ! Naturellement
Paulette. — Hein ?
Adolphine. — Mme la comtesse Pescher n'est pas une personne que l'on renvoie. J'ai toujours vu qu'on était là pour Mme la comtesse Pescher.
Paulette. — Qui : on ?... « Vous avez toujours vu I... » Vous n'avez pas la prétention de connaître
mieux que moi mon amie Mme Pcschcr, et ce nVst pas, j'imagine, dans les maisons d'où vous sortez...
Adolphine. — Oh ! si Madame... Mme la comtesse fréquente dans les deux mondes, et je l'ai môme en tendue dire qu'il y a beaucoup plus à faire chez les femmes honnêtes que chez celles qui ne le sont pas.
Paulette. — Je ne comprends pas un mot à toutes
vos histoires... Faites entrer.
Entre la comtesse Pescher. Elle n'est plus toute jeune, mais eile a ce teint frais, ce visage plein, ce regard posé, qui témoignent que l'on a bien réglé sa vie, et que l'on ne connaît définitivement plus les orages de la passion, ou même qu'on ne les a jamais connus. Elle porte un costume tailleur, et elle se présente, elle marche, elle parle, avec l'autorité des femmes qui gagnent leur vie, — qui la gagnent sans déroger, et qui n'en sont pas moins femmes du monde avant tout.
Paulette. — Chère amie... (Elles s'embrassent.)
La Comtesse. — Pardonnez-moi d'avoir forcé votre porte.
Paulette. — Mais... on ne vous a pas dit...
La Comtesse. — Non. Mais on aurait dû me dire que vous n'étiez pas là... puisque vous alliez sortir précipitamment, et que vous aviez donné ordre de ne recevoir personne.
Paulette (riant). — Comment le savez-vous ?
La Comtesse. — Je sais tout.
Paulette. — Vous êtes de la police ?
La Comtesse. — Je ne saurais pas grand'chose.
Paulette. — Alors vous faites du journal ismo?
La Comtesse. — Je n'en suis pas encore là. (Mélancoliquement.) Ça viendra peut-être... Je n'ai qu'un instant. Permettez-moi de vous poser... en amie... sans aucune précaution oratoire... une question... qui pourrait au premier abord sembler indiscrète... mais qui ne l'est pas, parce que je m'intéresse à vous de tout mon cœur.
Paulette. — Merci bien... Je permets.
La Comtesse. — Comment pensez-vous.., vous tirer de là?
Paulette. — D'où ?
La Comtesse. — Oh !... Si vous croyez mf embarrasser !... Je n'ai jamais hésité à mettre les points sur les i... Comment comptez-vous payer la note de mille vingt et un francs soixante-quinze, que l'on vient de vous présenter, des Galeries, pour la sixième fois ?
Paulette. — Ma chère... vous avez beau vous intéresser à moi de tout votre cœur, vous avouerez que...
La Comtesse. — Nous sommes entre quatre yeux, ne posez pas pour la galerie. Votre femme de chambre elle-même n'est plus là. D'ailleurs... elle en a entendu bien d'autres.
Paulette. — Puisque vous êtes si bien informée... vous devez savoir, à fort peu de chose près, le
chiffre de nos revenus... Vous le savez peut-être mieux que moi?
La Comtesse. — C'est probable.
Paulette. — Donc, vous savez que mille francs...
La Comtesse. — Mille vingt et un soixante-quinze.
Paulette. — Oui... sont... négligeables au regard de...
\x Comtesse. — Sans doute. Mais rien n'est décevant comme ces raisonnements sur les proportions. Mille francs ne sont rien pour vous, mais en attendant vous ne les avez pas. Comment allezvous faire pour payer cette ridicule petite note, qu'on vous a présentée six fois, et qu'on vous représentera dans une heure?
Paulette {nerveuse). — Je donnerai une date... à un mois par exemple... et je ferai des économies le mois prochain.
La Comtesse. — Pas plus que le mois dernier : il s'en faut d'un bon tiers que votre pension de toilette ne vous suffise.
Paulette. — Je m'adresserai tout bêtement à uion mari, qui ne m'a pas fait de cadeau depuis assez longtemps.
La Comtesse. — Je vous crois!... Votre mari s'endette de son côté, sans dépenser un sou de plus que ce qui est nécessaire eu égard à votre situation mondaine.. JEt puis. .. est-ce à un mari que l'on s'adresse?
Paulette. — Dites donc !... Me prenez-vous pour une... comment disait-on... autrefois?... Vous savez, c'est même le titre d'une pièce?
La Comtesse. — Les Lionnes pauvres ?
Paulette. — Oui. Je ne suis pas une lionne pauvre !
La Comtesse. — Mais si ! Je ne vous le dirais pas, pour ne pas vous humilier, si vous étiez la seule. Mais, par le temps qui court, toutes les femmes de notre monde sont des lionnes pauvres.
Paulette. — Allons donc !
La Comtesse. — Toutes. Les vraies fortunes deviennent de plus en plus rares, et rien n'est si dangereux qu'une fortune moyenne : la pauvreté sincère vaudrait mieux. Tous les maris sont obligés à la rigueur de dépenser plus que leurs revenus. Toutes les femmes... riches... sont des lionnes pauvres. Elles ont toutes, cinq ou six fois par an, la surprise de manquer de cinquante louis, ou même de vingt-cinq, qu'il leur faut se procurer... dans l'après-midi... et que la plupart se procurent... vous savez comment, puisque vous m'avez cité vos auteurs.
Paulette (sarcastique) . — N'y a-t-il pas -d'autres métiers? ,
La Comtesse. — Je n'en connais pas.
Paulette. ■ — Celui que vous faites?
La Comtesse. — Ça dépend des âges et des goûts.
Paulette. — Je comprends ce que ma femme de chambre me disait de vous tout à l'heure !... Faut-il que je sois naïve ! J'ai pu me lier avec vous presque intimement, sans jamais m'apercevoir de rien !... Ce que je ne m'explique pas, après une si longue dissimulation, c'est votre cynisme d'aujourd'hui.
La Comtesse. — L'heure a sonné ; et, encore une fois, nous sommes tête à tête.
Paulette. — Je pourrais bavarder.
