CHAPITRE X
Une fois assurées que madame Favre était bien réellement endormie, la mère et la fille, s'interrogeant du regard sans se parler, se comprirent rien qu'à l'expression de leurs visages : ce sommeil, le premier qui la visitât depuis si longtemps, était un trop grand bien pour que l'on ne fît pas tout pour le lui laisser autant qu'il voudrait bien durer, surtout en songeant au réveil affreux qui l'attendait.
L'abat-jour était retombé de travers sur la lampe dans le mouvement dont madame Basset l'avait soulevé et la lumière, venant de la table poussée contre le mur, éclairait en plein le masque immobile et décoloré de la pauvre Minie.
Le lit de sa sœur, placé dans une alcôve ouverte, faisant face au sien, il était impossible que, sans même bouger la tête, rien qu'en ouvrant les yeiix, celle-ci ne découvrît pas immédiatement la triste vérité.
De plus, la lampe, déjà vieille et usée, avait sou-
vent besoin d'être remontée ; le moindre bruit pouvant faire cesser ce sommeil qui était autant de pris sur la douleur, il était urgent de l'emporter hors de la chambre, ne fût-ce que le temps de se concerter sur les mesures à prendre avec la malade. Maman Basset qui, d'instinct, s'était placée de façon à intercepter la lumière, fit un signe muet à liaurette. Celle-ci prit la lampe et, à pas comptés, sans secousse, amenant lentement la dégradation de la clarté pour que sa disparition trop brusque ne produisît pas le même résultat que sa trop grande intensité sur la vue de maman Favre (on sait combien les organes des malades ont de finesse et d'acuité?) elle porta la lampe dans la salle à manger, pièce précédant la chambre funèbre.
Madame Basset suivit sa fille du même pas étouffé et, la lampe posée le plus loin possible de la porte de cette chambre qu'il fallait laisser ouverte pour y revenir si besoin était, toutes deux s'assirent en silence. Tune près de l'autre, le cœur serré autant de douleur que de cette mystérieuse épouvante que cause le spectacle de la mort.
Les mains inertes sur ses genoux, Laurette regardait devant elle sans voir les meubles familiers de ce logis qui était sien autant que le sien propre ; lesyeux fixes, dans lesquels l'appréhension de ce qui allait se passer auréveil de leur amie séchait les larmes, elle croyait voir toujours les lèvres de Minie s'ouvrir sans achever le nom balbutié et sentir son dernier souffle s'exhaler sur sa main.
Une terreur invincible, non de la chère trépassée elle-même, mais de lasituation que sa mort faisait à la vivante, envahissait la mère et la fille et les fai-
sait se serrer Tune contre l'autre, le regard fixé sur cette porte au-delà de laquelle planait Thorreur du fait accompli et Tangoisse de ce qui allait suivre.
Et elles étaient seules !
Les deux jeunes gens que le veuvage de leurs mères avaient faits hommes de si bonne heure, ces adolescents déjà si vaillants étaient loin en ce moment.
Peut-être couraien1>-ils des dangers eux-mêmes?
Marius retrouverait-ilJean-François?
Et Jean-François de retour, quel désespoir pour lui de retrouver morte celle qu'il regardait comme sa seconde mère et de n'avoir pas eu son dernier adieu alors qu'elle l'avait tant appelé !
Combien de temps s'écoula dans cette mortelle anxiété ?
. Elles ne s'en rendirent pas compte.
. Tout à coup, un appel impératif les fit tressaillir toutes deux :
. — <L Laurette !... Mme Basset! »
C'était maman Favre, bien réveillée cette fois, qui, très étonnée de se trouver dans une obscurité inusitée, élevait la voix avec une énergie due, sans doute, aux quelques moments de sommeil qu'elle venait de goûter.
Laurette fut la première à la porte de la chambre.
Sa mère, prise du même tremblement qui avait secoué la fillette à côté de Minie, joignait les mains dans une muette angoisse sans trouver la force de se lever.
— » Qu'est-ce, maman Favre? dit la brave petite
assez bas pour ne pas trahir Témotion qui Fétranglait.
— » Où ,êtes-vous donc toutes les deux... que « vous nous laissez toutes seules?
— » Dans la cuisine... où nous préparons un « sinapisme.
~ ^ Pour qui ?
— » Pour Minie, fit intrépidement Laurette persévérant dans son courageux mensonge pour gagner du temps, quand même.
— » Minie?... Elle ne se plaint plus... Est-ce a qu'elle dort ?
— » Oui... rendormez-vous aussi: cela vous fera (( du bien,
— » Quelle heure est-il?
— > Minuit, répondit la fillette sans savoir ce qu'elle disait et pour répondre quelque chose.
