‹ Le premier pas; nouvelles. IllustréesChapitre 12 sur 15 · ES · texte numérisé non relu

ES

XYI

L'oubli.

Chez Rosine Frument, l'étoile d'opérette: trente ans de théâtre. et naturellement, elle n'a pas débuté le jour de sa naissance.

Son fameux petit salon de musique, dont les meubles essentiels sont un Erard grande queue, un canapé-corbeille Louis XV, beaucoup plus grand qu'un lit destiné à deux ou plusieurs personnes, et une admirable peau d'ours blanc devant ce canapé. — Au-dessus de la cheminée, le portrait de Rosine Frument dans son travesti de Gavroche.

Le piano est ouvert, une partition manuscrite est posée sur le pupitre. Un tout petit chien est attaché au pied d'un fauteuil par sa laisse, sur laquelle il tire de toutes ses forces; mais c'est pour se donner une contenance, car il se tient parfaitement tranquille : il regarde, ou plutôt il vient de regarder.

Sur le canapé, Rosine Frument est à la renverse parmi cent coussins et les bouillons de son déshabillé soufre. Un tout petit jeune homme, proportionné au chien, est près d'elle, dans une attitude qui participe de l'agenouillement, de la position

horizontale et de la position assise. La toilette, extrêmement

soignée, ne tire l'œil par aucun désordre, et sa physionomie n'est pas moins correcte que sa toilette. Ces données permettent de reconstituer la scène qui vient d'avoir lieu, et môme le caractère des deux personnages.

Le petit jeune homme, Jean-Gabriel Dubois (vingt-deux ans), est venu lire à Rosine Frument la partition de son opérette en un acte, Puzzles, qu'elle doit prochainement créer sur la scène du théâtricule Tronchet. 11 est arrivé en compagnie de Loup, son chien, qui ne le quitte en aucune circonstance, et d'abord il a attaché Loup au pied d'un fauteuil. Puis il s'est mis au piano. Rosine, debout près de lui, déchiffrait le chant. Dès la fin du premier numéro, l'enthousiasme de l'artiste a triomphé des suprêmes pudeurs de la femme, et elle s'est abattue sur l'épaule de Jean-Gabriel, de là sur Je canapé, où il l'a suivie. Et voilà.

Jean-Gabriel (à Loup, car Rosine n'est pas encore en état de soutenir une cojwersation). — Eh bien, Loup ?

Loup. — !!... !!... !!... {il jappe.)

Jean-Gabriel. — A la bonne heure. Suffit. (A Rosine.) Voyez s'il a du tact : il attend que je lui dise : « C'est ici qu'il faut aboyer. » Vous permettez? (il se lève, et va caresser Loup qui remue son bout de queue. Il revient se poser sur le canapé, cette fois dans V attitude du monsieur en visite. Il sourit, — car il ne rit presque jamais.) Je lisais — pure coïncidence — hier soir, une tragédie symbolique en vers libres d'il y a une quinzaine d'années. Au cours de l'intrigue, l'un der personnages mâles de cette tragédie saisit à pleins bras l'un des personnages femelles et vous lui applique un riche baiser en pleine bouche. La demoiselle se laisse faire, puis se dégage et crie : « 11 m'a eue !

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