L'AUDITION
— « C'est toi le petit qui a un second dessus ? demanda M. Trévanne au moment de plaquer son premier accord pour donner le ton au brunet.
— a Oui, m'sieu, répondit celui-ci avec un gros soupir.
— « Savy m'écrit que tu es bon musicien?
— « Je crois que oui, m'sieu, fit le patient avec un sourire intimidé quoique convaincu.
— « C'est une bonne chose... mais il faut de la ^ voix avec ça.... Fais-moi une gamme.
— « En solfiant, m'sieu ?
(On sait que « solfier » c'est dire le nom des notes en chantant.)
--«Non : en vocalisant... » (En donnant le son sur la voyelle A) « on juge mieux le timbre ».
Cette phrase redonna un peu d'aplomb au petit qui savait que le timbre de sa voix était agréable. M. Trévanne plaqua un accord dans les cordes un peu graves — vu le second dessus annoncé — et
Marius ouvrant consciencieusement la bouche en élève déjà stylé soutint, sur des « A » bien articulés et d'une durée raisonnable, une gamme qui, malheureusement, ne put se continuer plus loin que la moitié du second octave. M. Trévanne eut un hochementde tête de fâcheux augure : — « Joli timbre, dit-il, mais, c'est restreint ! »
Hélas ! Marius le savait bien que c'était restreint
et cette certitude n'avait pas peu contribué à arrêter la dernière note dans son gosier bien avant la fin de la respiration.
— « Redescends ta gamme, reprit M. Trévanne; » c'est dommage : le timbre est joli. »
Le pauvret redescendit la gamme en essayant d'augmenter le volume de ces sons auxquels étaient attachées ses filiales espérances.
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' — « Ne force pas ! fit vivement le maître devinant Tefifort du garçonnet : ça ne te donne pas plus » et ça gâte le timbre. »
La gamme finie, M. Tré vanne reprit la parole :
— « Avec qui as-tu travaillé?
— « Avec mon père.
— « Que tu as perdu, me dit Savy?
Marins fit signe que oui, sentant, moitié l'émotion du jugement redouté, moitié l'évocation du souvenir de son père, les larmes lui venir aux yeux.
— « Qu'est-ce qu'il faisait ton père?
— « Il était chef d'orchestre aux Célestins.
— « A Lyon? dit M. Trévanne... c'est vrai :
» Savy me le dît aussi : Basset... de Lyon... pres- » qu'un compatriote. — Je suis de Saint-Etienne —
> pays des petites voix, murmura le professeur son- » géant à ses échecs passés ; puis il poursuivit : « je » l'ai connu. Basset : il m'a accompagné dans un
> concert où j'ai chanté autrefois pour les incen- » diés de Bellecour. »
— » Et bien accompagné ? n'est-ce pas m'sieu ? s'écria fièrement Marins relevant la tête avec un naïf orgueil filial et montrant ainsi deux gouttes d'eau prêtes à tomber des cils de ses « pruneaux noirs, j^
— « Oui, oui, fit M. Trévanne avec un sourire qui bonifia soudainement l'expression assez rude de son visage, « j'ai même eu là un des bons succès « de ma carrière. »
Le digne homme aurait pu dire : un des rares succès; mais nous appuyons plus volontiers surnos triomphes que sur nos défaites.
Marins laissa choir ses deux perles liquides sans
y prendre garde et reprit avec la même fierté souriante :
-— « Oh ! oui ! pauv'père! c'était un crâne chef » d'orchestre !
— « Oui, mais ta voix est restreinte... bien res- « treinte : tu ne pourrais guère chanter que dans les « ensembles. Les solîs monteront ou descendront (( toujours trop pour toi... C'est dommage!... C'est « dommage !... tu as du velours dans le médium et (( la voix est intelligente... sans compter que tu as « été bien montré... C'est dommage!... C'est domc( raage !... Allons! à toi ! » continua le professeur se tournant vers le grand blond qui, debout devant une chaise, attendait son tour avec moins d'anxiété que le petit brun, ayant la certitude de posséder un organe bien supérieur à celui qu'il entendait. En effet, quand il eut pris la place de Marins près du piano, bien qu'il eût moins d'expérience musicale que lui, il vit, dès les premiers sons qu'il donna, M. Trévanne s'établir solidement sur son siège, cligner des yeux avec un contentement évident, et, à mesure que sa gamme montait plus large, plus pure, séraphiquepourainsi dire, la physionomie du maître s'éclairait, se transformait, comme si tout son être arrivait par degrés à l'extase.
