A KM AND
Si j'avais eu le premier prix, peut-être aurais -je pu espérer. . •
COUnYILLli.
A-propos , tu m'y tais penser, c'est aujourd'hui le dernier jour de l'exposition. J'avais oublié que j'élais revenu à Paris pour ça . . . Tu sais donc quelle est la décision ?..
ARMAND
A-peu-près , Coarville , c'est loi que l'on désigne.
COURVILLE
En vérité. . . c'est singulier ;.. si tu n'avais pas concouru, ça ne mitonnerait pas, parce que, vois-tu, les autres, je m'en moque ; mais , toi , je reconnais ta supériorité sur moi ; . . . avec ça que j'ai fait mon tableau en huit jours , avant de partir... 11 faut donc que lu te sois trompé.
ARMAND
Je ne sais ; mais, tu n'ignores pas combien j'ai de détracteurs... et il est bien certain que j'ai été desservi auprès de nos juges.
COURVILLE
Parce qu'ils sont tous jaloux , vois-tu.
ARMAND
Oui ; on ne m'aime pas , et toi tu as su te faire chérir de tout le monde.
COURVILLE
Au fait , je me rappelé qu'avant mon départ , j'ai donné de fameux dîners; ils s'en souviennent sans doute, et ils ont peut-être eu égard à ça ; . . . mais alors , que veux - tu faire i^
ARMAND
Fuir de ces lieux ; . . . renoncer, pour jamais, au bonheur.
COURVILLE
Du tout , il faut prendre patience.
ARMAND
Hélas , tu ignores que je suis dans une position affreuse.
COURVILLE
Comment .''...
ARMAND
J'ai tout sacrifié à mes éludes ; j'ai persisté à ne pas vouloir faire de portraits , à ne pas donner de leçons , enfin , je n'ai pas même de quoi payer ce que je dois au maître de cet hôtel ;. . . sans cela, tune m'aurais peut-être plus trouvé
COURVîLLE.
En vérité... c'est à ce point-là... (A pari.) Pauvre Armand ! . . . . ( Haut. ) Eh bien ! je vais t'en prêter de l'argent.
ARMAND
Quoi ! . . . tu aurais . . .
COURVILLE
Rien... J'avais gagné des trésors à Londres. . . mais. . . plus personne. . . C'est égal, va. . . je saurai en trouver. ( A paH. ) Est-ce qu'il n'y a pas là les enseignes et les ly tlio graphies ?.. . Je vais en envoyer une en pension chez Martinet ; . . . ça ne sera pas la première fois.
ARMAND
^' Mon ami, je ne souffrirai pas...
■ COURVIIJLE.
Comment... tu ne souffrirais pas;... moi, j'ai bien souffert que tu m'obligeasses dans le temps. . .{à part) Précisément, en déjeûnant au café anglais , j'ai vu une bonne tête , une tête excellente;. . . je l'ai croquée, et c'est mon affaire.
ARMAND
Que veux-tu dire?
COURVILLE
Quant à ça, ça ne te regarde pas... Sais-tu aussi que c'est peut-être un peu de ta faute si tu le trouves dans celte position-là ; tu aurais dii suivre mes conseils. . . Avant mon départ, par exemple... je voulais te lancer à l'Opéra... tu y aurais eu du succès.
ARMAND
Mais, tu sais que j'y suis allé quelquefois.. . .
COURVILLE
Oui , pour voir le spectacle ; mais , ça n'esl pas ça .... C'est au foyer, dans les coulisses , surtout , qu'on fait de bonnes connaissances. . . Tiens , à la nouvelle salle, c'est délicieux.
A m : Paris est comme autrefois.
C'est là , mon cher, qu'un artiste Fait S.1 réputation , Et saisit , à l'iiiiproviste , Des traits d'observation :
Dans la salle ou le loyer, Et même sur l'escalier.
Un tableau, Toujours nouveau , Vient s'offrir à son pinceau.
Si je soulève le voile , Quel aspect s'offre à mes yeux ?
liC derrière de la toile Est encor plus curieux.
Ici , la reine des bois Que , dans l'ombre, j'aperçois , En cerf a changé, dit-on, Plus d'un moderne Actéon ; Là, le Dieu qui tient la foudre , Vient supplier, en ami , Un rédacteur de la Foudre De dire du bien de lui.
D'un poste de ve'te'rans ,
On fait de fiers Musulmans , Qui sont , tour-à-tour, Payens , Arabes , Juifs ou Chrétiens ; Ou bien l'on forme, sans peine, ï)e^s artisans du quartier, Une phalange romaine
A trente sous le guerrier.