Gomme si la pendule eût voulu lui donner un démenti, elle sonna deux coups ciairs et distincts.
— ]> Gomment? minuit?., voilà deux heures qui « sonnent?
— » G'est que Laurette a dormi un peu aussi, intervint Mme Basset faisant effort pour affermir sa voix, et le temps lui a semblé moins long. »
— » Si Minie dort, dit très logiquement la malade, » elle n'a pas besoin de sinapisme : il faut, avant » tout, la laisser reposer. »
— » Aussi, reprit maman Basset saisissant la branche à laquelle elle pouvait accrocher le mensonge, je n'ose pas l'apporter, non plus que rentrer « avec la lumière, de crainte de la réveiller.
— » D'ordinaire, vous n'emportez pas la lampe à « la cuisine ?
SOMBRE VEILLÉE loi
— » Je n'avais plus de bougie et j'avais peur de » faire du bruit en ouvrant la porte du palier pour » aller en prendre chez moi... Cette porte grince » très fort, aujourd'hui.
— »Ah?
Mais, ce « ah? » de maman Favre avait une intonation de doute. Etait-elle bien convaincue du grincement de la porte et de la confection du sinapisme ?
Peut-être ce colloque, quoique tenu à voix basse, durait-il assez, à son avis, pour faire sortir Minie d'un assoupissement léger.
Laurette avait fait un pas de retraite dans la salle à manger où était déjà retournée sa mère.
Elles restaient là, droites, indécises, n'osant aller à la cuisine continuer la comédie du sinapisme raisonnablement déclaré inutile par madame Favre.
— « Heureusement, pensaient-elles en même temps et se disaient-elles du regard, elle ne peut » pas quitter son lit! »
Mais, que faire?... et comment attendre plus longtemps pour rentrer dans cette malheureuse chambre où, à aucun prix, elles ne voulaient rapporter la lumière.
Cependant, le silence s'était fait de nouveau.
La malade, fatiguée par de longues souffrances et rassurée sur l'absence de ses deux gardes, se rendormait-elle ?
Si cela pouvait être ?
Quelques mortels instants s'écoulèrent encore sans qu'elles prissent une résolution.
La lampe baissa. La mèche se mitàcharbonner, se couronnant de petits champignons fumeux.
L'instinct de la ménagère poussant maman Basset, elle baissa cette mèche, remonta la lampe doucement, lentement, s' arrêtant avant la fin du ressort pour éviter le bruit et aussi le crépitement de l'huile contre le verre.
A ce moment, un cri horrible retentit dans la chambre mortuaire.
Laurette, épouvantée, se jeta dans les bras de sa mère, qui, retrouvant soudain son énergie en présence de la catastrophe consommée, saisit la lampe remontée et entra dans cette triste chambre où sa fiUela suivit, s'attachant à sa jupe comme au temps où elle était toute petite.
Quel spectacle !
Lamalade,dont un court maisbienfaisant sommeil avait calmé les lancinantes souffrances et assoupli les membres endoloris, concevant une inquiétude vague et un soupçon indéfini, s'était laissée glisser de son lit et, à tâtons, sans heurter un meuble était venue jusqu'à celui de sa sœur.
Ayant écouté comment elle respirait... et n'entendant rien, l'horrible prescience de la vérité avait traversé son cerveau, l'incitant à passer la main sur ce visage déjà froid et rigide comme le marbre.
A. son effroyable cri, qui ramenait près d'elle ses deux voisines épouvantées, succéda cette exclamation répétée sur le ton de la folie et du désespoir : « Elleestmorte!...Elle est morte!... Elle estmorte!!»
Et sa main, soulevant le drap de la pauvre Minie, allait chercher la place de ce cœur qui ne battait plus depuis des heures déjà.
Ces cris affreux éclatant dans ce morne silence, auprès de cette impassibilité sinistre; cette grande
femme échevelée, droite dans son vêtement de nuit, tâtant ce cadavre insensible, tout cela faisait une situation terrifiante pour de plus aguerris qu'une femme et une enfant»
. Cependant, la terreur de Mme Basset s'était brusquement dissipée. En présence de l'effroi de sa fille, de l'égarement de son amie, elle recouvra sa présence d'esprit et redevint la créature forte qu'elle avait toujours été devant toutes les misères de la vie^
Elle remit la lampe sur la table et vint prendre dans ses bras la pauvre désolée.
Doucement, avec une fermeté persuasive, lui retenant les deux mains dans les siennes, elle la reconduisit vers son lit, malgré une assez vive résistance.
