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L'AMBULANCE

Fondée par le dévouement de toutes les dames du quartier et sous la protection du conseil municipal du IX^'arrondissement, l'ambulance de l'école commerciale était la plus spacieuse, la plus vaste et la mieux aérée que l'on pût voir.

Deux immenses salles, au rez-de-chaussée et au premier du grand bâtiment du milieu, contenaient chacune vingt-six lits, ce qui en mettait cinquantedeux à la disposition des malades et des blessés.

Les salles d'études des élèves, formant les deux corps d'entrée longeant la cour plantée d'arbres, et les salles de dessin donnant sur l' arrière-cour avaient permis d'installer une lingerie, un économat, une pharmacie et un bureau de réception des dons en nature qu'y envoyaient journellement les patriotes d'alentour.

Rien ne manquait à cette installation hors ligne : pas même un amphithéâtre (où, hélas ! on pouvait

faire des anigutations) lequel attenait aux deux

{^siàlles Wiàèjft^ptcles cinquante-deux lits montés par

la.géji^rpsite feiriinine toujours prête à se montrer

\tLrtits,àes:caiailiiJ;és publiques, sans un sou de

débours pour le comité des ambulances.

Les élèves n'étant pas nourris à l'Ecole du Commerce, il n'y avait de cuisine que dans le pavillon du directeur et dans celui du concierge placés de chaque côté de l'entrée.

Un architecte du voisinage en fit installer une splendide dans la salle de hosse^ avec fourneaux installés par des entrepreneurs à sa dévotion.

Bientôt y abonda, toujours issue des prêts ou des dons patriotiques, une batterie de cuisine faisant rêver à celle de l'hôte! des Invalides.

Oh ! cette cuisine de l'ambulance ! avec son immense fourneau de fonte chauffé nuit et jour, sur lequel on faisait cuire à l'eau, ne pouvant les mettre ni au beurre, ni au lait, les pommes de terre devenant de jour en jour si rares qu'on les réservait exclusivement pour les malades qui pouvaient manger, comme la nourriture la plus recherchée qu'on pût leur offrir.

Leur parfum, se répandant jusque dans les couloirs et les escaliers, faisait dire aux bien portants qui n'en devaient pas goûter : « Pristi ! que ça sent « bon par ici ! »

Cette cuisine dans laquelle on se rencontrait, les uns venant des salles, les autres . de la lingerie, les aides pharmaciens (l'ambulance avait sa pharmacie propre) venant chercher de l'eau chaude, faire fondre une pommade ou chauffer un fer et où, tout en prenant un air de feu, on trouvait le

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moyen de rire un brin^ d'échanger ses espérances ou ses craintes, selon l'événement du moment.

Cette cuisine où la dame^ enrôlée pour le service des pauvres soldats, ne dédaignait pas de demander a l'ouvrière installée là au même titre qu'elle, un conseil pour une besogne difficile ou de lui offrir son aide pour une tâche délicate.

C'était un rendez-vous où, en ce moment exceptionnel, les plus orgueilleuses rencontraient les plus humbles, s'unissant à elles dans un même besoin de dévouement et de charité.

Des personnes sérieuses comme les femmes des maisons Favre et Basset trouvèrent vite à s'employer dans cet asile de la souffrance.

Laurette, vu son jeune âge, fut seulement employée à l'ouvroir, magnifique atelier installé dans une classe du fond, — les élèves de l'École ne venant plus travailler -- où une trentaine de mamans et de fillettes tenaient à honneur de venir faire de la charpie, raccommoder le linge, préparer des bandes et des compresses, enfin faire les choses que peuvent faire les trop jeunes ou les trop âgées.

Maman Favre et maman Basset furent immédiatement attachées au service des malades et des blessés, s'arrangeant pour être, à tour de rôle, de garde AeîoMx ou de nuit, afin de ne pas laisser leurs ^maisons respectives dans un complet abandon, ni voir rester Minie et Laurette seules, la nuit, dans le logement, surtout quand Marius et Jean-François seraient de garde, eux aussi, pendant vingt-quatre et même quarante-huit heures.

Quant à tante Minie, à l'inspection de son

visage qui, à trente-trois ans en paraissait vingtdeux, on lui avait dévolu le département de la lingerie.

