CHAPITRE XVI
Ce nid fut trouvé et arrêté rue Lafayette, presque au coin de la chaussée d'Antin, c'est-à-dire : à deux pas de l'Opéra.
Trois mille six cents francs au cinquième :
c'était raide... à payer comme à monter; mais la maison avait grand air, l'appartement — composé pourtant seulement des pièces indispensables à la nouvelle situation de la mère et du fils — était plein d'air, de soleil et commodément distribué.
La proximité du théâtre était précieuse, même à ce prix-là.
L'installation des Favre fut gaie pour tout le monde.
Les enfants Basset avaient pris leur parti du déménagenient de leurs amis et ils éprouvaient de naïfs et sincères ravissements, en se promenant de chambre en chambre, à constater ce qu'ils y trouvaient, chaque jour, de meubles et d'objets nouveaux.
Pas ombre d'envie ne germait dans ces cœurs où tout était franchise et affection. Le bien-être dont jouissaient la mère et le fils ne leur faisait pas trouver leur existence, toute de travail et d'économie, plus pénible ou plus humiliante à supporter.
D'ailleurs, les prévisions de maman Basset se réalisaient : les œuvres de Marins prenaient une importance énorme du zèle que Jean-François mettait à les produire et Tintimité régnant, entre les jeunes Basset et le ténor à la mode, faisait élargir le cercle des relations des premiers et, par conséquent, devenir meilleure leur clientèle d'élèves.
La première année de l'engagement du grand Favre n'apporta aucun changement appréciable dans cette intimité affectueuse.
Marins allait le matin , tous les deux jours, faire travailler les rôles à son copain. Il déjeunait avec lui. Laurette et maman Basset se joignaient à eux à dîner une fois ou deux par semaine et, Jean- François, lorsqu'il ne jouait pas le soir, montait souvent, avec sa mère, la rue des Martyrs pour venir chercher rue Pétrelle leurs simples et gais repas d'autrefois.
Bientôt, maman Basset, quoique sage et prudente toujours, jugea nécessaire d'augmenter aussi un peu — ses enfants gagnant davantage — le train de leur maison : elle loua un petit appartement, avenue Trudaine, presque en face cette écoje du Commerce qui avait été « leur ambulance » pendant la guerre et devant laquelle ils ne passaient jamais sans que l'image de Minie apparût à leurs cœurs si pleins de son souvenir.
Ce petit appartement, au fond d'une cour assez vaste, bien aérée et dont le second corps de bâtiment avait des fenêtres sur la rue Say, leur offrait, pour mille francs par an : une chambre pour chacun d'eux, une salle à manger, un salon exigu et toutes les dépendances nécessaires à la vie matérielle.
Ce prix était, peut-être, un peu bien élevé, le gain pouvant subir les fluctuations des saisons ou de Tétat général des aflaires, mais l'excellente femme de ménage avait toujours, par devers elle, de petites épargnes pour obvier aux incidents inattendus et son activité, jointe à son adresse, évitaient tant de dépenses, même les moins superflues, qu'elle pouvait se permettre de placer ses enfants dans un cadre -plus favorable au développement d'une situation qui s'améliorait chaque jour.
Jean-François était enchanté de leur récente installation, et, avec la petite pointe de vanité qui restait le côté faible de son caractère, parlait volontiers devant ses nouvelles connaissances : de la belle avenue qu'habitait Marins, du salon de Marins, desjours de réception de Marins ; bien que, du fond de sa cour, Marins ne pût voir un arbre de la belle avenue; bien que son salon, de dix mètres carrés, ne contînt guère que son piano flanqué d'un canapé à deux places, et que son jour de réception se bornât à ce qu'un soir par semaine on dût toujours trouver quelqu'un chez lui, ne fûtce que sa mère quand lui était forcé d'aller en soirée avec sa sœur, et que l'on y pût savourer, à son gré, avec un peu de musique, un verre d'eau sucrée teintée de cognac et acidulée d'un rond de citron.
Il est vrai que les visages y étaient avenants, les caractères aimables, la musique excellente et les grogs préparés par la main blanchette de Laurette Basset.
Malgré les mauvais jours passés, malgré le vide incomblable laissé par la chère Minie, c'était encore un bon temps pour tous ces braves cœurs parce que, si dures que soient les épreuves infligées par le Destin, c'est toujours le bon temps que celui de la Jeunesse s'écoulant entre Taffection et le travail. La gaîté qui y préside ne retrouvera jamais son équivalent dans l'âge mûr... fût-il comblé de tous les biens de la fortune et de la gloire.