Un tambour de légion
Fait un noble centurion ,
Et même , dans un licteur.
J'ai reconnu mon frotteur.
J'ai vu le dieu de la guerre,
Avec un air sans façon ,
Priser dans la tabatière
De Cerbère ou de Pluton.
Un vieux crésus allemand , Marchandant Le sentiment ,
Met , pour ses plaisirs secrets ,
Les vestales au rabais.
D'un lourd banquier britannique,
Minerve obtient le mouchoir ;
Junon parle politique ,
Et Psyché lit le Miroir;
Flore accepte des Bonbons
D'un colonel de dragons ,
Et lui jure amour constant ,
En faisant un battement ;
Tandis que , brûlant pour elle ^ Un gros milord bourgeonne' , Reçoit de la demoiselle Un coup de pied dans le ne'....
ARMAND , V interrompant.
Ami , j'ai vu comme toi Bien des abus , mais je croi Qu'au lieu de tout dénigrer, Nous devons tout admirer....
Aux accords de Polymnie , ïerpsbicore unit ses jeux, Et la Nature embellie Parait plus riche à nos yeux.
Ce superbe monument.
Bâti par enchantement , Vient offrir , de toutes parts , Un nouveau temple aux beaux arts.
Noble séjour du génie , Tu dois faire, pour jamais , L'orgueil de notre patrie , Et l'honneur du nom français.
Oui, notre grand Opéra , Qu'en tout temps on admira , Malgré ses nombreux défauts , Et les faiseurs de bons mots , Est une école féconde '\
Dont les sublimes travaux , f , . . ,
/^i . 1 1 j j / OIS ensemble.
liriez tous les peuple du monde , i
N'auront jamais de rivaux. )
COURVILLE
Armand , console-loi, dans un moment lu n^ auras plus d^inquiétude.
ARMAND
De grâce, explique-toi.
COURVILLE
Non , le dis-je Tiens , justement , j'aperçois Bernard ; j'ai besoin de lui parler seul; laisse -nous ensemble un instant, et ensuite viens me retrouver ici.
ARMAND
Mais enfin . . .
COURVILLE
Je le répèle que ça ne te regarde pas ; ainsi» va-t-en.
( // Iç pousse dehors, )
scKNh: IX.
COUUVILLE, REUNAUD.
COURVIIXE.
A-h! te voilà, Bernard. Bon... précisément, j'ai à te parler.
BERNARD
Eh! quoi, c'est vous, M. Conrville ; déjà de retour de votre voyage. .. Parbleu, vous arrivez à propos ; tout Paris parie de vous, de vo're tableau. . .On vous cite comme celui que l'institut va couronner.
COURVILLE
Il se pourrait. (^A part.) Ah çà , ça serait donc vrai; Armand ne se serait pas trompé (^Hauf.) Et, franchement, que pense-t-on de cette prochaine décision ?
BERNARD
Ce qu'on en pense ? - . ■ Mais , dame , vous allez peutêtre vous fâcher. . .
COURVILLE
Eh ! non. Voyons , parle ; il m'importe beaucoup de le savoir.
BERNARD
Eh bien ! Tenez , puisqu'il faut vous le dire , je ne vous cache pas que , moi qui m'y connais , je regarde ça comme une injustice criante qu'on va faire à M. Armand.
COURVILLE
Tu crois ?
BERNARD
Oui . . j'ai vu les deux tableaux ; le vôtre est très-bien , certainement , je ne dis pas le contraire ; mais , le sien est cent fois mieux , et c'était-là l'opinion générale. COURVILLE, à pari.
Ce qu'il dit là pourrait bien être, au moins.
BERNARD
Et puis , si vous saviez que de peines il s'est données , pour réussir aussi bien qu'il l'a fait.
COUllVILLE .
Tu penses donc que son tableau?. . .
BER>AKD.
Esl un chef-d'œuvre !
COURVILLE
Mais , quel est le motif?. . .
BERNARD
Ah! voilà précisément. . . Par malheur, avant l'exposition , une innovation du plus grand effet , qu'il avait imaginée , a été blâmée par son professeur. Fier du suffrage de tous ses amis , M. Armand a persisté à la conserver, et, par là , s'est fait un ennemi dont la voix est très-inlluente dans la décision.
COURVILLE
Alors, je vois ce que c'est; ce n'est que pour ça qu'on me désigne, moi... Eh bien! c'est une injustice.
