‹ Le premières amitiesChapitre 6 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les choses s'arrangèrent à la volonté du maître de chapelle : Marins Basset fit nombre avec les seconds dessus et Jean-François Favre fut admis comme soliste au chœur de Saint-Eustache.

M. Hédiard, le chef de la maîtrise, fut chargé d'initier ce dernier aux principes et à la lecture de la musique.

Dès le lendemain, Favre commença à aller prendre ses leçons de chant chez M. Trévanne. Marins y vint remplir son office d'accompagnateur et profiter des excellentes leçons du maître qui les donnait avec une énergie et une conviction sans pareilles.

Lorsqu'une phrase musicale, plus brillante ou plus touchante que les autres, n'était pas rendue, à son gré, avec la chaleur ou le senftment désirable, M. Trévanne avait une façon à lui d'appuyer le bout d'un de ses doigts osseux sur l'épaule de l'apprenti chanteur. Or, ayant la manie de porter des ongles dont un Chinois lui eût envié la Ion-

gueur, lorsqu'il disait, en faisant entrer un de ces ongles, comme une lame, dans l'omoplate dudit apprenti :« Pénétre-toi de cette merveille!... En « sens-tu la beauté?...» il fallait absolument qu'il s'en pénétrât... et, plus absolument, qu'il la « sentît ».

On peut dire, avec ou sans jeu de mots, que la bonne harmonie régnait entre Favre et Marias: celui-ci mettant son adresse musicale au service de l'intelligence vocale de celui-là, le soutenant quand il faiblissait, le laissant libre quand il le sentait sûr de lui; aussi, les progrès du grand blond furent rapides.

De même, en dehors du travail, soit à l'église, soit chez M. Trévanne, leur camaraderie devint de la bonne et franche amitié, en dépit de la légèreté de leur âge et de leurs défauts respectifs, défauts qui ne nuisaient en rien à leurs bons rapports.

Ainsi, nous savons de reste que Marins était rageur et avait c< la tète près du bonnet », mais, il était si sincère, si loyal, si vite prêt à rendre service — surtout à son nouvel ami — que l'impétuosité de son caractère ne parvenait pas à altérer les qualités de son cœur.

De son côté, si Jean-François était un brin vaniteux et enclin « à la pose » il avait des regrets si véritables quand il croyait avoir blessé son copain par une vantardise intempestive ou par le récit trop emphatique d'un succès que Marins n'avait pas partagé, qu'il était impossible de lui tenir rigueur après les Mea Culpa qu'il s'imposait.

Ils étaient si gais et si rieurs tous les deux, quoique si sérieux au travail, que tout le monde les

avait en sympathie chez M. Trévanne, même la longue Mme Meyer, plutôt femme de charge que domestique du professeur.

Cette honorable personne avait un faible pour Jean-François ; non seulement à cause de sa jolie voix, mais, parce qu'il était le protég4de M. Borel, Tami de son patron, et que M. Borel, farceur endiablé, lui avait fait accroire — bien qu'il fût Français de Toulouse, en toulousain, qu'il était né près de son pays : un petit bourg de rien du tout, en Allemagne. A preuve : il parlait allemandavec la bonne femme, — n'en sachant pas un traître mot — et soutenait avec elle des conversations fantaisistes ou les « Ya » les « Nen » et les « Tarteifle ! » revenaient avec une abondance dont il étourdissait si bien la digne matrone qu'elle était persuadée qu'il parlait le patois de chez elle « afec un bedîde tifférenze cCarzent », ce pourquoi elle l'avait en haute estime et, par contre, son protégé Favre en faveur de qui elle daignait tolérer Marins.

Les deux amis s'étaient, naturellement, présentés mutuellement à leurs familles.

Madame Basset, à qui Marins n'avait pas manqué de dire quelle part Jean-François avait prise à son admission à la chapelle de M. Trévanne, l'avait accueilli maternellement.