Le premier nuage qui assombrit ces heureux jours fut •amené parle congé que Jean-François prit, selon son droit, au bout de ses dix premiers mois d'engagement. Il reçut de si belles propositions pour le Casino d'une ville d'Eaux qu'il n'eut qu'à les accepter immédiatement, et cela, d'autant plus volontiers que c'était à Aix qu'on le demandait et que les eaux de cette station balnéaire, ordonnées contre les rhumatismes, devaient être excellentes pour maman Favre qui en souffrait toujours, de temps à autre.
Marius, retenu à Paris, non seulement par des élèves n'allant à la campagne qu'aux environs et ne cessant pas leurs leçons pour cela, dut voir partir son ami sans espoir ni possibilité d'aller le rejoindre, le Casino d'Aix ayant un excellent orchestre et un pianiste accompagnateur pour les besoins de la clientèle.
Pendant son séjour à Aix, Jean-François fut demandé à Evian où un grand personnage (une Altesse autrichienne) était venu faire une cure. Ce personnage prit un tel engouement pour le talent du jeune artiste que, non content de l'aller entendre avec tout le public, il le faisait venir à son hôtel où il lui payait des cachets prodigieux, sans préjudice de cadeaux magnifiques.
Les lettres que le grand Favre écrivait à Marius étaient toutes pleines des récits de ses grands succès et de ses gains féeriques.
Sans se l'avouer les uns aux autres, les Basset faisaient, malgré eux, cette réflexion que leur ami s'étendait bien complaisamment sur ce qui le touchait et leur adressait bien peu de questions sur eux-mêmes. Il est vrai, se disaient-ils, — toujours chacun à part — qu'eux n'avaient pas quitté leur «clocher» et qu'excepté de grandes fatigues et quelques ennuis inhérents au travail journalier, il ne se trouvait pas grand'chose dans leur vie qui pût distraire le voyageur, tandis que lui voyait de nouvelles villes, de nouveaux visages, faisait de brillantes connaissances et ce qu'il leur écrivait était plus intéressant que ce qu'eux pouvaient lui dire.
Ils attendaient, néanmoins, un petit mot de regret pour leur bonne intimité et d'espoir de la voir
renaître.... qui ne vint pas une seule fois sous la plume de Jean-François pendant ses deux mois d'absence.
Evidemment, il était dans l'enivrement de cette prospérité étourdissante et sa tête se trouvait trop occupée pour laisser beaucoup de temps à son cœur.
11 leur parlait aussi fréquemment de l'accueil gracieux fait partout à sa mère qui était souvent invitée avec lui et toujours traitée avec beaucoup de déférence.
L'Altesse autrichienne avait même, à la promenade sur le cours, donné un coup de chapeau adressé madame Favre personnellement.
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Marius qui, ce jour-là, lisait tout haut Tépitre de son copain, eut un demi sourire involontaire à cette relation unpeu puérile du ssîint i^ersonnel et maman Basset, formulant de vive voix la pensée de ses enfants, dit avec un léger haussement d'épaules :
— « C'est dommage qu'un coup de chapeau ne » puisse pas se gardercomme une relique, sans quoi » celui de l'Altesse irait tenir compagnie au camé- » lia du bouquet de Y Anibassadeiise ! »
Ce fut la seule critique que l'on se permit sur toutes les petites vanteriesde même sorte que renfermait chaque lettre du grand Favre dont le retour n'en était pas moins impatiemment attendu.
Ce retour ne fut pourtant pas une aussi grande joie pour les Basset qu'ils l'avaient espéré.
Le train qui ramena leur ami ne concordait pas avec les heures où tous pouvaient être libres.
Maman Basset et Laurette allèrent seules l'attendre au chemin de fer, Marius ayant, à cette même heure, une lecture chez le directeur d'un théâtre lyrique, secondaire il est vrai, mais très suivi du public parisien.
Le jeune Basset avait trop besoin d'arriver à se produire sur une scène, même secondaire (lethéâtre étant le seul endroit ou artistes et auteurs puissent gagner sérieusement leur vie, s'ils y réussissent) pour se permettre de sacrifier l'occasion qui lui était offerte de faire entendre sa musique à un de ces demi-Dieux que l'on appelle : un Directeur!
