CHAPITRE IX
TANTE MlNiE
« Tu reviens seul? lui demanda maman Basset qui, guettant le retour des deux garçons, fut toute saisie de n'en voir revenir qu'un.
Marius allait dire la vérité à sa mère sur la corvée douloureuse qui incombait à Jean-François, mais, le visage de l'excellente femme lui parut si altéré, si anxieux déjà, qu'avant de lui répondre, il s'écria, pris d'une inquiétude soudaine : « Qu'est-ce que » tuas?... Tu es toute pâle?... Est-ce que maman » Favre est plus mal? »
— « Non : elle souffre toujours le martyre, sans » plus de danger, j'espère... mais, c'est Minie qui » est bien malade.
— » Tante Minie?... Ah! mon Dieu!... Son mal s'est aggravé?...
— » Tu n'es pas un poltron, mon Marins?... et, » d'ailleurs, ta sœur elle-même..., ne s'épouvante » pas, tu n'auras pas plus peur qu'elle : tante Mi- » nie a la variole... la variole noire.
— ï>La?...
— » Chut!... Madame Favre n'en sait rien... Le » médecin m'a dit cela en arrière d'elle; il trouve, » avec raison, qu'elle a bien assez de ses souf- » frances sans l'achever par l'inquiétude... Il a » parlé d'une congestion au cerveau... anodine, lui » affirme-t-il.
— » Et Laurette?
» Laurette sait la vérité et ne veut pas quitter » Minie... Elle la soigne avec moi sans paraître se » soucier du nom terrible de la maladie.
— » ïu la laisses faire?
-^ » Le moyen de l'en empêcher?... Et puis, où «veux-tu qu'elle aille, si je voulais l'éloigner? ce à « quoi elle ne veut pas consentir... Elle dit qu'elle « ne craint rien que de perdre son amie.
— » Tante Minie en est-elle là?
— » Elle est très mal : le docteur ne me cache pas » qu'il n'espère plus guère. Quand je lui ai demandé » s'il y avait à craindre la contagion pour ma fille, » il m'a répondu avec un geste découragé : Dans ce » temps-ci, tout le monde a à craindre... et per- » sonne ne doit avoir peur... c'est affaire de chance » pour chacun !... » C'est aussi l'avis de Laurette... » Et, enfin, ajouta maman Basset laissant déborder un peu l'amertume qui emplissait son cœur depuis tant de mauvais jours, si Dieu avait la miséricorde y> de nous prendre tous ensemble, ce serait bien » heureux pour tous !
— « Ne te laisse pas abattre, maman, dit Marins en l'embrassant ; restons solides pour soigner nos ï> pauvres amis.
« Tu as raison, fit la mère en essuyant ses
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yeux rougis par la nuit passée au chevet de ses malades ; j'ai fait prévenir, à l'ambulance, qu'au- » cune de nous ne pouvait y aller pour le moment y> et que Minie était en danger;.. Mais, où as-tu i> laissé Jean-François?
Alors, pour ne pas attrister sa mère davantage par ces mots de défaite, de blessés, de brancardiers, il conta la fable imaginée par son copain, sans réticence maladroite, sans ambiguïté, de façon à ce qu'elle ne conçût pas et ne communiquât pas aux autres éprouvées une inquiétude nouvelle.
Ce sont là mensonges pieux que les plus sincères doivent savoir faire, à l'occasion, pour épargner la peine à ceux qui en sont déjà accablés.
En sorte que maman Favre, toujours immobile sur son lit de souffrance où sa respiration même lui arrachait un cri douloureux, ne parut éprouver autre chose qu'une vive contrariété de l'absence de son fils.
— » Nous aurions pourtant bienbesoin de llii, ditelle, toujours disposée à l'aigreur quand elle souffrait de quoi que ce soit ; moi, je suis mourante... « et Minie n'en vaut guère mieux !
Non... Minie n'en valait guère mieux... au contraire !
Au premier regard qu'il jeta sur elle en entrant dans la chambre (ne pouvant la coucher, comme à l'ordinaire, auprès de sa sœur que le moindre attouchement exaspérait" de douleur, on avait dressé un lit pliant, pour elle, en face de celui de madame Favre), Marins fut épouvanté du changement survenu en elle depuis un peu plus de vingt-quatre heures qu'il l'avait vu ramener de l'ambulance.
