CHAPITRE XVII
Un nouveau changement survenu chez les Favre vint encore espacer ces relations déjà si éloignées.
Le prince avait tant de fois gémi en montant leurs cinq étages ; il trouvait si odieux, en sortant de chez eux le soir, de se rencontrer avec ces voitures de compagnies.... innommables (la rue Latayette est le parcours le plus direct du centre de Paris à... Pantin) que, Jôan-François, entrant dans sa seconde année d'engagement — c'est-à-dire : dans rère de ses soixante mille francs d'appointements — jugea indispensable de s'agrandir encore.
Sans le choisir, cette fois, en compagnie des Basset, il prit un magnifique appartement à un second étage du boulevard Haussmann, toujours proche de l'Opéra, au prix de sept mille francs par an — un peu plus du dixième de son traitement. (Ce dixième, parait-il, ne devrait jamais être dépassé dans l'équilibre budgétaire d'une maison bien établie.)
Nécessairement, une nuée de tapissiers, miroiroitiers et bibelottiers de toute espèce s*abattitsur les pénates des Favre, ne ménageant pas leur porte-monnaie.
Le personnel domestique s'accrut d'une femme de chambre pour madame Favrè. Un valet de chambre pour monsieur fut jugé également indispensable et Jean-François fit, sur ce point, une trouvaille merveilleuse qui lui causa une jubilation extraordinaire.
Un magnifique nègre d'un noir luisant, aux dents blanches et à la chevelure crépue, lui fut recommandé par le prince et rien au inonde n'eût pu décider le grand ténor à se priver des soins de ce « fils de la nuit » qui répondait au nom mythologique de : Phœbus.
Ledit Phœbus n'était malheureusement pas bon à grand'chose. 11 avait la main malheureuse et cassait généralement tout ce qu'il touchait, mais, il n'avait pas son pareil pour porter la cravate blanche et la superbe livrée dont Jean-François ne put faire moins que de le revêtir.
11 faisait si grand effet avec l'habit marron à boutons d'or, la culotte courte et le gilet chamois audessus duquel se détachait énergiquement son visage couleur de suie, que maman Favre avait pour lui des admirations qui frisaient le respect... voire même la terreur lorsque, se permettant par hasard, de le réprimander à cause d'un objet brisé ou démoli, elle le voyait rouler de terribles yeux blancs qui croyaient, peut-être, exprimer des regrets superflus.
Jean-François obligé, par son état, d'apprendre
à faire des armes, y avait joint l'équitation pour son agrément particulier.
On pouvait, les jours où il ne jouait pas, le rencontrer au bois monté sur un « pur sang ))(son nègre le suivant également à cheval) aux heures réglementairement élégantes, savourantle sourire des dames, le salut des hommes, la curiosité de tous. Étant fort bien de sa personne et ne manquant pas d'adresse aux exercices du corps, le grand ténor avait autant de succès à la salle d'armes et au pré Catelan qu'au théâtre.
Sa vie s'écoulait donc dans un perpétuel enchantement et l'on pouvait dire que la nature et le Destin s'étaient montrés prodigues envers lui.
Il faut bien l'avouer : au milieu de ses travaux et de ses triomphes de toutes sortes, il n'avait guère le temps de penser à ses anciens amis qui, de leur côté, espaçaient de plus en plus leurs visites, bien qu'il les reçût toujours à bras ouverts et qu'il leur fît de constants reproches de devenir si rares.
Lui-même allait chez eux plus rarement encore.
Il avait tant de préoccupations! Celle de ses
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rôles, d'abord, qu'un autre répétiteur que Marîus lui faisait travailler maintenant — et qu'il payait, celui-là — les heures qu'il avait de libres changeant sans cesse, à cause de son escrime, de sa gymnastique et de ses promenades au bois, on n'avait pas pu arriver à les concilier avec les propres occupations du jeune Basset; ensuite pour ses soirées et ses devoirs envers le monde. Aussi, s'apercevaitil à peine de la contrainte de maman Basset et de la gravité triste de Laurette lors des courtes visites qu'il feur faisait, à de long intervalles, et qui finirent par cesser complètement.