C'était une nature d'élite que celle de Mme Basset : distinguée d'esprit et simple de manières, elle attirait à elle par une bienveillance tempérée d'une certaine réserve dont on était tout fier de la voir se départir quand on avait conquis son estime.

D'une famille modeste, mi-artiste, mi-bourgeoise, elle avait les bons côtés de ces deux classes: l'afTa-

bilité dé la première et la bonne tenue de la seconde, y joignant un admirable bon sens, un jugement sain et une entente merveilleuse de la vie matérielle.

Aussi, pouvait-elle passer pour un modèle de mère de faimlle. Adorant ses enfants avec le même oubli d'elle-même qu'elle avait eu pour aimer son mari, Mme Basset voyant, dans le grand Favre, un ami qui ne détournerait pas son fils de la voie du travail et de l'honnêteté, se montra si affectueuse qu'au bout de quelques longues visites toujours bien reçues, Jean-François l'appelait : « maman Basset » sans familiarité offensante, mais, avec un vrai désir de prendre place dans ce coeur si tendrement dévoué à ce qu'il aimait.

A quoi il réussit bien vite.

Quant à la petite Laurette : c'était une adorable enfant, si gaie, si vive, si pétulante, qu'à elle seule elle eût été la gaieté de la maison, si madame Basset avait permis à ses regrets de veuve d'attrister outre mesure l'enfance radieuse de sa fille et le courage précoce de son fils.

Sa tendresse intelligente se prêtait à ses devoirs de mère, à ses souvenirs d'épouse.

Elle savait évoquer le nom de ce père tant regretté dans la conversation la plus joyeusement animée, aussi bien que faire éclore le rire au milieu des tristes pensées qui l'amenaient à raconter maint épisode de la vie de celui qui n'était plus.

Laurette s'était, tout de suite, attachée à Jean- François.

Ce grand garçon, au regard doux et au sourire caressant, assez robuste pour pouvoir l'enlever

comme une plume, malgré ses huit ans sonnés, lui inspirait une. confiance admirative.

Déjà initiée au plaisir d'écouter la musique, d'abord par son père et par l'étude que Marins continuait à lui en faire faire, la petite avait, quand le grand Favre chantait, des applaudissements éloquents et des élans enthousiastes dont il était très fier et qui, disait-il, en valaient bien de plus expérimentés.

Tout le monde faisait donc bonne mine au grand blond, chez les Basset.

Dans la famille Favre, il en fut de même à l'égard de Marins. Bien qu'un peu plus à « façons » que maman Basset, la mère de Jean-François fitbon accueil au petit camarade de son fils, et tante Minie, beaucoup plus finement douée que sa sœur aînée, devina vite que son neveu ne pouvait que gagner en compagnie si brave et si honnête.

Elle accueillit d'autant mieux Marins qu'elle adorait ce neveu dont elle se croyait, ajuste titre, la seconde mère.

Il y avait une différence notable entre elle et sa sœur, différence entièrement à son avantage.

Certes, Mme Favre était, en tout point, une estimable et vertueuse personne, mais, ses idées étaient plus étroites, ses vues plus courtes que celles de sa cadette qui, venue plus tard et dans un temps meilleur pour sa famille, avait reçu une meilleure instruction, ce qui ne pouvait que développer en bien un naturel déjà très élevé.

Aussi, tante Minie causait-elle avec une grâce charmeuse et intéressante, tandis que sa sœur parsemait voloi^tiers sa conversation de comparaisons

malencontreuses et de fleurs de rhétorique à contre sens.

Minie s'avouait, tout franchement, issue de paysans, enchantée qu'ils eussent été honnêtes, alors que Mme Favre rougissait un peu d'une origine que personne, dans l'humble sphère où elle vivait, ne songeait même à attaquer. Elle se fût fait volontiers des ancêtres de plus haute souche et parlait avec quelque emphase de son grand-père qui avait été dans le commerce,,, ce qui n'était pas un mensonge, puisqu'il allait vendre au bburg voisin les choux qu'il plantait dans son village.

