QUI VIVE?... HALTE AU FALLÛT
épanouissement joyeux jurant avec l'intention première.
— « Je viens voir si tu n'es pas gelé, pardine !... < par cette température de Sibérie.
— <if Tu sais qu'unfactionnaire doit être tout seul ? dit Jean-François avec une gravité convaincue.
— « Extérieurement, reprit Marins en découvrant ses belles dents de jeune loup dans un sourire épanoui, « mais pas intérieurement... et j'apporte € à ton intérieur quelque chose qui combattra au « moins un des ennemis que tu peux craindre. »
Et, baissant sa lanterne, il tira de dessous sa capote un grand gobelet d'étain qu'il y tenait à l'abri du froid et le mit sous le nez du factionnaire qui aspira une bonne odeur de vin chaud ornementé d'un rond de citron coupé en triplant la saveur.
Cette vue et ce parfum firent envoler la gravité de commande de la sentinelle qui, buvant à petites doses, entrecoupait ses mots et ses gorgées dans une béatitude ineffable :
— « Ah! mon pauvre vieux!... tu me sauves la ^ vie!... il me semblait... que j'avais... toute cette neige-là... dans l'estomac ! »
Les pruneaux noirs de Marius brillaient comme des escarboucles aux rayons de la lanterne — : « J'avais une peur de chien, dit-il, de te trouver » gelé sur le mamelon comme on a trouvé le pauvre » père Bouju dans sa guérite !... Non! vois-tu!., je » n'y pouvais plus tenir et, si je ne t'avais pas ap- » porté ça, j'aurais fini par avoir des attaques de » nerfs dans le poste... comme une femmelette ou » une poule mouillée ! »
— « Tu es venu seul ? demanda Jean-François
-que ce trait d'amitié et . le vin chaud montaient un peu.
— « Tiens!., cette question!... et sans rien dire « à personne : je nous aurais fait coller auMoctous « les deux après la garde c'aurait été malin!
— « Merci, ma vieille ! dit Favre ayant fini de boire et tendant à son copain une main déjà réchauifée qui n'accusait plus d'autre éûiotion que celle de la reconnaissance: va-t'en vite!., et... à « charge de revanche ! »
— « Entendu, mon ancien ! répondit Marins reprenant le gobelet vidé rubis sur l'ongle.
Il pirouetta sur les talons et s'en retourna en sifflottant gaillardement un petit air d'une chanson de Paul Henrion :
Dans mon pauvre village Il est un long sentier
avec lequel sa mère le berçait quand il était petit. Un gentil motif guilleret, un peu perché, sonore, bien rythmé sur des notes vibrantes dans des voix d'enfants :
Do ré mi fa ré do, sol, Do ré mi fa ré do,
Les deux amis en avaient fait une sonnerie d'appel dans leurs jeux et de ralliement dans-leurs promenades.
— « Silence dans les rangs ! cria Jean-François avec un « hum ! » bien accentué pour faire entendre à Marins que son sifflet était intempestif en ce moment.
Celui-ci comprit et redescendit silencieusement
le talus, tout prêt à invoquer un motif personnel de se trouver là à pareille heure s'il rencontrait quelqu'un en route... ce qui n'arriva pas.
Un fait singulier : en arrivant sur les fortifications où il venait réconforter Jean-François, Marius, pour l'avertir, avait voulu lui faire entendre l'air familier, mais, soit la préoccupation de renverser le gobelet plein, soit l'intensité du froid, soit une nervosité bien pardonnable en cette équipée nocturne, ses lèvres un peu tremblantes n'en avaient pu siffler une note.
Malgré tout, le but du brave enfant était rempli : il avait réchauffé le corps et le cœur de son ami qui, tout ragaillardi, arpentait les quinze pas à lui alloués, sans plus se soucier de l'ombre et de la solitude, redevenues complètes après le départ de Marius, que s'il y fût accoutumé de longue date.
Parbleu ! le vin chaud lui montant un brin à la tête, il n'eût pas été fâché de voir surgir un... et même plusieurs ennemis qu'il se sentaitla force de culbuter à lui seul.