Marius s'efforçait d'être toujours le même quoique se rendant parfaitement compte du changement complet de Jean-François. Celui-ci ne chantait plus jamais une de ses œuvres, anciennes ou nouvelles, à lui Marius, poursuivi qu'il était par les auteurs les plus en renom parmi lesquels il n'avait que le choix et, aussi, par de riches amateurs à qui la fortune tenait lieu de talent, sachant reconnaître, de mille façons aimables ,^t généreuses, sa complaisance pour leurs aristocratiques élucubrations.
Sans aller lui-même chez le grand Favre, Marius était celui de tous les Basset qui le voyait le plus souvent, sa qualité d'excellent accompagnateur le faisant demander volontiers dans les concerts et réunions où le premier brillait en étoile de première grandeur.
Jean-François — pardon ! Jehan Frantz... pour le vrai monde — paraissait toujours enchanté de le rencontrer. C'étaient des poignées de mains chaleureuses, des « mon vieux », des « ma vieille » à n'en plus finir, mais comme il s'en prodigue si facile-
VAÎÎITÉ DES VANITÉS ?5îJ
ment entre artistes, sans tirer à conséquence pour Tamitié réelle à donner ou à recevoir.
Un soir pourtant, Jean-François ne dut pas être plus charmé que cela de la rencontre. Il chantait au bénéfice d'un grand poète que des revers et la maladie avaient amené presque à la misère.
La société des auteurs, dont ce poète estimé de tous faisait partie, impuissante à lui venir suffisamment en aide avec ses seules ressources disponibles, avait organisé une brillante représentation à la salle Ventadour — qui n'était pas encore devenue le partage d'une société financière... ce qui sera malheureusement le sort de bien d'autres théâtres si l'amour deTargent continue à étouffer, chez nous, l'amour de l'art.
C'était par exception que les organisateurs avaient obtenu le concours du grand Favre, car, son engagement avec l'Opéra l'empêchait de le prêter à sa volonté : les solennités organisées par les grands journaux ou sous le patronage de hauts personnages pouvaient seules y prétendre.
La représentation montée par la société des auteurs était un de ces cas réservés. Elle promettait d'être splendide : l'Opéra, la Comédie-Française, rOpéra-comique et tout ce que Part compte d'étoiles de toutes dimensions y devait apporter l'appoint de son talent; mais, une « great attraction » de la Séance était, en vérité, l'assurance d'y entendre le premier ténor de l'Académie de musique dans une mélodie nouvelle composée exprès pour la circonstance rien du petit Basset, comme bien vous
pensez.
Le programme envoyé chez lui, Jehan Frantz
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vit en quelle brillante compagnie il allait se trouver et ne négligea pas l'occasion de s'y montrer dans tout son éclat.
Il ignorait que Marins, sollicité au dernier moment par une chanteuse de mérite qui concourait aussi à la représentation et trop tardivement pour que son nom pût figurer au programme, dût s'y trouver en même temps que lui, sans quoi la crainte de sa critique lui eût fait modifier l'apparat un peu bien vaniteux dans lequel il se présenta.
Sa voiture « au mois » (il n'avait pas encore arboré son équipage particulier) — l'avait laissé au bas du couloir de l'escalier des artistes qu'il monta avec une sage lenteur pour ne pas essouffler sa respiration.
Arrivé devant le foyer où les artistes concourant à la représentation attendaient leur tour de paraître en scène, il en fit, par Phœbus dont il se faisait suivre partout où il était bien aise de faire « du genre y> ouvrir la porte à deux battants et, la tête haute, le gardénia de rigueur à la boutonnière, les yeux clignant légèrement comme si la lumière ofl'usquait un peu sa vue trop sensible, il opéra une majestueuse entrée, ayant soin de laisser glisser, de ses épaules aux mains de Phœbus tendues pour la recevoir, une superbe pelisse doublée de martre^ibeline, cadeau d'un seigneur russe de passage à Paris.