Et la voix montait toujours.
Et M. Trévanne, enfiévré, plaquait des accords que couvrait cette voix ferme, souple, étendue, idéalement belle, à laquelle la nature avait tout donné :1a force, la justesse, l'ampleur et le charme.
Une voix qui devait soumettre les oreilles les plus rebelles à la magie du son.
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— « Assez ! balbutia M. Trévanne éperdu d'enthousiasme, ne monte plus!... Un contre 7ni!.,. « C'est insensé!... N'abuse pas!... Redescendons!... (( C'est beau partout!... En bas, du velours... En « haut, du cristal... Du cristal de roche ! »
Et le père Trévanne, comme en délire, fit redescendre ses accords dont les plus énergiques ne parvenaient pas à couvrir cette sonorité triomphante.
« — Tu n'es pas fatigué ? demanda le professeur, à la fin de la gamme.
— « Non, monsieur, pas du tout. »
— (( Recommence... Recommence, mon ami... Ne « force rien!... c'est inutile : ça sort tout seul, et, « le son fini, on sent qu'il pourrait durer encore, « tant tu le donnes à l'aise. »
Et trois fois il fit recommencer la magnifique gamme au blondin qui, calme, sans efî'ort, sans
fatigue, semblait devoir la faire monter jusqu'au ciel sans un trébuchement.
. Mârius, lui-même, si désolé qu'il fût pour son comp.te, était, en sa qualité de vraie graine (Varilsie, sous un charme auquel il ne pouvait pas résister et murmurait sincèrement : a Que c'est « beau î... ah ! que c'est beau! »
. — « Sais-tu quelque chose avec des paroles? demanda M. Trévanne tout tremblant d'émotion.
— « Je crois que je ssiisVhymne aie sommeil, de )> la Muette... Le maître du cours où je vais, le i> soir, me l'a fait apprendre... Mais, je ne pense pas y> que je pourrai le dire sans l'avoir sous les yeux : )) j'ai peur d'oublier surtout les paroles.
— « La Muette ? fit le père Trévanne, la Muette > d'Auber?... qui est-ce qui n'a pas la partition de
la Muette? Attends, va, elle n'est pas loin ! » Et le professeur, courant à un grand corps de bibliothèque plein de musique de tout genre et de toute époque, en sortit la partition de la Muette qu'il apporta triomphalement sur le pupitre du piano devant lequel il se rassit lui-même.
Après quelques mesures préparatoires, Favre commença, avec une. douceur pénétrante, ces deux vers de récitatif siadorablement mélancoliques :
Ferme tes yeux. . . la fatigue t'accable !
Repose en paix, je veillerai sur toi.
que chante Masaniello à sa sœur endormie.
Et malgré quelques accrocs de mesure que M. Trévanne escamota avec le chanteur dont la science était encore bien limitée, pour ne pas
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l'arrêter dans le développementde ses notes divines, le blondin qui, à une voix exceptionnellement belle, joignait un sentiment inné, enveloppant ses deux auditeurs d'un même fluide, les emporta tous deux au-delà du monde réel.
Impossible de rendre mieux la tendresse et la douleur contenues dans cette musique., religieuse à force de piété fraternelle.
L^enfant donnait une âme humaine à cette phrase mélodieuse et poignante :
Du pauvre seul ami fidèle Descends à ma voix qui t'appelle !
Sommeil, descends du haut des deux !
De son cœur bannir les alarmes ; Qu'un songe heureux sèche les larmes Qui tombent encor de ses yeux!....