Ce n'était pas une sinécure, tant il fallait changer souvent les patients — on sait comme un lit de malade se salit vite ! à plus forte raison celui d*un blessé qui subit des pansements ou des opérations. — Mais, les choses empirant avec les semaines, l'ambulance s'emplissant avec une douloureuse rapidité, quelques dames infirmières étant retenues chez elles, d'autres se fatiguant à la rude tâche, tante Minie, qui avait le privilège de se trouver, comme par enchantement, partout où Ton avait besoin d'un coup de main et qui semblait avoir le don d'ubiquité, tante Minie passait de la lingerie aux salles d'infirmerie, des salles à la cuisine, de la cuisine à l'économat, de l'économat retournant aux salles où elle avait toujours occasion d'être utile. Tout cela sans bruit, sans embarras, avec une telle dextérité, un tel sens pratique, qu'à l'heure de la visite du chirurgien ou du médecin, il demandait toujours « la jeune dame dont les toutes petites mains étaient si grandement habiles y>.

Quand un récalcitrant regimbait pour prendre une médecine amère ou une potion écœurante, on allait chercher tante Minie, si persuasive et si têtue dans sa douceur, qu'elle finissait toujours par la faire avaler au plus dégoûté. *

S'il s'agissait d'un pansement douloureux, Minie avait une façon d'enlever la charpie collée à la plaie, si prompte et si légère, qu'elle épargnait au blessé de longues minutes de souffrances.

Aussi était-elle adorée en ce triste lieu, ajoutant

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toujours un sourire d'encouragement, une parole de pitié à ses soins patients et empressés.

Maman Basset, seule, l'égalait en courage.

Aucune besogne ne les rebutait. Ce que d'autres, plus timorées ou plus petites maîtresses, se refusaient à faire : elles le faisaient.

C'étaient elles qui lavaient les jambes ou les pieds frappés d'une balle ou d'un éclat d'obus pour que le chirurgien y pût mieux constater le ravage fait par le projectile.

Et ce n'était pas une mince affaire que de rapproprier ces tristes membres de soldat arrivant du combat, s'étant traîné sur le champ de bataille ou ayant rampé dans les terres labourées.

Quand on avait affaire aux pauvres diables de bretons surtout, c'était bien pis encore : la malpropreté de toute leur vie rendait cette tâche presque impossible etl'on avait vu successivement madame Basset, tante Minie et maman Favre — qui, elle aussi, faisait largement son devoir — brûler la p eau de leurs mains dans l'eau de potasse employée en désespoir de cause,sans parvenir à décrasser tout à fait ces misérables membres endommagés.

Cependant, les blessés donnaient, relativement? moins de peine que les malades : une fois la vi site du chirurgien faite, les pansements du matin et du? soir exécutés, sauf les cas de forte fièvre et ceux, plus rares, de tétanos, un blessé ne devait pas être dérangé; mais, les malades, c'était bien plus fatigant à soigner.

Et, à mesure que le siège se prolongeait, les dyssenteries, les gastralgies, les rhumatismes, les pleurésies, les gastro-entérites, pieu valent comme

grêle sur nos malheureux soldats pour la plupart dépaysés et soumis à des changements d'existence dangereux.

Alors, ce que les remèdes de toutes sortes : les purgations, les transpirations forcées, les potions données à heure fixe, les transports d'un lit à un autre, donnaient de peine aux infirmières, c'est à ne pas croire.

Il arrivait pourtant, quelquefois.des épisodes plaisants, — car, dans cette vie, le grotesque est souvent près du terrible. Ainsi, un matin que les mamans Favre et Basset, étaient, par hasard, de service ensemble dans la salle du rez-de-chaussée — des dames adjointes manquant ce jour-là — elles avaient à administrer un vomitif à quatorze malades en même temps j dont huit bretons — ceux-^i subissant plus que d'autres les conséquences de ces moments critiques : peut-être parce que la plupart étant en proie au mal du pays et, par faiblesse ou par chagrin, se livrant aux excès de boire, ils étaient plus exposés àprendre le mal.