Lepauvrebrunet enrageait. Il accusait sa déveine ordinaire; mais, il eût craint, s'il essayait de faire remettre le rendez-vous donné par un de ces LouisXIV au petit pied qui ne doivent pas a faillir
attendre » de perdre une des rares chances qui lui était offerte de faire apprécier et peut-être accepter une œuvre importante. Il s'imposa donc le réel sacrifice de retarder de quelques heures le plaisir de revoir son ami.
Laurette et maman Basset se trouvèrent à Farrivéedu train qui, comme tout train qui se respecte, eut vingt minutes de retard. Elles virent enfin débarquer madame Favre et son fils flanqués d'un long jeune homme imberbe qu'ils appelaient très haut et à tout bout de champ : « Prince » gros comme le bras, que, dans leur innocente ignorance,
les dames Basset crurent un instant être l'Altesse autrichienne.
Elles revinrent bien vite de leur grossière erreur ayant entendu dire que les Altesses Royales sont presque toujours aimables... par état et le « Prince » les ayant toisées assez impertinemment en demandant avec un fort accent slave où était la voiture.
Madame Basset répondit qu'un « quatre places » attendait au bas de Tescalier et le Prince reprit de son petit ton impertinent qu'un clignement d'yeux affecté rendait plus sensible encore : — « Faites-y i> donc charger ma malle, ma bonne dame ! » prenant sans doute maman Basset toujours mise fort simplement — surtout à cette heure matinale — pour la gouvernante du grand ténor. Jean-François, sentant l'inconvenance du ton employé envers leur amie, lui demanda quel était le numéro de la voiture.
— » 4227, répondit la mère de Marins qui n'avait pas bougé à l'injonction du Prince.
Favre avisa un des employés commissionnaires du chemin de fer ^t, répétant ce numéro, lui dit défaire avancer la voiture. Pendant ce temps, ma dame Favre expliquait à Laurette, un peu interloquée, que le long jeune homme était un prince serbe, hongrois ou bulgare — elle ne savait plus trop — dont la famille avait régné longtemps — elle ne se rappelait plus où — et qui gardait l'espérance de remonter sur le trône de ses pères.
Jean-François l'avait connu chez l'Altesse autrichienne qui le recevait avec tous les égards dûs à son rang.
Le jeune prince avait fait force avances à son fils et poussé l'amitié jusqu'à vouloir absolument prendre le même train qu'eux pour revenir à Paris où des affaires l'appelaient, afin défaire route avec
lui. On allait, en passant, déposer lui, sa valise et Jean-François au Grand-Hôtel où il gardait, faveur insigne, le ténor à déjeûner. On laisserait, en consignation, les malles du « grand » que Ton ferait prendre dans la journée. Tout cela était raconté avec une satisfaction glorieuse qui glaça les élans de Laurette.
Quand il fut question de monter dans le fiacre, ce furent des <i Salamalek ! » à n'en plus finir :
— ï» A vous, mon prince, disait Jean-François le chapeau à la main.
— » Montez donc, prince ! répétait maman Favre avec force génuflexions.
Le Prince se résigna à monter sans se faire plus prier que pour permettre à la mère et au fils de lui donner du « Prince » en veux-tu? en voilà! à leur giand rengorgement.
Mais, comme le fiacre ne comportait que ^quatre places, maman Basset et Laurette, qui avaient pensé revenir avec leurs amis rue Lafayette et y attendre Marius, retour de sa lecture musicale, furent forcées de prendre une autre voiture pour elles deux.
Lorsque le cocher leur demanda où il fallait lesconduire, Jean-François, affolé plus que de raison par « l'honneur » que lui faisait le Prince. d'accepter son humble fiacre, répéta la question du cocher en aidant Laurette à gravir le marche-pied.
— » Il demande où il faut vous conduire ?
— » Mais, chez moi ! dit vivement madame Basset qui, se penchant, donna son adresse.
— » Vous ne venez donc pas chez nous avec ma- « man ?
— » Non : Laurette a une leçon à donner que ton » retour lui avait fait oublier.
— » Et Marins ?
— - » Marins est chez un directeur : c'est pour ça qu'il n'est pas venu.
— » Quand le verrai-je?
— » Quand tu voudras !
Jean-François rejoignit sa mère... et son Prince.