Cette entrée fit grand effet, et parmi les plus illustres artistes contemporains auxquels se joignaient, en ce moment, des célébrités de toutes branches toujours friandes de ces sortes d'exhibitions, ce fut
à qui viendrait sourire à sa jeunesse conquérante et à sa réputation déjà consacrée.
Une pointe de contrariété gâta ce moment délicieux pour lui, lorsqu'il aperçut, dans un groupe près de la cheminée, Marins cravaté de blanc et causant avec sa jeune prima-dona.
Marins n'avait rien pu perdre de la petite mise en scène de l'entrée de Favre.
Celui-ci resta un moment indécis, hésitant à continuer sa route vers cette cheminée où un bon feu, nécessité par la rigueur de la saison, solj^citait les pieds de tous les arrivants.
Le vide s'était fait autour pour y laisser, arriver le beau chanteur, mais lui, un peu interdit, semblait attendre que Marins, dont les yeux s'étaient rencontrés avec les siens, fît un mouvement pour
s'écarter de ce foyer bienfaisant. Marins ne bougea pas et attendit, cambrant sa petite taille et relevant haut la tête sous le regard gêné de l'artiste à la mode.
L'hésitation fut courte : ce dernier fit le chemin resté vide, venant tendre la main au jeune accompagnateur et lui disant d'un ton où se combattaient l'affabilité due et le dépit d'avoir « posé » si ouvertement devant lui :
— « C'est toi?... Gomment vas-tu ?
— « Bien, merci.
— «Et ta mère?
— a Bien aussi... et la tienne? dit Marius répondant à la poignée de main du grand Favre sans arrière pensée apparente.
— « Ma mère est bien Et Laurette "^
— « Parfaitement.
— « Elle est toujours belle? toujours parfaite ? » Ces questions étaient faites sans que la pensée
y présidât : Jean-François savait bien que Laurette n'était ni si belle, ni si parfaite, mais, tout simplement, gentille, bonne et charmante; seulement, se sentant décontenancé par la rencontre inattendue du petit Bdisseiyïi pataugeait uTL^Gu et parlait sans savoir ce qu'il disait.
— (( Toujours, répondit, du même ton distrait, Marius en se tournant vers sa chanteuse pour lui demander les « mouvements » du morceau qu'elle allait chanter et quelques indications pour les « traits » et « points d'orgue » où il devrait l'attendre. Marius entrant immédiatement en scène avec elle, la conversation en resta là, heureusement pour le ténor qui, rien qu'à une petite contraction
de la bouche de son ancien Pylade, devinait une pensée tristement railleuse et qui, en ce moment, eût, de bon cœur, envoyé au diable son gardénia, son nègre et sa martre zibeline.
Lorsque Marins rentra au foyer avec sa chanteuse Jean-François allait entrer en scène à son tour. Voyant son ami prendre son pardessus et l'endosser lestement sans lui rien dire : « Tu pars? fitil avec un embarras visible pour celui qui le connaissait si bien.
— « Oui.... j'ai affaire autre part.
— ic Où cela ?
— « Oh ! modestement à la salle Pleyel où Ton me joue une petite « machine ».
— « Tu es*content?... tout va bien pour vous?
— « Parfaitement bien.
— « Amitiés chez toi.
— « Chez toi de même. »
Marins ayant serré de nouveau, plus que distraitement, la main tendue vers la sienne, partit sur ces affectuosîtés banales.
Sans savoirpourquoi, ces puérilités, l'entrée pompeuse du ténor solennisée par l'importance du nègre recevant obséquieusement la pelisse négligemment abandonnée, laissèrent une impression telle dans le cœur de Marins qu'il n'éprouva plus le désir de retourner chez Jean-François et que leurs revoirs se bornèrent aux rencontres inévitables qu'ils faisaient l'un de l'autre au théâtre, aux concerts et dans les salons. Il ne parla pas chez lui de celle qu'il avait faite, ce soir-là, de leur ancien ami : il eût fait de la peine à Laurette en le ridiculisant comme il le méritait et puis, leur mère désirait que
Ton parlât le moins possible du beau chanteur devant sa fille.
