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CHAPITRE XIII

UN FORT TÉNOR

Les mois ontpassé sur toutes ces misères du pays et des familles.

Si, grâce àla richesse de son sol, la France peut voir commencer à s'atténuer les traces extérieures de ses désastres, le chaleureux rayon qui anime le caractère français fait peu à peu renaître la quiétude dans les cœurs.

Les Églises ont repris leurs offices; les réunions intimes ont recommencé ; les théâtres se sont rouverts; les étrangers reviennent — moitié par curiosité, naoitié par intérêt sympathique — assister au relèvement de ce Paris mutilé par l'invasion, déchiré par la guerre civile, et, le plaisir y fait timidement sa rentrée pour rappeler le travail qui doit lui rendre sa brillante prépondérance.

Les plaies de la Patrie sont profondes, pourtant !

Le souvenir de l'amputation subie devrait faire ses enfants plus sages; moins turbulents dans leurs revendications, plus sérieux dans le choix de leurs

revendicateurs... non moins sérieux dans celui de leurs mandataires.

Enfin, Tavenir est à Dieu ! l'espérance est à tous!

Un cœur français ne peut pas, ne doit pas désespérer de la France.

Le temps — qui apporte, tour à tour le mal et le bien dans sa course à la fois si régulière et si désordonnée— le temps a fait son œuvre chez nos amis éprouvés.

Les Basset et les Favre ont dû courir à la recherche du travail qui, seul, doit les faire vivre et la lutte pour l'obtenir, autant que les efforts à tenter pour combler les vides creusés par des mois de chômage forcé, occupent assez les heures pour que . la douleur subie n'obsède pas uniquement la pensée assaillie par mille préoccupations impérieuses.

On n'a pas oublié, on n'oubliera jamais la douce et aimante Minie.

Bien loin de là! Son cher souvenir est présent, à chaque souci nouveau, àchaque tentative essayée ; mais, les larmes qui coulent sont moins brûlantes : la révolte aux lois du Destin a fait place à cette Résignation.... suprême refuge de notre impuissance.

Les Basset, les premiers, ont pu trouver à regagner quelque argent :

La mère— dont l'aspect honnête et même distingué plaide en sa faveur, cousant de plus admirablement — a obtenu de l'ouvrage d'un magasin de belle lingerie quiessaie de faire refleurir le luxe intime des élégantes parisiennes.

Marins, avec la protection de M. Borel qui a fini

par s'intéresser autant à lui qu'au grand Favre, a été nommé à la place d'accompagnateur au petit orgue des catéchismes de Saint-Roch.

Un peu après, il a pris, pour le soir, un pupitre de second violon dans un orchestre d'Opérette, revenant ainsi a son cumul de l'église et du théâtre, mais, hélas! avec de bien faibles rémunérations,* les instrumentistes gagnant toujours moins que les chanteurs.

Laurette elle-même, excellente musicienne et bonne pianiste, comme nous savons, a trouvé deux ou trois petites élèves à des prix bien modiques aussi, mais, elle a quatorze ans à peine, et, c'est une vraie chance, à cet âge, de pouvoir inspirer à des parents la confiance que son petit talent et sa gentille tenuelui ont valuedansdes familles de position modeste.

Les Fayre se tirent plus difficilement d'affaire.

La maman, quoiqu'enfin guérie de ses affreux rhumatismes, est encore faible et a moins de ressort que madame Basset. Elle aide cette dernière à ses travaux de lingerie et il va sans dire que l'amie n'exploite pas son amie, mais rémunère son travail avec l'esprit de justice qui est sien en toute circonstance.

Marins est parvenu à faire admettre Jean-François comme contre-bassiste à son petit orchestre. C'est bien peu payé, mais cela vaut mieux que rien. ♦

Et puis,le pauvre grand, n'ayant plus de voix, n'a pas encore assez de ressources en tant que musicien, et son instruction est bien incomplète pour qu'il tente quelque chose hors de la musique.

Enfin, s'il la désertait, cette musique et que la voix lui revint, comme il Tespère, il aurait eu tort de se dépayser.

Au surplus, quand la guerre a surpris tout ce pauvre monde, les Favre ayant, grâce à tante Minie, de plus grosses économies que les Basset, on #avait, comme on sait, mis tout en commun : c'est le tour decesderniers à rogner leur part pour que celle de leurs amis devienne suffisante.