Elle avait des locutions fausses et des lapsus dont son fils ni sa sœur ne pouvaient la corriger, disant : une reguingote pour : une redingote, un raboureur pour: un laboureur, et, malgré cela, se complaisait à faire des phrases dont souriaient les moins lettrés et qui faisaient monter des rougeurs furtives aux joues de Jean-François.

En dehors de cela c'était une boune femme, et Marius, bientôt implanté dans sa maison comme Jean-François le fut chez lui-même, appela ses deux hôtesses « maman Favre >) et « tante Minie » du même ton affectueux que son camarade employait envers sa mère et sa petite sœur.

Les deux garçonnets n'eurent de cesse que leurs familles se connussent et les deux veuves se lièrent de bonne amitié pour ne pas contrecarrer celle de leurs enfants.

Souvent, le dimanche — dans les beaux jours s entend — les vêpres finies à Saint-Eustache, maman Basset et Laurette, maman Favre et tante Minie, venaient attendre leurs garçons à la sortie

UN ALLAIT FAIRE UN TOUR HORS DE PARiS

de l'église et, eux deux en avant, Minie tenant la main de Laurette, les deuxmèresà l'arrière-garde, on allait faire un tour hors de Paris, tantôt du côté Sud, tantôt du côté Nord, pourvu que ce fût à la campagne.

Étant en nombre égal, chacun payant son écot, on dînait dans quelque guinguette à jardin, sous une tonnelle plus ou moins ombreuse où quelques chenilles mal avisées tombaient parfois dans Tomelette fumante et où il fallait se tenir à la table pour avaler la piquette sûre comme vinaigre.

Certes, le repas n'était pas plantureux, la chère n'était pas délicate, maison prenait Tair.., et l'on riait. Ça ne coûtait pas plus cher que chez soi et ça changeait les enfants du logement sombre et des vieilles maisons de leurs vieux quartiers.

Cependant, la position devenait meilleure, même pour Marins: M. Trévanne, s'attachant chaque jour davantage à ses deux élèves, se parait d'eux comme de joyaux différents et, en récompense de leur assiduité au travail, mettait tout en œuvre pour leur faire gagner de l'argent.

Jean-François, surtout— dit le chançard, affirmait Marins sans basse jalousie, — Jean-François se faisait des mois superbes: à l'église, d'abord, où il était surnommé : le « Séraphin » par les dames pieuses qui se délectaient à l'entendre aux offices et où tous les paroissiens le demandaient pour chanter aux mariages ou enterrements survenant chez eux ; puis, dans les plus hautes sociétés où son admirable voix fut bientôt réputée à l'égal de celles des chanteurs en vogue. C'est là que Marins pouvait, comme il disait, glaner sur ses pas : soit

que son copain — qui ne faillit pas une fois à ses promesses — le fit accepter pour chanter des duos où, si lui avait plus de gloire, Marius avait quelque profit ; soit qu'il l'imposât comme son meilleur accompagnateur. Il était bien rare que le grand Favre allât sans son petit Basset.

Le premier, il est vrai, touchait cent francs où l'autre en gagnait vingt, quelquefois moins, mais enfin, appuyé par M. Trévanne, il poussait son ami de son mieux, et, maman Basset savait ménager ces modestes récoltes qui, mises au boutll'une de l'autre, fournissaient suffisamment, grâce à son économie, aux besoins de son monde.

Tante Minie eut alors une idée excellente : celle de quitter ces vilains quartiers où les Basset et les Favre avaient dû rester jusque là, faute de moyens assez grands, et, traversant ce Paris si peuplé, de chercher pour les deux familles, au pied des hauteurs de Montmartre, des logements plus gais et plus salubres. Le trajet serait un peu plus long, de chez eux à l'Eglise, pour les deux enfants, mais, ils avaient de bonnes jambes et l'exercice ne pou* vait que leur être salutaire.

