CHAPITRE XIV
Ce n'était pas sans raisons que Marins redoutait cette épreuve du concours au prix de Rome.
Son tempérament artistique, comme son être tout entier, était vif, pétulant, plein d'élans chaleureux et de tendresse ardente, mais, souvent nerveux, il y avait un peu de fougue dans sa façon de travailler et trop de facilité mélodique, ce qui le rendait négligent dans les conceptions de haut style.
De plus, philosophe par éducation et sensible par nature, il avait besoin de chercher le côté humain de toute chose et d'éprouver, pour ainsi dire, le sentiment qu'il avait à exprimer.
Or, la cantate proposée : au concours poétique d'abord, à la lutte musicale ensuite, est, ou biblique ou mythologique, mais toujours empruntée aux temps anciens.
Les Dieux et les Déesses de l'Olympe, les Patriarches ou les Bergers de l'histoire sainte : on ne sort pas de là.
A peine permet-on des épisodes empruntés aux Grecs et aux Romains ou à Fhistoire la plus reculée possible.
Jamais un sujet moderne n'est donné à ces apprentis de l'art qui doivent, cependant, faire du moderne par la suite et créer école, si possible leur
est, sous peine de n'avoir ni personnalité, ni originalité.
La cantate reçue au concours poétique et donnée aux élèves compositeurs, cette année-là, était : Andromède,
« Andromède, ayant eu la témérité de se croire » aussibelleque Junon, cette altière déesse, pour la » punir, la fit lier par les Néréides, avec des chaînes,
» et exposer, sur un rocher, à la fureur d'un mons- » tre marin; mais, Persée, monté sur le cheval de » Pégase, vint délivrer Andromède qu'il rendit à » son père, le roi d'Ethiopie, lequel, par reconnais- » sance, la lui donna en mariage. »
Le sujet, assez bien traité par le poète, offrait trois personnages au compositeur : Andromède, Junon et Persée.
Marins avait donc l'occasion de faire des solis, des duos et un trio. Lestrois personnages devaient être chantés — si la cantate musicale était couronnée — par des artistes appartenant aux scènes lyriques subventionnées, c'est-à-dire : à l'Opéra ou à rOpéra-Gomique.
— » Tu ne trouves pas ça suffisamment inspira- » teur? demandait le grand Favre au petit Basset, le » voyant plus souvent inquiet que confiant : un so- » prano, un contralto et un ténor ou un baryton, à »ton choix,pour chanter le rôle de Persée...? qu'est-
> ce qu'il, te faudrait donc ?
— » Probablement ce que je n'ai pas, répondait Marins avec un soupir : je dois trop à mon prôfesjt seur(il était dans la classe de l'auteur des Nocesde » Jeannette, des Saisons et de tant d'autres Œuvres » adorables) ; je lui dois trop pour refuser de concou- » rir quand il semble le désirer si [vivement, mais, » je t'assure que la vanité d'Andromède, l'orgueil
> de Junon et même le dévouement de Persée me
» sont, au fond, choses bien indifférentes Si, seu-
» lement, j'avais la liberté de faire chanter un chœur ) aux Néréides qui enchaînent l'héroïne par l'ordre :& de la Déesse, ça me ferait une page d'un senti- » ment naturel : celui de la pitié qu'elles pourraient
» ressentir en sacrifiant cette jeune imprudente au ^ courroux de la vindicative Junon..... mais, ça » m'est défendu. Pas de chœur dans la cantate : ça » en rendrait Texécution trop longue et trop diffi- > cile. Pourtant, ce chœur seraitla seule machine où
>> je pourrais mettre du cœur Qu'est-ce que tu
1» veux que je fasse sur ces vers d'Andromède :
Aussi belle que Junon même Et digne du regard des Dieux, Mes attraits charment tous les yeux, Je suis faite pour que l'on m'aime!
