‹ Le premier prix, ou, Les deux artistesChapitre 10 sur 17 · A KM AND · texte numérisé non relu

A KM AND

Si j'avais eu le premier prix, peut-être aurais -je pu espérer. . •

COUnYILLli.

A-propos , tu m'y tais penser, c'est aujourd'hui le dernier jour de l'exposition. J'avais oublié que j'élais revenu à Paris pour ça . . . Tu sais donc quelle est la décision ?..

ARMAND

A-peu-près , Coarville , c'est loi que l'on désigne.

COURVILLE

En vérité. . . c'est singulier ;.. si tu n'avais pas concouru, ça ne mitonnerait pas, parce que, vois-tu, les autres, je m'en moque ; mais , toi , je reconnais ta supériorité sur moi ; . . . avec ça que j'ai fait mon tableau en huit jours , avant de partir... 11 faut donc que lu te sois trompé.

ARMAND

Je ne sais ; mais, tu n'ignores pas combien j'ai de détracteurs... et il est bien certain que j'ai été desservi auprès de nos juges.

COURVILLE

Parce qu'ils sont tous jaloux , vois-tu.

ARMAND

Oui ; on ne m'aime pas , et toi tu as su te faire chérir de tout le monde.

COURVILLE

Au fait , je me rappelé qu'avant mon départ , j'ai donné de fameux dîners; ils s'en souviennent sans doute, et ils ont peut-être eu égard à ça ; . . . mais alors , que veux - tu faire i^

ARMAND

Fuir de ces lieux ; . . . renoncer, pour jamais, au bonheur.

COURVILLE

Du tout , il faut prendre patience.

ARMAND

Hélas , tu ignores que je suis dans une position affreuse.

COURVILLE

Comment .''...

ARMAND

J'ai tout sacrifié à mes éludes ; j'ai persisté à ne pas vouloir faire de portraits , à ne pas donner de leçons , enfin , je n'ai pas même de quoi payer ce que je dois au maître de cet hôtel ;. . . sans cela, tune m'aurais peut-être plus trouvé

COURVîLLE.

En vérité... c'est à ce point-là... (A pari.) Pauvre Armand ! . . . . ( Haut. ) Eh bien ! je vais t'en prêter de l'argent.

ARMAND

Quoi ! . . . tu aurais . . .

COURVILLE

Rien... J'avais gagné des trésors à Londres. . . mais. . . plus personne. . . C'est égal, va. . . je saurai en trouver. ( A paH. ) Est-ce qu'il n'y a pas là les enseignes et les ly tlio graphies ?.. . Je vais en envoyer une en pension chez Martinet ; . . . ça ne sera pas la première fois.

ARMAND

^' Mon ami, je ne souffrirai pas...

■ COURVIIJLE.

Comment... tu ne souffrirais pas;... moi, j'ai bien souffert que tu m'obligeasses dans le temps. . .{à part) Précisément, en déjeûnant au café anglais , j'ai vu une bonne tête , une tête excellente;. . . je l'ai croquée, et c'est mon affaire.

ARMAND

Que veux-tu dire?

COURVILLE

Quant à ça, ça ne te regarde pas... Sais-tu aussi que c'est peut-être un peu de ta faute si tu le trouves dans celte position-là ; tu aurais dii suivre mes conseils. . . Avant mon départ, par exemple... je voulais te lancer à l'Opéra... tu y aurais eu du succès.

ARMAND

Mais, tu sais que j'y suis allé quelquefois.. . .

COURVILLE

Oui , pour voir le spectacle ; mais , ça n'esl pas ça .... C'est au foyer, dans les coulisses , surtout , qu'on fait de bonnes connaissances. . . Tiens , à la nouvelle salle, c'est délicieux.

A m : Paris est comme autrefois.

C'est là , mon cher, qu'un artiste Fait S.1 réputation , Et saisit , à l'iiiiproviste , Des traits d'observation :

Dans la salle ou le loyer, Et même sur l'escalier.

Un tableau, Toujours nouveau , Vient s'offrir à son pinceau.

Si je soulève le voile , Quel aspect s'offre à mes yeux ?

liC derrière de la toile Est encor plus curieux.

Ici , la reine des bois Que , dans l'ombre, j'aperçois , En cerf a changé, dit-on, Plus d'un moderne Actéon ; Là, le Dieu qui tient la foudre , Vient supplier, en ami , Un rédacteur de la Foudre De dire du bien de lui.

