CHAPITRE XII
Marius allait aussi rapidement que le perrnet-^ taient mille obstacles divers : chemins bourbeux, branches d'arbres en travers, glissades, demi-tours à droite ou à gauche pour éviter un trou ou une bosse que sa bonne étoile lui faisait pressentir sans les voir.
Il arriva enfin à la brèche désignée.
Si la route présentait un aspect désolé, cet endroit n'était pas fait pour remettre le cœur : un fort détachement prussien, casque en tête, s'alignait, en dehors, de chaque côté de la brèche; d'autres détachements, échelonnés à l'intérieur du parc, triaient, à la lueur sinistre des falots, les leurs et les nôtres restés sur le terrain, se passant un à un ces derniers, de main en main, comme des maçons les pierres des maisons qu'ils bâtissent, jusqu'à la brèche qu'un paragraphe de l'armistice interdisait aux Français de franchir, et remettaient chaque corps aux vaincus venus pour chercher ces dépouilles.
Nos soldats ayant, la veille, pénétré assez avant dans ce parc, retranchement des Allemands, poursuivis après avoir été poursuivants, avaient, dans leur retraite précipitée, laissé combien de leurs frères d'armes derrière ces arbres décharnés, dans ces buissons dégarnis? Les Prussiens devaient donc remettre ce qu'ils trouveraient de Français tombés dans le parc à ceux qui venaient les réclamer, les leur passant par cette brèche étroite et défense faite de laisser pénétrer nos soldats dans le parc pour y chercher personnellement.
Les pertes étant considérables de part et d'autre, nos ennemis devaient, nécessairement, s'inquiéter d'abord des leurs et mettre plus de soin dans les recherches qu'ils en faisaient.
Dix-huit à vingt heures de l'armistice étaient écoulées déjà! Trois cent cinquante, mobiles de la Loire-Inférieure, tant blessés que valides, avaient été faits prisonniers la veille. Faudrait-il laisser de nos pauvres enfants, morts ou vifs, entre les mains de ceux que notre commencement de victoire inachevée avait exaspérés contre nous?
Quand Marins, haletant, arriva aussi près de la brèche que le lui permettait le cordon de soldats ennemis, un conflit s'élevait; des voix françaises et allemandes criaient, chacune dans leur idiome et des paroles peu mesurées s'échangeaient.
Hélas! la plupart des Allemands comprenaient les Français qui, eux, ne les comprenaient pas lorsqu'ils s'exprimaient dans leur langue.
Une voix tremblante d'indignation — celle de Jean-François — résonna délicieusement aux oreilles de Marius, bien qu'elle le fît entrer daûs
une nouvelle phase d'inquiétude.
— « C'est une infamie ! s'écriait le jeune garçon
exaspéré, voilà vingt fois qu'ils passent à côté du
y> corps du lieutenant Debalter sans daigner l'ap-
• » porter ! s'il vivait encore, à notre arrivée, il a eu
» le temps de mourir depuis que nous sommes là !
— (c Qui vous a dit que c'était un lieutenant? demanda un tout jeune officier bavarois, rose et blond comme une jeune fille, qui, commandant le détachement, se renfermait, impassible, dans sa consigne.
— « Des mobiles qui m'ont affirmé que, percé de » coups, il était tombé sans lâcher son sabre et, là, y> tout près, à la lueur des falots je vois briller le » sabre au-dessus de l'ombre que le corps fait sur
> la terre.
— (c Hé bien ! dit le jeune officier, vous Taurez à
> son tour.
— « Pourquoi pas tout de suite?... Il n'est peut- » être pas mort!... Par deux fois j'ai vu osciller le » sabre dans sa main!... On pourrait, peut-être le » sauver encore !
Un gros caporal intervint, gouailleur :
— « Z'êdrel une illucion, mon bedit!
— « Je ne te parle pas, à toi ! cria Jean-François hors de lui, je parle à ton officier qui voit bien que j> ses hommes font exprès de ne pas ramasser le » lieutenant quand il en serait peut-être temps en- » core I
— « Chacun son tour, reprit le jeune chef allemand sans insolence, mais, sans faire mine de se rendre aux instances du grand Favre qui trépignait en parlant.