Les deux amies avaient dû suivre ponctuellement l'ordonnance du médecin et les vomitifs ayant effectué leur entrée commençaient à vouloir opérer leur sortie. Ce fut un effarement dans là salle.

Les quatorze hommes, couverts du linge bien blanc de l'ambulance et coiffés du traditionnel bonnet de coton (ils étaient tous paysans et n'auraient pu dormir sans cet ornement indispensable) les quatorze hommes, disons-nous, furent pris, en même temps, des nausées attendues. Il fallait voir ces quatorze bonnets de coton se pencher et frétil-

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1er avec un ensemble digne d'un corps de ballet bien stylé et les deux garde-malades courir d'un lit à l'autre, apportant la cuvette ici, soutenant là le malade trop faible pour supporter sans aide cette crise nécessaire.

Tante Minie accourue, comme toujours, à propos, et alerte comme une biche, jugeant, d'un coup d'œil, lequel on pouvait laisser à se^ propres

forces ou celui qu'il fallait aider pour qu'il n'inondât pas son lit, parvint à diriger ce tohu-bohu, sans trop de fatigue pour les hommes ni trop de dommage pour les draps.

On en rit après coup... mais le choc avait été rude !

Une autre fois, Minie eut avec un de ces pauvres mobiles bretons une algarade assez drôle,maisplus désagréable pour elle.

C'était un garçon du Finistère que le mauvais vin de Paris avait séduit plus que de raison et qui lui devait une gastrite aigiie à cause de laquelle il subissait des semaines de lit et de diète sévère. En permettant, pour la première fois, une légère substantation, le médecin avait bien recommandé aux personnes de service d'être d'une extrême prudence et de n'adjoindre qu'une pincée de vermicelle au bouillon de cheval très léger. (On sait que le cheval fut la seule viande dispensée à Paris pendant presque tout le temps du siège.)

Malheureusement, le pauvre garçon, pas plus qu'aucun de ses compatriotes, n'entendait un mot de français et ne pouvait se rendre compte des recommandations du docteur.

Et, à ce propos, n'est-il pas navrant de penser que l'on arrachait ces malheureux enfants à leurs foyers, les amenant se faire tuer pour un pays dont, bien qu'il fût le leur, ils ne comprenaient même pas la langue?... Il est vrai que par un singulier retour des choses d'ici-bas, les Alsaciens se défendaient d'appartenir à un Etat dont ils parlaient presque exclusivement l'idiome.

Le jeune breton se souleva lorsqu'il vit arriver

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tante Minie qui, suppléant, ce jour-là, sa sœur indisposée» apportait un bol dont la vue lui fit espérer qu'il allait donner satisfaction à son appétit réveillé. Mais, habitué aux soupes du pays, dans lesquelles la cuiller pouvait se tenir droite toute seule, il entra en fureur en voyant le liquide clairet où couraient, les uns après les autres, quelques brins de vermicelle et, par un mouvement plus prompt que la pensée, jeta au nez de sa jeune garde tout le contenu de la tasse. Minie poussa un cri de surprise, mais sans récrimination inutile, — le grossier n'y eût rien compris — elle essuya sa figure et son corsage inondés et ne prit d'autre souci que de calmer Tindignation des témoins, malades ou valides, de cette scène brutale,

— « Le pauvret ne peut m'en vouloir personnel- » lement, dit-elle : c'est la première fois qu'il me » reçoit mal... Demain est le jour où le major de J8> son bataillon vient prendre des nouvelles des » hommes qu'il a ici, je le prierai de lui demander 3> la cause de cette sortie inattendue... Mais j'exige, >) absolument, de lui en parler la première : je )^ ne veux pas que l'on expose ce garçon à être y> puni, en sortant de l'ambulance, quand il sera » guéri. :»

Le lendemain, à l'arrivée du major qui parlait français, lui, heureusement, après avoir obtenu, à ravance,qu'il ne serait rien fait audélinquant,qu'une semonce, Minie, ayant raconté la chose avec une absence complète de fiel et de rancune, écoutait, sans y rien comprendre, les demandes et réponses faites en pur bas-breton.