D'un poste de ve'te'rans ,

On fait de fiers Musulmans , Qui sont , tour-à-tour, Payens , Arabes , Juifs ou Chrétiens ; Ou bien l'on forme, sans peine, ï)e^s artisans du quartier, Une phalange romaine

A trente sous le guerrier.

Un tambour de légion

Fait un noble centurion ,

Et même , dans un licteur.

J'ai reconnu mon frotteur.

J'ai vu le dieu de la guerre,

Avec un air sans façon ,

Priser dans la tabatière

De Cerbère ou de Pluton.

Un vieux crésus allemand , Marchandant Le sentiment ,

Met , pour ses plaisirs secrets ,

Les vestales au rabais.

D'un lourd banquier britannique,

Minerve obtient le mouchoir ;

Junon parle politique ,

Et Psyché lit le Miroir;

Flore accepte des Bonbons

D'un colonel de dragons ,

Et lui jure amour constant ,

En faisant un battement ;

Tandis que , brûlant pour elle ^ Un gros milord bourgeonne' , Reçoit de la demoiselle Un coup de pied dans le ne'....

ARMAND , V interrompant.

Ami , j'ai vu comme toi Bien des abus , mais je croi Qu'au lieu de tout dénigrer, Nous devons tout admirer....

Aux accords de Polymnie , ïerpsbicore unit ses jeux, Et la Nature embellie Parait plus riche à nos yeux.

Ce superbe monument.

Bâti par enchantement , Vient offrir , de toutes parts , Un nouveau temple aux beaux arts.

Noble séjour du génie , Tu dois faire, pour jamais , L'orgueil de notre patrie , Et l'honneur du nom français.

Oui, notre grand Opéra , Qu'en tout temps on admira , Malgré ses nombreux défauts , Et les faiseurs de bons mots , Est une école féconde '\

Dont les sublimes travaux , f , . . ,

/^i . 1 1 j j / OIS ensemble.

liriez tous les peuple du monde , i

N'auront jamais de rivaux. )

COURVILLE

Armand , console-loi, dans un moment lu n^ auras plus d^inquiétude.

ARMAND

De grâce, explique-toi.

COURVILLE

Non , le dis-je Tiens , justement , j'aperçois Bernard ; j'ai besoin de lui parler seul; laisse -nous ensemble un instant, et ensuite viens me retrouver ici.

ARMAND

Mais enfin . . .

COURVILLE

Je le répèle que ça ne te regarde pas ; ainsi» va-t-en.

( // Iç pousse dehors, )

scKNh: IX.

COUUVILLE, REUNAUD.

COURVIIXE.

A-h! te voilà, Bernard. Bon... précisément, j'ai à te parler.

BERNARD

Eh! quoi, c'est vous, M. Conrville ; déjà de retour de votre voyage. .. Parbleu, vous arrivez à propos ; tout Paris parie de vous, de vo're tableau. . .On vous cite comme celui que l'institut va couronner.

COURVILLE

Il se pourrait. (^A part.) Ah çà , ça serait donc vrai; Armand ne se serait pas trompé (^Hauf.) Et, franchement, que pense-t-on de cette prochaine décision ?

BERNARD

Ce qu'on en pense ? - . ■ Mais , dame , vous allez peutêtre vous fâcher. . .

COURVILLE

Eh ! non. Voyons , parle ; il m'importe beaucoup de le savoir.

BERNARD

Eh bien ! Tenez , puisqu'il faut vous le dire , je ne vous cache pas que , moi qui m'y connais , je regarde ça comme une injustice criante qu'on va faire à M. Armand.

COURVILLE

Tu crois ?

BERNARD

Oui . . j'ai vu les deux tableaux ; le vôtre est très-bien , certainement , je ne dis pas le contraire ; mais , le sien est cent fois mieux , et c'était-là l'opinion générale. COURVILLE, à pari.

Ce qu'il dit là pourrait bien être, au moins.

BERNARD

Et puis , si vous saviez que de peines il s'est données , pour réussir aussi bien qu'il l'a fait.

COUllVILLE .

Tu penses donc que son tableau?. . .

BER>AKD.

Esl un chef-d'œuvre !

COURVILLE

Mais , quel est le motif?. . .

BERNARD

Ah! voilà précisément. . . Par malheur, avant l'exposition , une innovation du plus grand effet , qu'il avait imaginée , a été blâmée par son professeur. Fier du suffrage de tous ses amis , M. Armand a persisté à la conserver, et, par là , s'est fait un ennemi dont la voix est très-inlluente dans la décision.