En revanche, on ne s'éloignait pas de chez M. Trévanne et Marins, qui, sur le conseil même de son maître, avait demandé et obtenu d'entrer dans une classe de piano au Conservatoire, devant y être de bon matin, s'en rapprochait beaucoup.

On trouva, dans une maison de la rue Pétrelle, entre la rue Rochechouart et le faubourg Poissonnière, deux logements sur le même palier, convenant parfaitement aux deux familles.

La maison avait double corps de logis : Tun, sur la rue même et composé d'appartements assez vastes ; Vautre au bout de jardinets, séparés par une allée conduisant au bâtiment qu'allaient habiter nos amis.

Des pièces plus grandes, plus propres ; de Tair^ du soleil, des arbres et de la verdure devant les yeux : les mères étaient enchantées et les enfants ravis.

-Tante Minie jubilait de la trouvaille.

Songez donc : habiter les uns si près des autres !

Aller au théâtre et en revenir ensemble quand on avait des places — ce que M. Trévanne leur procurait assez souvent, jugeant qu'en art, comme en tout, le goût d'autrui développe le nôtre et que les défauts que nous pouvons constater ciiez les autres sont plus facilement reconnus et combattus chez nous-mêmes.

Et quelle musique on allait pouvoir faire ensemble ! Laurette jouait déjà très gentiment du piano. Marins raclait fort convenablement du violon (M. Trévanne avait voulu qu'il apprit cet instrument, roi de Torchestre, afin de savoir bien écrire pour les cordes, au cas probable où il composerait sérieusement un jour) et Favre, commençant à être en possession de tous ses moyens, savait déjà bien conduire sa voix délicieuse.

Les voisins n'avaient qu'à ouvrir leurs oreilles s'ils étaient mélomanes... ou à les fermer s'ils étaient mélophobes.

L'emménagement fut une vraie partie de plaisir pour tous ces enfants — sans en excepter tante

Minie qui, malgré ses trente ans et sa raison dès longtemps mûrie, était gaie comme un pinson et avait des mots drôles ou des histoires désopilantes qu'elle disait avec un petit air grave qui en doublait la verve.

Penser que cette Minie était ce que l'on appelle « une vieille fille » elle, si gracieuse, si bonne, si indulgente, si vite prête, en toute circonstance, à se déranger ou à se priver pour faire plaisir à quelqu'un ou pour lui épargner une peine cela navrait Laurette qui avait pour elle une adoration — partagée, au reste, par tous ceux qui la connaissaient intimement.

Quand on parlait de l'âge de Minie devant la fillette, elle ne permettait pas qu'on lui donnât plus de vingt-neuf ans et demi — terme où elle devait rester toujours, selon elle — le chiffre trente semblant faire soudainement sa grande amie caduque et hors d'état de plaire.

Mais, cette tante Minie était insupportable : elle avouait tout de suite son âge et, bien que très soignée dans sa mise, — sans être une élégante — bien quelle fût charmante avec ses jolis cheveux châtains ondulés, sa bouche fine au sourire si doux et ses yeux bruns au regard velouté, elle n'avait plus aucune prétention à la jeunesse et disait volontiers, quand on lui faisait un compliment sur sa personne :

— « Oui, j'ai été pas mal dans mon temps. »

— « Dans ton temps ! se récriait Laurette : di- «rait-onpas que tu es vieille comme Mathusalem! »

Car, la mignonne tutoyait tante Minie : et parce qu'elle l'aimait, et parce qu'il lui semblait

la rajeunir en l'interpellant si familièrement.'

Minie se laissait faire en riant et, de son côté, aimait la petite comme un troisième enfant à elle — les deux autres étant, nécessairement : Jean- François et Marins.

Les deux mamans avaient bien entre elles de fortes dissemblances, toutes à l'avantage de Mme Basset : autant celle-ci avait d'initiative et de vivacité, autant elle jugeait promptement et clairement une situation dont elle se tirait sans ambages ni formules hésitantes, autant Mme Favre mettait d'emphase à élaborer la proposition la plus insignifiante et de tergiversations avant d'entreprendre telle ou telle chose facile à exécuter... à moins que ce ne fût une grosse maladresse, auquel cas c'eût été lestement conclu, sans son prudent entourage.