La Comtesse. — Vous n'apprendriez rien à personne, et précisément tous ceux qui le savent ne vous croiraient pas.
Paulette. — Si je vous mettais à la porte?
La Comtesse. — Quelle imprudence!
Paulette. — Je ne vous y mettrai pas. Et je vais même bien vous étonner : je ne vous en veux pas autrement.
La Comtesse. — Ah ?
Paulette. — Ma situation... me fait comprendre bien des choses. Mes idées... deviennent larges... parce que je suis très embêtée.
La Comtesse. — A la bonne heure!... Pauvre petite !
Paulette. —Je comprends... vous voyez que je vais loin... je comprends celles qui se laissent aller
à faire... ce dont il s'agit... Je ne leur jette pas \'c pierre, je les excuse...
La Comtesse. — Parbleu!
Paulette. — Seulement, je préfère ne pas le? imiter. J'aime encore mieux mon embêtement... J'aurais voulu que vous entendissiez ce que ma femme de chambre me disait à ce propos tout à l'heure
La Comtesse. — Adolphine s'y connaît.
Paulette. — Et elle me connaît... Je suis... je suis ce qu'on appelle encore une honnête femme.
La Comtesse. — Certes !
Paulette. — Oh ! je n'en tire pas vanité : je suis honnête naturellement... sans lutte... sans même y penser. . . Je n'ai pas de préjugés. . . guère de religion. . . Mon mari est un bon ami, que j'aime comme un ami.
La Comtesse. — Oui, cela revient à dire que vous ne l'aimez pas.
Paulette. — Si vous voulez. Mais nous sommes dans les meilleurs termes.
La Comtesse. — Vous savez vivre.
Paulette. — Je n'ai rien à lui reprocher, je n'a pas même de représailles à exercer contre lui... Avec cela, je ne suis pas romanesque...
La Comtesse. — A quoi bon ?
Paulette. — La... la sensualité et moi...
La Comtesse. — Ça fait deux.
Paulette. — Vous voyez que je ne suis poussée à l'adultère par aucun des motifs... usuels.
La Comtesse. — Le plus... usuel de tous est lf> seul dont vous n'avez pas parlé.
Paulette. — Mais n'est-ce pas celui dont noup parlons ?
La Comtesse. — Ah ! oui.
Paulette. — Eh bien, sans être... superstitieuse à l'excès... je me sentirais humiliée que ma première faute... car ce serait la première... eût un motif de cet ordre.
La Comtesse. — Vous ne sauriez pourtant souhaiter de circonstances plus atténuantes.
Paulette. — Ce n'est pas mon avis. Et tenez, il y a une chose que je ne me pardonnerais pas.
La Comtesse. — Quelle chose ?
Paulette. — Si je devais aujourd'hui céder à vos... sollicitations... je ne me pardonnerais pas de n'avoir pas auparavant... couronné la flamme du vicomte... ne fût-ce que pour débuter proprement. Le vicomte, vous savez?...
La Comtesse. — Oui, oui.
Paulette. — Il ne me déplaisait pas.
La Comtesse. — Bravo !
Paulette. — Il a été très emballé sur moi.
La Comtesse. — Pas longtemps.
Paulette {un peu vibrante). — Justement. C'est
encore ce que mon Adolphine observait tout à l'heure. Le vicomte a senti du premier coup qu'il n'y avait rien à faire, et s'est retiré en me saluant très bas.
La Comtesse. — Adolphine est psychologue. Le vicomte ne l'est pas moins. Il a senti, comme vous dites... ou à peu près... qu'il faisait fausse route, et que le protocole ordinaire, la conversation... directe... suffirait à mettre en fuite une petite femme aussi ombrageuse, aussi délicate que vous. Alors...
Paulette. — Alors ?
La Comtesse. — Comme il est une des nombreuses personnes à qui vous n'apprendriez rien s'il vous prenait fantaisie de lui rapporter que je fais... « ce métier-là... » il est tout bonnement venu me confier ses... aspirations.
Paulette. — Bah ?
La Comtesse. — Et... sans s'oublier jusqu'à des... précisions... dont ma pudeur naturelle ne s'offenserait pas moins que la vôtre... 11 m'a témoigné son désir très vif... de vous obliger... Il sait vos ennuis... Il vous en voudrait à mort si vous acceptiez d'autres services que les siens... Et il m'a priée... de conduire la négociation.... afin de vous épargner, ainsi qu'à lui-même... ce que des pourparlers de cette sorte ont toujours d'un peu gênant pour les personnes intéressées.
Paulette (au comble de V indignation). — Oh!!!...
La Comtesse (sans se démonter.) — Il n'ignore pas que l'à-propos... et la promptitude... doublent le prix d'un bon office... et il s'est félicité d'apprendre que l'urgence de votre besoin répondait à celle de son désir très respectueux.
Paulette. — Ma chère comtesse, cela passe la permission : vous allez me faire le plaisir de ficher le camp.
La Comtesse (très calme). — Comme il vous plaira.
Elle se lève. Mais la porte s'ouvre et Adolphine reparaît.
Adolphine. — Madame, c'est l'inspecteur des Galeries qui revient, avec le détail de la note.
La Comtesse. — Au fait, chère amie!... Je m'en vais, et j'oubliais de vous remettre le montant du chèque que vous m'avez priée de toucher pour vous !...
La comtesse ouvre son petit sac. Paulette rencontre le regard d'Adolphine. Elle baisse les yeux et rougit.
La débutante,
Jean de Pkéfail, trente-cinq ans.
Jacques Ourlier, de même.
La Baronne de Touques, pas loin de cinquante.
Chez M. de Préfail, entresol, avenue Henri-Martin, tout près du cimetière — qu'importe ? Appartement de garçon, puisque M. de Préfail n'est pas marié ; mais point garçonnière : il a trente-cinq ans et il est maître des requêtes. C'est un homme de foyer, à bonnes fortunes. Personne, à sa vue, ne s'écrie : « Ah ! qu'il est beau ! » Mais toutes les femmes disent : « Ah ! qu'il est bien ! » Complet bleu marine, le veston croisé ; cravate et mouchoir marron d'Inde.