Et ils ne sont pas sans mérite : non !... car cette part est bien minime pour eux-mêmes.

Ce partage affectueux a pour résultat de laisser un peu maman Favre en tutelle bienveillante et éclairée. Cette tutelle la maintient dans les bornes prudentes où sa propre impulsion ne la garderait pas toujours puisque, de son aveu même, elle a besoin d'un guide... contre lequel elle regimbe toujours, in-petto. Mais, maman Basset est si délicate dans ses façons d'agir ; Marins etLaurette sont de si bons petits cœurs ; Jean-François se plait si bien dans ce milieu tendre et honnête ; les enfants s'aiment tant ; la familiarité qui existe entre tous exclut si peu le respect dû auxmères et la réserve sans pruderie entre les deux sexes, que Ton serait encore heureux, malgré les privations imposées

souvent par la difficulté des circonstances Oui,

Ton serait heureux, quand même... si tante Minie était là.

Que de fois on la répète, cette phrase que maman Basset prononça en même temps pour la douce <( absente » et pour son « absent » à elle, le père de ses chers enfants.

Les jours succédant aux jours, les semaines aux

semaines, les mois aux mois, nos- deux jeunes copains ont atteint leurs vingt ans.

Marius, dont les dispositions pour la composition musicale sont sérieuses, a déjà produit de jolies œuvres qui, lancées par quelques camarades, gentils chanteurs, commencent à lui faire une petite place chez les éditeurs et dans le monde artiste.

Laurette, on peut le dire, croît en talent et en grâce : c'est une charmante jeune fille dont Tamabilité rieuse et la franchise ingénue donnent la réplique à la gaité décente des garçons et forcent souvent les mères àprendrepart aux causeries animées ou aux discussions joyeuses.

jeunesse ! printemps delà vie !.ne perds jamais tes droits adorables au bon rire pour lequel tu es faite et qui est fait pour toi!

Cependant, depuis quelque temps, Jean-François est ému et comme inquiet. Il semble avoir un secret, même pour Marius avec qui il est, pourtant, si constamment qu'il est bien difficile que celui-ci ignore quelque chose de sa vie.

La préoccupation du « grand » n'est pas de la tristesse.

Marius, qui le voit parfois rêveur, le questionne sur l'objet de sa rêverie.

Jean-François se tient sur la réserve : on croirait qu'il a peur de se livrer trop vite à une espérance dont il n'ose parler tout haut.

Marius le presse quelquefois de dire à quoi il pense.

Il s'est même écrié un jour, devant sa sœur, en riant :

— « Prends garde! je vais supposer que tu es (( amoureux ! i^

Jean-François a regardé Laurette d'un air effaré.

Elle, s'est mise à rire en rougissant un peu. ^

Cette rougeur est restée inaperçue de Marins qui ne voit pas du tout sa sœurette devenir une jeune fille que Ton peut aimer autrement que d'un amour fraternel.

Mais, quelle que soit la nature de Tafifection qu'il porte à Laurette, ce n'est pas encore cette affection qui trouble le grand Favre au point de lui donner les distractions les plus extraordinaires, telles que : s'interrompre au milieu d'une lecture commencée à haute voix et rester les yeux fixés sur la page interrompue, semblant écouter un autre organe que le sien et en suivre mentalement les inflexions.

D'autres fois, haussant un peu le diapason, en discutant sur une cause ou une autre, il s'arrête, tout à coup, comme si quelque chose dans sa voix lui paraissait insolite .

Un jour enfin qu'il se trouvait seul avec Marius, — sa mère étant sortie avec les dames Basset — il dit brusquement à son ami ; — « Mets-toi donc au » piano ! »

— « Tiens! fit Marius toujours rieur, monsieur » v^ut se faire faire un peu de musique?

— « Non Essaie un peu de me faire chanter :

» il me semble qu'il me repousse une voix.

— « Une voix? s'écria Marius qui, lui, ne se sentait rienpoindre de sérieux dansle gosier, «pardine ! » tu es assez veinard pour ça!.,... Voyons, tout de » suite! »

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Et, s'iQstallant au piaao, il plaqua les accords sur lesquels il accompagnait, jadis, la gamme aux élèves du père Trévanne.