En tout, elle était toujours pour les choses qui brillaient, ne dussent-elles être ni durables, ni profitables.

En partie de campagne, elle eût choisi de préférence les restaurants les plus pleins de bruit et de monde, au risque de voir arriver les radis vingt minutes après le potage.

Heureusement, la petite république allant au vote dans ses ébats champêtres, la majorité était toujours pour l'endroit le moins tapageur et où l'on devait être le plus libre.

Cette majorité se composait invariablement de tante. Minie et des trois Basset auxquels finissait par se ranger Jean-François qui, peut-être un peu porté, comme sa mère, à la représentation, oscillant d'abord de di'oite à gauche, en arrivait à voter avec l'ensembio.

Au surplus, si Mme Favre avait de petits travers qu'il était plus sage de ne pas heurter de front, puisqu'on en venait toujours à la faire céder, elle était si foncièrement bonne personne et sacrifiait si sincèrement ses plus ardentes velléités de « paraître » que Ton n'avait jamais avec elle de discussions sérieuses.

Tante Minie les tranchait d'un doux et ferme : « mais, ma sœur, puisque ce sera mieux? »

auquel madame Favre répondait bientôt par un bonasse : — « C'est bien ! tu sais ce qu'il faut ! » tout à fait convaincu, la bonne femme subissant invariablement l'ascendant de sa jeune sœur dont elle- reconnaissait la supériorité.

Même, on eût dit — tant elle acquiesçait de bonne foi aux raisonnements de sa cadette — que c'était celle-ci qui jouissait, mais avec modération, d'un droit d'aînesse incontesté.

Si la différence morale était grande entre les deux sœurs, la différence physique ne Tétait pas moins : Minie était petite et mince avec des extrémités toutes mignonnes ; Mme Favre, longue, sèche, avait de gros os et des formes anguleuses. Son visage, osseux comme son corps, avait une grande bouche, édentée ça et là, qui riait distraitement, pas toujours à propos, et possédait un grand diable de nez, inquiet et comme affairé de se mêler de ce qui ne le regardait pas, si pointu que ceux à qui sa propriétaire déplaisait faisaient, à son propos, des comparaisons malséantes et irrépétables.

Ce qu'elle avait de mieux : c'étaient les yeux.

De bons grands yeux, bleus et doux comme ceux de son fils, corrigeant l'impertinence du nez et la

distraction de la bouche et l'empêchant d'avoir un aspect désagréable.

Pour l'ameublement des nouveauxlogiSjMmeBasset et tante Minie eurent, au chapitre, deux voix autorisées et écoutées, heureusement, sans quoi maman Favre eût largement dépassé les économies faites sur le gain de Jean-François, les employant au superflu sans que le nécessaire figurât au programme.

Elle s'appuyait, pour les achats proposés par elle, sur les gros gains que faisait le jeune soliste.

— «: Les Basset peuvent et doivent y regarder, » disait-elle, se complaisant à faire la balance des émoluments de Marins et de son fils, « mais nous, « nous pouvons bien y aller « plus largement 7>.

Mais, tante Minie restait inébranlable: elle avait toujours en expectative ce terrible moment de la mue impossible à éviter et prétendait avec raison que : « moins on tombe de haut, moins on se fait de mal. »

Les deux logements, distribués tout semblablement de chaque côté du palier d'un troisième étage (les deux familles quittaient d'interminables cinquièmes : quelle amélioration pour les ménagères!) se composaient d'une toute petite entrée que Mme Favre appelait pompeusement: l'antichambre

— bien qu'elle n'eût que la largeur d'une porte ouverte — d'une cuisine à gauche, d'une assez belle salle à manger adroite, dans laquelle dut entrer le piano, faute de salon ; d'une chambrette au fond, pour le garçon et d'une un peu plus grande à côté

— soit pour Mme Basset et sa fille, soit pour maman Favre et tante Minie.