Laurette et Mme Basset furent ramenées chez elles interdites et froissées, à bon droit, de l'accueil qu'elles venaient de recevoir. Elles se rappelèrent, seulement en route, que Marius devait aller les rejoindre rue Lafayette où il croyait déjeûner avec tout son cher monde.
Elles savaient bien que le directeur à qui il faisait entendre sa pièce habitait un boulevard voisin du bois de Boulogne, mais à quel numéro?... Elles ne s'en étaient pas enquises, ne supposant pas avoir besoin de l'y aller relancer...
Force leur fut de laisser aller les choses et de revenir Avenue Trudaine,lecœur serré et la bouche muette. Laurette ne voulait pas dire toute sa pensée sur l'accueil des Favre ; maman Basset ne le voulait pas davantage, redoutant l'explosion du chagrin qu'elle lisait dans les regards de sa flUe.
Elles déjeunèrent assez tristement, ayant soin de garder la part de Marius qui, fort étonné de ne pas trouver son ami, n'accepterait peut-être pas de déjeûner avec madame Favre seule et viendrait chercher chez lui les explications qu'elle aurait sans doute quelque peine à lui fournir.
Le jeune garçon ne rentra cependant que long-
temps après, ayant accepté le déjeûner en tête-àtête et croyant, à chaque instant, voir arriver son copain. Mais, son attente avait été trompée et, bien que madame Favre, très ennuyée de faire seule son repas d'arrivée et pas fâchée d'avoir un auditeur à bombarder de tous les récits merveilleux qu'elle avait en provision, l'eût traité avec toute la chaleur désirable, Marins finit par comprendre que sa mèie et sa sœur n'avaient pas été reçues par la mère et le fils, au débarcadère, comme elles étaient en droit de l'espérer.
De bavardage en bavardage, au milieu des redites vaniteuses et des tableaux exagérés de son Amphytrw7ine, il entrevit une partie de la vérité
Acceptant, d'abord, cette idée que Jean-François eût été contraint de déjeûner avec le prince en question, il avait vainement attendu, soit l'arrivée du c( grand » soit une invitation de le rejoindre au Grand-Hôtel: — ne voyant rien poindre, il avait pris le parti de remonter chez lui s'assurer de es que quelque chose lui disait tout bas devoir être une déchirure douloureuse.
Laurette fut très réservée dans ses explications. 11 lui en coûtait trop d'accuser des amis si chers et dont l'un prenait, dans sa pensée, une place qu'elle n'aurait pu qualifier elle-même.
L'absence du grand Favre lui avait laissé une tristesse inexplicable, vu le peu de mois qu'il devait rester loin de Paris.
Son éloignement semblait l'avoir présenté à elle sous un jour tout autre que celui sous lequel elle le connaissait depuis si longtemps. Elle attribuait ingénuement ce nouvel ordre de sentiments à
Tauréole de gloire que mettaient au front du jeune homme les succès remportés dans ses divers rôles.
En l'entendant si souvent au théâtre, elle appropriait, malgré elle, les paroles qu'il prononçait dans ses rôles à quelque situation de leur commune existence.
Quand il chantait : « Asile héréditaire » de Guillaume Tell, il lui semblait qu'il évoquait le souvenir de la petite chambre où, au retour de Buzenval, il l'avait trouvée pleurant au chevet de Minie morte.
Dans la cavatine de Faust — ce rôle dit: de demi caractère, parce qu'il n'exige pas toute la force demandée aux premiers ténors et dans lequel Favre avait fait montre de qualités si différentes de celles qu'il déployait dans des rôles plus énergiques — lorsqu'il disait cette adorable phrase :
« Salut ! demeure chaste et pure où se devine La présence d'une âme innocente et divine !
elle croyait, tout au dedans d'elle-même, qu'il adressait, en pensée, ce salut dévotieux à sa chambrette de l'avenue Trudaine si gentiment tendue de perse bleue pâle, parce que le jour où, venant visiter leur nouveau logis, il était resté sur le seuil de son petit sanctuaire, comme en extase, et avait chanté cette phrase de sa voix la plus tendre et la plus mélodieuse.
Laurette n'eut pas un mot de récrimination.
Maman Basset fut plus explicite. Elle manifesta son froissement sans aigreur, mais avec une amertume bien naturelle.
— «Comment se fait-il, demanda-t-elle àMarius, » que tu sois resté à déjeuner avec madame Favre D quand elle t'a eu dit que son fils s'était laissé gar- » der pnr ce prince d'on ne sait quoi ?