Nous disons : jadis, car, pendant la- guerre M. Trévanne était allé dans sa province et, soit qu'il eût trouvé à y faire des élèves, soit toute autre raison, il n'en était pas revenu.

Jean-François commença ces fameux sons filés qui, autrefois, avaient enthousiasmé le vieux maître ; mais, il était si ému de tenter cet essai qu'il en devenait tout pâle et que les sons tremblaient dans sa gorge.

— « Remets-toi donc, nigaud! fit Marins aussi ému que son ami, ça paraît superbe ! »

Et le « grand », faisant effort pour être calme, recommença la gamme, avec un peu plus d'aplomb, cette fois.

bonheur! les notes sortaient, puissantes et larges, emplissant la petite pièce d'une sonorité débordante:

— « Crénom! s'écria le petit Basset rebondissant sur son siège, c'en est un!... et du meilleur calibre, » encore !

— « N'est-ce pas? dit timidement Jean-François, pourpre maintenant d'une joie qu'il n'osait pas laisser éclater, n'est-ce pas que c'est bien le timbre > d'un ténor?

— « Et d'un chouette iènovl s'exclama l'accompagnateur imprimant à son tabouret de piano un mouvement de rotation qui le fit tourner prestement sur sa vis, pendant que lui, Marins, allongeant les jambes et levant les bras en signe d'allégresse, accélérait ce mouvement sans s'occuper si, arrivé

au bout de la vis, il ne porterait pas, au beau milieu de la chambre, le dessus du meuble et celui qu'il portait.

— « IL y a longtemps que tu t'es découvert ça ? demanda-t-il, arrivé sans encombre au bout de la rotation et faisant reprendre l'assiette au tabouret par un mouvement contraire sans danger, cette fois, pour son centre de gravité.

— € Voilà quelques semaines seulement, répondit Jean-François ravi de l'effet produit sur son copain et de la dénomination que ce dernier donnait, tout de suite, à ce qu'il venait de lui faire entendre, « et » c'est ce qui me faisait si préoccupé... Tu sais que, » depuis que j 'avais perdu ma voix d'enfant, j e n'osais ^ pas essayer de donner un son, tant j'étais chagrin » de n'en plus pouvoir faire sortir?... Hé bien ! un » soir que je descendais seul l'escalier de notre théâ- » tre, en me remémorant une phrase que chantait le ]^ tenorino, je fus tout saisi de reproduire cette » phrase avec une telle vigueur d'émission qu'il me » sembla que ce n'était pas moi qui venais de chan- » ter... Depuis, j'ai bien encore essayé... d'essayer, » mais, j'étais toujours arrêté par je ne sais quelle y> terreur de ne pas aller jusqu'au bout et comme » effrayé du bruit de ma propre voix.

— « Recommence ! fit Marius, faut être sûr de son » affaire !

La gamme recommença encore plus puissante que la première fois : c'était à se croire chez le père Trévanne et rajeunis de sept ans.

Seulement, les jeunes gens constatèrent, d'un commun accord, que certaines notes avaient un peu de rugosité.

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Gela était facile à corriger par le travail, et, si la voix n'avait pas la suavité de l'organe juvénile si appréciée autrefois, elle possédait déjà une force, une ampleur extraordinaires. *

L'étude, en l'égalisant, devait lui conquérir toute la douceur en même temps que l'étendue désirables.

— « C'est dommage que le père Tré vanne ne soit pas à Paris, dit Marins après ime secondé et une troisième épreuve aussi heureusement terminées.

— « Bah ! fit Jean-François peut-être un peu insoucieusement, j'arriverai plus vite au théâtre » par le Conservatoire I... D'ailleurs, je n'ai pas ou- » blié ses (Conseils et je saurai bien me rabattre sur » sa méthode si je sens que celle d'un autre puisse » me nuire, ou ne pas me réussir aussi parfaite- » ment. » On touchait presque à la fin de Thiver.

Les deux amis convinrent de ne parler à personne de la découverte faite de cette voix nouvelle de Favre : chez eux, pour ne pas donner aux chères femmes des espérances trop vives qui avaient besoin d'un peu de temps pour devenir des réalités ; autre part, pour ne pas avoir d'échec d'amourpropre si, par hasard, le Conservatoire ne le recevait pas encore cette année.

