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CHAPITRE III

Les deux enfants attendaient dans une petite pièce précédant le salon où M. Trévanne « officiciait »: c'est presque le mot dont on aurait pu se

servir pour rendre la manière dont il donnait la leçon quand le « sujet » en valait la peine — ce qui n'était pas le cas, ce matin-là.

L'organe du jeune descendant des preux avait, plus d'une fois, prêté à rire aux deux garnements, mais ils avaient ri tout bas, assez inquiets sur leur propre compte pour ne pas se laisser aller à des manifestations qui eussent pu leur porter malheur.

La leçon étant à peine à moitié de sa durée lors de leur arrivée chez M. Tréyanne, ils avaient eu le temps de s'identifier sur leur situation respective et s'en étaient acquittés en toute sincérité, car, en dépit de la façon un peu hétéroclite dontils avaient fait connaissance, c'étaient deux braves natures aussi vite prêtes à s'emporter dans un sens que dans l'autre, et, si leur premier mouvement n'était pas toujours pacifique — nous en avons eu la preuve — le second pouvait y apporter un correctif tout en leur faveur.

Ils savaient déjà, l'un de l'autre, ce que nous pouvons en raconter en notre qualité d'historien.

Le grand, répondant au nom de Favre, était issu d'une famille de méridionaux plutôt paysans de race, mais dont la génération dernière, établie à Paris, lui avait donné cette demi-instruction commode à s'assimiler dans les villes et dont son intelligence primesautière, à laquelle manquait peutr être un peu de persévérance, avait assez bien profité.

Cette demi-instruction, jointe à ^n vif désir de paraître et à une forte dose d'ambition fondée — hâtons-nous de le dire — sur la base honnête du travail, le portait à aimer plutôt ce qui planait que ce qui marchait et faisait de lui, grâce à ses traits réguliers, à sa stature heureusement développée, un garçon facile à préparer aux usages d'un monde plus élevé que celui danslequel il était né.

Son père, mort peu d'années avant le moment où commence notre récit, petit boutiquier dans le vieux quartier de la Cité, avait laissé à sa veuve une situation assez embrouillée. Elle s*en était tirée en liquidant ses modestes marchandises qui lui avaient produit une petite somme bien près d'être épuisée, peut-être parce qu'elle manquait d'entente de la vie pratique.

Et puis, on était trois à vivre là-dessus: -elle, son fils et une jeune sœur à elle, cette tante Minie dont le blondin avait invoqué le nom pour la conservation du collet de sa jaquette dans la scène de pugilat que nous avons racontée.

Quand nous disons que tante Minie (qui devait s'appeler : Emilie ou Herminie, mais que personne ne désignait autrement) vivait aussi sur l'héritage Favre, nous devons ajouter que cette sœur de la veuve, beaucoup plus jeune qu'elle, était le résumé de tontes les vertus, de tous les courages et de toutes les intelligences.

Adroite, économe, laborieuse; elle savait être partout où ses soins étaient nécessaires, arranger tout ce qui demandait de la patience et du goût et remédier aux étourderies de son neveu ou aux maladresses inconscientes de sa sœur aînée, excellente femme un peu bornée qui suivait trop facilement les impulsions vaniteuses de sa tendresse pour son fils — ce dont son maigre budget se fût trouvé quelquefois compromis sans l'énergique « holà ! » de la petite tante. Aussi, de l'aveu même de madame Favre, caractère faible mais capable d'apprécier chez les autres ce qui lui manquait à elle-même, la vaillance et la sagacité de Minie lui

apportaient plus d'aide que sa petite personne, mignonne et frugale, ne lui causait de dépense.

Cependant, les faibles ressources provenant de la liquidation Favre tiraient à leur lin et Ton allait être rédifit à de dures extrémités si le garçon ne pouvait faire usage de cette voix qu'il s'était découverte en allant, le soir, à une classe gratuite de chant ouverte depuis peu dans le quartier qu'il habitait.

Quelques mois d'études musicales bien succinct es et mal approfondies, ce n'était guère suffisant, mais, M. Borel, natif du mônie pays que les Favre et les ayant connus autrefois, prenant à la position de ces gens un intérêt dont, certes, ils étaient dignes, M. Borel affirmait que la voix du gamin aurait le pouvoir de conquérir les bonnesgrâces de M. Trévanne.

Le petit brun, lui, s'appelait: Marins Basset.

Nous avons dit quel était son extérieur : ^plutôt agréable bien qu'ayant un aspect plus attrayant d'intelligence et de vivacité que de distinction native ou de régularité de traits.

Marins était, ce qu'en langage artistique on appelle « un enfant de la balle ». Son père, chef d'orchestre d'un théâtre de Lyon, l'avait élevé et instruit dans les principes sérieux de la musique et, à un peu plus de douze ans qu'il avait alors, l'enfant jouait bien du piano, déchiffrait à livre ouvert, accompagnait avec une verve qui n'excluait pas une mesure parfaite et en eût remontré, comme solfège et comme transposition (un des côtés les plus difficiles de la musique), à un médaillé du Conservatoire. Il n'était à Paris que de-

puis peu de temps, sa mère n'ayant pu trouver à Lyon, après la mort de son père survenue presque subitement, à utiliser de grandes et réelles qualilités au profit de ses deux enfants : Marins, Taîné, et une petite fille de quatre ans plus jeune que lui que Ton nommait Laure et plus communément:

Laurette.