Il se tient dans son cabinet de maître des requêtes, où il reçoit à l'occasion des dames (Empire, acajou, bronzes',. Il distribue des fleurs dans les vases (roses poupres, roses thé). Il
fait celte besogne en conscience, mais sans nul enthousiasme. Un valet de chambre du meilleur ton, un peu trop solennel (Conseil d'État), un peu trop discret (femmes), ouvre la porte, et Jacques Ourlier entre, comme chez lui..
Ourlier. — Oh ! pardon...
Préfail. — De quoi?
Ourlier. — Je te dérange.
Préfail. — Non. Il est dit, une fois pour toutes, que tu as l'entrée libre : la porte ne t'est jamais défendue. Et comme je te fais signe dès que tu me dérangerais, tu ne saurais, en tout état de cause, me déranger.
Ourlier. — Merci. Mais je me sens de trop
Préfail. — Non et non.
Ourlier. — Tu attends une femme.
Préfail. — Ça saute aux yeux.
Ourlier. — Justement! Tu n'avais pas jugé à propos de m'avertir, et encore moins de me dire le nom. Je pénètre ce double secret : je suis donc indiscret doublement. (Préfail l'interroge, d'un mouvement des paupières.) Je comprends le langage des fleurs.
Préfail. — Il te suffit de voir ces roses poupres et ces roses thé ?...
Ourlier. — C'est comme si l'état civil de la personne était écrit sur tous les murs. (Préfail rit.) Tu doutes ?
Préfail. — Va, va, fais ton petit Sherlock.
Oublier. — Elle a cinquante ans.
Préfail. — Ah ! non ! S'il te plaît !
Ourlier. — J'ai forcé la note, à 'peine, pour l'arracher ce cri. Mettons quarante-neuf. Les cinquante ne sont pas encore sonnés, mais déjà la sonnerie se déclenche... Extraordinaire pour son âge.
Préfail. — Cliché!
Ourlier. — Toujours vrai. Du meilleur monde.
Préfail. — Comme c'est malin !
Ourlier. — Elle t'aime.
Préfail. — Tu ne voudrais pas que ce fût moi ?
Ourlier. — Enfin, tu te laisses faire.
Préfail. — Dame !
Ourlier. — Tu es même flatté : on ne disait trop rien d'elle...
Préfail. — Ça, mon petit, nous ne pouvons pas savoir : ce ne sont pas des histoires de notre temps.
Ourlier. — Tiens, tu avoues ?... Je t'aide: c'est la ba
Préfail. — Eh! là!
Ourlier. — Laisse donc ! Tu en seras quitte pour me dire : « C'est toi qui l'as nommée, » comme dans je ne sais plus quelle pièce.
Préfail. — Phèdre.
Ourlier. — J'enchaîne: baronne de Touques.
Préfail (boutonné). — Mon cher!...
Ourlier. — Pour être franc, les fleurs ne m'auraient rien appris, si je n'avais ouï d'abord les potins.
Préfail. — Comme c'est agréable !
Ourlier. — Tu deviens province ! Tu n'as pourtant pas la prétention d'acquérir une femme du monde, et irréprochable, sans que tout Paris le sache au moins vingt-quatre heures avant toi.
Préfail. — Je n'en suis pas moins fort embêté.
Ourlier. — Oui. Mais tu n'es pas embêté qu'on le sache : tu es inquiet de ce qu'on en peut dire. Et tu grilles de me demander ce que j'en pense.
Préfail. — Qu'aurais-tu fait, à ma place ?
Ourlier. — J'aurais marché. Précisément à cause de l'âge.
Préfail. — Bah ?
Ourlier. — La femme idéale, selon moi, est celle qui touche cinquante ans, à condition, bien entendu, quelle marque les trente à peine.
Préfail. — C'est une théorie.
Ourlier. — C'est une théorie... extrêmement pratique. Je m'y connais aussi bien que toi, tu sais. Tu es un homme à bonnes fortunes... officiel, mais je te rendrais des points. Pour nous autres, qui jouissons d'un appétit solide, et qui avons passé l'âge de nous amuser aux hors-d'œuvre... ou qui ne l'avons pas encore atteint, une seule femme esta
redouter : la débutante. Et avec une demi-cente- Inaire... *
Préfail. — Oui, on peut être tranquille.
Ourlier. — Moi, j'ai horreur des jeunesses qui ne peuvent grimper dans un wagon de chemin de fer sans pousser de petits cris niais, comme si elles accomplissaient une prouesse dont il sied de prendre Itoutes les personnes présentes à témoin. Parle-moi (de celles qui se sentent chez soi dès que la portière idu sleeping est refermée.
Préfail. — Joli style.
Ourlier. — Je n'insiste pas. Il est cinq heures, et iMm8 de Touques doit être exacte (c'est encore une des vertus de l'âge). Je me sauve, et je te laisse à un bonheur que je t'assure que j'envie.
Préfail. — Merci. Tu m'as réconforté. J'apprécie mieux ce qui me tombe. Je suis nerveux ce soir, et je ne supporterais pas les petits cris.
Ourlier. — Tout va bien. On se revoit, après dîner?
Préfail. — Sans aucun doute. Adieu.
Ourlier sort. Et comme la baronne de Touques est, selon les pronostics de cet expert, la ponctualité même, elle paraît presque aussitôt.
Elle a revêtu pour la circonstance une toilette appropriée, mais appropriée plutôt à l'automobilisme qu'à l'adultère. Elle porte un immense manteau boutonné jusqu'au ras du sol, qui la met à l'abri de toutes les entreprises et du vent. Un voile de gaze enveloppe son chapeau: on distingue assez bien cependant son visage, en effet singulièrement jeune, et peut-être chiffonné,
mais nullement flétri. Comme elle n'a point de lunettes, — heureusement ! — on voit aussi ses grands yeux gris et craintifs. Le sac qu'elle porte à la main est un peu trop ample, il tient le milieu entre le réticule et le sac de voyage, et M. de Préfail se demande avec inquiétude ce qu'elle a cru devoir apporter .à-dedans. Elle semble complètement affolée.
PrÉfail (avec âme). — Hélène I
La Baronne (qui ne sait ce qu'elle dit). — Je ne suis pas en retard?
Préfail {stupide). — Oh ! Dieu 1 non... (Se rattrapant.) Et comme je vous remercie !