COURVILLE

Alors, je vois ce que c'est; ce n'est que pour ça qu'on me désigne, moi... Eh bien! c'est une injustice.

BERNARD

Comment, c'est même une abomination; car, au

fait, monsieur Courville, vous n'avez pas besoin de ça, vous ... au lieu que lui , c'est son unique espérance.

COURVILLE , à pari , sans T écouter.

Il faut que je voie son tableau, que je m'assure de la vérité.

BERNARD

Au surplus , ce que j'en dis , ce n'est certainement pas par animosité contre vous. . . Vous le savez, j'ai toujours aimé et estimé les artistes. . . surtout ceux qui sont logés chez moi ; . . . mais ce pauvre M. Armand , ça aurait si bien fait ses affaires ; la pension qu'il aurait eue du Gouvernement, l'honneur d'être envoyé à Rome , la réputation que ça lui aurait faite. ... il aurait été heureux , content. . . . (y/ part.) Il aurait payé son mémoire.

COURVILLE, de même.

Il me vient une idée- . . Oui. . . c'est cela. (Haut.) Bernard , ne parlons plus de ça • . . mon ami ; il faut que tu me rendes un service... j'ai besoin d'argent.

(// tire de son cal pin une feuille sur laquelle est un dessin. )

BERNARD

\\i ! ça ne m'étonne pas ; je vous reconnais bien là , toujours le même.

COimVILLE.

Va vite chez nioii ninrclian;! , [)or(e-lni cp modôlo (le lylhograpliic. . . Tu lui diras que c'esl de mol; d'ailleurs , il le recoiiiiailra bien tout de suile ; va.

BERNARD

J'y cours ; mais , combien en voulez-vous i

COURVILLE

Cent écus, pas moins.

BERNARD , examinant le dessin.

C'est que c'est très-bien. . . il ri'a jamais mieux réussi. . * avec ça , le sujet est à succès. . . si je pouvais. . .

COUR VI ILE

Eh bien ! va donc vîle , je suis pressé.

BERNARD

C'est que je réfléchissais... Tenez, écoutez, monsieur Courville , vous savez que j'ai toujours estimé votre talent d'une manière toute particulière... Eh bien \ si vous y consentez , je vais vous compter moi-même la somme. . . Hein . . . qu'en dites-vous ?

COURVILLÉr

En vérité , ta voudrais ? . . .

BERNARD

Certainement, vous connaissez bien mon système.... Faire aller le commerce et protéger les arts, je ne connais que ça , ( « part. ) d'autant plus que je pourrai peut-être en tirer vingt-cinq louis. . . . Nous disons donc que c'est cent écus qu'il vous faut. ( Il fouille dans sa pochci }

COURVILLE

Oui , donne.

BERNARD

Cent écus. . .ça se trouve précisément le montant du mémoire de M. Armand ; je 1 avais là , par hasard , tout acquitté , dans ma poche. ( // le tire. )

COURVILLE , le prenant.

Vraiment... Eh bien! tiens, changeons.

BERNARD

Quoi ! efl vous donnant ce papier .''...

COUR VILLE

Tu ne me dois plus rien. . . Surtout . silence avec toul le monde, entends-tu !

BERNARD

Je vous devine. . . Ouel beau trait !. • . Me paver mon mémoire ! Ah 1 M. Courville , vous êtes bien dii;ne d'être artiste.... Cependant. . .

Air : li me faudra quiUer f empire.

On va dire encor, je vous jure.

Que trop souvent

Et trop légèrement , Vous consacrer à la caricature , Votre temps et votre talent.

COrRVILXE,

D'un tel défaut , moi , je mhonore ;

Car, mon cher, jamais , à mes yeux ,

D'un artiste même fameux ,

Le crayon ne se déshonore,

Lorsqu^il oblige un ami malheureux- [bif.^

BERNARD

Vous avez raison , mais je vous quitte ... je me rends , de ce pas , chez M. le comte de RézotT: nous avons à régler ensemble, avant son départ : malhoureusemenl pour moi, c'est aujourd'hui qu il retourne on Kussie , et dans quelques heures, il ne sera plus ici. . . au revoir , M. Courville.

// sort .

COURVILLE

Ah! diable. . . M. de Rézoff part aujourd'hui. . . je n*ai pas de tems à perdre. . . Bon , voici Armand.

S( ËNE \.

ARMAM), C()URMU.K.

l OURVILLK.

Mon ami , liens , prends > île , voilh ton mémoire , tu ne dois plus rien h. Bernard .