Sa figure, si fine, si délicate en bonne santé, gonflée, violacée, semblait comme tuméfiée.
Les douleurs de tête étaient telles qu'elle ne pouvait ouvrir les yeux, ces yeux si souriants, si tendres, dont le regard avait un charme si pénétrant quand elle se portait bien. Cette pauvre tête défigurée roulait de droite à gauche et de gauche à droite, sur Toreiller, comme pour fuir le mal qui rétreignait et , chaque fois , accompagnait cet étrange et sinistre mouvement de pendule d'une plainte douce et déchirante.
A cette plainte répondait, du lit où gisait maman Favre, un gémissement plus aigu mais moins inconscient, car, tante Minie ne semblait pas s'apercevoir des soins et des soucis dont elle était l'objet, tandis que l'autre malade récriminait tout haut contre la maladie de sa sœur, contre son propre mal, contre le sort du pays, contre l'absence de son fils, enfin contre tout ce dont la pauvre créature avait à souffrir physiquement et moralement.
Il y avait des semaines que le rhumatisme la tenait sans trêve ni sommeil. Pour comble, Minie était prise d'un mal inconnu, mais qui devait être grave pour l'avoir changée de la sorte en si peu de temps... et Jean-François n'était pas là pour répondre à cette chère créature qui, au milieu de ses plaintes, prononçait à chaque instant son nom, comme s'il eût dû la guérir du mal atroce qu'elle endurait.
A toutes les questions que Laurette et maman Basset lui adressaient sur elle-même, à toutes les offres de soulagement qui lui étaient faites, Minie répondait invariablement sur ce ton de plainte do-
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lente qui était tout ce que Ton obtenait d'elle depuis quelques heures: « Jean-François!... mon [petit «Jean!... moucher petit Jean!...» et rien autre chose.
Il y avait si longtemps qu'elle se privait volontairement de la vue de son neveu bien-aimé, de peur de lui faire respirer l'air vicié dans lequel elle vivait, cette privation lui était si douloureuse que, maintenant que sa volonté demeurait vaincue par la souffrance, elle n avait qu'une pensée, qu'un désir : le revoir... n'ayant plus même conscience qu'elle pouvait lui communiquer ce mal dont elle avait eu tant de frayeur pour lui et si peu pour elle.
L'arrivée de Marins la sortit un instant de sa torpeur.
— « Jean-François est-là? demanda-t-elle arrêtant une seconde le mouvement de balancier de sa pauvre tête.
— « Ah ! bien oui ! cria, de son lit, madame Favre avec un gémissement plus aigu que les précédents : « ce n'est pas assez de le garder dans leurs «"affreux postes ouverts à tous les vents et de lui « faire faire des factions dans lesquelles on le trou- « vera gelé une de ces nuits, ils en font un com- « missionnaire, maintenant !... Combien de temps « vont-ils le garder à leur Intendance ? à leur jolie « Intendance... où l'on joute à qui s'occupera le « moins des malheureux qu'on laisse crever de^ « faim ! »
Mais, tante Minie n'entendait pas l'algarade. Elle avait repris son mouvement et sa plainte dans laquelle revenait incessamment le nom cher à
son cœur, sansparaître s'apercevoir que celui qu'elle demandait ne répondait pas à son appel.
Marins était atterré.
Laurette, abandonnant maman Favre aux soin§ de sa mère, ne quittait pas Minie d'une seconde, sans souci personnel de cette effroyable maladie dont le nom seul la faisait frissonner la veille encore.
Elle passait, avec la versatilité crédule de son
âge, du découragement le plus absolu à Tespérancè certaine, selon que son amie fermait ses lèvres rebelles au breuvage présenté ou qu'elle en avalait quelques gouttes avec une docilité machinale.
Cependant, l'anxiété dominait en elle : le docteur ne s'était pas prononcé, à cause de l'état de Mme Favre, mais, il était aisé de voir que le péril était grand et le cœur de Laurette se brisait à l'idée que l'on pouvait perdre cette fille adorable et adorée.
La journée fut affreuse.