Madame Basset était une personne de haute dignité et de grand mérite bien que née dans une classe d'artistes secondaires — son père avait été choriste à l'Académie encorde royale de musique.

La perte si soudaine de son mari laissait à son cœur une douleur que le temps pouvait adoucir mais non éteindre. Parisienne de naissance, elle avait suivi, à Lyon, ce mari à qui sa place de chef d'orchestre créait des relations pouvant, par la suite, être utiles à leur fils, mais qui, lui mort, n'existaient plus pour sa femme, tandis que quelques membres éloignés de sa famille à elle, lui ayant gardé un, atfectueux souvenir, espéraient pouvoir lui être utiles à Paris — ce qui l'y avait ramenée. En effet, M. Savy, chefde chant à l'Opéra, arrière-cousin du défunt, avait pu prendre Marins parmi les enfants employés dans les chœurs aux appointements de quarante franco par mois. C'était pour essayer d'augmenter ces ressources, les seules avec ce que la mère avait pu trouver de travail à l'aiguille, que le cousin Savy envoyait l'enfant à M. Trévanne.

— « Quarante francs par mois ! pourront s'écrier ceux de nos lecteurs dont l'existence est faite avant même qu'ils y soient entrés : que faire avec ^ cela si la mère n'en gagnait pas beaucoup plus...

« ce qui est probable? Hélas ! » il faut bien vivre... quand on n'a pas plus!..., et combien, non pas des paresseux, mais de ceux qui piochent ferme, au contraire, doivent s'en contenter? Dame! on vit mal!.... si mal, que le brave petit Marius rêvait d'entrer au chœur de Saint-Eustache pour augmenter d'autant que possible ses maigres appointements.

— « Chanter à TÉglise et au théâtre ? interrogeront ces mêmes lecteurs, cela se peut donc? »

Cela se peut.!, et la plus grande partie des choristes de notre grand Opéra fait ce double métier.

Et, croyez bien que les offices du dimanche et des fêtes, les spectacles du soir et les répétitioris journalières, tant religieuses que profanes, ne constituent pas une sinécure pour ceux qui cumulent ces deux places. Mais, demanderont encore nos interwiewers — comme on dit aujourd'hui dans les grands journaux — « le clergé des églises admet ce cumul? »

Parfaitement en feignant de l'ignorer. Ce qui

est adroit, puisqu'il ne pourrait guère recruter ses chanteurs ailleurs, et, ce qui est chrétien, puisque ces deux places réunies parviennent, à peu près et tant bien que mal, à faire vivre un choriste et sa famille.

Il est bien entendu que nous ne parlons là que des voix et des talents ordinaires n'ayant pas l'étoffe d'Étoiles de première ni même de seconde grandeur. Le clergé feint donc d'ignorer cet état de choses. Pourtant, M. le curé de S^ ***, excellent homme et ne détbstant pas la plaisanterie, disait unjour à une fort belle J)asse de sa chapelle chantante qui jouis-

sait d'un embonpoint devenu proverbial tant au théâtre qu'à l'église : — « Monsieur un tel, vous » qui déjeûnez du ciel et dînez de l'enfer, quel est » celui des deux repas qui vous profite ainsi? » A quoi Tinterpellé répondit :

— « Ma foi, M. le curé, je gagne quatre-vingts » francspar mois chez vous, cent vingt-cinq au théâ- » tre : c'est donc au diable que je suis le plus re-

))devable de ma graisse Il ne tient qu'à vous

» que j'en doive autant au bon Dieu en augmen-

» tant mes émoluments. » M. le curé répondit par un bon rire mais non par l'augmentation que demandait son employé sous forme de plaisanterie.

Le grand Favre et le petit Basset, après avoir échangé leurs confidences familiales, s'entretenaient de leurs espérances et de leurs craintes mutuelles.

« Situas un soprano étendu, disait Marins avec un hochement de tête convaincu, tu es sûr d'en-

» trer à Saint-Eustache et l'on est bien payé là :

))les solistes enfants ont jusqu'à soixante francs » par mois et, de plus, il y a du casuel.

— » Du casuel ? interrogeait Favre peu initié au langage du métier.

— » Oui : des mariages avec l'orgue et le chœuren » partie ou tout entier, et, surtout, de grands en- » terrements, tout çapayéà part :depuistrois, qua- > tre, cinq et jusqu'à dix francs par cérémonie, » suivant que les gens prennent des sixièmes, » cinquièmes, quatrièmes ou des troisièmes clas- » ses... et, dans une grande paroisse comme celle- -là, où il y a beaucoup de commerçants riches,

y> ça double quelquefois les appointements. »

— » Cristi ! exclamait le grand Favre : si j'avais

« soixante francs de fixe et autant d'^^r^ra c'est

» ça qui ferait Taffaire de tante Minie ! »

Chaque fois que le grand blondin parlait d'une amélioration de budget, c'était toujours à tante Minie qu'il en faisait Thommage, non pas qu'il l'aimât mieux que sa mère, mais parce que la petite tante était vraiment l'âme de la maison et la directrice- du ménage.