La Baronne. — Il n'y a pas de quoi.
PrÉfail (souriant avec supériorité). — Mais si, je VOUS assure... Asseyez-vous.
La Baronne {épouvantée). — Oh ! non !
Préfail. — C'est pourtant la moindre des choses.
La Baronne. — Oui. (Elle s'asseoit.)
PrÉfail (lui prenant le sac des mains). — Posez cela.
La Baronne (retenant son sac avec V énergie du désespoir). — Je vous en prie !
. Préfail. — Il ne faut pas trembler comme ça.
La Baronne (se mettant à claquer des dents). — C'est plus fort que moi.
Préfail. — Vous êtes une sensitive. (Elle le regarde avec passion.) Ne me regardez pas ainsi, vous allez me rendre horriblement fat. (il essaie de plaisanter.) Je trouve injuste que vous jouissiez de ma vue et que vous me priviez de la vôtre. Otez ce voile.
LE DEBUTANTE 169
La Baronne. — Jamais ! ! !
Préfail. — Deux mots qu'il ne faut point dire : Jamais, — toujours.
La Baronne {naïvement). — Ah?
Préfail (se jetant sur elle). — Oh ! les premiers baisers à travers la voilette !...
La Baronne (ravie). — On dirait un vers.
Préfail. — Oui !... Il n'est pas de moi... Je vous en ferais volontiers, mais, vous voyez, ce n'est pas la peine, ils sont tous faits, tout est dit. (Malgré le charme des baisers à travers la voilette, il soulève cette gaze ennemie et...)
La Baronne (extasiée). — Jean !... Oh! Jean!... (il respire, alors elle réfléchit. Elle le regarde d'un air consterné.) Qu'avons-nous fait?
Préfail. — Des choses élémentaires. Ce n'est qu'un petit commencement.
La Baronne. — Qu'allez-vous penser de moi?
Préfail. — Rien que du bien, mais vous mériteriez que je ne vous le disse pas.
La Baronne. — Je suis sûre que vous me méprisez.
Préfail. — Ah !... ça, non, non, par exemple; non ! c'est trop !
La Baronne {étonnée, mais humble). — Ne VOUS fâchez pas. Qu'est-ce qui vous prend?
Préfail. — Excusez-moi, je ne sais plus ce que je dis. J'ai soif de vous !
La Baronne {enchantée). — Comme c'est joli!
Préfail. — Non, c'est même fort ordinaire... Cela, du moins, a le mérite de la sincérité.
La Baronne. — Quelles superbes fleurs !
Préfail. — Elles sont pour vous.
La Baronne. — Oh ! merci... Mais je craindrais de me faire remarquer.
Préfail. — Je ne vous propose pas non plus de les emporter... A moins que vous n'ayez raconté à votre mari que vous alliez faire une visite à la campagne.
La Baronne. — Oh ! non ! Je ne lui ai rien raconté du tout.
Préfail. — C'était le plus simple.
La Baronne. — J'aime aussi beaucoup votre appartement.
Préfail. — Il n'est pas mal. Vous plaît-il de le visiter?
La Baronne (se levant). — Oui I
Préfail. — Je n'ai que trois pièces. Je présume que la salle à manger ne vous intéresse pas. Ici est le salon, dont j'ai fait mon cabinet de travail. Il ne nous reste à voir que la chambre à coucher.
La Baronne (se rasseyant). — Ah !...
Préfail. — Venez.
La Baronne {éperdue). — Non, non I
Préfail. — Si, si.
La Baronne. — Tout à l'heure.
Préfail (tendrement). — Tout de suite.
La Baronne. — Ah ! monDieu !... Ah ! monDieu!...
Préfail (hors de lui.) — Écoutez, j'aime autant vous le dire, je déteste ça.
La Baronne ( suffoquée). — Quoi? Comment?
Préfail (pataugeant). — Excusez-moi... encore une fois... de vous parler ainsi... Mais, maintenant que c'est fait... Voyons, Hélène, nous ne sommes plus des enfants, ni l'un ni l'autre...
La Baronne (arec mélancolie). — Moi surtout.
Préfail. — Alors... Non, vous ne pouvez pas comprendre... Figurez-vous... peu d'instants avant votre arrivée... votre chère arrivée... {il lui prend la main) je recevais la visite... d'un de mes bons amis... La conversation... est tombée... par le plus grand des hasards... sur l'article... sur l'article...
La Baronne. — Femmes? Il vous a parlé de moi! Il vous a dit du mal de moi !
Préfail. — Mais non ! Calmez-vous. Nous n'avons cité personne... bien entendu.
La Baronne (respirant). — Ah !
Préfail. — D'ailleurs... qui pourrait se douter?
La Baronne. — N'est-ce pas?
Préfail. — Les gens ne sont pas sorciers, rassurezvous... J'en reviens... aux choses... empreintes du plus grand caractère de généralité... que me disait
mon ami... mon ami... Ourlier : au fait, vous le connaissez très bien !
La Baronne. — Intimement ; il dîne une fois par an à la maison.
Préfail. — Vous voyez !... Il me faisait... une théorie... il me disait... Il me disait que, selon lui, on ne goûte bien le plaisir... mettons: le bonheur... qu'entre... partenaires... doués d'assez d'expérience pour s'épargner l'un à l'autre... tout un protocole incommode»., d'effarouchements et de petits cris.
La Baronne. — Ah?
Préfail. — II... blaguait... et même assez drôlement : il a de l'esprit, Ourlier.
La Baronne. — Oui.
Préfail. — II... blaguait... les femmes qui se croient obligées de pousser des petits cris quand elles montent dans un wagon de chemin de fer ou quand elles arrivent à un rendez-vous... Là-dessus, vous arrivez... et... ne vous fâchez pas... vous vous mettez... vous-même... à pousser de petits cris... De charmants petits cris, Hélène, charmants... et je suis bien ingrat... (il veut lui reprendre la main.)
La Baronne (tristement). — J'ai été ridicule.
Préfail. — Pas le moins du monde !
La Baronne. — Oh! si... Les petits cris ne sont plus de mon âge.
Préfail, — Ne parlons pas de ça.
LA DEBUTANTE 193
La Baronne. — Mais, ce qui n'est surtout pas de mon âge... c'est... ce que je fais...
