‹ Le premier prix, ou, Les deux artistesChapitre 4 sur 17 · TIMOLÉON , LE COMTE , ALFRÉDA · texte numérisé non relu

TIMOLÉON , LE COMTE , ALFRÉDA

TIMOLÉON, à la cantonnade .

Tomy, que mon tilbury m'attende à la porte de l'hôtel. . . Cher Comte, j'espère que nous avons été bon train. . . . quatre minuies pour venir de l'institut... C'est que, voyez^ vous , Timoléon de Slc.-Rose ne craint personne, à Paris, pour la manière de tenir ses guides et de lancer le coup de fouet ; . . . c'est au point qu'au bois de Boulogne ou à LongchampS;, tout le monde me montre au doigt.

ALFREDA.

Eh bien! mon père, quelle nouvelle?

LE COMTE

Je ne sais rien encore, ma chère Alfreda... J'ai prié, j'ai sollicité ; .. . et si notre cher protégé n'obtient pas la récompense due à son talent, du moins j'aurai tout fait pour lui être utile.

ALFREDA.

Que de bonté , mon père , et quelle reconnaissance M. Armand n"aura-l-il pas pour vous ?

TIMOLÉON

En vérité , Mademoiselle , vous êtes bien bonne de prendre tant d'inlérêt à cet. . . artiste ;. . . car^ je vous le demande , qu'a-t-il fait de si beau r*

ALFREDA.

Ce qu'il a fait, Monsieur, cequeloulle monde n'aurait peutêîrcpns eu le courage de faire à saplace; n'a-t-il pas consacré sa jeunesse aux travaux les plus assidus et les plus pénibles? n'a-t-il pas renoncé à tous les plaisirs , pour servir encore , par les beaux arts, la gloire de son pays.^ Oui, Monsieur, et s'il n'obtient pas le premier prix , ce sera une bien grande injustice.

TIMOLÉON

Kh! mon Dieu, belle Alfreda , avec quelle chaleur vous prenez sa défense ! . . . Savez-vons (jue si on élail méchant on pourrait croire que. . . Son tableau m'a paru bien ;. • •

je ne «lis pas Ui contraire ; . • . il est même supérieur à tous les aulres;... mais, ce n'est pas une raison ça... Moi, d'abord, si l'on veut, je liens tous les paris pour son concurrent Courville.

LE COMTE

Je serais dësolé qu'il ne réussît pas ; .. . car je porte beaucoup d intérêt à ce jeune homme.

TIMOLÉON

Vous m'élonnez. . . Ah çà ! mais, qu'a-t-il donc de si attrayant, votre M. Armand, un jeune homme froid . quine se met point à l'anglaise , qui ne joue jamais à l'écarté. . . qui, dans sa vie, n'a peut-être pas eu un duel ;. . . enfin , qui ne se doute pas de ce que c'est que le bon genre.

ALFREDA , avec ironie.

Ah ! son arrêt, dans votre bouche, est sa condamnation....

TIMOLÉON

Comment donc. ... de l'ironie. • . Ah çà ! mais , vous ne vous rappelez donc pas qu'au bal de l'ambassadeur, où vous aviez eu la bonté de le présenter. . . Il est venu en culotte courte;. . . mais, ça ne m'étonne pas. . . Vous autres , étrangers , vous ne pouvez pas savoir ce qu'on entend par un jeune homme à la mode. . .. Tenez , je vais vous l'apprendre.

Air nouveau de Doche,

Pour devenir l'oracle de la mode , Pour être enfin cité dans uu salon , Ecoutez bien , voilà , je croîs , le code Que suit toujours un homme du bon ton : De l'cie'gance un parfait coryphée , Jusqu 'à midi dormant sous Fédredon , Passe en sortant des bras du dieu Morphée , Entre les mains du coëffeur Michalon :

De déjeûner c'est l'instant, il se hâte ,

Pour être prêt aussi plus promptement ,

Il n'est qu'une heure au nœud de sa cravatte ,

Qu'avec grand soin il met négligemment ; '

Puis s'habillant à la Russe, à l'Anglaise,

De son pays il perd le ton léger ;

Car maintenant pour être à la Française ,

Il faut en France avoir l'air étranger ;

Chez Tortoni le bon genre l'appelle , Il y descend d'un léger tilbury , En fredonnant la romance nouvelle

De Blanginl Ou de Romagnesl ; Là , tour-à-tour, parlant de politique ,

De ses chevaux Ou des romans nouveaux, Il se prétend connaisseur en musique

Et prend parti Contre ou pour Rossini ; Puis vers l'Etoile il vole en équipage, Et sur le siège on le voit se percher, Car en voiture , à présent c'est l'usage , Le bon ton veut qu'on ait l'air d'un cocher ; Parfois aussi s'écartant de la foule.

Et chez Le Page un instant s'arrêtanl , Au pistolet il va faire une poule, Ou bien assaut chez Grisicr ou Bertrand. Mais il est tems de reprendre sa course , Vite il se rend dans le quartier Feydeau, Et va manger en allant à la Bourse, Quelques gâteaux , chez Félix ou Sulcau ; Quand du diner l'heure se fait entendre , D'un grand quart d'heure il se trouve en retard, Car il sait bien qu'il faut se faire attendre , C'est distingué d'arriver un peu tard ; Après le thé , sans rien dire il s'esquive , ^

Et s'en va droit à

L'Opéra Buffa ; Pendant qu'on chante , avec bruit il arrive ,

Et par bon ton Bâille une heure au balcon ; Il est minuit , au bal il faut paraître , De bien danser il s'inquiète peu , C'est trop commun , aussi va-t-il se mettre Sitôt qu'il entre , à la table de jeu; A l'écarté, suivant la loi commune, 11 gagne ou perd sans jamais dire un mot ; Et bien souvent y risque sa fortune ;

C'est amusant et surtout comme il faut.

Le bal finit , on soupe , il se retire , Un élégant n'a jamais d'appélit , Avec la nuit pour lui le jour expire ,

Et dans son lit , Du jour il fait la nuit.

Pour devenir l'oracle de la mode, Pour être enfin cité dans \ix\ salon , Voilà, je crois , oui, voilà bien le code Que suit toujours un homme du bon ton.

Ainsi vous voyez l)ien que votre monsieur Armand ne fait rien de tout cela. . . Ali ! ])elle Alfreda , si jamais vous êtes madame de Sainle-Rose , je veux que vous soyez à la mode. . . mais pourtjuoi donc ce pelil air rî^veur i*. . . vous avez (lu chagrin, je vois <^a... c'est comme moi... au momenl de quiller Paris, je suis désolé de me défaire de ma j)elile jument isabelle... une be!e charmante qui faisait le désespoir de tous les coureurs de la capitale... mais j'oublie auprès de vous que j'ai des affaires très-essentielles à terminer... il s'agit de la pointe d'un gilet nouveau et des glands d'un manteau que Rarbichon doit m'apporler aujourd'hui... c'est que je serais perdu de réputation ai j'arrivais sans ça à St.-Pétersbourg... Adieu, ce sera l'affaire d'un moment, et dans cinq minutes je suis à vous.

// sort en faisant un saint à la niode.

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