Le major, se tournant ver^ elle, lui dit : —

« Comprenez-vous, mademoiselle, que cette brute » prétend que vous avez voulu lui faire avaler de * l'eau de vaisselle avec des vers dedans ? »

Tante Minie rit de bon cœur de la méprise et, plaidant chaleureusement la cause du breton tout penaud des reproches de son chef, promit d'obtenir, du médecin, de lui permettre un bouillon plus substantiel .avec quelques tranches de pain (le pain ne manquait pas encore) déclarant qu'il l'avait bien gagné par les vingt-quatre heures de diète que sa « vivacité » lui avait infligées en plus.

Mais, toutes les journées n'étaient pas égayées par un incident drolatique... tant s'en faut.

L'hiver devenait rude, le froid était excessif, le bruit du canon ne discontinuait presque pas — Tennemi entourait Paris — le rationnement se faisait de jour en jour plus restreint : sur les comestibles, sur les matières d'éclairage, sur le bois, sur le charbon et, pis encore, sur le pain, cette nécessité première de l'existence.

Ceux dont les familles avaient fui le théâtre de la guerre ou qui en avaient éloigné, eux-mêmes, des êtres chers, trouvaient le temps bien long dans, l'ignorance où tous étaient de tous.

Les nouvelles de province n'arrivaient plus qu'à de rares intervalles et de plus en plus mauvaises.

Toujours une catastrophe réelle était annoncée au lendemain d'un faux bruit de succès.

Les assiégés s'énervaient dans cette attente sans efforts sérieux essayés, dans ces attermoiements d'un gouvernement tiraillé en tous sens, poussé par les uns, retenu par les autres et s'épuisant en projets contradictoires..

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Le froid et la faim pesant sur une population qui cessait d'espérer sans vouloir cesser de lutter, les défianceslongtemps couvées éclatèrent tout à coup : rémeute gronda plusieurs fois dans le sein de cette foule si prompte à s'enflammer et à se refroidir pour ceux qui la dirigent.

Pour comble de maux, la variole noire se déclara dans la ville, dans les hôpitaux, dans les ambulances : celle de l'école commerciale, si bien aérée et si bien tenue qu'elle tût, n'en demeura pas exempte. Sept ou huit malheureux en furent atteints et la panique se mit dans les rangs des infirmières. La plupart, mères de famille, tremblant de rapporter le fléau chez elles et de le faire gagner à leurs enfants, désertèrent le devoir si vaillamment commencé.

Défense fut faite à Laurette de revenir àl'ouvroir, de même qu'à Marius et à Jean-François d'entrer à l'ambulance pour voir leurs mères ou tante Minie en descendant de garde, de peur d'y prendre le mauvais air. Les pauvres femmes, en sortant de ce service devenu écrasant pour elles qui restaient presque seulesà ne pas déserter leur poste, n'osaient plus embrasser leurs enfants dans la crainte de leur communiquer l'affreux mal dont elles subissaient le contact presque nuit et jour.

Tante Minie, invoquant le nom des enfants pour que les mères fussent prudentes, s'arrogeait les corvées les plus dangereuses. Bientôt elle ne quitta plus du tout cette ambulance où, disait-elle, elle était faite à l'air ambiant dont elle n'avait rien à redouter. Mais, elle n'avouait pas ce qu'elle éprouvait d'amère tristesse d'être privée de voir ces

enfants qu'elle a(iorait,surtout son bien-aimé Jean- François dont, cependant, elle n'eût voulu s'approcher pour rien au monde, encore plus effrayée pour lui que pour les autres.

Pour compliquer la situation, maman Favre, la moins forte et la moins énergique de toutes, fut prise d'un rhumatisme qui la , cloua sur le lit.

Tante Minie, étant parvenue à reconquérir quelques dames infirmières sans famille, plus braves ou plus insouciantes que les autres, obtint de Mme Basset qu'elle restât auprès de sa sœur dont le mal était plus douloureux qu'inquiétant.

Elle resta donc seule, de son monde, au milieu de ces tristesses plus sombres chaque jour, ayant seulement, tous les matins, par un billet de Laurette envoyé chez le concierge de l'école, le bulletin de la santé de ceux qui lui étaient chers et des tendresses écrites auxquelles elle n'osait répondre, redoutant même de laisser pénétrer auprès d'eux, le papier qu'elle aurait touché pour leur écrire.

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