Ces modestes pièces tapissées d'un papier riant, ayant chacune une fenêtre prenant vue sur les petits jardins bien soignés par leurs locataires, constituaient pour les deux modestes familles des manières de palais, eu égard aux vilains trous de la cité et de la rue Saint-Jacques.

Aussi, comme on les tenait proprement!

Gomme on y était bien!... Tout y devenait plaisir et contentement.

Quand les garçons avaient une soirée, où ils allaient ensemble gagnerun cachet dont l'utile emploi était toujours désigné d'avance, il fallait voir les quatre^femmes (Laurette se comptait comme telle, s'il vous plaît!) passer la revue de ces petits hommes, tout de noir habillés, comme le page de

7'j LES PREMIÈRES AMITIÉS

Marlborough, ayant la cravate blanche, les bottines vernies et le « sifflet » d'ébène.

Chacune inspectant un bouton ici, ôtant un fil là, époussetant une poussière imperceptible, ouvrant la fenêtre pour consulter le temps et voir s il permettait qu'ils fissent l'économie d'une voiture quand l'omnibus pouvait les mettre tout proche de Tendroit où ils se rendaient.

Il fallait entendre les questions se succéder, pendant qu'ils endossaient leur pardessus :

L'une : « Avez-vous vos gants ? »

L'autre : « Et vos mouchoirs?»

Et celle-ci : « Ne rentrez pas trop tard! »

Et celle-là : « Tâchez de choisir un bon cocher pour revenir. »

Et les « Au revoir ! y> Et les « bonne chance ! d

Sans compter que, souvent, tout ce personnel

•féminin les attendait pour savoir : si Marins avait

bien joué? si Jean-François avait bien chanté ? s'ils

avaient eu un grand succès? si l'on avait Mssélewi^

morceaux?... etc. etc.

Favre, le chançardj était l'enfant gâté de ces sortes de fêtes où Marins déployait cependant

autant de zèle et non moins de talent ; mais la voix merveilleuse du blondin faisait rage dans les salons comme à l'église : c'était à qui l'aurait.

Les messieurs l'applaudissaient, les dames le complimentaient.

Une fois même — maman Favre avait cru en mourir d'orgueil — Jean-François était allé chanter, chez l'ambassadeur d'une république américaine, ce délicieux hymne au Sommeil, de la

^.^*vr^-^st .!

Muette qui, perfectionné dans sa voix par les soins de M. Trévanne, restait son grand cheval de bataille et que Marins lui accompagnait divinement. 11 s'en était acquitté de telle façon que] l'ambassadrice, dame de Tiaut rang mais de caractère un

peu excentrique, lui avait tendu son bouquet dans un élan spontané de ravissement.

Et comme le jeune chanteur, voyant l'air étonné des assistants qui trouvaient sans doute le mouvement « schoking », restait un peu interdit, elle insista disant, en supprimant les « R » avec un accent anglo-américain qu'il trouva exquis : « Pou vote

Madame Favre garda le bouquet quinze jours dans l'eau, le montrant à tout venant — fût-ce la laitière ou le charbonnier — ^^ avec un affolement glorieux digne d'une plus haute cause, et, quand les fleurs noircies furent réduites quasi à l'état de fumier, elle en détacha un camélia fané qu'elle serra précieusement dans une enveloppe sur laquelle elle inscrivit, de sa plus belle écriture (???), une suscription commémorative.

Mais, distraite comme souvent et n'ayant écouté que ces mots de son fils lui remettant le bouquet « de la part de la femme de l'ambassadeur » elle écrivit, sans souci de l'orthographe et du français, féminisant le titre à sa guise : « Souvenirs de Cambassadeuse. » Quelle amhassadeuse ?.. D'où?.. De quoi?..

Il n'y en avait qu'une au monde pour maman Favre : Celle qui avait donné à son fils, un bouquet : « pou sa mé »•

Mais, les meilleurs soirs étaient ceux où les enfants n'allaient pas en soirée et où Marins n'avait pas Opéra.