BERNARD
Comment, c'est même une abomination; car, au
fait, monsieur Courville, vous n'avez pas besoin de ça, vous ... au lieu que lui , c'est son unique espérance.
COURVILLE , à pari , sans T écouter.
Il faut que je voie son tableau, que je m'assure de la vérité.
BERNARD
Au surplus , ce que j'en dis , ce n'est certainement pas par animosité contre vous. . . Vous le savez, j'ai toujours aimé et estimé les artistes. . . surtout ceux qui sont logés chez moi ; . . . mais ce pauvre M. Armand , ça aurait si bien fait ses affaires ; la pension qu'il aurait eue du Gouvernement, l'honneur d'être envoyé à Rome , la réputation que ça lui aurait faite. ... il aurait été heureux , content. . . . (y/ part.) Il aurait payé son mémoire.
COURVILLE, de même.
Il me vient une idée- . . Oui. . . c'est cela. (Haut.) Bernard , ne parlons plus de ça • . . mon ami ; il faut que tu me rendes un service... j'ai besoin d'argent.
(// tire de son cal pin une feuille sur laquelle est un dessin. )
BERNARD
\\i ! ça ne m'étonne pas ; je vous reconnais bien là , toujours le même.
COimVILLE.
Va vite chez nioii ninrclian;! , [)or(e-lni cp modôlo (le lylhograpliic. . . Tu lui diras que c'esl de mol; d'ailleurs , il le recoiiiiailra bien tout de suile ; va.
BERNARD
J'y cours ; mais , combien en voulez-vous i
COURVILLE
Cent écus, pas moins.
BERNARD , examinant le dessin.
C'est que c'est très-bien. . . il ri'a jamais mieux réussi. . * avec ça , le sujet est à succès. . . si je pouvais. . .
COUR VI ILE
Eh bien ! va donc vîle , je suis pressé.
BERNARD
C'est que je réfléchissais... Tenez, écoutez, monsieur Courville , vous savez que j'ai toujours estimé votre talent d'une manière toute particulière... Eh bien \ si vous y consentez , je vais vous compter moi-même la somme. . . Hein . . . qu'en dites-vous ?
COURVILLÉr
En vérité , ta voudrais ? . . .
BERNARD
Certainement, vous connaissez bien mon système.... Faire aller le commerce et protéger les arts, je ne connais que ça , ( « part. ) d'autant plus que je pourrai peut-être en tirer vingt-cinq louis. . . . Nous disons donc que c'est cent écus qu'il vous faut. ( Il fouille dans sa pochci }
COURVILLE
Oui , donne.
BERNARD
Cent écus. . .ça se trouve précisément le montant du mémoire de M. Armand ; je 1 avais là , par hasard , tout acquitté , dans ma poche. ( // le tire. )
COURVILLE , le prenant.
Vraiment... Eh bien! tiens, changeons.
BERNARD
Quoi ! efl vous donnant ce papier .''...
COUR VILLE
Tu ne me dois plus rien. . . Surtout . silence avec toul le monde, entends-tu !
BERNARD
Je vous devine. . . Ouel beau trait !. • . Me paver mon mémoire ! Ah 1 M. Courville , vous êtes bien dii;ne d'être artiste.... Cependant. . .
Air : li me faudra quiUer f empire.
On va dire encor, je vous jure.
Que trop souvent
Et trop légèrement , Vous consacrer à la caricature , Votre temps et votre talent.
COrRVILXE,
D'un tel défaut , moi , je mhonore ;
Car, mon cher, jamais , à mes yeux ,
D'un artiste même fameux ,
Le crayon ne se déshonore,
Lorsqu^il oblige un ami malheureux- [bif.^
BERNARD
Vous avez raison , mais je vous quitte ... je me rends , de ce pas , chez M. le comte de RézotT: nous avons à régler ensemble, avant son départ : malhoureusemenl pour moi, c'est aujourd'hui qu il retourne on Kussie , et dans quelques heures, il ne sera plus ici. . . au revoir , M. Courville.
// sort .
COURVILLE
Ah! diable. . . M. de Rézoff part aujourd'hui. . . je n*ai pas de tems à perdre. . . Bon , voici Armand.
S( ËNE \.
ARMAM), C()URMU.K.
l OURVILLK.
Mon ami , liens , prends > île , voilh ton mémoire , tu ne dois plus rien h. Bernard .
ARMAND
Courville , qu'ns-tu fait i'. . . je ne puis accepter .