— « Oui, lui disait-elle, tout en l'entraînant du côté de l'alcôve. Dieu lui a fait grâce!... ses souf- » frances sont finies... N'augmentez pas les vôtres... » Ne risquez pas d'aggraver votre état et de mourir » comme elle!... Il faut guérir... Il faut vivre... » pour votre fils qui, au retour, aura bien assez de » cette grande douleur, sans que vous lui en infli- » giez une autre.
— » Mon fils?... reviendra-t-il, seulement?... H > ne l'a pas revue!... Il ne la reverraplus !... » jamais !... jamais !... jamais ! »
Et l'affligée répétait, se laissant guider machinalement, ce mot : « jamais ! » que se redisent tant de fois les êtres frappés de ce même coup cruel.
Laurette, accoudée sur la table, sanglotait convulsivement.
— » Laissez-moi? reprenait maman Favre qui
ne pleurait pas, elle, ~ son saisissement était trop grand — laissez-moi la regarder... la toucher... Ce » n'est pas vrai : elle n'est pas morte !... Elle nous » aimait trop pour nous quitter comme ça... alors » que le malheur est chez nous... autour de nous... » et que nous avons tant besoin d'elle...
» Quand mon pauvre mari était si malade, qu'il » en est mort, lui aussi, il me disait : Vois-tu ? s'il » faut que je m'en aille... ce qui me console, c'est » que Minie te reste!... Minie : c'est la tête d'un » homme de cœur et le cœur d'un homme de tête... » Elle vous sortira de tout, viendra à bout de tout... » Oui... il médisait ça!... Et Minie serait partie...
lâchement... pendant que je suis malade... et que » Jean-François est absent? Non, je vous dis que » ça n'est pas... parce que c'est impossible !
Mais, pendant qu'elle parlait d'une voix sifflante et entrecoupée, Mme Basset, gagnant toujours un peu de terrain, avait fini par la ramener à son lit où, malgré sa taille sensiblement moins élevée que celle de son amie, elle réussit à la reposer sur l'oreiller, sans secousse, avec cette volonté douce qui ét^it, jadis, celle de la pauvre Minie.
— » Aide-moi, Laurette, dit-elle, il faut recoucher » maman Favre.
Laurette obéit et, pendant que sa mère réinstallait la partie supérieure du corps de la malade en haut An lit, elle lui souleva les pieds qu'elle glissa sous les couvertures.
Epuisée par l'effort accompli pour se lever, anéantie par le coup qu'elle venait de recevoir, maman Favre se laissa faire avec la docilité d'un enfant et la crise se termina, heureusement, par les larmes
qui, seules, peuvent soulager de telles douleurs. — « Mon pauvre enfant!... mon pauvre enfant ! » répétait-elle en pleurant, qu'est-ce qu'il va dire i quand il va rentrer?... Sa Minie!... Sa petite j> tante Minie... si jeune, si vaillante, si dévouée... * Ah! il vaudrait mieux que ce soit moi qui » parte !... Elle était plus capable que moi d'en » faire un vrai homme!... Elle était l'intelligence
> de la famille... Moi, je suis une pauvre imbécile » qui ne sait rien conduire, rien diriger... Je vivrais » cent ans que j'aurais toujours besoin d'un guide... » heureuse, encore, si j'écoutais toujours ceux qui » veulent mon bien ! »
Et elle disait vrai, la pauvre !
Elle était de ces natures qui restent toujours mineures pour prendre une décision favorable à leurs vrais intérêts et qui, pourtant, se rebellent volontiers aux avis de la raison quand ils ne sont pas dictés par une volonté impérieuse ou tenace.
Maman Basset la défendait contre elle-même, persistant à lui démontrer de quelle utilité elle pouvait être encore à son enfant.
« Est-ce que la mère la moins instruite, la moins » expérimentée, n'avait pas toujours l'intuition de » la tendresse ? Jean-François avait du cœur : il se
> souviendrait des conseils de Minie, et elle, sa » mère, l'aiderait à les mettre en pratique, l'empê-
' » cherait d'oublier jamais son exemple. »
Mais, madame Favre entra dans la voie de la révolte.
Laurette s' étant mise à réparer le désordre du lit de la chère morte, ramenait le drap jusque sur cette figure où commençaient à s'effacer les traces de la
maladie, où s'empreignait ce calme imposant et majestueux qu'ont certaines physionomies après la mort.
La malade écarta violemment Mme Basset qui, craignant les fluctuations de son désespoir, ne quittait pas son chevet, et interpella Laurette au milieu de sa triste occupation avec toute Tâpreté d'une douleur qu'aucune nuance de résignation, chrétienne ou philosophique, ne pouvait atténuer :
— « Laisse-moi la voir encore !... Je te défends ». de lui cacher la figure !... Tu as peut-être peur » d'elle, toi?... mais, moi, je n'en ai pas peur!... D C'est ma sœur... presque ma fille !... je l'ai ber- » cée toute petite... Qu'est-ce que je vais devenir » sans elle '' >.