Et l'imagination allant son train, il supposait qu'en pareille occurrence ses coups de fusil répétés (il était devenu très habile à charger le chasse pot) attiraient Marius qui ne s'en allait pas si vite qu'une de ses oreilles ne flânât encore de son côté ; le dit Marius réveillait le poste et, accourant à la tête de leurs camarades, l'aidait à jeter ces Allemands de malheur dans le fossé.
Ils étaient cites tous deux à l'ordre du jour, le lendemain, et, ne vous en déplaise, décorés à la fin de la guerre qui ne pouvait plus tarder beaucoup à se terminer maintenant.
Ce ne fut pas tout à fait ainsi que se passèrent les •choses^ mais, en attendant le baptême du feu, nos deux amis avaient conquis leur estime réciproque : Jean-François en faisant bonne contenance à sa faction de nuit. Marins en effectuant sa marche en solo dans la même ombre un peu efiarouchante pour de si jeunes cœurs. Mais, je vous promets que -cette faction du grand Favre ne dura que ses deux heures strictes, le petit Basset ayant eu soin de réveiller à temps le caporal qui devait l'en relever ;
lequel caporal, brave et digne charcutier de la rue des Martyrs, aurait bien pu l'oublier en continuant, jusqu'au matin, le somme qu'il faisait, rêvant qu'il accommodait des pieds à la Sainte-Menehoulde, pendant que les siens rôtissaient devant le feu alimenté du mieux possible par les gardes du poste Clichy.
Une situation plus périlleuse, à Fissue de laquelle les deux camarades restèrent en triste état de cœur, les laissant atteints dans leur patriotisme et dans leurs affections familiales, survint quelque temps après.
Ce fut lors de cette sanglante journée de Buzenval où, victorieuses un moment, nos troupes avaient enlevé la redoute de Montretout, ce qui émut si fort l'empereur Guillaume que, déjà, il faisait, à Versailles, commencer ses malles pour retourner dans sa chère Allemagne.
Hélas ! cette courte victoire se termina par une retraite précipitée, la nuit, à travers les chemins défoncés, les voies de fer obstruées, au milieu d'un brouillard qui empêchait les nôtres de se reconnaître à quelques pas.
Mais, n'anticipons point.
Marius et Jean-François avaient, à l'ambulance de l'Ecole commerciale où il venait' voir un de ses amis blessé au Bourget, fait la connaissance d'un des lieutenants d'un bataillon de marche, nommé Debalter, pour lequel ils professaient une grande sympathie et une haute admiration, car le jeune officier avait eu, plusieurs fois, l'occasion de montrer un courage à toute épreuve et il ne s'en était pas fait faute.
C'était, en outre, un charmant garçon un peu mélancolique, mais doux et de bonne compagnie, rempli de respect et de reconnaissance pour leurs deux mères en voyant avec quel dévouement elles soignaient son ami ainsi que les autres blessés.
Il disait aux fils de ces dignes femmes : « Ma mère » en ferait autant si elle était ici ».
Et il avait une façon de prononcer ce nom « ma mère » qui attendrissait les bons petits.
C'est qu'elle était bien loin, sa mère : en province et sans nouvelles de lui. Elle devait, disait-il, se mourir d'angoisse et de tristesse à son sujet.
Le matin de cette affaire de Buzenval, la compagnie de Marins et de Jean-François, devant prendre la garde au poste de l'avenue de Clichy, avait obtenu la permission, en s'y rendant, de faire un pas de conduite au bataillon où le jeune Debalter était lieutenant et qui allait rejoindre les régiments désignés pour essayer d'enlever la redoute.
Arrivés au pont d'Asnières que les troupes de marche devaient traverser pour continuer leur route, il fallut se séparer.
Les adieux et les souhaits.se prodiguaient avec une émotion réciproque. Le jeune officier leur serra cordialement la main avant de s'éloigner.
N'eussent été le respect et la discipline, eux l'auraient embrassé.
— « Je voudrais être à votre place, mon lieute- « nant,dit Marins qui ne pouvait se décider à quitter le bataillon en marche pour ce qu'il croyait être une victoire.