Par un hazard d'une ironie insultante et comme s'ils' eussent deviné, de loin, la cause de cette cruelle discussion, les Prussiens passaient et repassaient devant le corps supposé du lieutenant Debalter sans avoir Tair de le voir.
Jean-François fit un bond vers la brèche : des baïonnettes croisées le repoussèrent instantanément. Il étouffait d'angoisse et de rage.
A ce moment, un sifflet vibrant et énergique modula l'air :
Dans mon pauvre village Il est un long sentier
- « A moi! Marins 1 s'écria Jean-François trouvant tout naturel d'entendre ce sifflet ami à cet instant suprême : le lieutenant vit peut-être encore ! »
Et, comme un fou, le grand blondin se précipita par la brèche, au mépris des fusils se croisant dont plusieurs écorchèrent sa tunique et, peut-être sa peau.
Le mouvement avait été si rapide que les Allemands, leur officier le premier, restèrent saisis quelques secondes pendant lesquelles notre « grand » courait de toutes ses forces vers l'endroit où gisait l'objet de sa sollicitude.
Mais, leur saisissement ne fut pas de longue durée : les fusils, braqués sur lui, firent feu tous à la fois.
Pas une balle ne toucha le jeune homme.
Forcé de faire des crochets en courant, pour éviter les Prussiens campés dans le parc qui voulaient arrêter sa course folle, cos crochets le sauvèrent de coups trop précipitamment dirigés.
La main plus sûre et fort de son droit, le jeune officier blond ajusta un long revolver de cavalerie et, voyant Jean-François arriver près de la place où brillait le sabre nu du lieutenant Debalter, fit feu à son tour.
Mais, Marins, grâce à sa petite taille s'était, dans rejQFarement général, faufilé sous les bras épaulant les fusils et, quand l'officier lâcha son coup, il lui avait relevé le coude si brusquement que la balle partit en l'air sans atteindre personne.
Une espèce de trêve inconsciente suivit ce double manquement aux conventions de l'armistice : les Français ne devant pas entrer dans le parc de Buzenval, les Allemands ne devant pas tirer, sauf attaque... et, ils n'étaient pas attaqués.
Marins profita de cet instant d'indécision et, comprenant que Jean-François ne pourrait rapporter seul le corps du lieutenant, prit sa course comme lui, dans le parc, sous les regards ébahis des Prussiens et des Français stupéfaits d'une telle audace.
Marins arriva près du lieutenant alors que le grand Favre essayait de le soulever par les épaules. Hélas ! c'était bien lui, mais froid et raidi par la mort !
La tâche n'en était que plus difficile.
Marins empoigna l'extrémité du corps et l'enleva d'un élan robuste que sa petite taille n'eût pas fait soupçonner.
Jean-François, électrisé par l'arrivée de son copain, reprit les épaules du lieutenant et, d'un pas ferme, sans presser ni ralentir leur marche, ils revinrent vers la brèche sous la pleine lumière des torches dirigées sur eux.
— « Feu ! cria le caporal en allemand.
Mais, Tofficier se retournant vers ses hommes, le revolver menaçant :
— « Bas les armes! articula-t-il d'une voix calme mais si énergique qu'elle domina le tumulte, et, reportant ses yeux sur le groupe que formaient le lieutenant mort et les deux amis, il les laissa revenir à la brèche, semblant soutenir leur marche de son regard adouci et sa lèvre encore imberbe, entr'ouverte par un sourire encourageant.
Evidemment, cette jeunesse fière était émue par l'acte de cette jeunesse fougueuse et eût eu regret, maintenant, qu'il lui arrivât malheur dans cet héroïque trajet. Les Allemands, disséminés dans le parc à la recherche des corps, stupéfaits de la décharge inutile qui avait escorté les deux jeunes gens, les plus rapprochés, ne s'expliquant pas l'invasion de deux enfants, ne recevant pasl'ordre de les poursuivre et voyant, à la brèche, leur chef immobile, ne les inquiétèrent pas autrement que par des interpellations incompréhensibles pour eux. Quand Marins et Jean-François refranchirent la brèche avec leur précieux fardeau, l'officier fit le salut militaire... autant aux vivants qu'au mort. Français et Allemands l'imitèrent. ^
Marins se rendait bien compte du sentiment généreux auquel lui et son copain devaient la vie. — — - « Dieu le rende à votre mère, mon officier ! dit-il en passant devant lui.