Descends, toi par qui l'on oublie.
Sur sa paupiérs appesantie
Aux dernières notes, sur la reprise finale :
Sèche les larmes Qui tombent encor de ses yeux !
Marius applaudit frénétiquement, tandis que M. Trévanne, secoué par une émotion surnaturelle et laissant tomber ses mains du piano, balbutiait en avalant les pleurs que les coins de son grand nez conduisaient tout naturellement dans sa grande bouche :
— «Ah! mon enfant!... mon cher enfant !... tu « diras à Borel... que je suis ravi... et... que je i l'embrasse !
Et, sans doute pour que Favre n'oubliât pas la commission, le père Trévanne, se levant, étreignit le blondin de toutes ses forces, et, s'il ne lui donna pas un baiser retentissant, ce fut la faute de son nez qui, surplombant trop sa bouche un peu rentrée, y mit un obstacle matériel, mais, comme on dit vulgairement : le cœur y était.
Lorsqu'il eut recouvré son sang-froid, le professeur dit au grand Favre : « Tu viendras tantôt à
« Saint-Eustache : je te présenterai à ces messieurs <( et au chef de la maîtrise, car, il faut que Ton t'ap- « prenne sérieusement la musique dont les prin- « cipes ne sont qu'à Tétat d'ébauche chez toi — « mais, il t'apprendra les principes^ seulement, et « pour que ça aille plus vite avec moi qui me charge « même de te faire faire du solfège... Pour le chant, < personne n'y touchera que moi !... »
« Moi seul... et, c'est assez! » ajouta le maître,
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s'appliquant orgueilleusement le mot de Tantique Médée.
— « Et, interrogea le blondin désireux de savoir « ce qu'il pourrait annoncer de « solide » à tante Minie, je pourrai gagner tout de suite ?
— « Oui, oui..., tu auras d'abord soixante francs « par mois, plus le casuel... et les concerts, et les «soirées qui ne tarderont pas à abonder pour toi : « Une voix pareille!... tout Paris voudraFentendre... « d'autant que malheureusement... Quel âge as-tu? > demanda brusquement le maître.
-— « Treize ans... treize ans et trois mois. »
— « Humph ! fit M. Tré vanne selivrant à un regret anticipé, tu en as pour deux ou trois ans, au plus, « à garder cette merveille... Et puis, après?... que «reviendra-t-il?... Enfin ! profitons de ce qui est «sans penser à ce triste moment... Ménage-toi « bien : ne crie pas en jouant avec tes camarades... « Ne te mets pas en sueur ni dans les courants d'air « et nourris-toi bien.
— « Ça, dit le soprano en riant, ça dépendra « de ce que je gagnerai... Ma mère et tante Minie « se priveraient pour moi si je les laissais faire, « mais encore faut-il qu'elles vivent aussi.
— c( Tu les ferasvivre : sois tranquille !... A pro- « pos, comment t'appelles-tu?
— «Favre.
— y> Bon! nous avons déjà un Favre au chœur... »ton nom de baptême,pour te distinguer ?
— « Jean Jean-François. »
Et le blondin articula cesdeuxnoms, qui sentaient terriblement le villagede ses ancêtres, à voixbasse et comme honteux de n'avoir pas de patrons plus
distingués; mais, sa bonne femme de mère qui pourtant, n'était pas exempte d'aimer à « faire du genre » et tante Minie dans la simplicité de son affection, rappelaient si continuellement de ces deux noms accolés qu'il ne lui venait pas à l'idée de les renier, si communs qu'ils lui parussent.
— «Hé bien ! Jean-François Favre,tufais, dès au- ]j>:jourd'hui, partie du chœur de Saint-Eustache et » comme soliste, entends-tu ? ce qui portera tes j> appointements plus haut que nos conditions —
y> et, dans trois mois tu chanteras — comme on ne
> chante plus, maintenant que c'est la mode de
> brailler à qui plus fort — ou le père ïrévanne ne
> sera plus le père Trévanne. ».
