HIPPOLYTE
Vautrin. — Alors... maintenant... je vas travailler... Il est tantôt dix heures ; je serai toujours bien au chantier à la demie. Je jugerai de la besogne è faire cet après-midi, et je me ramènerai pour déjeu lier à onze heures.
Polyte. — Qui c'est qui fera la soupe?
Vautrin. — Ah ! oui... J'oubliais de t'aviser... Y a du changement.
Polyte. — Ah ?
Vautrin. — Oui... Parce que... voilà... Depuis deux ans que nous avons perdu ta bonne femme de mère... avec toutes les inquiétudes que tu me causais... j'étais... j'étais occupé, quoi?... Je ne me sentais pas veuf... Seulement, tu es parti... Tu es allé là-bas faire ta cure, comme ils disent... Alors moi... je suis resté seul... J'étais pas habitué, je savais plus où j'en étais... Sauf aux heures de travail, mais c'est pas ça qui peut occuper un homme : y en a pas tant... Et puis... j'ai à peine les quarantecinq... A cet âge-là, un homme n'est pas fini, et de courir à droite, à gauche, ça n'a jamais été mon goût... Bref, je me suis mis avec quelqu'un, une dame.
Polyte. — Ah!...
Vautrin. — Ça ne te fâche point?
Polyte. — Ça ne me regarde point.
Vautrin. — Tout de même : une belle-mère.
Polyte. — T'es pas marié?
Vautrin. — Non. Je me suis mis avec quelqu'un comme on se met, quoi? Voilà.
Polyte. — Tu me diras qui?
Vautrin. — Faudra bien.
Polyte. — Peut-être que je la connais?
Vautrin. — Je comprends ! C'est Mamselle Agathe, qui demeurait ci-dessous, faisant des ménages et des journées, qui montait à l'occasion savoir de tes nouvelles et m'aider à tes tisanes... Elle a continué à venir après que tu as été parti. Mais on ne savail plus quoi se dire. Alors on s'est mis ensemble.
Polyte. — Ah!...
Vautrin. — Encore une fois, ça ne te fâche point?
Polyte. — Non, que je te dis.
Vautrin. — Alors je vas l'appeler... bien que je n'aie pas lieu de te la présenter, et qu'elle ait déjà été quasiment une seconde mère pour toi... Elle s'est embusquée dans sa cuisine, {il appelle.) Agathe ! . . . (Elle paraît.) C'est le garçon.
Agathe. — Je vois bien... Bonjour, Polyle.
Polyte. — Bonjour Agathe.
Un silence.
Vautrin {brusquement). — Et puis maintenant, je fous le camp au chantier, parce qu'il ne faut tout
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de même pas avoir l'air de se foutre des clients et
des patrons.
Il sort. Polyte se retourne du côté de la fenêtre et regarde .jehors sans rien dire. Agathe reste là et regarde Polyte. Après un temps très long :
Agathe. — Alors, ça va?
Polyte. — Mieux.
Agathe. — Faut dire que vous avez une fière mine.
Polyte. — Je Faurai plus fière quand je serai reposé du trajet.
Agathe. — C'est beau, d'où vous venez?
Polyte. — Y a de l'air et du ciel, que tout ça n'est rien auprès.
Agathe (après un silence). — Vous ne souhaitez rien ? (Il secoue la tête.) Vous êtes devenu peu causant depuis que vous êtes gaillard.
Polyte. — Paraît.
Agathe. — Vous n'avez plus besoin de mon service.
Polyte. — Non. Vous pouvez retourner à votre fricot.
Un silence.
Agathe. — Vous n'êtes point fâché?
Polyte. — A cause?
Agathe. — Y a du changement.
Polyte. — Oui.
Agathe. — Vous ne vous attendiez pas?
Polyte. — Non.
Agathe. — Je vas vous dire...
Polyte. — Je vous demande rien.
Elle se tait, mais elle ne bouge pas. Un long silence. Puis elle •éprend, d'une voix sourde, monotone :
Agathe. — Le jour que vous êtes parti... justement, j'avais toute ma journée de libre... Point de ménages... Et je me disais : « Comme ça tombe! J'aurais pu tenir compagnie à Polyte ...» Je suis venue voir s'il n'y avait pas quelques petites choses à ranger... Un jour de départ!... Et puis juste que c'était lundi, je n'avais point songé... Le lundi, les travailleurs ne travaillent point... Le père était là, et alors nous sommes restés à faire des conversations, jusqu'au soir... Quand je dis des conversations... on n'avait point sujet... on se regardait plutôt... et on pensait à vous réciproquement... Le père, qui avait acheté un indicateur, disait de temps en temps : « Il est telle heure, Polyte est à telle station... si toutefois le train n'a pas de retard. » Il disait aussi : « Peut-être que l'administration nous enverra une dépêche : « Bien arrivé. » Attendez donc, Mamselle Agathe. » J'ai attendu, mais point de dépêche, et je dis tout d'un coup: « Seigneur! Monsieur Achille, v'ià qu'il est nuit close, avez-vous un dîner? — Et vous, qu'il me dit, Mamselle Agathe ? » Moi? pas davantage! Si bien que j'ai descendu darc
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dare, et j'ai eu encore bien du mal à trouver de la charcuterie.
Polyte. — Ah !
Un temps.