Ah <^à , lu veux Aam qiir je nu* i:\vhc avec loi. . . ilnru le lems, IIP m as lu pas prt^lc <ir l'ar^M-nt, (|»ian(i j en iiiariquaiSf **l ra iirarrivait souvent.
\HMANn.
Je iM* firm soiivirn . plu.s-
cru RVIIXK.
Je m'en souviens , moi, et j'espère que tu n'as pa» l'in- Icnlion Me mhumilier.
AUMAM).
ï)c (jrAce, reprends ce papier.
rOIHVJi.I.K.
Je te àli de me laisser tranquille, je r/iurs à l' Institut , je vais voir ton tahleau. . . et. . . et je ne te dis que «ja .
Air : fl^ Caro/iftr .
Adipii , j«» rn'jTi vai» , If Irrn* pre»»ç ,
.Je dois pr«'»riff!r dr» irnft;«ri$,
ÎJ»fv>riTMi» b^nni<i la trixI^MC ,
Il faut tout «jperrr du tem», ( '''» j
ARMATfD.
A ton Ixm r/wjr, qui pourrait croir»*.
()uf. nota non* disputoru Ik prix.
GOURVItl.K.
Si non» nommm rivaiix d« gU/îre ,
Avant l/iijt , nou» K/rrirn*» arnif, (/y/» )
ARMAIVD,
Je. ne. puu bannir ni^ lri*(«»»%*' , Mai» malgré rne* cru«;U l'Mirm»'nî, Soi» Inen »ûr que d** ta lendre»»»^ M'^n r/jcur »*; iK/uriendra lonjj-tern».
coumv/tLiî.
Adieu , j<; mVo i^ai» « etc.
.Sr:Ë5E XT.
ARMAND seul, puis AJ.FKKOA.
ARMAIVD.
(/én*rretrx ami , lot ou lard je saurai l>i»'n m'acqmlier envers tr>i. . . mais mainl*n^»;irii rjur» je 5iui> lihf . ;fvf»fr. le coorage- . . Ciel, la voib
ALFREDA , en entrant, à part.
C'est lui. . . {JiaïU.') et quoi , vous ni( fuyez, monsieur Armand ?
ARMAND
Pardon , mademoiselle, au moment de votre départ, je craignais que ma présence ne vous fût importune , et je m'éloignais.
ALFREDA.
Quoi , sans nous dire adieu ? est-ce donc ainsi qu'on doit se séparer des personnes qui nous aiment. . . Vous oubliez donc la promesse que vous avez faite à mon père , d'avoir avec lui un entretien secret.
ARMAND
C'est vrai. . . le trouble où je suis, le chagrin que j'éprouve ...
ALFREDA.
Du chagrin.'', . . vous en avez donc aussi , M. Armand .''
ARMAND
Oh! oui. . . beaucoup. . . {se reprenant."^ la certitude que j'ai acquise de ne pas obtenir le premier prix. . . ;
ALFREDA.
Et c'est là tout ce qui vous cause de la peine?
ARMAND
Oui, mademoiselle.
ALFREDA.
J'avais cru qu'un autre molif . . . si vous aviez eu un secret , par exemple.
ARMAND
Un secret?. . . Eh bien ! oui. . . j'ai un secret , mais il est là. . . et l'on voudrait en vain tenter de me le ravir.
ALFREDA.
Que vous êtes heureux de pouvoir ainsi commander à vos sentimens.
ARMAND
De grâce , ne m'interrogez plus , je dois me taire.
ALFREDA.
Pourquoi?
Air • Ce tfueféprouQc en vous voyant ( de Romagncsi ).
Vous pouvez de votre tourment, Sans rrainlc ni'apprcnclrc la cause.
Car la douleur, je le suppose, Souvent s'augmente en la cachant , Et s'oublie ¥.n la partageant ; Si tout bas votre cœur soupire, , Tant cpi'en ces lieux je demeurais ,
Vous deviez me le cacher ; mais
Je crois fjue Ton peut tout se dire , Lorsq'non se quitte pour jamais.
Même air.
Moi-même , peut-être, à mon tour, Si vous aviez été sincère , J'aurais pu cesser de me taire , Et vous avouer sans détour , Quel est mon secret , en ce jour ; Mes yeux auraient su vous instruire De mon trouble, de mes regrets , Du sentiment que j'éprouvais :
Car je crois qu'on peut tout se dire , Lorsqu'on se quitte pour jamais.