CHAPITRE VIII
PENDANT LE SIÈOE
Au milieu de tout cela, les deux garçons avaient appris à faire l'exercice : d'abord, avec les fusils vieux modèle; puis ô joie! on leur avait distribué des chassepots dont ils savaient maintenant se servir — ce qu'ils brûlaient de faire.
Pour eux aussi, les commencements avaient été .tout pleins d'enthousiasme et d'illusions. Ils faisaient, dans leurs rêves, marcher les événements au gré de leurs désirs et de leurs jeunes courages. En leurs qualité d'artistes, ils avaient été requis pour donner leur concours aux représentations ou concerts organisés pour acheter des canons, soit pour leur propre bataillon, soit pour d'autres non moins dénués.
C'est alors que Favre regrettait de n'avoir plus sa belle voix, surtout quand, pour finir la séance, on entonnait une Marseillaise enthousiaste. Il lui fallait se contenter de tenir sa partie de contrebasse dans un orchestre organisé de hric et de hroc pour la circonstance.
Quant àMarius,il se multipliait : comme pianiste, comme accompagnateur et comme violoneua:, selon les besoins du moment. Vers le milieu du siège et au bénéfice des ambulances aux abois, ces sortes de représentations avaient lieu dans des salles à peine éclairées au pétrole (le gaz faisant défaut), un nuage de fumée s'élevant de la rampe — quand c'était au théâtre — et formant un tel voile entre les artistes et les spectateurs que, le plus souvent, on s'entendait, les uns musiquer, les autres applaudir, sans se voir réciproquement.
Jamais nos jeunes amis n'avaient été en retard, le matin à l'exercice, et il fallait entendre le « Présent! » sonore qu'ils répondaient à l'appel de leur nom.
Par exemple, les premières marches militaires auraient été bien pénibles avec les « Godillots » trop larges au pied et dont la lourdeur redoublait toute fatigue, si le patriotisme n'avait mis des ailes, non aux talons mais dans les âmes des deux camarades*
Au moment où nous en sommes du siège, on caressait toujours l'espoir d'une sortie sur l'ennemi, dix fois annoncée et dix fois remise, laquelle on attendait chaque fois, la nuit, sur les boulevards ou dans les Champs-Elysés, les pieds dans la boue, avec l'accompagnement sourd des canons prussiens auxquels répondaient ceux de nos forts.
Un événement, dans les cinq mois de vie militaire de Marins et de Jean-François, fut la première garde de nuit montée aux remparts, au quatrième secteur co.mp renanties postes depuis la route de Saint- Denis jusqu'à la porte d'Asnières, bastion 42.
Les tout jeunes gens avaient obtenu de faire les factions de nuit tout comme les hommes faits, sur cette observation qu'ils étaient autant soldats et pas plus anciens dans le métier les uns que les autres.
On était arrivé aux jours les plus courts et les plus troids de décembre — et Dieu sait si ce mois fut fécond en gelées, glaces, neiges et brouillards, en cette cruelle année 70-71. —Un poste des compagnies du 226™* bataillon était établi, à Clichy, dans des boutiques vides auxquelles les gardes mon-
lie LES PREMIÈRES AMITIÉS
tantes se succédant avaient enlevé les portes et les volets pour en faire du feu — étrange expédient pour se garantir du froid, de le laisser entrer par toutes les issues dégarnies, mais l'esprit humain est plein de ces non-sens. — Ça et là des vitres brisées paj des maladresses ou des brutalités rendaient ces postes encore plus inhabitables,. c mais, il fallait bien y séjourner tout le temps que le commandait la consigne et que pouvaient l'exiger les circonstances.
Jean-François — toujours chançard— fut désigné pour faire deux heures de faction de nuit — lesquelles deux heures duraient, souvent, de la première jusqu'au matin, quand un caporal peu au fait de son service oubliait de relever les sentinelles.
11 neigeait depuis plusieurs jours et la gelée conservant son épaisseur à la neige en faisait un tapis trop moelleux où l'on entrait jusqu'aux chevilles, sinon plus haut.
A une heure trois quarts de la nuit, quatre hommes et un caporal partirent pour aller relever une sentinelle et la remplacer par Jean-François sur le mamelon gauche du bastion 42, avec la consigne de ne laisser approcher ni cavalier, ni piéton, ni fallût, sans crier : « halte ! ^ et tenir le survenant • en respect, bayonnette en avant, quitte à Pembrocher s'il ne répondait pas au mot de passe.
Pour la première fois, depuis leur introduction dans la milice parisienne, Jean-François et Marins, séparés, eurent un service l'un sans l'autre. Ce dernier eut un serrement de cœur inexprimable en voyant son cher « Pylade » par une de ces nuits glaciales qui, claire la veille, se faisait malencon-
treusement bruineuse, quitter le corps de garde ouvert à tous vents, il est vrai, mais dont un grand feu, entretenu par des épaves de tout genre, faisait encore un nid douillet auprès du mamelon nu sous un ciel sans étoile et, à cette heure, désert comme un Sahara... le soleil en moins.
Jean-François, tout pimpant au départ entre ses quatre hommes et son caporal, sentait un petit frisson autre que celui du froid se glisser dans son dos à mesure qu'il montait la rampe des fortifications en haut de laquelle il allait rester seul pendant deux heures, peut-être plus.
— « Bats la semelle ! » lui avait crié Marins en affectant de rire pour n'avoir pas Tair de se préoccuper plus qu'il ne convenait de la faction de, son ami, mais pour lui dire, dans une manière de « bonsoir » que lui non plus n'allait pas dormir tant qu'il le sentirait là-haut.