Il y avait sept mois à attendre pour les examens d'admission qui ont lieu en octobre. C'était, pour Jean-François, le temps de faire un peu d'études, sans fatiguer la voix en train de se former, avec Marins imbu, comme lui, des principes de M. ïrévance.

Le « grand » apprendrait un air d'opéra que l'on ne choisirait qu'un peu avant l'examen pourlaisser

à sa voix le temps de se développer, sans la forcer ni l'entraver en rien. En résumé, il fallait plutôt avoir de la patience pour attendre que du courage pour travailler.

Favre et Basset avaient, tous deux, entendu raisonner trop de fois avec expérience sur ce sujet pour ne pas savoir ce qu'une précipitation imprudente pouvait avoir d'irréparable.

Ils rie dirent rien à leurs mères.

Le silence fut plus difficile avec Laurette.

Musicienne d'élite et désireuse, au-delà de toute idée, de voir s'ouvrir un meilleur avenir pour leur ami, elle l'interrogeait souvent sur ce qu'il pouvait espérer de son organe.

Elle recevait des réponses évasives : il ne savait pas!... Plus tard!.. Il verrait!.. On avait bien le temps!...

Le temps ?... Quand Jean-François arrivait à peine à subvenir à ses propres besoins! Quand maman Favre, inquiète et peut-être un peu humiliée — (les grands cœurs, seuls, savent accepter aussi bien que donner) — quand maman Favre, humiliée des dépenses qu'elle pouvait augmenter chez les Basset, soupirait souvent devant eux et s'étonnait de ne pas entendre son fils essayer, au moins, pour voir si ça revenait

Laurette faisant chorus avec elle, la situation devenait parfois agaçante et Marins prit le parti d'instruire sa sœur, en cachette, de ce que l'on pouvait espérer pour leur « grand. »

C'était le plus sage.

Laurette ravie, mais sérieuse déjà et comprenant les raisons d'intérêt ou d'amour-propre qui conseil-

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laient la discrétion, se tut même envers sa mère.

Celle-ci eût pu, malgré sa prudence, laisser échapper des demi-mots pour endormir les impatiences de sa trop nerveuse voisine.

Une fois initiée au secret, Laurette sut calmer ces impatiences sans éveiller les doutes de maman Favre.

On eut tout à gagner à cette, confidence, car

lorsque Marins allait à ses leçons ou au Conservatoire (il avait repris ses classes d'harmonie et de composition) les mamans étant sorties ou occupées dans le logement Favre, soit à leur ouvrage, soit à des soins de maison, Laurette fermait portes et fenêtres et faisait, à son tour, travailler Jean -François, pas longtemps et surtout pas très fort — c'eût été fatiguer sa voix — mais assez pour aider à son développement.

Seuls ensemble, les trois enfants — car ils Tétaient encore par bien des côtés naïfs — avaient des colloques où les rêves et les espérances se développaient à loisir, tout en plaisantant.

— « Tu as cent mille francs dans le gosier !

s'écriait Marins exalté quand Jean-François avait travaillé, avec cette voix dont l'ampleur augmentait chaque jour, une belle vocalise de Bordognù

— « A moins que ce ne soit deux cent mille !

renchérissait Laurette aussi exaltée que son frère.

— « Mettons : deux cent mille, mes enfants ! répondait le grand Favre avec une emphase joyeuse : ))jene vous les crache pas au nez, parce que je » suis trop bien élevé — mais, je les répands à » profusion sur vos têtes si chères !

— « En pièces de cent sous ! répétait Marins se cachant la figure et courbant le dos comme pour éviter les projectiles : tu nous assommes de tes générosités !

— « Et tu nous emmènes dans tes voyages, aux frais de la princesse! continuait Laurette employant l'expression consacrée pour dire que l'on est défrayé de toute dépense.

— « Je chante devant toutes les têtes couronnées » d'Europe, d'Asie, d'Amérique... et de mille » autres lieux...

— « Qui t'octroient l'ordre delà Jarretière, celui » du Medjidié, ceux de l'Aigle noir et de la Cou- » ronne de chêne...

— « Et, quand tu es las de l'admiration de » toutes les cours, tu nous ramènes chanter avectoi » dans celles des vieilles maisons de Paris où nous

« exécutons des trios qui font vider, dans nos po- « ches, l'escarcelle de tous les locataires, voire € même celle des concierges !