— « Merci ! fit laconiquement le jeune Allemande
— « La sienne pourra, au moins, pleurer siir sa « tombe ! ajouta Jean-François pendant que des ambulanciers français tendaient les bras pour les
décharger du poids qu'ils avaient si vaillamment porté.
Ils se mirent en marche, Favre et Marins les suivant.
A quelques pas de là, embarrassés par ce sabre que serraient les doigts crispés du jeune lieutenant, ils voulurent le lui retirer de la main. Ce fut impossible : cette main s'était refermée avec tant de
force sur la poignée qu'il fallut couper les doigts pour l'en arracher.
Lovsque, après des peines infinies, à cause de rétat des chemins, le corps du lieutenant eût été remis aux brancardiers qui devaient le ramener à Paris, Jean-François voulut lui continuer l'escorte pour ne pas quitter cette dépouille qui lui était devenue plus chère encore, à présent qu'il l'avait comme conquise; Marins jugea le moment venu de lui dire pourquoi il était venu le chercher lui-même . avec tant d'opiniâtreté.
— « Au fait ! demanda tout à coup le « grand > : » comment se fait-il que tu sois arrivé là si à point *? » J'ai trouvé ça tout simple, tout à l'heure, et, main- » tenant, je me demande quelle bonne chance t'y a » amené ?
— «Ce n'est pas une bonne chance... au con- » traire !
— c( Marins ! ! il y a un malheur chez nous ! !... » Maman ?... tante Minie ?... j'ai donc perdu la mé- » moire depuis quelques heures?
-— « J'ai laissé tante Minie malade, dit Marins retombé dans les anxiétés dont l'avaient fait sortir la scène de Buzenval.
— « Malade?... dangereusement?
— « Assez... pour quej'aie cru devoir venir te cher
» cher jusqu'où j'ai été Ne t'eûraie pas trop!...
» Je l'ai fait... surtout parce qu'elle te demandait à » chaque instant.
— « Dieux ! s'écria le jeune garçon, si brave quelques minutes avant, sentant ses jambes trembler : tu ne me dis pas la vérité!... Quelqu'un
» est mort chez nous : ma mère... ou Mînie?
— « Personne n'est mort!... je te le jure...*sur le » pauvre lieutenant que Ton emporte devant nous!»
Marins n'osa pas dire toute sa pensée qui était: » personne n'était mort encore... mais, c'est peut- » fini, au moment où je parle I »
— « Et nous avons plus de deux heures de che- » min pour rentrer à Paris ! fit Jean-François avec î découragement.
— « Tu dois être rendu de fatigue, mon pauvre » grand ?
-— « Je ne la sens pas plus que tu ne sens la tienne !... 11 faut doubler le pas!... si nous deman- » dions à monter sur une de ces voitures d'ambu- » lance, ça nous retarderait encore, tant les che- » mins sont mauvais.
— « Est-ce que tu peux quitter ton poste sans permission ? interrogea Marins.
— « Oh ! la permission ! je la prends sous la » semelle, de mes souliers si on me la refuse !... » mais, il faut qu'on me donne un reçu du corps du » lieutenant, tant pour établir son identité que pour ))prouverque je n'ai pas déserté mon devoir... Jus- »tement,la voiture qui l'emporte est chargée : c'est » l'affaire d'un moment. »
En effet, à sa demande, les ambulanciers qui avaient pris le corps, de ses mains et de celles de Marins, lui donnèrent reçu du triste dépôt ainsi que du sabre déposé pieuseme)it à côté du lieutenant, mentionnant que ledit Favre était mandé à Paris près de sa mère mourante.
Jean-François avait pensé, avec raison, que ce titre de mère, donné à Minie qui le méritait si bien,
légitimait mieux son action de quitter un service duquel, d'ailleurs, son âge et sa position de lils de veuve l'eussent dispensé s'il ne l'avait pris de son plein gré.