Quand le grand blond se trouva seul sur le bastion où le laissèrent ceux qui l'y avaient amené, quand le bruit de leurs pas faisant craquer la neige durcie se fut perdu dans l'éloignement, il serra fortement le fer de son « flingot » pour s'assurer que ses mains n'étaient pas gelées dessus et jeta autour de lui un regard qui ne distingua rien, d'abord, dans ce noir intense d'un brouillard qui l'empêchait de voir même la réverbération blanche de la neige dans la profondeur du fossé béant à ses pieds. Le silence lourd et glacé qui pesait sur cette solitude accéléra, nous devons l'avouer, les battements du cœur de Vex-Séraphin de Saint- Eustache qui eût bien donné quelque chose, en ce moment, pour être encore derrière le grand orgue
à chanter « T Adeste » (on était à la veille de Noël) ou même à côté du piano de M. Trévanne, celui-ci lui entrant son grand ongle dans l'épaule en répétant: « SenS'tu bien la beauté de cette phrase ? » Son regard, s'habituantun peu à l'obscurité, perça ce brouillard froid et compacte et le jeune garçon vit, devant lui, le fossé profond du bastion au-delà duquel s'allongeait la plaine toute blanche de neige où de chétifs arbres dépouillés et quelques masures isolées faisaient des taches noires.
Derrière lui, le talus de la fortification redescendait vers Clichy si éloigné que, grâce au brouillard, il n'en voyait pas les lumières. Le malaise dans lequel le plongeait cet isolement de tombe était tel que, malgré le tressautement que lui causa une formidable détonation de la pièce appelée « Joséphine y> dressée sur le bastion 41 (bastion Saint- Quen, voisin de droite de celui où montait Jean- François) ce coup de canon dont l'éclair illumina un instant le pays à quatre kilomètres en avant, lui apporta une espèce de soulagement, car, s'il portait la mort au loin, du moins, il partait d'êtres vivants. Même, cette grosse voix de « Joséphine » rappela notre ami au sentiment qui l'avait amené là et le fit se gourmander très fort :
« Quoi ! ayant sollicité cçt honneur d'être traité » en homme et l'ayant obtenu, le cœur lui faillii rait au moment de prouver qu'il est un homme! ... » Allons donc! Ce serait du beau! »
Il évoqua, en son âme, le souvenir de tous les héros dont il avait lu l'histoire : en tête, ce joyeux et spirituel Henri IV qui, se sentant défaillira la première affaire où le porta le sort des armes,
s'admonestait lui-même, se répétant : « Ah ! car- « casse! tu trembks !.. je vais te mener au plus fort « de la mêlée afin de t'apprendre à trembler pour « quelque chose! »... et qui l'y menait, en effet.
Il se donnait encore pour modèles ces jeunes soldats de la première République qui s'étaient battus sous la plaie, sous le soleil, dans la boue, dans.la neige et dont les plus glorieux, enrôlés à seize ans, comme lui, s'étaient appelés : Hoche, Marceau, etc.
Oui... mais se battre contre des ennemis nombreux, sous les yeux de camarades enflammés par son ardeur, eût paru à Jean-François plus facile que de rester en faction sur ce mamelon vide, par cette nuit noire, sur un terrain -glissant où le léger craquement, sur la neige, des quinze pas qu'il pouvait se permettre, semblait éveiller un écho sinistre, devant, derrière et tout autour de lui.
Cependant même, si, au lieu de ces ennemis nombreux qu'il se croyait sûr de défier en plein soleil, surgissait, près de lui, seulement un Allemand en haut de ce fossé dont la profondeur noire lui causait un peu de vertige, lui, Jean-François Favre, serait-il à la hauteur de la situation?
Tout à coup, et sur cette question à laquelle il ne s'était pas encore répondu, après trois quarts d'heure, peut-être, d'une promenade aussi limitée que dénuée d'agrément, il vit poindre, du côté de la ville, une toute petite lumière allant de gauche à droite, aussi incertaine qu'un feu follet, dans un lointain inappréciable encore.
Cette lumière rappela Jean-François à sa consigne : ne pas laisser approcher cavalier, piéton ou
fallot sans lui intimer Tordre de s'arrêter et, au besoin, embrocher celui qui, sans dire le mot d'ordre, voudrait approcher plus près que la longueur de la baïonnette. .
Le jeune factionnaire laissa arrivera portée de la voix la lumière oscillante, timide et indécise comme une folle peu sûre de son chemin et, d'une voix qu'il assura de son mieux, cria : « Qui vive? « Halte au fallot! » Mais, loin de s'arrêter, la lumière, comme assurée, maintenant, du but de son voyage, précipita sa course et, se dirigeant plus droit, s'approcha rapidement, à la grande angoisse de Jean-François qui se demandait ce que pouvait être cette lumière, par qui elle était portée et quelle cause l'amenait en cet endroit écarté?
Néanmoins, il raffermit sa voix et répéta plus péremptoirement :
— % Halte au fallot ! »
— « Hé! grand serin ! cria une autre voix rendue haletante par la rapidité de la course et, peut-être aussi, par l'émotion : il ne peut pas halter^ puisque « c'est moi qui le tiens, le fallot! d
Et la tête rie^use, mais un peu pâle, de Marins, apparut au bout de la baïonnette qui s'allongeait farouche, éclairée par le rayon d'une lanterne que le petit Basset montait à la hauteur de son visage pour se faire reconnaître.
— « Toi? s'écria Jean-François reposant son • fusil d'une manière toute pacifique : qu'est-ce que
» tu viens faire ici? »
Mais, en d*épit de la sévérité de convention qu'il voulait mettre dans sa question, on y sentait un
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