— » Ou, du moins, avec vous, ajouta Jean François partageant les sentiments et les désirs de son ami.
— » Ma mère voudrait bien être à la place des « vôtres, fit le jeune officier avec un pâle sourire : « elle serait sûre de m'embrasser encore.
— y> Elle vous reverra, lieutenant, s'écrièrent les deux enfants, elle vous reverra vainqueur, capi- « taine... et décoré ! »
On sait que la décoration était l'objectif radieux dans l'esprit des deux petits troupiers ?
— « Mes enfants, interrompit le jeune Debalter avec tristesse mais sans abattement, je ne revien- <ï drai pas !
— j> Lieutenant ! ne dites pas ça : nous ne pour- « rions plus vous quitter !
— » Mais moi, je vous quitte !... Adieu, mes « petits!... Embrassez vos mères comme j'embras- « serais la mienne, si je pouvais.
— ji> Au revoir, lieutenant !
— » Adieu !... Si seulement ma mort servait à > quelque chose !... mais je ne l'espère plus !... » Adieu ! »
Et pendant le temps que le bataillon mit à tra-
130 LES PRÏJMIÈRES AMITIÉS
verser le pont, les deux amis saluèrent, de la voix et du mouchoir déployé, le jeune officier qui leur répondait en agitant son képi au-dessus de sa tête ; les uns criant « au revoir ! » de toute la force de leurs poumons, tandis que le signe qu'il leur adressait encore de l'autre bord répondait : ^ adieu ! »
Qu'elle fut fertile en émotions de toutes sortes cette journée de Buzenval, la cent vingt-troisième du siège !
A dix heures du matin, une des colonnes d'attaque, commandée par le général Vinoy, avait conquis la redoute de Montretout et fait une centaine de prisonniers à l'ennemi.
Vers une heure de l'après-midi, le gouvernement de Paris annonçait les» avantages obtenus.
L'espoir ranimait ce Paris qui, ne demandant qu'à suivre une impulsion héroïque, était tout prêta se porter en masse à la rescousse des braves envoyés en avant.
Cette lueur d'espoir s'évanouit bientôt.
Si, à la tombée du jour, nous occupions Montretout avec un peu d'artillerie, la venu^ de la nuit et l'impossibilité d'en amener davantage dans des terres détrempées par la pluie, au milieu d'un brouillard opaque, arrêta nos efforts.
Un violent retour offensif de l'ennemi, surpris d'abord, mais rallié par des chefs intrépides, avait, avant la nuit complète, forcé nos troupes, moins nombreuses, sinon à reculer, du moins à suspendre la marche en avant en attendant des renforts... qui devaient arriver trop tard !
Après douze heures de combat acharné, nos
soldats durent se replier dans leurs tranchées, près du mont Valérien.
Ce n'était pas encore la retraite, mais ce n'était même pas se maintenir sur le terrain gagné.
La foule — hommes, femmes et enfants — qui, toute la journée, stationnait dans l'avenue de Neuilly pour y attendre la confirmation d'un succès, ne voyait arriver que des voitures d'ambulance ramenant des blessés.
Un nouveau rapport du gouverneur de Paris s'exprimait en phrases vagues et grosses de désilki sions.
« Notre journée, heureusement commencée, n'a « pas eu l'issue que nous pouvions en espérer. »
Et quelques heures après :
« Il faut, à présent, parlementer d'urgence avec » lennemi établi à Sèvres, pour un armistice » de deux jours qui permette l'enlèvement des » blessés et l'enterrement des morts. 11 faudra » des voitures solides et beaucoup de brancar- » diers. »
Voilà doncle^résultat de cet effort reculé si longtemps : il a fallu quitter ces hauteurs de Montretout si péniblement escaladées, y laissant de l'artillerie que nous n'avops pu ramener et deux mille hommes hors de combat, les uns blessés, les autres tués, dont quelques-uns appartiennent à l'élite de^ l'intelligence ou au sommet de Taristocratie !
Au poste où nos jeunes amis étaient encore de garde, l'anxiété était grande.