Quelque temps auparavant, justement, Marins essayant de plaider encore pour que sa mère rendit, de temps à autre, visite à madame Favre, elle lui avait donné les excellentes raisons qui, outre la réserve que conseillait une juste fierté, légitimaient le silence même qu'elle voulait que Ton gardât sur celui qu'autrefois elle regardait comme son fils.
— « Les hommes ne voient rien, avait-elle dit à Marins, tu ne t'es donc pas aperçu que Laurette
> a pris pour Jean-François quelque chose de plus » profond encore que l'amitié qui vous a unis jadis? » Elle s'est laissée prendre au charme de son talent,
> de sa belle voix et des belles phrases qu'il dit si
> bien sur la scène. Il a, dans sa pensée, des pro- » portions plus hautes que la vanité mesquine qui
> le guide ententes choses n'eût dû lui garder
» Comme elle a beaucoup d'esprit, d'intelligence et
> de dignité, elle sait bien que celui qui lui inspire
> des sentiments qui me chagrinent n'en est >pas complètement digne et elle les combat » en honnête fille qui a le cœur bien pla-
> ce mais, elle souffre et l'idée que mon
» enfant souffre à cause de ce grand dadais pré- » somptueux m'est si insupportable que je voudrais
» ne l'avoir jamais connu J'ai beau éviter les al-
» lusions à son sujet : toutes les affiches proclament
> son nom, tous les journaux relatent sa gloire... » de laquelle, certes, je ne veux rienretrancher mais
> dont je désirerais que le bruit vînt moins jusqu'à » nous. »
Marins, éclairé sur le mal dont souffrait sa sœur.
fut d'autant plus froissé des questions saugrenues de Jean-François sur la beauté et la perfection de Laurette, le soir du concert des Italiens — questions faites sans aucune intention moqueuse, mais qu'aucun intérêt de cœur n'avait évidemment suggérées.
La troisième année de l'engagement de Favre à l'Opéra était arrivée. Ses douze mille francs par mois et le congé pendant lequel il gagnait toujours près du double de son traitement faisaient, à lui et à sa mère, une situation à tourner des tètes moins faibles que les leurs.
Aussi, les Basset n'étant plus là pour évoquer la sagesse de Minie et donner leurs propres avis — qui eussent déplu profondément aujourd'hui — les folies 'de toutes sortes allaient leur train chez les Favre
Oïl parlait, dans les journaux, de leurs réceptions brillantes, des fêtes originales qu'ils donnaient.
Le fils était célèbre dans les cercles où Ton citait ses mots ; dans les salons où l'on prenait ses modes; surle /t^r/*où l'on pariait pour ses chevaux. C'était une réputation universelle !
Chez les Basset, Marins et sa mère étaient à l'affût de tout papier pouvant prôner cette gloire multiple, pour empêcher qu'il tombât sous les yeux de Laurette toujours triste bien que résignée à la perte d'illusions chères.
Il y avait déjà longtemps que l'on n'avait eu de nouvelles directes des Favre quand la maman arriva un jour, en grande toilette, faire visite Avenue Trudaine.
Ou eut un peu d'étonnement, car, la chère dame, non plus, ne se prodiguait plus guère chez eux. Il fallait qu'elle eût unefière démangeaison de parler de ses grandeurs et un besoin forcené de sortir de la réserve de commande à elle imposée par de respectueuses mais journalières observations de son fils, car elle resta un temps infini à pérorer chez madame Basset. Laurette se trouvait là, par contre-temps, à l'heure où elle y vint.
La mère et la fille crurent ne pas voir la fin de ses histoires et de son séjour chez elles.
Maman Favre — que Ton n'appelait plus que :
« madame Favre > chez ses anciennes voisines et qui ne songeait pas à réclamer le titre maternel abandonné — maman Favre avait une toilette mirifique dont elle faisait, elle-même, complaisamment le panégyrique ainsi que des agrandissements forcés^ selon elle, dans leur situation grandiosement florissante.