Alors, tantôt chez maman Basset, tantôt chez m^man Favre, on se réunissait pour travailler tous ensemble.

On n'usait ainsi qu'un feu et qu'une lumière ; et Von était si bien là, quand tous avaient accompli les .devoirs de la journée : les mères, leurs travaux respectifs; le grand Favre, ses études de chant, qu'il adorait, et de la musique de fond qui lui coûtait toujours à apprendre; Marins ses leçons d'harmonie et de composition auxquelles il mordait comme un beau diable et Laurette sa double instruction classique et musicale. Alors, on se groupait sous la lampe, autour de la table de la salle à manger et tante Minie répartissait à chacun un nouveau travail qui amusait tout le monde.

Cette tante Minie avait des idéesà elle, comme on sait : elle s'était ingéniée d'un nouvel état pour aug-

menter encore, chez elle, les ressources déjà grandissantes.

Quelle ambitieuse, hein ?

Elle avait imaginé d'habiller des poupées, commençant par acheter quelques petites bonnes

femmes, bon marché, à peine artfculées, mais (louéesde ces jolis visages qui font retourner, même les grandes personnes, aux vitrines des boutiques où dn les vend. Elle les avait pomponnées, avec un goût et un art véritables, de tous les chiffons qu'à cet effet et dans le but qu'elle se proposait de longue date, elle mettait en réserve.

Elle avait composé, pour ces atomes de personnages, des costumes si gracieux ou si originaux que, la première fois qu'elle alla les montrer à un commerçant spécial, elle rapporta une commande importante. Bientôt, et sur la connaissance de sa probité scrupuleuse, on lui confia des « sujets » d'un prix très élevé et, au moment où nous en sommes, les Girout et les Huré se disputaient la grande costumière du petit monde artificieL

Aux approches de Pâques et du jour de l'An, tante Minie ne pouvait plus y suffire et mettait à contribution tout son entourage, le faisant participer à ses bénéfices.

Maman Favre, qui avait la main un peu lourde,, ne faisait que des ourlets ou coutures sans conséquence et vaquait aux soins que le ménage réclame à tout instant, pendant que chacun remplissait son petit oftrce.

Mme Basset qui « perlait » l'ouvrage, était chargée de parfaire la lingerie de ces belles demoiselles.

Laurette avait, en partage, la confection des chapeaux et coiffures dans laquelle elle excellait : peu couseuse de sa nature, mais chiffonneuse émérite, elle donnait, à cette partie des ajustements, un tour modeste ou tapageur, selon Tensemble delà toilette de ses clientes de carton.

Tante Minie taillait, cousait, apprêtait, essayait, retouchait et, quoi qu'elle entreprît, ses petites mains de fée arrivaient toujours à des merveilles.

Et les garçons?

Jean-François avait une mission dont ses doigts minces et flexibles, aux ongles presque aussi longs que ceux du père Trévanne, s'acquittaient à ravir : il retournait à l'endroit toutes les emmanchures, si mignonnes fussent-elles; les biais doublés, les garnitures dentelées, les coques retournées, enfin, tout ce qui exige tant de patience et de minutie et prend tant de temps aux confectionneuses de ce genre minuscule.

Et il le faisait avec une dextérité, une délicatesse laissant toute la fraîcheur désirable à l'objet retourné qui n'avait pas l'air d'avoir été touché.

Pour Marins, piocheur endiablé à sa musique, il avait toujours une étude de « fugue ou de contrepoint », ou une composition sur chantier et se bornait, son travailfini, à lire, àhaute voix, quelque .

bon et ifeain ouvrage littéraire pour lequel sa mère et Minie avaient une prédilection intelligente et qui ouvrait au beau Tesprit de Laurette.

Et tout ce monde était heureux pendant cespéripéties remuantes ou sédentaires dont le fond demeurait toujours : le travail.