Ce canon que l'on entendait gronder sans relâche ; ces gens effatés revenant sans nouvelles certaines et qui, de^ème qu'ils avaient augmenté les
bruits de victoire, décuplaient ceux de la défaite : tout cela mettait du noir dans Tâme.
Marins et Jean-François avaient triple raison pour être dans l'angoisse rieur juvénile patriotisme aux abois, le départ attristé du lieutenant Debalter, et puis, ils avaient laissé, le matin, la maison maternelle tout en désarroi : maman Favre, toujours au lit, ne faisant qu'une plainte à cause du rhumatisme qui avait gagné tout son pauvre corps et la brûlait aux articulations ; enfin, tante Minie d'ordinaire si vaillante, si robuste aussi malgré sa délicatesse, forcée de quitter son service par des douleurs de tête si violentes qu'elle ne pouvait rester debout sans s'évanouir.
Elle affirmait bien que ce ne serait rien, mais, son visage défait et l'accablement de tout son être avaient mis les jeunes soldats en triste état d'esprit pour aller prendre leur garde.
Us allaient en descendre, au bout des vingt-quatre heures habituelles, quand une estafette arriva de la Place : un armistice de quarante-huit heures était conclu pour enlever les morts et les blessés de part et d'autre.
Le Gouvernement envoyait aux secteurs pour y réquisitionner des brancardiers. On les tira au sort avec les numéros matricules mis dans un képi et amenés au hasard.
Le numéro de Jean-François sortit un des premiers. Celui de son copain ne sortit pas.
— « Toujours chançard! fit avec dépit notre Marins qu'un ardent besoin de locomotion joint à un véritable élan patriotique aurait toujours fait mettre en avant.
— « Ghançard?je ne dis pas non, dit le grand Favre moitié satisfait, moitié anxieux, mais tu » auras avant moi des nouvelles de chez nous.
— «C'est vrai!... » et cela consolait un peu le petit Basset.
— « Surtout, reprit Jean-François redoutant les questions de sa mère et de tante Minie, ne parle » pas de cette fonction de brancardier, ni de Ten- » droit où nous allons ! il est inutile de les attrister » et de les inquiéter... Invente quelque message du » commandant à la Place de Paris : il m'y a déjà » envoyé plusieurs fois. Elles savent qu'on y traîne » des journées entières de bureau en bureau... » Ajoute que j'ai une réponse à rapporter avenue de » Clichy... Mieux que ça : dis que j'ai été envoyé à
> l'Intendance pour réclamation de vivres à envoyer j!> aux avant-postes!... Elles connaissent les len- » teurs administratives et savent que, déjà, des y> bataillons sont revenus, au bout de quarante-huit » heures de grand-gardes, ayant été oubliés dans la » distribution, malgré des estafettes réitérées. Je » resterais un jour, même deux sans revenir, » qu'elles pourraient s'en impatienter, mais non » s'en effrayer.... Va... dès que nous aurons fini » notre triste office, je cours te rejoindre auprès » d'elles... Ma pauvre mère est bien patraque,
> mais, je ne sais pourquoi tante Minie me préoc- » cupe encore plus. »
Il fallut à Marins un effort de volonté pour se séparer de Jean-François et, s'il n'avait voulu agir en homme en toute circonstance, il aurait pleuré en voyant s'éloigner son ami avec ceux des leurs qui suivaient l'escouade les conduisant au lieu où ils
13i LES PREMIÈRES AMITIÉS
devaient trouver les brancards nécessaires pour remplir leur pénible devoir.
Quand ils furent partis, lui-même prit, avec sa compagnie, le chemin les ramenant dans leurs foyers respectifs.
Il avait le cœur gros : moitié de perdre encore une occasion où il feindrait, peut-être, montrer quelque courage, moitié d'une crainte vague de quelque chose d'inconnu qu'il ne pouvait définir.
Ce fut dans ces dispositions assombries qu'il revint à sa maison où l'attendaient des épreuves devant le conduire en des circonstances où il lui allait falloir déployer quelque fermeté.