Et les trois fous, d'entamer un trio burlesque où le timbre magistral de Favre, le fausset de Marins et le « galoubet i de Laurette imitaient, en remplaçant l'instrument par l'intonation et le simulacre : celui-ci. le trombonne ; celui-là, le cornet à piston ; la troisième, la clarinette enrhumée, assassinant de force « couacs » quelque vieille valse autrichienne.

Et les bons rires d'aller leur train !

Et ainsi que dans tous les actes de leur vie, graves ou joyeux, ils répétaient, la bouche encore ouverte du rire finissant, les yeux humides de larmes naissantes : ^ Si Minie était là ! »

Ah! comme elle eût ri avec eux! rêvé avec eux!., en jetant, au milieu du rêve et du rire, un de ces conseils tendres et profonds qui ne chassaient jamais la joie ni les doux songes.

Non seulement ces beaux rêves amusaient les trois enfants quand ils étaient seuls, mais, lorsque leurs mères étaient présentes et que l'une d'elles — maman Favre, le plus souvent — exprimait le chagrin d'une privation actuelle ou la crainte d'une privation à venir, ils avaient, entre eux, des clignements d'yeux, des mouvements d'épaule pleins d'une pitié rieuse qui pouvaient se traduire par cette phrase sous-entendue : — « Pauvre chère Tf femme !... elle ne soupçonne pas ce que sera Ta- » venir ! »

Et les petites privations d'à présent se sentaient à peine-

D'abord, avant tout, les mères s'arrangeaient pour que ces privations ne pesassent pas sur de justes amours-propres en trahissant la gêne du moment.

Elles avaient, pour entretenir ou réparer les vêtements, une adresse inimaginable.

Les enfants, bien instruits eux-mêmes à les ménager, semblaient toujours — comme on dit — sortir d'une boîte etjamais, dans la chaussure, lacoiffure ou la toilette rigoureusement nécessaire, rien ne péchait de façon à les rendre gauches ni les humilier lorsqu'ils devaient assister à quelque cérémonie ou faire quelque visite indispensable.

Arriva ce mois d'octobre tant désiré.

Favre et Marins avaient gardé un tel souvenir des leçons du père Trévanne : l'un, pour les utiliser à son profit, l'autre pour les inculquer à autrui, que le premier était véritablement armé de pied en cap lorsqu'il passa l'examen d'admission au Conservatoire. Il y fut reçu d'emblée, demandé, à la fois, par tous les professeurs et celui auquel il échut lit nombre de jaloux dans le « Laboratoire » (autre expression méprisante de M. Trévanne pour désigner cette école respectable).

Pensez donc : un fort ténor ? ... c'est le phénix î l'oiseau rare ! presque le merle blanc!.. Et avec cela, un grand beau garçon ayant de la tenue et un physique avantageux!

Favre eut, tout de suite, la demi-pension — cinquante francs par mois — subvention accordéQ aux élèves qui font espérer des artistes.

Cette pension devaifêtre doublée l'année suivante et, jointe à quelques cachets que les élèves.

estimés, du Conservatoire trouvent souvent à gagner soit dans les théâtres subventionnés par l'État, soit dans les fêtes du gouvernement, la gêne allait être moindre chez notre blondin.

Aussi Marius, toujours bon garçon et toujours exempt de jalousie à Tégard de son copain, lui en décochait-il des : Chançard !... Veinard !... Bidard !... et tout ce qui rime en ard.

Mais, lui non plus n'était pas trop à plaindre : sa place du petit orgue n'était pas mauvaise et ses jeunes œuvres, chantées par la belle voix de Favre, commençant à se bien vendre, établissaient sa réputation de compositeur.

Son professeur le poussait à travailler pour le prix de Rome et, bien qu'il n'y eût pas une entière confiance, il faisait de son mieux pour y concourir, se disant avec raison que ce travail profiterait toujours à son talent à venir.

Laurette aussi faisait son modeste petit chemin de jeune professeur.

Elle avait, comme son frère, une toute petite voix qui ne lui permettait pas d'aspirer au théâtre mais qui, servie par un goût et un sentiment vrais, la faisaient tort agréable à entendre dans une réunion où le vaisseau ne réclamait ni la force, ni rétendue.

Les enfants et les mères étaient donc revenues à un bon temps de travail et d'espérance... sous l'ombre protectrice du souvenir de la douce Minie.

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