— » J'ai cr;i, d'abord, qu'un intérêt, grave pour » le grand, le forçait à rester avec le prince. Madame » Favre m'a expliqué votre absence, qui m'étonnait » encore plus que celle de Jean-François, par le » ressouvenir subit de Laurette d'une leçon à don- » ner. Quand j'ai fini par comprendre que le grave » intérêt se bornait, pour Favre, au plaisir de la » compagnie d'un nouvel ami plus haut placé que » nouset que, toi et Laurette vous étiez dispensées » du déjeûner sous le coup d'une réception froide, » il était trop tard pour moi : quitter la table eût été » provoquer une rupture complète.
— )) Le repas a dû être triste?
— » Pour moi, mais, maman Favre n'a pas paru » s'en douter, n'ayant pas arrêté de parler tout le » temps... Elle n'a pas tari sur les grands noms » qui ont recherché et applaudi son fils, comptant 5> combien de fois elle avait eu l'honneur de rencon- » trer monsieur de ceci, madame de cela... tout » l'Annuaire français et surtout étranger a dû y » passer ! Etla nomenclature des toilettes nouvelles » qu'elle a arborées à chaque concert ou représenta- » tion pour ne pas ^2iYS,iiren' avoir que ça à mettre ». » J'ai dû, par surcroît, avaler l'Odyssée d'une cer- » taine robe de chambre qu'elle s'est fait faire dans » ce grand cachemire français à palmes jaunes et » vertes avec lequel nous trouvions, jadis, qu'elle D avait l'air d'un immense perroquet prêt à s'envoie 1er... Te rappelles-tu ?... Ce cachemire que son
» mari avait acheté d'occasion à une vente et qu'elle » gardait comme l'objet le plus précieux de ses » temps prospères ?... 11 paraît qu'une baronne « authentique», logeant dans le même hôtel que les » Favre et qui daignait leur faire des visites fréquen- » tes, lui avait déclaré qu'un cachemire français ne » se portait plus — en admettant que cela ait jamais » pu se porter — que c'était un châle de cuisinière )) bon, tout au plus, à faire un tapis de table ou une » robe de chambre... Immédiatement, mamanFavre » a fait venir la meilleure couturière d'Aix pour » qu'elle convertît son cachemire en vêtement d'ap- » partement...
» Elle ne m'a pas fait grâce d'un détail : il a » fallu soixante francs de soie pour la doublure, » trente francs de passementerie pour les manches, » les poches,et la cordelière... Ajoutes-y une façon » de vingt-deux francs et huit francs de « fourni- » tures » (???) ça fait un total de cent vingt francs y> pour cette transformation... Or, si le châle, étant » d'occasion, n'a coûté que cent cinquante francs, il » avait une valeur intrinÈèche (c'est maman Favre
> qui parle) décent écus... Couronne le tout par un
> petit emprunt de vingt-cinq louis que la baronne » authentique a fait à maman Favre et qu'elle doit j> lui rendre à son retour à Paris, c'est-à-dire : aux » calendes grecques, ladite maman Favre a une
> robe de chambre qui lui représente ^une capi- » tate:^ — tu reconnais bien ses mots ? — de neuf » cent vingt francs... c'est, peut-être, un peu saté? » mais, ça a grand»air et, pour ni'en faire juge, » maman Favre a été endosser cette huitième mer- » veille du monde, afin que je l'admire... Pendant
» qu'elle allait opérer cet endossement intéressant, » j'ai regardé distraitement de ci, de là, et j'ai trouvé » sur le tapis, à côté d'un carnet glissé probable- » ment de la poche du pardessus de Jean-François » déposé sur un fauteuil et que sa mère doit lui en- » voyer s'il n'est pas rentré avant le coucher du » soleil, cette carte qui en dit long sur le change- » ment survenu dans la cervelle et, peut-être, dans » le cœur de notre « grand »..
Et Marins, essayant de tourner la chose en plaisanterie, tendit à sa mère une carte de visite sur laquelle étaient gravés ces noms tout nouveaux pour eux : « Jehan Frantz Favre ».
Maman Basset n'en croyait pas ses yeux et Laurette aurait voulu que personne, chez elle, ne sût lire en ce moment.