Préfail. — Hélène !...
La Baronne. — Si vous saviez comme c'est douloureux... enivrant et douloureux... de se sentir... envahie... dominée... par un sentiment qui ne vient pas à son heure...
Préfail [pour détourner la conversation). — Vous m'aimez donc un peu?
La Baronne {les yeux au ciel). — Ah !...
Préfail (cherchant à l'entraîner). — Alors...
La Baronne [de nouveau affolée). — Oh ! non, non...
Préfail (excédé). — Je vous en supplie, ne recommencez pas ! Nous avons l'air de jouer le cinquième acte ftHernani... vous savez, quand... Chose... enfin, Hernani... essaie d'attirer l'autre... Sol... Dona... Sol... dans la chambre nuptiale... Hélène !... Vous venez de m'avouer votre tendresse en des termes... qui ne permettent plus le doute... à ma modestie... D'ailleurs, il est bien certain que vous ne seriez pas là si vous ne m'aimiez pas... Mais moi aussi je vous aime, puisque j'y suis... Non... Enfin, je vous aime. Je vous aime passionnément... No faites pas... ne faites pas... la débutante.
La Baronne [très bas). — Il faut bien. (Long silence.) Si j'avais su !... je ne serais pas venue, oh ! non...
m LE PREMIER PAS
Mon ... inexpérience... est encore plus ridicule que... mon sentiment...
Préfail. — Hélène!...
La Baronne. — Si je pouvais vous la dissimuler!... Mais, vous qui n'êtes pas neuf ! .. . Et puis, j'aime mieux tout vous dire, il me semble que ça me fera du bien... Voilà... Je me suis mariée...
Préfail. — Non, ne parlons pas de ça 1
La Baronne. — Oh ! il y a si longtemps!... D'ailleurs, vous le savez bien, que je suis mariée. Je vais vous dire à mon tour: Pas d'enfantillage, (il se tait.) Je me suis mariée très jeune... Ça ne me rajeunit tout de même guère, puisqu'il y a plus de trente ans... J'ai fait un mariage... modèle... Mon fiancé m'aimait. .. Moi, si je n'étais pas, à proprement parler, amoureuse de lui, c'est que j'étais innocente comme beaucoup de jeunes filles en ce temps-là... J'ignorais... Mais, ensuite, je l'ai aimé. ..oui. ..aimé... Nous avions des goûts simples, réguliers, sédentaires... nul souci... assez de fortune, point trop... Il travaillait beaucoup, je le regardais travailler... Les années ont passé tout doucement... Nous avons vécu ensemble une vie... une vie complète... Et l'amour d'autrefois est devenu peu à peu une amitié... une amitié inaltérable.
Préfail (piqué). — Alors, je me demande...
La Baronne. — Vous n'exigez pas que j'aie été
LA DEBUTAN1E 195
malheureuse en ménage ?... Quant à ma.f. fidélité, elle n'a aucun mérite : l'idée ne m'était jamais venue que je pusse tromper mon mari... C'est bizarre, je suis... très indulgente pour les autres, je trouve tout naturel... qu'elles s'amusent. Si je n'ai pas fait comme les autres, ce n'est pas que je sois sévère pour moi; mais pour moi, ça me paraissait... impossible... Voilà... J'ai déjà fini de vous raconter l'histoire de ma vie. Mon histoire, c'est qu'il ne m'est rien arrivé.
Préfail. — Heureux les peuples...
La Baronne. — Oui... Mais depuis il m'est arrivé un grand malheur... le pire des malheurs... Et dire que tant de femmes m'envieraient !... Il m'est arrivé de ne pas vieillir. Mon mari, mon pauvre cher mari, prenait, comme tout le monde, une année de plus tous les ans. Moi, je m'étais arrêtée vers la trentaine.
Préfail. — Je ne m'en plains pas...
La Baronne {douloureusement). — Oh !... Pour le visage, peu importe... C'est môme assez agréable quand on se regarde dans la glace... Mais il y a le cœur, qui a le même âge que la figure... Un beau jour, j'ai aperçu que j'avais l'air d'être la fille de mon mari... Ça n'aurait rien été si je ne vous avais pas rencontré... Je dois avoir quinze ans de plus que vous, et il m'a semblé que nos âges étaient assortis.., Et l'amour est venu, si naturellement, si nécessai-
rement que... la chose que je fais aujourd'hui... il me serait aussi impossible de ne pas la faire... qu'il m'aurait été impossible de la faire voilà quelques années... Je n'en suis pas moins, comme vous dites., une débutante... Voilà pourquoi j'ai poussé les petit? cris ridicules qui vous agacent... Vous êtes -tout déconcerté maintenant...
Préfail [bas). — Gêné...
La Baronne. — J'ai eu tort évidemment de vous raconter ça... C'est une maladresse de plus... Je sens ibien que je n'ai plus qu'à partir...
Préfail. — Non !
La Baronne. — Mais si... Et comme ça vaut mieux !
Préfail. — Hélène...
La Baronne. — Vous avez eu beaucoup d'aventures; mais on prétend que vous n'avez jamais... détourné personne. Vous ne pouvez pourtant pas commencer... avec une femme... de mon âge.
Préfail. — Pourquoi pas ?
Elle soulève son voile, écarte ses cheveux et lui montre une petite, une toute petite mèche blanche.
La Baronne. — Regardez... Ils sont bien cachés... Mais il y en a quelques-uns... et il devrait y en avoir tellement plus !... Une femme qui a des cheveux blancs, peut-elle faire... son premier faux pas?
Sur les planches,
La loge de Jeannine Pérusset au Théàtre-Vignon. (Le Théàtre-Vignon, rue Vignon, est une bonbonnière, où l'on joue la grande comédie.;
Jeannine Pérusset a débuté au Théàtre-Vignon, parce qu'elle ne trouvait pas d'autre théâtre où débuter, mais elle vise la Comédie-Française. Cela se voit à l'ameublement (Louis XVI anglais, médaillons de Wedgwood), le tout fourni par un tapissire qui n'a pas compté une minute qu'on le paierait, mais qui sait que Tout-Paris défilera dans cette loge. Car Jeannine n'est pas une étoile ordinaire. Ses parents sont bourgeois. Son père fut notable commerçant. C'est une jeune fille du monde.