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Le médecin de rambulance étant revenu voir celle dont les petites mains l'avaient tant de fois aidé habilement dans ses tristes besognes, ne put dissimuler avec maman Basset lorsque, en le reconduisant sur le palier, elle demanda s'il reviendrait le lendemain. Il murmura un : «Oh! demain! »
qui la glaça jusqu'au cœur.
Effectivement, plus les heures marchaient, plus tante Minie s'affaiblissait. Ce mouvement de tête continuel, accompagné de cette plainte monotone, devenait un supplice pour ceux qui la regardaient souffrir sans pouvoir la soulager.
A la tombée de la nuit, il se fit un brusque changement dans l'état de la malade : le pouls, qui avait été très lent toute la journée, s'accéléra subitement, la face s'empourpra, les pupilles se dilatèrent, la tète cessa son dodelinement mécanique, la plainte . s'arrêta net et Minie, mise sur son séant comme par une force électrique, dit, d'une voix toute changée, vibrante et impérieuse : « Où est Jean- » François?... Je veux le voir!... Allez le cherce cher ! »
— 3) Mais, on ne sait pas même où il est, ma pauy> vre! s'écria maman Favre effrayée de Texaltation de sa sœur et outrée que son fils ne fût pas là en ce moment critique.
Tante Minie éc^artant de son visage boursoufflé, ses cheveux que le continuel balancement de sa tête avait dénoués et emmêlés; reprit avec la même énergie fébrile : « Je veux voir Jean-François!... > Je veux le voir!... Allez le chercher ! » Et elle fit mine de sortir de son lit pour l'aller chercher ellemême.
Maman Basset et Laurette la contenaient, tout oppressées d'angoisse :
— » Mon Dieu ! sanglotait la fillette, dire que sa » vue la sauverait peut-être !
— jf Oui, mais il ne viendra pas ! répétait Mme Favre dont chaque mot était coupé par un gémissement, ils ne le laisseront pas venir!.., » Qu'est-ce que ça leur fait, à tous ces gens-là, les » mères et les tantes qui meurent? »
Tante Minie, la voix plus haute, la parole plus stridente répétait, voulant obstinément se lever : « Allez le chercher!... Allez le chercher! »
Un instant son regard, vague jusque là, s'arrêta lucide sur Marins : « Oh ! Marins ! mon petit » Marins, dit-elle, enjoignant ses mains mignonnes déjà amaigries, « va lui dire qu'il vienne!... Je ne » veux pas mourir sans le revoir! »
Marins serra dans les siennes les deux mains qu'elle lui tendait éperdûment et, endossant sa capote, saisissant son képi, il sortit comme un fou en criant : « Calmez-la!... Faites-la patienter : il » faudra bien que je le trouve! »
Et, sans que sa mère et sa sœur aient eu l'idée ni le temps de le retenir, il partit comme une flèche, prenant, d'instinct, le chemin de l'avenue de Glichy, espérant, sans savoir sur quoi baser son espérance, apprendre, au poste qu'ils avaient quitté le matin, comment et par où l'on avait dirigé les brancardiers.
La nuit, noire et brumeuse, était complètement venue.
Comme si le départ de Marins lui eût donné la
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certitude de revoir son neveu, Minie se calma aussi subitement qu'elle s'était exaltée. Sa tête retomba sur Toreiller où elle reprit insensiblement son sinistre mouvement cadencé et sa plainte enfantine si douloureux à voir et à entendre.
Maman Favre, épuisée par la souffrance et par les accès de colère auxquels elle se laissait emporter, avait un gémissement moins aigu qui se fondait en un murmure affaibli. Son être, assommé et vaincuj paraissait, malgré les inquiétudes nouvelles et la souffrance persistante, céder à Tengourdissement du sommeil.
Elle s'endormit, en effet; la plainte douce et vague de sa sœur la berçant, peut-être, comme un refrain monotone.
Maman Basset, profitant de cette accalmie, était allée allumer sa lampe pour revenir s'installer à ces chevets qu'elle ne quittait pas, se proposant d'obtenir de Laurette qu'elle consentît à prendre quelques heures de repos en lui promettant de la réveiller s'il survenait quelque incident.