— » Jehan pour Jean ? dit la mère dont l'amertume Croissait à chaque découverte nouvelle dans les agissements vaniteux de leurs amis, Jehan » vous un a petit air moyen-âge qui, du moins, est » encore français, mais, Frantz pour François — » un nom allemand ! qui eût dit, quand vous rap- » portiez tous deux le lieutenant Debalter par la » brèche de Buzenval, que le brave garçon qui avait yf eu l'initiative de cette mâle action germaniserait » un jour son nom pour faire du « chic »?
— » Il y avait longtemps que ses pauvres noms » l'horripilaient... Ceux-ci ont plus de chic, en eflet, » mais nous aurons de la peine à nous. y faire.
En disant cela. Marins jeta la carte au loin et malgré le ton de persiflage qu'il prenait en contant toutes ces sottises, sa voix trahissait tout le contraire d'une envie de rire.
Sans que personne y fît attention, Laurette ramassa la malencontreuse carte et s'en alla, dans sa chambre, la déchirer en petites miettes comme si elle espérait, la pauvrette, effacer ces puérilités orgueilleuses en en détruisant une preuve.
— » Quand verras-tu... Jehan Frantz ? interrogea madame Basset, sentant bien l'impression douloureuse sous Tair détaché qu'affectait Marins.
— » Mais... quand il viendra ; nous avons été à » lui... il peut bien venir à nous. »
La mère ne poussa pas plus loin ces questions et se rappelant, tout à coup, la lecture qui devait avoir eu lieu le matin, — chose intéressante et, pourtant, oubliée par tous dans ce petit drame intime — elle en demanda le résultat à Marins.
— :» L'impression a été bonne quant à ma musi- » que, fit le jeune homme presque indifférent, mais y> le Directeur m'a déclaré que le libretto étant d'un » auteur débutant, comme moi, dans la carrière, » il ne livrerait pas son affiche à deux noms insuf- » fisamment connus. *
— » Qu'il adjoigne un écrivain en renom pour le » poème.
— » Je le lui ai demandé : il m'a répondu que mes- 3) sieurs les faiseurs à la mode étaient trop encom- » brés pour suffire aux demandes de ce genre ; que » d'ailleurs, ses propres cartons étaient remplis » d'œuvres à écouler.
— » Une fin de non recevoir, enfin?
— » Bah ! une déconvenue de plus !... C'était le » jour !
Et Marins, aussi, alla s'enfermer dans sa chambre, sentant que son système nerveux, doublement
agacé, avait besoin de solitude pour se détendre.
La soirée se passa sans amener celui qui occupait toutes les pensées et dont personne, cependant, ne prononça plus le nom ce jour-là.
Le lendemain, arriva, non pas lui, mais une longue lettre pleine de reproches aussi injustes qu'afifectueux.
Gomme beaucoup de gens se sentant coupables, le grand Favre prenait l'initiative de Faccusation vis-à-vis de ceux qu'il avait offensés et auxquels il tenait encore par toute la puissance du sentiment et de l'habitude, tandis que sa vanité grandissante l'éloignait, presque malgré lui, du centre où ils avaient gravité ensemble.
« Il ne comprenait pas pourquoi Marins n'était » pas venu le trouver au Granl-Hôtel?...
« Lui avait oublié de le recommander à Lau- » rette et à maman Basset dans la précipitation des » montées en voiture, mais. Marins savait bien » quelle joie il aurait à le revoir!... Lui s'était » presque emporté contre sa mère pour ne pas lui » avoir envoyé son Marins qu'il avait à peu près » annoncé au Prince, etc., etc., etc. Enfin,ilse trou- » vait très fatigué du voyage, mais, il espérait bien » que le déjeûner, manqué la veille, aurait lieu ce » matin et il attendait ses bons amis à midi son- » nant, d'autant qu'il avait absolument besoin de » Marins pour travailler un grand rôle qu'un com- » positeur récemment élu à l'Académie avait écrit » pour lui, Favre. »
Marins et Laurette que le chagrin avaient tenus éveillés toute la nuit et dont la tendresse naïve ne demandait qu'à se voir tendre une perche pour s'y
accrocher, trouvèrent la lettre pleine de cœur et d'aflfection sincère,
— « C'est possible, dit madame Basset, mais » mon âge et nos dignités personnelles, à Laurette » et à moi, exigent d'autres façons. Notre allée au y> chemin de fer, à toutes deux, a droit à une visite » des Favre : nous irons chez eux quand ils seront » venus nous voir... Quant à Marins, il n'a pas » besoin d'y tant regarder : il est du même âge que » Jean-François et, de plus, il l'oblige en le faisant » travailler... donc sa fierté est à l'abri, il peut y » aller. »
Maman Basset n'ajoutait pas qu'elle avait tant entendu Marins se tourner et se retourner, toute une nuit d'insomnie, qu'elle lisait sur ses traits tirés un chagrin si profond qu'il ne lui paraissait ni charitable, ni prudent de brusquer une rupture devant, malheureusement, arriver par la force des choses.... à moins qu'il ne se fit un revirement complet dans les étranges manières de leur ami, ce que son expérience jugeait peu probable.