— » Je crois que tu peux y compter, reprenait Marins, je sais que M. ïrévanne cherche surtout « un soprano : il y en a deux qui ont vmé cette année à la maîtrise, sans compter que celui qui chante les soliSj pour le moment, a près de seize ans et que sa voix va lui faire faux bond d'un instant à l'autre.

— » Mais, si tu es bon musicien comme tu le dis, objectait l'autre, pourquoi M. Trévanne ne te « prendrait-il pas aussi ? »

— Oh ! parce que, moi, je n'ai qu'un contralto qui, » par malheur, ne descend guère : c'est rond, c'est » juste, c'est velouté. ..mais, ça manque d'étendue.»

Et le brunet soupirait en pensant^que sa mère n'aurait pas la même chance que tante Minie et qu'il ne s'arrangerait probablement pas avec M. Trévanne de façon à ce que cela fît « son affaire ».

Ils en étaient là de leur conversation quand, le bruit du piano ayant cessé dans la pièce voisine, la porte du petit salon s'ouvrit et M. Trévanne, en personne, interpellant les deux garçonnets qui se dressèrent soudainement pour saluer, demanda d'un ton assez rogue :

— « Lequel vient de la part de monsieur Borel ? »

— » Moi, monsieur, répondit timidement Favre en roulant sa casquette entre ses mains pour se donner une contenance :

— > Alors, c'est toi qui viens de celle de Savy ? fit M. Trévanne en portant les yeuxsar son autre interlocuteur.

— y> Oui, m'sieu, répondit le petit, peut-être plus ému encore que son camarade, mais plus ha-

bitué à se débattre au milieu des diflicultés de la vie et sachant déjà les regarder en face.

— » Et, reprit M. Trévanne faisant son air encore plus rogue, quel est le magot qui a cassé mason- « nette ?

Du coup, les deux gamins baissèrent le nez

avec un ensemble de bon augure pour le cas où ils devraient chanter en duo Tun avec Tautre.

Mais, nous devons dire, à leur honneur, que pas un des deux n'eût la velléité de répondre avec cette lâcheté de certains écoliers qui ne se gênent pas pour se décharger de leurs fautes sur Je dos des camarades..

Même, Marins, plus décidé de caractère et ayant un tantinet l'esprit chevaleresque dit, non sans un léger tremblement dans la voix :« Je crois que c'est moi, m'i^ieu. »

— » Ne récoutez pas, monsieur ! s'écria Favre ne voulaiitpas êtreen reste de générosité : c'est plu- « tôt moi qui »

— » C'est bon ! reprit brusquement M. Trévanne » je n'ai pas de temps à perdre : faites-moi enten- » dre vos voix nous verrons après î »

Mais ce « iious verrons après ! » n'avait déjà^plus la même rudesse que les premières phrases : M.

Trévanne avait « des voix » à entendre c'était

le plus pressé.

Les deux enfants pénétrèrent, à sa suite, dans le grand salon sobrement meublé où le piano avait, comme de juste, la place d'honneur et où, sur la cheminée, ainsi que sur une console de style empire, trônaient les bustes glorieux de Mozart, de Beethoven, d'Auber et de Rossini. Le papier de tenture disparaissait sous des gravures et des photographies encadrées, au bas desquelles s'épanouissaient des signatures, quelques-unes célèbres, précédées de ces formules presque invariables : « A moucher et vénéré professeur, son élève reconnais-

sant », OU : « A Texcellent maître Trévanne, son ami dévoué ».

M. Trévanne était vêtu d'une longue robe de chambre de flanelle bleu foncé, serrée à la taille par une ceinture de même étoffe, laquelle robe de chambre faisait paraître plus élevée sa taille peu au-dessus de la moyenne. Ses yeux gris s'enfonçaient sous des sourcils noirs en broussailles hérissés, ça et là, de petits pinceaux blancs. Son nez en bec d'oiseau, très fort, aux narines longues et mobiles, faisait comme un point d'interrogation dans sa figure soigneusement rasée où rienne s'opposait à ce que ce nez recourbé tombât dans une bouche taillée en « coup de sabre » aux lèvres minces devenues remuantes par l'habitude prise de mimer les phrases musicales des élèves.

— « Laisse-moi passer le premier ! dit vivement et tout bas le petit Basset au grand Favre : si tu » commences, je suis frit! »

Le grand blond fit un signe d'as sentiment, s'effaça et Marins vint se planter à côté du piano où le père Trévanne s'assit gravement, fixant ses petits yeux gris sur le garçonnet tout palpitant d'émotion et ouvrant largement les oreilles pour mieux l'entendre.

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