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A ce moment, madame Meyer, la grande femme au bojinet ruche, entra dans le salon et dit, avec sa raideur allemande : « Mozié zait guHl èdre miti pazé? »
« Oui, madame Meyer... Ces petits s'en vont! Va.
« mon enfant Va porter la bonne nouvelle chez
«toi, ajouta M.Trévanne en poussant amicalement le blondin vers la porte.
Mais, au moment d e sortir du salon, le grand Favre, se retournant instinctivement pour appeler son compagnon, du regard, vit celui-ci la tête basse et le visage empreint d'une déconvenue si poignante que, le désignant à M. Trévanne, il demanda ingénuement :
— » Et lui, monsieur?
— » Oh! lui î fit le professeur avec une nuance de commisération bienveillante, je regrette bien » que ce soit si restreint, mais, vraiment, c'est trop » restreint !
— « Oui, mais, c'est joli tout de même, reprit Jean-François, employant la propre phrase du maître, puis, il est si bon musicien! »
Le blondin affirmait cela sur la foi même de son camarade, puisqu'il ne le connaissait pas autrement.
— > Oui, oui, cela s'entend bien, dit M. Trévanne évidemment contrarié d'éconduire le petit brun, « mais, c'est trop restreint.
. — » C'est pourtant bien timbré, poursuivit Favre continuant à répéter les appréciations du professeur.
. — » Oui, mais, il a douze notes pas davan-
«tage.
— > Et puis, il déchiffre à livre ouvert : faut voir ))ça!... » reprit obstinément le grand blond désolé de rinsuccès dubrunet et affirmant toujours le talent de celui-ci sur la parole de Tintéressé... « Montre y> donc à monsieur Trévanne comme tu déchiffres, » insinua-t-il tout à coup, en forçant Marins qui allait sortir à faire volte-face vers le piano.
Le jeune Basset, poussé par l'ardent désir de ne pas rentrer « bredouille > à la maison maternelle, obéit presque à son insu à l'impulsion à lui donnée par Jean-François, et, s'asseyant devant le piano, rouvrit cette même partition de la Muette restée sur le pupitre. Ce fut un air de la princesse Elvire qui se présenta, air beaucoup trop haut pour qu'il pût le chanter dans le ton où il était écrit.
Poussé parle souvenir de sa mère et de sa sœur, et, sachant bien que M. Trévanne s'apercevrait tout de suite du tour de force. Marins, se servant de son habileté en transposition, baissa le morceau d'une tierce, et, après une ritournelle brillammennt exécutée comme pianiste, ayant l'intelligence de laisser sa voix, trop restreinte pour produire de l'effet avec des éclats, dans ce que les chanteurs appellent la demi teinte : il entonna le bel air :
Ne repoussez pas votre souveraine Qui vous demande asile et tremble devant vous !
Le gamin chanta avec une si grande adresse d'accompagnement que, malgré lui et malgré la grande silhouette de madame Meyer qui se profilait sur le mur de l'antichambre, le père Trévanne se rapprocha du piano et écouta avec un plaisir évident.
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Marius donna une telle expression à ces paroles suppliantes de la princesse :
Arbitre d'une vie Qui va m'être ravie, A ma voix qui supplie Laissez-vous attendrir!
Que M. Trévanne,pas très tendre de sa nature mais pas dénué de cœur non plus, se sentit ému.
Sollicité par cet enfant comme la pauvre muette Test par sa jeune souveraine : au moment où les roulades finales d'Elvire allaient trahir une fois de plus, en dépit de l'adresse déployée, l'exiguité des moyens vocaux, l'arbitre de Marius, émerveillé du talent précoce de ce musicien d'élite, l'arrêta charitablement et lui dit : — « C'est bon, mon garçon ! » je te prends, sinon comme soliste, au moins comme » choriste, et, quand ta petite voix muera, tu au- » ras la ressource d'être un accompagnateur hors » ligne..))
— )) Et je gagnerai tout de suite? s'écria le petit homme tout ravi.