Elle savait que si la fortune peut vite changer, en mal, les cœurs chancelants, il faut de grands malheurs et de dures épreuves pour les ramener à des sentiments plus purs... et elle était trop sincèrement bonne pour désirer des malheurs ou des épreuves aux Favre. ^
Marius retourna donc chez eux, mais seul.
Jean-François et sa mère réclamant la sienne et Laurette, à son entrée, il leur dit la vérité en riant c'est-à-dire : qu'elles attendaient « l'honneur > de leur visite.
Malgré tout, notre brunet était radieux de revoir son copain.
Un nuage tomba sur sa joie : le Prince déjeunait avec eux.
Aussi avait-on mis, comme on dit, les petits plats dans les grands ; sorti le beau service et les cristaux, fa't venir du vin fin — la cave n'étant pas
encore montée pour recevoir des hôtes de cetta « cofîséqicence » disait sérieusement madame Favre.
La présence du prince jeta un grand froid sur l'expansion des deux amis.
Le jeune étranger, avec son air naturellement impertinent, ne pouvait plaire à Marins.
Une défiance irraisonnée de la part de ce dernier ^
un dédain de parti pris de l'autre côté, établirent comme un mur de glace. qui sembla figer les convives. Jean-François, gêné par la réserve hautaine du prince envers son ami qui y répondait par une sécheresse presque impolie, Jean-François, peu rompu aux finesses d'une éducation qui apprend aux gens du monde à placer leurs invités sur le même pied d'hôtes également bien reçus quoique de positions différentes, soutenait mal une conversation que le prince semblait laisser tomber exprès comme si Marius eût été indigne d'y prendre part.
Marius se sentait, à chaque instant, prêt à relever un défi à lui jeté implicitement (on sait que sa vertu dominante n'était pas la patience?) et maman Favre, si loquace avec les gens d'une classe inférieure ou avec les amis dont elle ne craignait pas les railleries, commençait à prendre, dans la nouvelle société où son fils se produisait, la judicieuse habitude de se taire, — ce que l'on a de mieux à faire quand on ne parle pas le langage du milieu où l'on est transporté sans préparation préalable.
Un des gros griefs de Marius était surtout la façon traînante dont le prince interpellait fréquemment Jean-François du nom de « mon cher Franiz » : cela faisait sauter le petit Basset sur son siège et amenait chaque fois une rougeur aux joues du grand Favre qui, néanmoins, se laissait faire sans protester.
Ce malencontreux déjeûner n'effaça pas l'impression produite la veille et maman Basset vit bien, au retour de Marius, que 1 outrage fait à l'amitié
s'étendait comme une tache d'huile et que ses prévisions étaient trop près de se réaliser.
Jean-François et sa mère vinrent cependant et leur visite, reçue avec cordialité, sembla avoir replâtré les lézardes survenues dans une affection crue inébranlable de part et d'autre.
Mais cette cordialité, qui renaissait sous le modeste toit des Basset, paraissait pâlir et s'effacer quand les réunions avaient lieu chez les Favre^
On retrouvait encore de bons élans Avenue Trudaine.
Rue Lafayette, où le prince venait plus souvent q\i' au gré de Marins, l'intimité devenaitlettre morte.
Marius allait bien moins, maintenant, chez Jean- François, c.omme répétiteur : l'auteur académicien, qui écrivait un nouveau rôle pour celui-ci, prenant souvent la peine de venir le faire travailler îi domicile à son cher ténor, ou le cher ténor ailant également le travailler chez lui, Marius n'était plus indispensable à son « ex-copain » (hélas! il en était presque à le nommer ainsi !) et des quinzaines s'écoulaient sans que les deux amis aient eu l'occasion de se voir.