ARMAND

Courville , qu'ns-tu fait i'. . . je ne puis accepter .

Ah <^à , lu veux Aam qiir je nu* i:\vhc avec loi. . . ilnru le lems, IIP m as lu pas prt^lc <ir l'ar^M-nt, (|»ian(i j en iiiariquaiSf **l ra iirarrivait souvent.

\HMANn.

Je iM* firm soiivirn . plu.s-

cru RVIIXK.

Je m'en souviens , moi, et j'espère que tu n'as pa» l'in- Icnlion Me mhumilier.

AUMAM).

ï)c (jrAce, reprends ce papier.

rOIHVJi.I.K.

Je te àli de me laisser tranquille, je r/iurs à l' Institut , je vais voir ton tahleau. . . et. . . et je ne te dis que «ja .

Air : fl^ Caro/iftr .

Adipii , j«» rn'jTi vai» , If Irrn* pre»»ç ,

.Je dois pr«'»riff!r dr» irnft;«ri$,

ÎJ»fv>riTMi» b^nni<i la trixI^MC ,

Il faut tout «jperrr du tem», ( '''» j

ARMATfD.

A ton Ixm r/wjr, qui pourrait croir»*.

()uf. nota non* disputoru Ik prix.

GOURVItl.K.

Si non» nommm rivaiix d« gU/îre ,

Avant l/iijt , nou» K/rrirn*» arnif, (/y/» )

ARMAIVD,

Je. ne. puu bannir ni^ lri*(«»»%*' , Mai» malgré rne* cru«;U l'Mirm»'nî, Soi» Inen »ûr que d** ta lendre»»»^ M'^n r/jcur »*; iK/uriendra lonjj-tern».

coumv/tLiî.

Adieu , j<; mVo i^ai» « etc.

.Sr:Ë5E XT.

ARMAND seul, puis AJ.FKKOA.

ARMAIVD.

(/én*rretrx ami , lot ou lard je saurai l>i»'n m'acqmlier envers tr>i. . . mais mainl*n^»;irii rjur» je 5iui> lihf . ;fvf»fr. le coorage- . . Ciel, la voib

ALFREDA , en entrant, à part.

C'est lui. . . {JiaïU.') et quoi , vous ni( fuyez, monsieur Armand ?

ARMAND

Pardon , mademoiselle, au moment de votre départ, je craignais que ma présence ne vous fût importune , et je m'éloignais.

ALFREDA.

Quoi , sans nous dire adieu ? est-ce donc ainsi qu'on doit se séparer des personnes qui nous aiment. . . Vous oubliez donc la promesse que vous avez faite à mon père , d'avoir avec lui un entretien secret.

ARMAND

C'est vrai. . . le trouble où je suis, le chagrin que j'éprouve ...

ALFREDA.

Du chagrin.'', . . vous en avez donc aussi , M. Armand .''

ARMAND

Oh! oui. . . beaucoup. . . {se reprenant."^ la certitude que j'ai acquise de ne pas obtenir le premier prix. . . ;

ALFREDA.

Et c'est là tout ce qui vous cause de la peine?

ARMAND

Oui, mademoiselle.

ALFREDA.

J'avais cru qu'un autre molif . . . si vous aviez eu un secret , par exemple.

ARMAND

Un secret?. . . Eh bien ! oui. . . j'ai un secret , mais il est là. . . et l'on voudrait en vain tenter de me le ravir.

ALFREDA.

Que vous êtes heureux de pouvoir ainsi commander à vos sentimens.

ARMAND

De grâce , ne m'interrogez plus , je dois me taire.

ALFREDA.

Pourquoi?

Air • Ce tfueféprouQc en vous voyant ( de Romagncsi ).

Vous pouvez de votre tourment, Sans rrainlc ni'apprcnclrc la cause.

Car la douleur, je le suppose, Souvent s'augmente en la cachant , Et s'oublie ¥.n la partageant ; Si tout bas votre cœur soupire, , Tant cpi'en ces lieux je demeurais ,

Vous deviez me le cacher ; mais

Je crois fjue Ton peut tout se dire , Lorsq'non se quitte pour jamais.

Même air.

Moi-même , peut-être, à mon tour, Si vous aviez été sincère , J'aurais pu cesser de me taire , Et vous avouer sans détour , Quel est mon secret , en ce jour ; Mes yeux auraient su vous instruire De mon trouble, de mes regrets , Du sentiment que j'éprouvais :

Car je crois qu'on peut tout se dire , Lorsqu'on se quitte pour jamais.

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