Les deux amis laissèrent donc les voitures d'ambulance prendre la route la moins obstruée et coupèrent au plus court, par les ruelles d'abord, et les champs ensuite où, malgré l'émotion et l'obscurité, ils ne s'égarèrent pas une seule fois.
Marins avait partagé avec son copain le restant du pain et de la gourde qui l'avaient soutenu en venant et dont il avait eu soin de garder bonne part, car, si peu d'appétit que se sentît le neveu de Minie, il fallait se réconforter et la soif, plus que tout, commençait à le faire souffrir.
Les deux jeunes gens parlaient peu en cheminant. La raison, c'est que : premièrement, ils allaient vite, et puis, plus ils approchaient du but, plus ils se sentaient le cœur oppressé ; puis ils redoutaient : l'un, d'interroger inutilement, l'autre de laisser échapper le nom de la terrible maladie qui ne pardonnait guère.
L'aube commençait à blanchir l'horizon quand ils entrèrent dans Paris où, près des portes d'enceinte, régnait encore la même agitation causée par l'arrivée constante de brancards et de voitures d'ambulance que continuaient à assiéger des familles éplorées.
Le petit jour était venu lorsqu'ils sonnèrent à la porte de leur maison de la rue Pétrelle — cette maison si pleine de vie et de gaîté quelques mois auparavant et qu'ils allaient retrouver si morne et si désolée.
Arrivé au bas de Tescalier, Jean-François devint si pâle que Marins crut qu'il allait s'évanouir*. 11 le soutint et le ranima de toute la force de son affection fraternelle : — « Allons, grand !... n'im- » porte ce qu'il y a là-haut, espoir ou douleur, il » faut que tu en prennes ta part. Ainsi, montons
y> vite !... Ces pauvres femmes n'ont plus que nous » pour les soutenir et les consoler.
— » C'est vrai ! dit Jean-François en rejetant ses cheveux blonds en arrière par un mouvement qui
lui était habituel, et puis, à tout prix il faut
» savoir. »
Ils surent bientôt!...
La chambre de douleur était dans le même état
OU nous l'avons quittée. Maman Favre dans son lit, hébétée de souffrance et de désespoir; madame Basset soutenant Laurette endormie et que l'arrivée des jeunes gens rendit au sentiment de la catastrophe arrivée.
L'entrée de son fite provoqua chez madame Favre une explosion de larmes dont l'amertume fut adoutîie par la joie de le revoir sain et sauf, alors que son imagination se l'était, toute la nuit, représenté en butte à des dangers qui, nous le savons, n'avaient pas été purement imaginaires.
Jean-François s'était agenouillé près de sa Mihie adorée.
Il réchauffait, presque, avec ses pleurs, cette petite main qui avait été un guide si ferme et si doux pour son enfance et sa première jeunesse.
Le visage de la chère morte, dégagé des stigmates de l'affreuse maladie, avait recouvré sa forme délicate et sa sérénité douce.
En vain, son neveu lui prodiguait les noms les plus tendres, les appels les plus déchirants.
Si aimée que fut, jadis, la voix qui l'appelait, Minie en avait écouté une autre, plus puissante et plus persuasive qui la rendait sourde, au moins en apparence, à tout ce qu'elle laissait ici-bas de tendresse et de douleur.
Ce fut encore Marins qui arracha son ami à cette poignante satisfaction de s'annihiler dans l'abattement auprès de l'être chéri qui nous quitte : il y avait des démarches à faire pour rendre les derniers devoirs à la chère petite tante et', c'étaient eux — les hommes — qui devaient épargner aux femmes commises à leur protection tqut ce qu'ils
pouvaient leur éviter de peines et de fatigues nouvelles.
Jean-François, anéanti, se laissa emmener, guider, occuper par ce dévouement intelligent et subtil qui savait distraire ou flatter sa douleur sans vouloir Ten détourner maladroitement.
A l'exemple de sa vaillante mère, Marins employait, pour faire arriver son ami à se dominer lui-même, ce puissant levier qui relève et soutient rame humaine dans ses plus cruelles épreuves : l'accomplissement du devoir.