Les tout petits nuages des garçons, c'était : pour Marins, de n'avoir pas assez de voix pour gagner autant que son ^ chançard » de copain qu'il ne jalousait pourtant en aucune sérieuse façon; pour le grand Favre : c'étaient ce s deux malheureux prénoms de « Jean-François » que M. Trévanne employait trop fréquemment, en lui parlant, pour le distinguer de l'autre Favre et dont ses camarades de la maîtrise, qui connaissaient sa faiblesse à cet égard, le saluaient plus souvent que de raison, à seule fin de le faire « monter » ce qu'il faisait trop complaisamment pour si peu de chose.

— « Tu es veinard, toi, de t'appeler Marins, disait-il au petit brun : c'est un nom d'artiste, « ça. »

— « Surtout, faisait Tautre en riant, trop détaché de ces mesquineries pour y penser jamais, sur- « tout quand il est suivi du nom de : Basset..., ça « paraît choisi pour ma taille exiguë. »

En effet, Marins, quoique grandissant un peu, ne devenait pas « un bel homme ».

« — Je ne te dis pas, reprenait Favre, mais, vois <f donc si les gosses de la maîtrise (nous ne croyons « pas urgent de traduire à nos lecteurs ce mot «peu élégant si usité parmi les gamins?) vois « donc si les gosses ont l'air de se moquer de ton M nom de Basset autant que de mesprénoms de Jean-

« François qu'ils me décochent comme des balles?

— « *Parce qu'ils voient que ça te vexe, par- € dienne!... la première fois qu'ils m'ont appelé : « Basset, bien nommé..! »« Basset, bassurpattes..! » « Si j'avais eu la mine effarouchée quetu fais quand « ils t'interpellent par ces noms qui te cauchemar-

« dentàtort: ça n'en aurait pas fini mais, quoi? je

« m'appelle Basset... et je suis petit!... Je voudrais « bien être plus grand, je l'avoue, mais, si je ne « m'appelais plus Basset, je ne serais donc plus le « fils de mon père quej'aimaistant?...Hébien! non, « alors!... Basset, je suis... Basset, je reste... et, si «je ne peux pas m'allonger moi-même, je tâcherai « de grandir mon nom. »

— «Toi, tu es philosophe! soupirait le grand Favre qui aurait bien voulu mais ne pouvait pas se donner cette philosophie... «mais, Jean, c'estunnom « de paysan; François c'est un nom de domestique.* « et Jean-François réunis : c'est ridicule!

— « Ridicule?... par exemple !... Tante Minie les « dit si gentiment que je les trouve tout naturels, « moi, tes noms... Et maman? Et Laurette?... Est- « ce qu'elles sont ridicules en t' appelant?

- « Non : matante, maman Basset et ta sœur^ ça « va encore ... mais, ma mère : quand elle parle de « moi et qu'elle fait vibrer le € Frrrançois i> je vois « bien que ça donne envie de rire.

— € Parce qu'elle roule un peu les < R » pour « mieux faire sonner que tu es son fils ; répliquait Marins, jugeant Mme Favre sans méchanceté mais avec discernement.

— € Je lui ai pourtant demandé de m'appeler « Favre > tout simplement, mais, elle ne peut pas s'y

« habituer et il me semble qu'elle roule encore plus « l'R. "•

— « Hé bien! ne t'en préoccupe plus etviensfaire «un peu de J)asse chiffrée :ç2i te changera les idées.»

La basse chiffrée est, comme son nom l'indique l'art de faire passer des accords sur des notes accompagnant un chant et désignés seulement par des chiffres indiquant leur composition harmonique.

C'était la bête noire de Jean-François qui avait donc deux ombres dans sa vie : ses prénoms et la basse chiffrée ; mais, comme à sonâge on passe vite du sombre au clair, il était, ainsi que tous les braves cœurs de son intimité, heureux quand même, car, fils tendre, neveu affectueux, ami dévoué, il avait sujet d'être souvent content de lui.

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