Agathe (reprend). — Vous sentez que je n'avais point fait les rangements. Il a donc fallu revenir le lendemain... Et puis, il n'y avait plus votre lit à faire, mais il y avait le lit du père Vautrin. Et qui se serait soucié de son manger, le cher homme?... Je donnais bien aussi, chaque jour, un coup à vos petites affaires... parce qu'on a beau ne s'en point servir, elles prennent la poussière et les mites, et même pis que si on en faisait usage... Même que ça n'aurait pas été utile, ça m'aurait toujours fait penser à vous... J'avais coutume de vous soigner : j'ai continué tandis que vous n'étiez plus là... C'est donc comme ça qu'un beau soir le père il m'a dit qu'il voulait se mettre ensemble, et que je lui plaisais, des bêtises, quoi? Moi, j'ai ri, selon les convenances. Mais il disait aussi des raisons. « Mamselle Agathe, qu'il disait, à mon âge on ne vit point célibataire. Je ne vous offre point le mariage, parce que, n'ayant point épousé ma première femme, je dois à sa mémoire de ne point épouser la suivante. Mais il en viendra toujours une : donc, autant vous qu'une autre, qui serait peut-être mal portée pour le garçon. Vous, je suis sûre : je vois bien que vous ne
savez point vous passer de lui. Alors faut rester, Mamselle Agathe, qu'il vous trouve installée ici quand il reviendra. » Moi, ça ne me disait rien Mais ça m'a fait tout drôle quand il m'a dit : « Vous ne savez point vous passer du garçon. » Même que je me suis mise à pleurer, et je disais : « Pour sûr non, je ne sais point m'en passer, je ne sais point. — Alors, qu'il répétait, faut rester. » Moi, je savais plus quoi répondre, et voilà comment ça s'est fait. Vous pouvez bien dire que c'est pour vous. Silence.
Poi/ïte {brusquement). — Pourquoi que t'as fait ça? Dis? Pourquoi?
Agathe {interdite). — Oh!...
Polyte. — T'as donc rien vu?... Parce que ma santé m'a fait tardif, t'as cru que j'étais un gosse... Parce que j'ai dix-sept ans et que j'en parais quinze, qu'ils disent tous pour se foutre de moi... Parce que j'ai jamais encore pu faire la vie... T'as pas compris pourquoi je me plaisais à être malade, à me faire donner des soins.
Agathe {confuse). — Si, Polyte, si, je sentais bien.
Polyte. — T'as pas compris ce qui me faisait gros cœur quand je suis parti là-bas? Mais je prenais courage. « A cette heure (que je me disais) s'agit plus d'être crevé : faut forcir. » Et je riais
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d'avance, de penser la tête que tu ferais, de m'avoir vu partir tout môme et de me voir revenir un homme. Car je sentais que je ne te déplaisais point,
Agathe. — Oh! non, Polyte, pour sûr.
Polyte. — Je suis neuf, mais je sais bien que je ne manque point de ce qui plaît. On se connaît. Je ne suis pas une brute comme le commun. Fils d'ouvrier possible, mais j'suis pas ouvrier moi-même, n'ayant jamais rien su faire de mes dix doigts. Regarde un peu ces mains. G'est-il des mains calleuses, dis?
Agathe. — Non, Polyte.
Polyte. — Je suis quasiment un monsieur, puisque je travaille point. Et je pensais que tu y étais sensible, toi qui as de la distinction. Je pensais : « Elle ne fait semblant de rien. Elle me ménage, rapport à ma santé chancelante. Elle espère. Mais quand je reviendrai de là-bas guéri, ah! mince! » Voilà ce que je pensais, voilà!
Agathe. — Vous pensiez juste, M'sieur Polyte.
Polyte. — Savoir ! Alors pourquoi qu'tu t'es mise avec le vieux, qu'est taillé en déménageur et qu'a des couleurs variées plein sa blouse blanche, que c'est comme une palette de peintre artiste? Un vrai ouvrier, celui-là, sauf le lundi et le dimanche I Pourquoi qu't'as pas eu la délicatesse dem'attendre? Pourquoi que j'te trouve avec le père?
Agathe {gravement). — Polyte, tu peux penser de moi ce que tu veux, mais tu ne dois pas croire que je ne t'aime point. C'est sacré. Je t'aime depuis des mois. Je venais te soigner : c'était des prétextes. Mon idée n'était que de te voir et de te toucher. Ça date de la première fois que je t'ai rencontré dans les escaliers. Une autre première fois, c'est celle que je t'ai vu dans ton lit. Tu n'avais de gosse que la tête, et je te jugeais grand sous les draps. Et puis tu tenais tes petites mains posées sur l'édredon rouge... Ah ! tu parles qu'elles sont blanches!... Depuis lors je n'ai fait que penser au jour où je pourrais te dire sans te nuire ce que je te dis aujourd'hui. Mais je suis têtue et patiente, je sais espérer. Et je suis secrète : des fois, même que ça ne sert à rien, j'aime mieux mentir que de dire tout uniment ce qui est. J'ai donc fait la garde-malade, pour te choyer sans en avoir l'air. Quand tu es parti, et ensuite, quand j'ai su que tu allais 'revenir, j'ai voulu me domicilier ici. J'ai aguiché le père : il croit que c'est lui! Et quand il m'a dit de se mettre ensemble, après des manières comme il est convenable, j'ai dit oui, à cause de toi.
Polyte. — Non, faut en entendre ! Mais à qui qut t'espères faire gober cette bourde ? A qui?
Agathe. — Gobe, ou ne gobe point, c'est ton affaire. Moi, j'sais bien que je m'suis comportée