Puis, elle continua plus véhémente et donnant carrière à l'injustice inconsciente de son faible caractère : « C'est votre faute à vous autres ! » Oui, » la faute à tous les Basset... C'est Marins qui a parlé » le premier d'engagement à mon fils... tout comme 5> c'est vous qui nous avez emmenées dans l'ambu- » lance où ma pauvre Minie a pris son mal!... » Qu'est-ce que nous avions besoin de nous mêler » de tout ça?... Est-ca que leur jeunesse et » notre veuvage ne sauvegardaient pas nos gar- » çons ?... Est-ce que les soldats n'avaient pas » assez de gardes-malades sans nous?... On pou- » vait bien penser que les épidémies se joindraient » au reste : c'est toujours comme ça dans les » guerres !... Et nous avons été de mauvaises mères » en exposant nos enfants et nous-mêmes !... Et si » Minie est morte : c'est votre faute !... C'est votre » faute!... C'est votre faute! »
Laurette se tordait les mains.
Maman Basset, sans paraître entendre les reproches injustes de la pauvre éprouvée, la remettait doucement sur Toreiller à chaque mouvement qu'elle faisait pour s'en soulever, rattachait les brides dénouées de son bonnet, rentrait dessous les mèches grisonnantes de ses cheveux, n'opposant à ce flux de paroles devenues incohérentes que le calme reconquis et la fermeté nécessaire pour la maintenir dans le lit.
A la fin, les forces manquèrent à la révoltée.
Le rhumatisme, un instant calmé, se réveilla plus lancinant et, terrassée par la souffrance physique, la douleur morale eut trêve à son tour.
Madame Basset, alors, s'assit à son chevet, dit à Laurette de baisser un peu la vieille lampe qui jadis, sans doute, avait éclairé déjà semblable drame, fit placer la petite à côté d'elle, sur une chaise basse, tournant le dos au lit funèbre et, là, entre l'anéantissement de la malade et les larmes silencieuses de sa fille, elle acheva la lugubre veillée si longue en ces nuits d'hiver où le jour parait bien tard et disparait bien tôt.
Mais, si douloureuse que fût cette veillée, la vaillante femme avait un poids de moins sur le cœur : madame Favre savait l'affreuse vérité et n'avnit pas succombé sous le coup.
Restait Jean-François dont le retour serait, quand même, une consolation pour elle, et, quelle quedûtêtre la douleur du jeune garçon,il étaitâssez robuste de corps pour la supporter : la jeunesse a tant de ressource en elle-même l La preuve s'en voyait dans Laurette que le sommeil avait prise et
qui s'était endormie sur les genoux maternels, la poitrine soulevée, de temps à autre, par des ressouvenirs de sanglots répondant aux plaintes engourdies de madame Favre.
Au premier saisissement de la secousse reçue succédait chez maman Basset, une tristesse immense, sans doute, mais qu'adoucissait la certitude des devoirs accomplis par tous : par les garçons, en mettant au service du pays menacé leurs jeunes cœurs et leurs bras déjà solides ; par les femmes, en se dévouant à ceux de nos pauvres soldats qu'elles avaient pu soigner, au risque d'y mourir comme Minie, ou pis encore, d'y perdre un des leurs.
La sainte femme savait qu'en cette vie le bonheur n'est que le rêve de nos tendresses ou de nos vanités et que nous sommes plutôt faits pour en souffrir que pour en jouir.
N'avait-elle pas perdu celui qui, avec ses enfants, était ce qu'elle aimait le plus au monde? l'ami de son choix, le compagnon de sa jeunesse ; celui qui avait partagé ses joies et ses peines; celui dont le souvenir était si puissant dans son cœur et si présent à sa pensée qu'à cette heure désolée où elle veillait une amie morte, une autre bien malade,
étant anxieuse pour les siens, elle disait mentalement à ce cher regretté : « N'est-ce pas ff que nous devions faire ce que nous avons « fait ? »
Et, dans sa foi profonde au revoir éternel, elle chargeait l'âme de celle qui avait été Minie de rejoindre celle de l'ami tant pleuré et de s'unir à elle pour lui donner du courage dans toutes les tâches qui lui incomberaient encore, heureuse de penser qu'elle aussi se reposerait un jour dans ce repos profond que rien ne peut plus troubler et d'où l'on doit regarder en pitié bienveillante toutes les agitations, toutes les douleurs de ce bas monde.