‹ Le premier pas; nouvelles. IllustréesChapitre 13 sur 15 · V OUBLI · texte numérisé non relu

V OUBLI

Il m'a eue! » C'est justement ce que vous pourriez dire, et moi je pourrais dire, de mon côté : « Je l'ai eue ! Je l'ai eue ! » Ah ! fichtre ! ce n'est pas trop

tôt ! (Toujours sans voix, Rosine, à travers ses cheveu* ébouriffés, jette à Jean-Gabriel un regard de gratitude, et elle lui presse doucement les mains, ce qui veut dire sans doute, « Vrai, mon amour, ça te taquinait depuis si longtemps ? » H l'entend bien ai)isi, car il réplique aussitôt :) Savez-VOUS

quand j'ai fait le ferme propos de vous avoir? Ça remonte au mois de janvier de l'année de ma première communion. Ma famille avaîPcoutume de m'offrir le théâtre le jour de la Saint-Charlemagne ; mais un élève du catéchisme ne saurait mettre les pieds dans ces lieux de perdition sans y être autorisé par son confesseur. Vous jouiez alors, en travesti, l'opérette intitulée Gavroche, (il regarde le portrait.) J'avais une envie folle de voir ce Gavroche. Je suggérai à l'excellent homme chargé de ma conscience que le spectacle était sans danger pour moi, puisque vous ne portiez même pas les habits de votre sexe, mais ceux du mien. Il fut dupe de cette fausse naïveté et me donna l'autorisation dont je le sollicitais. Je vous vis, et je résolus de vous avoir comme parle l'autre. Et maintenant je vous ai eue.. Ma petite histoire ne vous paraît pas touchante?

Rosine (d'une voix faible). — Oh ! si... Mais elle me paraît aussi mélancolique. Il y a si longtemps 1

Jean-Gabriel. — Dix ans juste.

Rosine. — Vous étiez un enfant...

Jean-Gabriel. — Douze ans sonnés. Et dégourdi !

Rosine. — J'étais déjà une vieille femme !

Jean-Gabriel. — Non : vous battiez votre plein... Savez-vous que vous êtes la seule femme que j'aie désirée dix ans ?

Rosine. — Je m'en doute... Moi, il n'y a pas dix ans, mais il y a bien des semaines, et même des mois, que je vous désire.

Jean-Gabriel. — Vrai? Alors pourquoi vous êtesvous fait prier si longtemps ? Pourquoi n'avez- vous pas marché tout de go ?

Rosine [choquée). — Oh ! Gabriel !

Jean-Gabriel (la reprenant). — Jean-Gabriel.

Rosine. — J'avais peur.

Jean-Gabriel. — Seigneur! De quoi?

Rosine. — J'avais peur de gâter notre amour, si délicat, si fragile... si pur!...

Jean-Gabriel. — Hein? Quoi? si pur? Où avezvous vu ça? Vous êtes une amie très agréable, un bon camarade... artiste, célèbre, et intelligente pardessus le marché. J'éprouve le plus grand plaisir à faire un bout de causette avec vous. Mais le sentiment que vous m'avez inspiré dès la première minute est ce qu'il y a au monde de moins innocent. Vous venez de me démontrer vous-même... ou alors je ne

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sais plus lire entre les lignes... que ce qui vous plaisait davantage en moi, ce n'était ni ma belle âme, ni mon cœur tendre, ni mon grand esprit.

Rosine (pudique). — Peut-être... Il ne faut pas l«j dire.

Jean-Gabriel. — Mais si ! Quelle drôle de superstition ! Ça ne me froisse pas. Au contraire. Je suis bien plus fier de ma figure que de mon talent.

Rosine (avec un peu de mélancolie). — Nous n'avons pas la même façon de sentir : nous ne sommes pas de la même génération.

Jean-Gabriel. — C'est juste... Vous avez raison: laissez-vous aller à votre nature. Vous êtes d'un sentimentalisme légèrement suranné. Je ne déteste pas ça non plus. Ça ne se rencontre plus guère, c'est amusant.

Rosine (après un temps). — Et puis... je n'osais pas.

Jean-Gabriel. — Quoi ?

Rosine. — Je n'osais pas... aller de l'avant.

Jean-Gabriel. — Vous aviez vraiment tort de vous gêner.

Rosine. — Je croyais bien voir que... je ne vous déplaisais pas... Mais ça me paraissait si extraordinaire ! A mon âge !... Moi, que je vous aie désiré, c'est tout simple. Vous êtes si jeune, si frais...

Jean-Gabriel. — Eh !

Rosine. — Si neuf...

Jean-Gabriel. — Oh! neuf...

Rosine. — Mais moi...

Jean-Gabriel. — Je vous assure que vous êtes vous-même extrêmement désirable. Je pense vous l'avoir prouvé ?

Rosine. — Oh! oui !... Et vous ne pouvez pas savoir combien je vous suis reconnaissante de m'avoir procuré cette joie... cette joie d'orgueil... tardive et inespérée... C'est comme un miracle qui se réaliserait...

Jean-Gabriel. — Loup I

Loup. — {il aboie vigoureusement.}

Jean-Gabriel. — Vous voyez ce que pense mon chien des bêtises que vous me racontez là. Il n'y a pas de miracles. Mais puisque, selon vous, je suis venu passé l'heure et contre tout espoir, pourquoi diable, encore une fois, n'avez-vous pas sauté sur la félicité qui s'offrait, et pourquoi m'avez-vous fait poser si longtemps?

Rosine (baissant les yeux). — J'avais des scrupules.

Jean-Gabriel. — Autre chose I

Rosine. — Vous ne pouvez pas comprendre...

Jean-Gabriel. — Je comprends tout.

Rosine. — Lorsque je vous ai vu... lorsque j'ai eu le bonheur de vous voir pour la première fois... ce n'est pas d'abord... de la tendresse que vous

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