Pendant le deux, Jeannine, qui n'est point de cet acte, défait
et refait son maquillage. Elle est assise devant la coiffeuse, chargée de boîtes de Saxe. Elle est en combinaison et peignoir (bleue pâle, assorti aux médaillons de Wedgwood).
On frappe, doucement. L'habilleuse (Mme Louis) entr'ouvre la porte. Une voix jeune et timide murmure : « Mademoiselle Jeannine reçoit-elle ? » Échange de regards entre l'habilleuse et l'artiste. Mmo Louis introduit un jeune homme agréable, et même élégant, mais de ce genre d'élégance particulier aux tout jeunes gens, à qui leur maman demande encore, avant de les laisser sortir, s'ils n'ont rien oublié d'essentiel, par exemple de mettre leur cravate ou de se laver les dents.
Jeannine. — Lucien ! Quelle bonne surprise ! {Machinalement.) C'est gentil d'être monté me voir. Vous êtes dans la salle? Il y a du monde, n'est-ce pas ? Vous pouvez rester un petit quart d'heure : je ne suis pas du deux.
Lucien. — Je sais : j'ai déjà vu la pièce.
Jeannine. — Ah ?
Lucien. — Le jour de la générale : vous pensez que je n'aurais pas manqué vos débuts.
Jeannine. — Et vous n'êtes pas venu me féliciter !
Lucien. — J'ai craint d'être indiscret. Il y avait foule.
Jeannine. — C'est vrai.., Madame Louis !... (a Lucien.) Vous permettez... (a Mme Louis.) Je n'y suis pour personne. (Lucien lui jette un regard de gratitude. Au même instant, on frappe. Mme Louis passe dans la minuscule antichambre qui précède la loge, et revient armée d'un bouquet d'orchidées gros comme les deux poings, mais à cinq louis la -teur. Jeannine regarde le carton et sourit.) Dans le
SUR LES P LA y Cil ES 199
grès flammé. (Elle a plusieurs rases, qui attendent * elle a tout prévu. A Lucien.) Qu'est-ce que vous dites de la pièce ?
Lucien. — Vous voulez mon avis sincère ?
Jeannine. — Naturellement. Je ne suis pas l'auteur.
Lucien. — Eh bien... il n'y a que vous.
Jeannine. — C'est ce qu'on dit.
Lucien. — Je n'ai pas eu le courage de revoir le deux.
Jeannine. — Le fait est... (Long silence.) Vous n'êtes pas bavard.
Lucien. — C'est que je suis ému.
Jeannine. — Pas de me voir?
Lucien. — Si.
Jeannine. — De vieux camarades comme nous !
Lucien. — Il me semble que nous sommes de toutes nouvelles connaissances. Je ne me sens pas à mon aise et je ne trouve rien à dire.
Jeannine. — Remettez-vous»
Lucien. — Vous allez vous moquer de moi : c'est la première fois que j'entre dans une loge d'actrice. Ah ! si on m'avait dit que la première actrice chez qui je serais reçu... ce serait vous!... Ça me fait un drôle d'effet.
Jeannine. — J'imagine que vous n'avez pas de prévention contre le métier?
Lucien. — Oh! non... Au contraire... Seulement... Vous me permettez de tout vous dire ?
Jeannine. — Allez, allez.
Lucien. — Vous n'ignorez pas... Je vous demande pardon... Enfin, la plupart... de vos camarades... Du moins les professionnelles...
Jeannine. — Oh ! mon cher, ici, je vous arrête. Je ne suis pas entrée au théâtre en amateur. Je suis une professionnelle, et c'est me faire injure que d'en douter.
Lucien. — Pardon, je ne savais pas... Vous avez d'ailleurs bien raison : quand on se résigne à prendre un métier...
Jeannine {avec force). — Honorable.
Lucien. — C'est bien ce que je dis !... Quand on fait les choses, ' autant les faire franchement... Excusez-moi, j'ai perdu le fil.
Jeannine {qui ne le perd jamais). — Vous me disiez que la plupart de mes camarades?
Lucien. — Ah ! oui... Ont une existence... libre, c'est le mot... {Elle fait un signe d'assentiment). Alors, quand un jeune homme... Du moins je le suppose, car je n'ai pas d'expérience... Comme je vous le disais précédemment, c'est la première fois de ma vie que je m'aventure dans des coulisses... Je suppose donc qu'un jeune homme, qui s'adresse à une... de vos...
Jeannine. — Pareilles.
Lucien. — C'est bien ce que je dis... doit le faire Dlus hardiment... parce qu'il ne peut pas douter du succès... et rien ne rend hardi comme d'être sûi d'avance qu'on réussira.
Jeannine. — Évidemment.
Lucien. — Eh bien, chère Jeannine, moi, c'est tout le contraire.
Jeannine. — Ah ?
Lucien. — J'ose à peine lever les yeux vers vous, maintenant que vous êtes étoile.
Jeannine (modeste). — Pas encore.
Lucien. — Mais si, mais si... J'ai beaucoup moins de toupet avec vous qu'au temps où vous étiez une jeune fille du monde, comme moi.
Jeannine. — Hein ?
Lucien (rougissant). — Non, je veux dire : au temps où nous étions du monde tous les deux. (Avec chaleur.) Car en ce temps-là, Jeannine, vous ne pouvez pas l'avoir si vite oublié, nous étions très bons amis... Nous étions amis dans toute la force du terme... Vous n'étiez pas de ces jeunes filles bégueules... surannées... qui se croient perdues de réputation parce qu'un ami discret les a serrées dans ses bras et a goûté leurs lèvres...
Jeannine. — Non, mais appelez-moi demi-vierge pendant que vous y êtes !
Lucien. — C'est bien ce que je dis!... Oh! pardon... Non, ce n'est pas précisément ce que je voulais dire. Je voulais simplement vous demander si vous avez pu oublier les choses délicieuses...
Jeannine {nette). — J'ai une excellente mémoire et je n'oublie jamais rien, surtout les choses délicieuses. Mais vous devez comprendre que la situation a changé.
Lucien [en garde pour Vattaqué). — Justement.