— « Oui... Dame! pas comme un premier dessus, « tu comprends ?... Je ne pourrai pas te donner plus « de quarante francs par mois. ))
— (c Quarante francs ? soupira Marius, et... pas « de casuel ? y>
- )) Pas autant que lui : c'est à craindre, fit M. ïrévanne désignant le grand Favre.
— « Pas de soirées de temps en temps ? ))
— )) Dans les soirées on demande de vraies voix.
— « Mais, si l'on veut des duos?... les secondes
» parties demandent généralement moins d'éten- » due... Tenez, par exemple : YO Saluiaris de Délia » Maria... il est dans mes bonnes notes et, Favre » chantant le premier dessus, ça ne jurerait pas » ensemble. »
— « Tu saisl'O Saliitaris de Délia Maria?... ce chef-d'œuvre?
Et, malgré le bonnet ruche de Mme Meyer qui apparaissait à la porte, le père Trévanne se rapprochait encore du piano.
— » Oui... mon père me le faisait chanter avec lui.
— » Il avait de la voix, ton père !
— » Oh! pas beaucoup!... sans quoi, artiste » comme il l'était, il aurait gagné plus d'argent... » mais, il avait de Tâme. »
— » Et il t'en a donné, garçon! fit le père Trévanne n'osant pas se remettre au piano par égard pour le bonnet ruche de sa gouvernante qui se faisait un cadre de la porte, mais, debout, il joua les mesures précédant l'entrée des voix dans le duo religieux du vieux maître italien, et, d'un restant de voix blanche sans timbre, mais non sans véritable science acquise, il commença les premières mesures de cette page admirable :
O salutaris hostia !
Marins, avec son exquise fermeté d'intonation, attaqua soudain la seconde partie qu'il mena jusqu'au bout du morceau, sans se laisser arrêter par les défaillances vocales, ni même quelques « couacs » dissimulés qui émaillèrent la partie tenue par le
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professeur, lequel était si épris de cette belle musique, qu'il entendait, dans son propre chant, ce qu'il y voulait faire et non ce qu'il y faisait en réalité.
— » Tu ne connaissais pas ça*^ demanda-t-il au grand Favre quand VO Saliiiaris finit sur des tenues de médium qui se trouvaient dans les meilleurs sons de Marins.
— » Non, monsieur : c'est joliment beau !
— » Et ça va très bien dans sa voix : vous chan- € terez ça ensemble... et puis, j'y pense : quand tu « iras en soirée, il te faudraun accompagnateur.^.tu « le désigneras, et, si vous êtes des garçons sérieux, « ça sera intéressant de vous avoir ensemble.
— » Oh! oui! nous serons sérieux! s'écrièrent les deux garçonnets d'un même élan.
— > Alors, vous arriverez, mes enfants... et je « vous y aiderai de tout mon pouvoir.
— » Vous voudrez bien que je vous soumette mespetites compositions, demanda Marius enhardi.
— y> Comment?... tu composes déjà?
— » J'essaie... Papa disait que ce que je faisais « n'était pas trop bête.
— » Et ton père s'y connaissait... Tu me montre- » ras ça.
■— » Mozié zaii qu'il êdre miti et terni ? glapit Mme Meyer, de l'antichambre.
— » Voilà!... voilà! Madame Meyer!... Sauvez- «vous,mesenfants...et,àtantôt.àla répétition. ..vers « trois heures... Madame Meyer, le grand aune voix « céleste et lepetituneverveendiablée,expliqua-t-il à la vieille bonne pour luifaire prendre patience.
— » M'sieu! si vous vouliez, dit le petit avant de
franchir la porte, je tiendrais lepianoàvosleçonsdu » matin, puisque vous trouvez quej'accompagne bien?
— » Hé! fiérot! tu veux payer ma protection? fit le professeur en lui tirant amicalement l'oreille.
— » Non, répartit Tenfant, mais comme ma voix ))n'est pas assez bellepourque vouspreniezlapeine » de me donner des leçons de chant, je profiterais de » celles que vous donnerez à ce grand-là et à d'au- » très... pour le temps où il m'en viendra peut-être » une plus belle?