Elle était venue dans sa voiture, à son chiffre — petit coupé à deux places que son fils lui avait fait faire pour ses visites personnelles, ayant lui-même un landau dans lequel il tenait à Taise avec trois „ ou quatre amis.
— Je n'ai pas regardé à m'habiller un peu, malgré » le mauvais temps, dit-elle après les premiers compliments d'usage, non sans émailler ses discours de locutions à côté et d'impairs grammaticaux dont elle était coutumière quand elle se laissait aller à ime prolixité devenue aussi rare que précieuse pour elle ; « mon fils m'ayant dit de rne contribuer » (pour m'attribuer) le coupé à moi seule. J'avais » d'abord, l'intention de mettre ma robe de velours,
» mais le velours grippe (pour s'agrippe) sur les » coussins : on croit toujgurs se déchirer quand on » se lève ; et puis, il faut que j'use cette robe de » satin que je traîne depuis le commencement de » l'hiver : j'ai payé ça dix-huit francs le mètre, au
» Louvre, et je ne peux pas en voir la fin C'est
» comme mon manteau un nouveau modèle : le
» W^enceslas.i... la forme a été Zancefe par une com-
» tesse polonaise chez qui mon fils va chanter
» son mari vient souvent chez nous : c'est un vrai » geniveinan (pour gentleman), il me coûte huit » cents francs.
-- « Le mari delà comtesse? demanda maman Basset avec un demi-sourire queLaurette vit seule.
— » Non, mon manteau, reprit la visiteuse aussi complaisamment qu'innocemment... Ça ne fait pas » l'effet du prix, pas vrai ?.. Mais, les choses les plus
» chères ne font pas le plus d'embarras Ainsi,
y> mon chapeau... vous ne croiriez pas ?... mon cha- » peau coûte cent vingt francs... Il est vrai qu'il sort » de chez Mélanie Reboux et qu'il y a dessus des pluy> mes de lophophore.
Madame Favre prononça ce mot « lophophore »
que. par hasard, elle n'écorchait pas, tant elle avait mis de soin à l'apprendre, avec un gonflement de lèvres semblant voulant quadrupler les deux « ph » qu'il renferme : — « c'est un oiseau rare qui vient des ileslointaines peut-être bien d'Inde. »
— » Dinde, je pense, dit maman Basset très gravement cette fois.
— « C'est possible !... Vous connaissez déjà ça ? interrogea madame Favre très étonnée que le nom de cet incomparable oiseau fût déjà répandu dans
la petite sphère de son interlocutrice ! « C'est la fu- >reur du jour... et ça coûte.extrêmement cher : ainsi, » telles que vous les voyez, ces deux ailes vertes aux » teintes changeantes bleuâtres valent vingt francs » pièce... avec la tète, ça fait la somme ronde de
y> cinquante francs, comme garniture seulement
» J'ai préféré avoir la tète aussi, parce que les ailes » sans la tète, c'est beaucoup moins prisé.
— » Est-ce que Ton ne peut pas mettre le corps » de l'oiseau avec la tète et les ailes ? s'enquit madame Basset imperturbablement sérieuse.
— « Oh ! non! fit l'autre encore dupe de cette gravité qui mettait Laurette au supplice, « c'est beaucoup « trop gros le lophophore (nouveau gonflement aspirant): ça a la conséquence (mamanFavre abusait
de ce mot impropre) d'un gros pigeon ramier Je
» trouve que les deux ailes toutes droites font très » bien sur le dessus du chapeau et qu'au milieu le » bec pointu de la tète descendant sur le front va » très bien à l'air de ma figure. »
— » Oui, la pointe du bec a l'air de vouloir picorer votre nez, reprit maman Basset, mais à mi-voix, par égard pour le coup d'œil suppliant de sa fille.
Mais madame Favre n'entendit même pas, trop occupée de s'écouter elle-même- et continua : — — Les dames de la haute société ne portent, cette » année, que des ailes de lophophore.