Jeannine. — Vous êtes bien le dixième, depuis le jour de mes débuts, à qui je suis obligée de dire la même chose.
Lucien {rafraîchi). — Ah ?
Jeannine. — Il n'y a aucun rapport entre les libertés que peut, à la rigueur, se permettre une jeune fille du monde et celles qui sont, en quelque sorte, obligatoires pour une artiste professionnelle. L'artiste est tenue de faire ce que la jeune fille doit s'interdire, et en revanche elle doit s'interdire, par prudence ou par intérêt, tout ce que lajeune fille se permet sans inconvénient.
Lucien {étonné). — Si je comprends bien, vous dites qu'une artiste... jusqu'au jour où... parfaitement... doit être plus réservée qu'une jeune fille du monde?
Jeannine. — C'est hors de doute.
Lucien. — Eh bien, par exemple !... Voilà qui n'est pas ordinaire !
Jeannine [vivement). — Maman!
Lucien. — Quoi : maman?
Jeannine. — Maman vient. Le deux est fini. Vous pensez bien qu'elle m'accompagne ici tous les soirs, elle me chaperonne. Mais elle aime tant le théâtre qu'elle reste dans la salle pendant tout le temps qu'on joue. Elle ne monte ici qu'à l'entr'acte.
Lucien {éperdu. — Ah ! mon Dieu!
Jeannine. — Quoi? Nous ne faisons rien de mal.
Entre Mm' Pérusset, et non seulement Mme Pérusset, mais son époux. Depuis que sa fille est au théâtre, Pérusset père a jugé à propos de se faire une tête : il a choisi celle d'un préfet du . second Empire. Tout le poil qui l'encadre est jardiné à miracle, en parterre à la française. Dans sa barbe, le mélange des fils blancs et noirs forme comme un dessin de chiffres où l'on ne serait pas autrement surpris de reconnaître ses initiales. Quant à Mme Pérusset, elle estime, comme Jeannine, qu'il sied d'être professionnelle, et elle a si grand peur de ne pas ressembler à Mme Cardinal qu'elle lui ressemble assurément trop. Elle jauge d'un regard le jeune homme. Pérusset père le toise. Lucien voudrait rentrer sous terre.
Lucien [comme s il demandait grâce). — Je me suis permis d'apporter mes compliments respectueux à Mlle Jeannine.
Madame Pérusset {le ravalant au rang d'un potache). — Ah ! oui, c'est samedi.
Monsieur Pérusset {soupçonneux). — Quelles superbes fleurs !
Lucien [vivement). — Ce n'est pas moi I
Madame Pérusset {dédaigneuse). — Parbleu !
Lucien. — Je ne peux pas attendre la fin de l'entr'acte : j'ai quatorze personne à déranger pour regagner mon fauteuil... Adieu, Madame... adieu. Monsieur. [Correctement, il baise la main de Mme Pérusset. Il baise la main de Jeannine. Il baise même celle du père.], Oh! pardon...
Monsieur Pérusset (dont la pudeur outragée se révolte). — Oh ! ! !
Lucien s'esquive.
Madame Pérusset (à sa fille). — J'espère que tu as tenu ce greluchon à distance ?
Jeannine. — Tu parles ! N'allait-il pas se prévaloir de ses droits d'ancien flirt pour afficher la prétention de pousser plus avant sa pointe en raison de ce que je suis maintenant une comédienne !
Monsieur Pérusset. — Exprime-toi plus clairement : tu parles comme ton rôle est écrit... Il va de soi qu'en montant sur les planches tu as fait litière d'un préjugé, mais tu as réservé ta vertu. Si j'en pouvais douter, ma place ne serait pas ici, et je retournerais à l'instant même dans la salle.
Madame Pérusset. — Jeannine est ma fille, elle sait se conduire. Vous ne la supposez pas capable d'un béguin désintéressé?
Monsieur Pérusset. — Fi î
Madame Pérusset. — Ce garçon n'a ni position ni fortune.
Monsieur Pérusset. — C'est une question subsidiaire.
Madame PÉRUSSET (se méprenant sur le se?is de ce mol). -Hein?
Monsieur Pérusset {avec une grande dignité). — Subsidiaire veut dire accessoire. J'entends que peu importe la situation de fortune de ce monsieur : riche ou non, Jeannine doit le tenir également à distance. Si je doutais qu'elle le fit...
Madame Pérusset. — Vous retourneriez dans la salle. {A Jeannine.) De qui sont les orchidées?
Jeannine. — De Pougatchef.
Madame Pérusset. — Je m'en doutais !... J'ai appris tout à l'heure chez Mme Baraquin (on sait tout chez les couturières)... A propos, j'ai obtenu d'elle ce que je voulais. Elle te fournira tous tes costumes, même de ville, sans aucune rétribution, et elle m'habillera par-dessus le marché.
Monsieur Pérusset (s" oubliant). — C'est dommage qu'elle ne puisse pas m'habiller aussi.
Madame Pérusset. — J'ai donc appris, chez Baraquin, que la fortune de Pougatchef, toute en pétroles, est évaluée à cent vingt-cinq millions.
Monsieur Pérusset (se ressaisissant). — Qu'importe?
Jeannine. — Cent vingt-cinq millions... de roubles?
Madame Pérusset. — Bien entendu.
Jeannine. — C'est-à-dire?
Monsieur Pérusset. — Cela dépend des cours.
Madame Pérusset. — Je l'ai aperçu, tout seul, dans une baignoire grillée.
Jeannine. — Il vient tous les soirs.
Madame Pérusset. — Il n'est pas si mal. Tu exagérais.
Jeannine. — Tu trouves? Tant mieux !
Monsieur Pérusset. — Cela peut faire de deux cent quatre-vingt-dix à trois cents millions.
Jeannine. — Mais il manque d'initiative ! Il s'asseoit là. Il me regarde. Et il ne dit rien ! Je suis étonnée qu'il ait osé m'offrir des fleurs de ce prix-là. C'est la première fois. Il semble croire qu'on ne doit faire à une jeune fille du monde que des cadeaux sans importance.
Madame Pérusset (indignée). — Tu es une jeune fille du monde, mais tu es une professionnelle !