— » Soit! dit en souriant M. Trévanne, d'autant » que tu as bien pu voir que j'ai les doigts raides au » piano, n'ayant guère le temps de le travailler... » Viens donclë matin, quand tu n'auras pas d'impos- » sibilité... puisque le travail ne t'effraie pas.
— » Mon père m'a toujours dit que l'homme était » fait pour le travail et que c'était encore là qu'il » passait son meilleur temps.
— » Et tu seras digne d'être le fils de ton père, » mon petit.
~ « Je tâcherai, m'sieu, dit Marins relevant la tête par un mouvement demi homme, demi gamin : faut que je le remplace... puisqu'il n'y est » plus!
— » Nous sommes chefs de famille tous les deux, appuya Jean-François avec la même conviction juvénile, moi aussi, je suis orphelin de père... » Marius a sa mère et sa sœur, moi, j'ai maman et » tante Minie.
— » Allez, mesenfants... j'espère que vous serezdes » hommes et, à coup sûr, vous serez des artistes. »
Cédant enfin à une façon de grognement sorti de dessous le bonnet de Mme Meyer, M. Trévanne
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entra dans la salle à manger, après avoir répondu par un geste paternel au grand coup de casquette reconnaissant que lui adressaient, en partant, ses deux nouvelles recrues.
Et, mis en belle humeur par cette double trouvaille dont chacune avait sa valeur, le père Trévanne se mit à table, sans que Mme Meyer, qui connaissait bien son maître et le voyait radieux, osât lui demander lequel des deux « magots » avait cassé son cordon de sonnette.
Quant aux deux « chefs de famille f> ils descendirent Tescalier, sinon avec la même fougue qu'ils l'avaient monté, mais encore fort allègrement, bien que s'arrêtant sur les paliers pour échanger leurs impressions.
— » Quarante francs par mois ! fit Marins, pris d'une pointe de mélancolie, avec TOpéra ça me fait )) quatre-vingts .. et le propriétaire vient d'augmen- » ter notre loyer de cinquante francs par an.
— »Le pingre!... Sois tranquille; nous aurons // des soirées, et, quand j'en aurai tout seul, je ne y> chanterai jamais qu'accompagné par toi.
— )) Tu sais? dit Marins frappé tout d'un coup d'un souvenir et tendant brusquement la main à son nouveau camarade, tu sais?... sans toi, je rempor- » tais ma veste de chez le père Trévanne : c'est toi » qui as insisté <^t qui m'as poussé à mettre toutes i voiles dehors. . . Aussi, j e ne sais pas si j e te reviens » comme ami, mais moi, avec toi : c'est à la vie, à la » mort !
— » Tope ! dit Jean-François en tapant joyeusement dans la main tendue vers lui : nous sommes » copains à perpétuité.
A ce moment, ils arrivaient au bas de Tescalier et échangeaient leur poignée de main sur cette marche où ils s'étaient colletés moins d'une heure auparavant. La pensée leur en vint à tous deux en même temps et ils se mirent à rire ensemble d'un bon rire d'enfants naïfs :
— » Notre amitié a été tout de suite touchante^ dit Marins dont ce rire agrandissait encore la grande bouche aux dents blanches.
— » Hé bien ! fit l'autre, on sait ce que l'on vaut... » On est sûr qu'à l'occasion on n'aurait pas froid » aux yeux l'un pour l'autre.
Et, se prenant par le bras, ils sortirent rayonnants de cette maison où ils étaient entrés anxieux et instinctivement jaloux l'un de l'autre.
Ils retournèrent par le même chemin : le grand Favre dans la Cité, le petit Basset rue Saint-Jacques, pour rapporter à leurs mères le bon résultat de leur voyage, et, à les voir trotter, le nez au vent, la mine éveillée, les passants qu'ils coudoyaient pouvaient deviner, à leurs vêtements râpés, que ces deux gamins logeaient «:1e diable en leurs poches...» mais, sûrement, ils n'avaient pas l'air de le porter en terre.