— » Les plumes de paon vousiraientencare mieux, conclut madame Basset sans quitter des yeux la reprise qu'elle faisait, en ce moment, à une chaussette de Marins.
Madame Favre soupçonna bien un brin le persi-
flage, mais elle était trop lancée dans la voie de la « pose y> pour s'arrêter en chemin :
— » Oh ! les plumes de paon portent malheur !... » J'en avais acheté une toque : la première fois que » je l'ai mise, Phœbus a cassé le beau groupe en » marbre que le prince adonné à mon fils: Antigone » conduisant Œdipe — maman Favre prononça, d'après la suscription lue par elle sur le socle : Antijone conduisant O-é-dipe » Cette fois, Laurette, elle-même, eut un petit sourire promptement effacé.
— « Ah ! oui, Phœbus, dit madame Basset, vous » avez toujours ce moricaud? »
— c Toujours, répondit maman Favre passant vite à un autre sujet — Jean-François n'aimait pas qu'elle parlât de Phœbus chez les Basset —j'étais » venue vous apporter notre nouvelle adresse : nous » sommes installés depuis près de huit jours dans » notre hôtel de l'avenue de Villiers.
— « Votre hôtel ?
— « Tout au bout de l'avenue, près de la place
» de Gourcelles... c'est très loin de l'Opéra et
i> comme on vendait chevaux et voitures avec l'hô- » tel, nous avons tout acheté... Mon fils a réfléchi yf (maman Favre ne disait presque jamais plus Jean- » François) que sept mille francs de loyer lui » représentaient une capitale de cent cinquante » mille francs... on vendait l'immeuble du peintre » Alardi qui est mourant à Nice : la mise à prix
> était de deux cent cinquante mille francs (c'est » pour rien) et mon fils avait, depuis longtemps,
> 'envie d'avoir sa petite hôtel.
— « Vous avez les deux cent cinquante mille ?> francs en réserve? 5>
— « Non, mais mon fils les gagnera, haut la main, > cette année et on lui donne tout le temps qu'il » voudra pour payer.
— 4 La mise à prix n'a pas été augmentée?
— « Oh! si peu!... avec trois cent mille francs, »nous en verrons la farce !... et au moins, nous serons ^ chez nous ! (elle avait en énonçant ce chiffre : trois centmille francs ! un ton de détachement, comme si toute sa vie, elle les eût vu éclore sous chacun de ses pas.)
— Venez donc nous voir, nous sommes chez nous « le jeudi soir... TOpéra ne jouant pas, nous avons « quelques intimes : Gounod, Massenet, Lassalle, « le peintre Henner, Gustave Doré, un des barons « Fould. »
Et la bouche de maman Favre s'enflait en prononçant ces noms célèbres. Enfin, elle leva la séance, en disant qu'elle allait rejoindre son fils au Taiterseul (tattersaaD où il allait acheter un cheval sur lequel il voulait avoir son avis, afin qu'elle fût tranquille quand elle le saurait se promenant dessus à l'heure du hige-live (lisez highlife). Madame Basset, la voyant enfin si^r son départ, eut un remords de la laisser partir sans essayer de lui montrer l'abîme où le moindre incident pouvaitprécipiter elleetsonfih. Maman Favre lui tendant la main avec un « au revoir j> sans conviction, elle garda cette main dansles deux siennes et lui dit, de sa bonne voix amie d'autrefois :
— « SiMinie était là, elle trouverait peut-être que » vous allez un peu vite, et...
— <f Les jaloux le disent, interronapitl'autre assez vertement...» mais nous comptons sui notreétoîle!»
Et elle s'en alla, son grand nez se redressant comme pour aller chercher noise au bec du lophophore — avec trois « ph ». — Au fond, elle était mécontente d'elle-même, qu'elle sentait avoir été maladroite, et des dames Basset qu'elle devinait plus peinées qu'éblouies de ses grandeurs.
Quand elle fut partie, maman Basset eut un haussement d'épaules découragé auquel répondit un gros soupir de Laurette.