Ce n'était pas chose facile que décider la fillette à prendre ce repos dont elle prétendait n'avoir aucun besoin, mais, en rentrant, avec sa lampe éclairée, dans la chambre des malades, voyant que, décidément, Mme Favre goûtait un instant de sommeil relativement paisible, elle voulut engager Laurette à s'aller mettre au lit.
Pour toute réponse, la petite, le regard anxieux, montra à sa mère la pauvre tante Minie que chaque seconde faisait plus livide et plus méconnaissable.
Des ombres violettes semblaient voltiger sur sa face crispée et une sueur glacée perlait à son front
que balançait toujours le même mouvement pénible, mais plus lent et moins accentué.
— » J'attendrai le retour de Marius, dit Laurette d'un ton très ferme, quoique très bas pour ne pas réveiller celle qui dormait.
— » Marius reviendra-t-il cette nuit ? fit tristement la mère tout bas aussi : il ne voudra pas ren- » trer sans Jean-François et, Dieu sait quand il » pourra le rejoindre ?
Si bas que maman Basset eût prononcé le nom de son neveu, tante Minie l'entendit ou le devina, car, ses lèvres, qui paraissaient n'avoir plus la force de se joindre pour parler, bégayèrent àplusieurs reprises : « Jean-François Jean-François Jeanne Fran »
Elle n'acheva pas le mot : sa bouche resta ouverte sur cette syllabe : « Fran », sa tête cessa d'osciller sur l'oreiller et un souffle, faible comme celui d'un oiseau, passa sur la main de Laurette qui lui présentait la potion en ce moment.
Ce fut le dernier : dans ce faible soupir, Minie avait exhalé son âme d'ange.
Cela avait été si rapide, ce dernier souffle avait coûté si peu d'effort que Laurette et maman Basset ne s'en aperçurent pas tout d'abord.
La fillette remit dans la tasse la cuillerée présentée à la malade, pour obéir à cette phrase de sa mère : « Ne la tourmente pas ! »puis, elle reporta son regard sur Minie dont l'immobilité soudaine la surprit sans l'effrayer encore.
« On dirait qu'elle se calme? »
Laurette baissait toujours la voix, dans sa même crainte de troubler le sommeil de l'autre malade.
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Sans répondre, Madame Basset, qui était près de la table, soulevant doucement Fabat-jour de la lampe considéra tante Minie.
— « Elle souffre moins, reprit Laurette prise d'un malaise indéfinissable et prononçant ces mots pour s'affermir dans une croyance sans conviction.
La mère s'était rapprochée du lit de Minie et, par conséquent, de sa fille qui était assise tout contre.
— « Elle ne souffre plus, dit-elle en prenant la
main de Laurette et la serrant avec une énergie expressive.
L'enfant se leva d'un soubresaut affolé.
Comprenant soudainement, elle allait jeter un cri que sa mère réprima d'une pression de main plus forte.
Se mettant un doigt surla bouche pour lui intimer le silence, elle lui montra, d'un signe de tête navré, la malheureuse sœur de tante Minie qu'un
sommeil réparateur arrachait à ce spectacle funèbre.
Laurette, prise d'un tremblement la secouant tout entière, se laissa glisser sur ses genoux qui ne pouvaient plus la porter, étouffant ses sanglots dans les draps de la morte.
Maman Basset sepencha sur le lit, et, ses larmes tombant sur la chère envolée, ferma pieusement ces yeux qui ne devaient plus voir ceux qu'elle avait tant aimés.
A ce moment, madame Favre eut un gémissement sourd et appela faiblement : « Minie ! » . Maman Basset releva Laurette d'un mouvement inconscient et se pencha sur le lit mortuaire qu'elle cacha de tout son corps. Laurette, partageant l'effroi de sa mère à l'idée du coup qui allait frapper leur vieille amie, courut vers elle et lui dit précipitamment.
— « Vous voulez quelque chose?
— « Jean-François! lui fut-il murmuré d'une voix dolente.
— « Il n'est pas encore là! répondit la fillette s'efforçant de donner du calme à sa parole, vous « savez que le poste est loin?
— « Oh! oui!... bien loin ! soupira la pauvre femme retombant aussitôt dans le sommeil dont elle n'était pas sortie complètement pour prononcer les deux noms qui, sans doute, la préoccupaient en rcve.