Jeannine. — C'est que je me tue à lui insinuer. Il ne comprend pas! Il parle très mal français... Oh! il ne manque pas de générosité. Ainsi, chaque fois qu'il sort de ma loge, il met cinq louis dans la main de mon habilleuse.
Monsieur Pérusset. — Quel gaspillage insolent!
Madame Pérusset (judicieuse). — Il y aurait peut-être lieu de faire comme dans les restaurants, où les
garçons empochent les pourboires, mais où ils paient pour servir.
On frappe.
Jeannine. — C'est certainement lui.
Monsieur Pérusset. — Je me félicite de ce que tu viens de nous apprendre, touchant les bonnes façons et la discrétion de ce monsieur. Je puis donc, jusqu'à nouvel ordre, lui serrer la main. J'en serai charmé.
Entre Pougàtchef, énorme en hauteur comme en largeur C'est le paysan du Danube, mais en habit, avec une grosse perle noire au plastron.
PougatCHEF (fort accent russe, exagéré par la timidité). — Je vous dis bonsoir.
Jeannine. — Et moi, je vais vous gronder. Vous me gâtez trop. (Il pousse une sorte de grognement.) Maman, c'est M. Pougàtchef, qui m'a envoyé les orchidées que tu admirais... Madame Pérusset, ma mère.
Pougàtchef (s'inclinant et rougissant). — Madame. *. Hon!...
Jeannine (présentant). — Mon père.
Pougàtchef (encore plus effaré à la vue de ce monsieur si distingué, si digne, vraiment trop digne pour un père). — Monsieur... Hon ! (La main.)
Jeannine. — Asseyez-vous.
En même temps, elle se lève et laisse tomber son peignoir. L'habilleuse lui passe sa robe. Jeannine, qui est une profession-
nelle, s'habille et se déshabille devant témoins comme elle se moucherait. Mais Pougatchef, qui est la pudeur même, au lieu de se rincer l'œil, se tortille sur sa chaise comme s'il ne savait de quel côté se tourner pour ne rien voir. Il n'est pas autrement Tâché que la famille soit présente, parce qu'il ne saurait que dire i Jeannine ; mais il ne sait pas davantage que dire à M. et à \lme Péliusskt. Silence pénible. La mère constate à sa montrejracelet qu'il lui reste deux minutes juste pour dire mille choses qu'elle veut avoir dites avant la fin de l'entr'acte, et, sans barguigner, elle attaque.
Madame Pérusset. — Mon mari est très heureux de faire votre connaissance. Il s'intéresse beaucoup aux pétroles. Il fut lui-même industriel.
Pougatchef. — Hon !... Charmé.
Les deux hommes se tournent l'un vers l'autre et s'inclinent.
Madame Pérusset. — Maintenant, il se repose, non pas, hélas ! après fortune faite. Ce sujet est douloureux: je glisse. Ma fille s'est courageusement résolue à gagner sa vie, et nous ne nous sommes pas reconnu le droit de la détourner du théâtre, malgré la méfiance que devait nous inspirer une profession en butte, si récemment encore, aux foudres de l'Église romaine.
Pougatchef. — HonI
Madame Pérusset. — Vous êtes orthodoxe, sans doute ?
Pougatchef. — Hon !... Oui.
Madame Pérusset. — Si ma fille n'avait pas eu la vocation, je me fusse permis de lui faire observer
que le métier de comédienne coûte plus qu'il ne rapporte, et qu'il est bizarre de le choisir quand or; n'a pas le sou et qu'on se propose de gagner honnêtement sa vie.
Pougatchef (rougissant). — L'exemple de Mlle Jeannine démontre que cela n'est pas impossible.
Madame Pérusset. — Elle a d'autant plus de mérite que cela est particulièrement difficile pour elle. Sa qualité de jeune fille du monde est une gêne de plus. Je m'empresse de dire qu'elle entend bien être professionnelle, à tous égards.
Pougatchef. — Hon !
Madame Pérusset (à sa fdle), — Qu'est-ce que tu cherches?
Jeannine. — Mon rang de perles.
Madame Pérusset (comme une lionne). — Tu l'as perdu !
Jeannine. — Oh ! pour ce qu'il vaut I
Madame Pérusset (arec un regard d'intelligence à Pougatchef). — Pauvre petite !
Pougatchef. — Hon ! (Rougissant.) Il est en effet regrettable que MUe Jeannine porte des perles fausses.
Madame Pérusset. — N'est-ce pas ? (L'habilleuse présente à Jeannine un verre de lait.) Tu as faim ?
Jeannine. — Je n'ai pas dîné.
Madame Pérusset (à Pougatchef). — L'émotion... l'émotion quotidienne... (.4 Jeannine.) Tu souperas ? Jeannine (riant) Tu m'invites ?
Au même instant, une voix, dehors, crie : « Mademoiselle est prête ? m Branle-bas dans le corridor.
Monsieur Pérusset {comme un petit fou). — Nous allons manquer le commencement du trois !
Il se précipite dehors. Mme Pérusset court après lui. Presque aussitôt, Jeannine sort de sa loge et se dirige vers l'escalier tout en donnant à ses ongles un dernier coup de polissoir. Elle marche très vite. Pougatchef, qui la suit, a peine à la suivre.
Pougatchef (haletant). — Mademoiselle... oseraije... Me feriez-vous la grâce... Enfin voulez-vous me permettre de vous inviter respectueusement à souper?
Jeannine (sans se retourner). — Volontiers. Pougatchef. — Ah ! merci.
Jeannine (toujours courant). — Vous êtes drùle, voyons ! C'est trop naturel.
Elle entre en scène.
Après le trois :
Elle est remontée dans sa loge. Elle s'habille. Pougatchef, en extase, la contemple.
Madame Pérusset (entrant), — Es-tu prête ? Ton père a préféré s'abstenir. Je l'ai mis en voiture. Jeannine. — Un moment. Asseois-toi.
Pougatchef (à Jeanw'ne, bas). — Comment ? Est-ce que vous ne venez pas souper avec moi, comme c'était convenu?
Jeannine (de même). — Oui, Olli...
Madame PÉrusset (qui ri a pas perdu un mot). — Moi aussi. On se tue à vous dire que ma fille est une professionnelle : elle a donc une mère I