» Est-ce que tu netrouves pas cette petite person- 3> ne toute pleine d'elle-même, assez insignifiante à » mettre en musique? Et lorsque Junon lui répond, » du haut de sa majesté olympienne :
Mortelle audacieuse
Dont la témérité Oppose une obscure beauté A ma beauté radieuse
» Or ois-tu que je sois bien ému de cette colère » souveraine ayantpour base une vanité aussi plate » que celle qui l'offense?... Et penses-tu que, si » j'étais Persée, je combattrais un monstre épou- 3> vantable pour prouver à mamz'elle Andromède » qu'elle a raison contre marne Junon?... Non! » Non! Non! cent fois, non!... Il est certain que je » vais faire de mon mieux pour rendre l'aridité du » rocher par des sécheresses harmoniques, la ter- » reur d'Andromède par des chromatiques déses- » pérées, l'ampleur de Junon par des arpègessono-
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» res, la vaillance de Persée par des accords corn- ))pliqués... et puis, au bout du compte, quand tii 3> chercheras, dans tout ce fracas, une strophe qui » te mouille les yeux comme dans ma mélodie : « Repentir :» que tu chantes si bien, ou une phrase » qui te soulève sur ton siège, comme dans mon «caprice-tzigane > Bernique! sansonnet!... tu te » diras, avec raison : c Ous*quest mon Marius?... ^ qu'on me le serve! »... et onne te le servira pas.., » parce que le Marins en question ne sait pas faire ï parler les morts.
— î Pourtant tuadoresla<Galathée » de ton maître.
— » Si-jeFadore ?. .. un chef-d'œuvre !.. . il faudrait » être sourd, du cœur et des oreilles, pour ne pas » l'adorer !
-— î C'est, cependant, du classique comme poè- » me?
. — ) Oui, mais traité avec une vérité qui restera » éternelle !... Ça vit, avant tout!... les person- » nages y expriment des idées et des sentiments qui » sont de tous les âges et de tous les temps.
— ï Je crois bien : ça renferme les sept péchés ca- » pitaux !
— T> Possible ! mais que de tableaux intéressants » pour remuer l'auditeur !... les personnages y parvient trop vrai pour qu'il soit bien difficile de les » faire chanter Jt«5^^... sans jeu de mots : Ganimède » avec sa paresse si insouciante ; Mydas avec son » avarice, son envie et ses convoitises si eflfronté- » ment étalées; Galathée avec sagourmandise,sa co- » 1ère — sans compter sa curiosité maligne qui mou- » vementé si prodigieusement le rôle — et, enfin,
»Pygmalion représentant à lui seul, l'Indomptable iè Orgueil humain, si fier d'avoir créé qu'il se meurt î d'amour pour sa création. Mais, si son orgueil est » immense, comme sa tendresse est profonde, sin- » cère..., et désespérée! Ne te moque pas de moi • »je ne fais pas mdi petite Andromède en matière j» de talent, mais, il me semble que j'aurais trouvé )^ la musique de:
« Tristes amours ! foUe chimère ! »
» C'est beau et simple comme tout ce qui est » vrai!... Et j'explique ainsi ma phrase —téméraire » peut-être en ce qui m'est personnel : Celui qui » pense vrai^ fait simple,,, et le simple est bien près » du beauU,. Seulement, vois-tu, pour faire vrai-, » il faut avoir à peindre un sontiment — mauvais ou » bon — que tous les êtres vivants puissent ou aient » pu éprouver à leur heure.
— « Hé bien ! Andromède peut être très vraie » en se croyant plus belle que Junon : beaucoup » de gens ne font jamais de comparaison qu'à leur » avantage.
« — Bon ! ils ne peuvent pas la faire tout haut » sans avoir Tair d'imbéciles... et, comme ils le » savent bien, ils n'osent pas être t?rm5touthaut..., » ce qui fait que leur sentiment ne peut pas » s'exprimer ouvertement, certain qu'il est de ne î> pas se faire admettre el de devenir ridicule...
— « Tout cela n'est-il pas un peu spécieux ?
— <r C'est possible... mais, j'explique mes causes de défaillance à moi, avec mes idées... à moi et ma jtiature... à moi-.. Autre chose me tourmente
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» encore : j'ai à présenter deux femmes — Andro- » mède et Junon — qui ne parlent que de leur » beauté. Si j'ai deux laides pour chanter ma can- » tate, en admettant qu'elle puisse être couronnée »— elle est coulée d'avance... Maintenant, me sou- » ciant autant que d'une pomme qu'Andromède soit » plus jolie que Junon ou Junon plus belle qu'An- » dromède, je me demande comment j'intéresserai » le public à ce à quoi je ne peux pas m'intéresser » moi-même, et, tout bien réfléchi, ainsi que l'Al- » ceste de Molière, je préférerais avoir à chanter :
« J'aime mieux ma mie, o gué ! »
— (c Alors, ne concours pas : tu me fais une peur » du diable avec tes théories.
— « Bah ! je ne serai pas perdu comme moderne »pour avoir échoué comme antique.,. D'ailleurs, le » travail à faire est assez bien taillé pour servir à » mater un peu les vivacités et les négligences de » mon caractère artistique. .. Et puis, m'sieu Massé » le désire. Si je ne concours pas et que je reste » longtemps à prendre une place sérieuse dans le » métier, il me dira : c'est ta faute !... si tu avais » voulu!...)) Hé bien?j'auraivoulu!...mais, ce que » je n'aurai pas pu, sur ce chemin-là... je le pourrai » sur d'autres, j'en suis certain î
— « Et tune te laisseras pas abattre, si tu échoues?
— « Ce serait stupide, puisque, d'avance, je sais » que co n'est pas là que je triompherai.
—- « Sais-tu? moi, si je n'étais pas à peu près sûr > de réussir... je lâcherais tout.
— « Toi, tu es sur le terrain qui te convient : tu » serais joliment sot de douter un instant.
. — « Si jamais je m'entendais siffler, je serais » perdu pour toujours.
— « Pas moi : chaque fois que je serai joué, je » m'attendrai à être sifflé... et je m'apprêterai à j> retravailler le lendemain.
— « Ça prouve que tu es taillé pour la lutte, mon » petit vaillante
— « Et toipourlesuccès, mon grand vainqueur! » Lorsque ces 'conversations avaient lieu devant
les mères et la sœur, il se formait deux camps : maman Basset, qui connaissait bien son fils, partageait son avis sur lui-même sans le décourager de concourir, mais Laurette et maman Favre jetaient les hauts cris, à l'idée seule qu'il put être battu au concours.
Jean-François variait d'opinion selon qu'il avait eu lui-même plus ou moins de succès en chantant une œuvre de son ami, et, comme il en avait toujours plus que moins, grâce, autant à sa belle voix qu'au charme réel des mélodies 4e Marins quand celui-ci traitait un sujet qui « r empoignait j> le grand Favre penchait, le plus souvent, pour la réussite du petit Basset.
Les prévisions heureuses furent trompées.
Marins entra en loge et en ress'ortit, satisfait, non pas de son ouvrage, mais de lui : ainsi qu'il se l'était promis, il avait fait de son mieux.
Au vif regret de son professeur et au grand chagrin de tous les siens (bien qu'il ne les eût jamais beaucoup leurrés), il n'obtint pas même un second prix.
Non que sa cantate fût dépourvue de qualités : on trouvait de la grâce dans la vanité naïve d'An-
dromède, de la grandeur dans Torgueil insolent de Junon, du feu dans les déclamations de Persée ^ mais, l'auteur n'avait pu trouver à développer le charme tendre qui était en lui et la sincérité qui faisait le vrai fond de son talent naissant.
Sur un sujet large et froid, il avait péché par la fo-O'Orme.... aurait dit Bridoison.
Maman Basset, tout de suite résignée, embrassa son fils un peu plus longuement en le voyant revenir le visage voilé d'une nuance de tristesse qu'il s'efiforçait de cacher sous sa gaminerie ordinaire,
Laurette pleura un peu, autant de peine réelle que d'amour-propre fraternel déconvenu.
Jean-François enragea, surtout à cause des bons petits camarades dont quelques-uns jalousaient Marins sans avoir son commencement de mérite, ni son amour du travail, et qui furent enchantés de le voir « retoqué )>.
Le vaincu fut sérieusement obligé de calmer son copain en lui rappelant combien peu lui-même avait compté sur la bonne issue de son concours.
Quant à maman Favre, elle se répandit en récriminations, aussi injustes qu'exagérées, sur le jury à l'organisation duquel elle comprenait si peu de chose qu'elle l'assimilait au « suffrage universel » : dans son idée, le concierge du Conservatoire avait droit de vote pour le prix de Rome cammele charbonnier du coin pour le député de son arrondissement.
On eut beaucoup de peine à la désabuser.
Puis, l'impression, toujours pénible, d'un échec s'apaisa chez tous en présence du renaissant courage du jeune Basset qui s'essaya immédiatement à
des œuvres plus modernes, plus senties et plus compatibles avec ses aspirations.
Enfin, pour effacer les derniers vestiges de ce mécompte, arriva la perspective des débuts prochains de Jean-François ; car, avec les petits comme avec les grands événements, le temps marchait toujours pour lui aussi : il avait eu ses seconds prix de chant et d'opéra, puis, ses premiers, et, à l'issue de la dernière distribution, l'Académie nationale de musique l'engagea, comme c'était son droit, aux appointements de six cents francs par mois.
C'était mince pour lin si grand théâtre, mais, cela chassait pourtant comp lètement la gène du logis
Enfin, le débutant voyait s'ouvrir devant lui de plus vastes horizons, si ses débuts étaient heureux.