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CHAPITRE VI

Mais hélas! rien ne dure ici-bas !

Si cette pensée est consolante pour les pauvres êtres douloureusement frappés par le sort, qui peuvent et doivent espérer des jours meilleurs, elle serait bien attristante pour ceux qu'il caresse, si la dose de vanité que nous possédons tous et qui nous fait croire que nous méritons le bien qui nous arrive — et au delà — nous laissait le loisir de nous demander, quand nous sommes à l'apogée de nos joies : Que va-t-il m'arriver de désagréable ?

Le désagréable arriva, chez les Favre, par cette malheureuse mue dont M. Trévanne se chagrinait à l'avance, autant pour lui-même que pour son élève favori.

Un matin, à une grand'messe de Pâques — la plus solennelle de l'année— en chantant le psaume « Adoremus > qui, tous les ans, faisait courir un frisson parmi les assistants dont beaucoup venaient de quartiers éloignés pour entendre l'admirable soprajio de Saint-Eustache, à peine avait-il articu-

lé les trois premières syllabes : A-do-re que le

son s'éteignit dans son gosier, sans que sa volonté pût dominer cette défaillance soudaine et imprévue, puisque quelques, minutes auparavant il avait répondu au chœur, pendant la « prose > avec son timbre le plus éclatant.

Le pauvre garçon resta muet, essayant vainement de faire sortir la dernière syllabe qui demeurait aphone. Son saisissement fut tel qu'il pensa s'évanouir.

M. Trévanne, qui conduisait le chœur avec sa majesté ordinaire, jeta sur Jean-François un coup d'œil interrogateur auquel répondit le regard bouleversé du jeune soliste.

Le maître de chapelle comprit et eut un geste de désolation comprimé par la respectabilité du lieu. ' L'impérieuse nécessité d'une décision à prendre sur-le-champ le fit se diriger vers l'organiste, artiste éminent aussi qui, stupéfait de l'interruption du chant, n'en continuaitpas moins les accords devant l'accompagner.

Mis au fait d'un seul mot, l'habile praticien, procédant par des modulations savantes, baissa le ton élevé dans lequel Jean-François avait commencé r Adoremus et M. Trévanne ayant dit un autre mot également bas, à un adulte de la maîtrise qui, avant notre héros, tenait, moins admirablement, mais convenablement sa place, celui-ci recommença les trois syllabes laissées en route par son camarade pétrifié et l'hymne fut achevée sans encombre, sinon à la satisfaction de tous.

On devine sous quelle impression pénible Favre et Marins rentrèrent chez eux !

Le jeune Basset éprouvait unepeine aussi grande que si l'événement lui fût arrivé à lui-même — ce qui ne pouvait tarder longtemps, au reste.

M. Trévanne n'avait trouvé autre chose à dire à son élève que ces mots empreints d'un regret douloureux : « Mon pauvre enfant!... Mon pauvre en- « fant !... Jamais, je ne retrouverai pareille voix ! » plus préoccupé encore de la perte que faisait sa chapelle que des conséquences fâcheuses que cette perte allait avoir pour son protégé.

Maman Favre se répandait en lamentations aussi inutiles que maladroites en présence^du chagrin que ressentait déjà son fils.

— « Hé! mon Dieu! s'écria tante Minio dont le parti était vite pris dans les circonstances où la vie et la santé de ceux qu'elle aimait ne se trouvaient pas en jeu : on dirait que vous ne vous y 3> attendiez pas?... Ce garçon n'a-t-il pas été privi- » légié depuis trois ans qu'il fait usage de sa voix ?...

» Est-ce que cela n'arrive pas à tous les jeunes »gens?... Est-ce que Marins ne va pas le subir 3àun de ces jours?

— » Oh ! dit Marins, moi, ce n'est pas la même ^( chose!... Ce n'est pas si beau pour être bien « regretté !

— » Mais, reprit la jeune tante, si inférieure que )> ta voix soit à la sienne, ne t'en sers-tu pas, depuis » le même temps, pour venir en aide à ta famille?... )> La perte de cent mille livres de revenu est-elle » plus sensible pour celui qui les avait que celle de » 1,200 francs de rente, quand celui qui les perd » n'avait que cela pour vivre? I^e premier est, au » contraire, moins à plaindre parce qu'il a pu, s'il

» a,été raisonnable, économiser sur son gros reve- » nu... ce que nous avons pu faire, Dieu merci! ^ sur les beaux gains de Jean-François, plus faci- > lementque maman Basset à qui la voix de Marins » a bien moins rapporté qu'à nous celle de mon

» neveu Et si, au lieu de la garder jusqu'à l'âge

» de seize ans passés, notre garçon l'avait perdue il » y a un an, n'y aurait-il pas beaucoup à défalquer y> sur ce qu'elle lui a valu?.. Allons! allons! il se » porte bien... on a de quoi attendre : tout est » pour le mieux dans le meilleur des mondes! »

— « Mais, demanda Jean- François tout abattu, « qu'est-ce que je ferai, s'il ne me revient pas de « voix, plus tard?

— « Tu feras comme tous ceux qui n'en ont pas : » tu travailleras à autre chose... Marins n'y compte » pas, lui, sur sa voix, et il n'en étudie que mieux » pour avoir un talent qui, s'il rapporte moins et » moins vite que l'art de chanter, dure plus et » nourrit assez d'honnêtes jeunes gens pour que » l'on cherche à l'avoir. »

Mais, Jean-François n'avait pas les mêmes aptitudes que Marins pour la « musique » proprement dite ; puis ayant, sans études aussi multiples, réussi tout de suite, grâce à cet organe exceptionnel que lui avait donné la nature, il était effrayé de tout ce qu'il fallait travailler pour arriver à être un musicien de quelque mérite et à gagner assez péniblement une existence médiocre, dans une carrière où tous les appelés doivent avoir du talent si tous les élus n'ont pas du génie véritable.

Il s'y mit cependant, mais sans ardeur exagérée et avec des intermittences de découragement que

pouvait seule secouer la verve courageuse et entraînante de Marins.

Le petit brun avait décidé son ami à travailler la contre-basse, instrument ébauché jadis par Jean- François pour combler une lacune dans le petit orchestre monté par le directeur de l'ancien cours qu'il avait quitté pour entrer chez M. Trévanne.

Ce travail était bien ingrat et ne donnait guère de satisfaction d'àijiour-propre, mais, soit dans un théâtre, soit dans les bals, on pouvait gagner plus vite, la virtuosité n'étant pas exigible sur cet instrument tout d'utilité dans l'ensemble.

Jean-François le travaillait donc. On sait qu'il était loin d'être paresseux, et, quand il entendait dire à tante Minie à quoi se réduisaient les économies faites au temps où les salons se disputaient sa belle voix — économies qui avaient le sort des fontaines où l'on puise sans les remplir — le pauvre grand blond donnait, comme on dit vulgairement, « des coups de collier » qui lui faisaient faire des progrès; si bien qu'en peu de temps il put tenir un pupitre de contrebassiste dans un petit théâtre, ce qui lui rapportait la modique somme de cinquante francs par mois en lui prenant toutes ses soirées et en ayant répétition presque tous les jours.

Quelle chute!., après avoir compté ses gains mensuels par des centaines et souvent p^r des milliers de francs !

Si Favre n'avait pas eu la conviction de retrouver une voix au bout de trois ou quatre ans, il se serait laissé aller au désespoir, mais, il y comptait et acceptait comme paroles d'Evangile les affirmations de Marins qui, lui aussi, était convaincu que

son copain retrouverait un jour l'équivalent de ce qu'il avait perdu.

— « Tu sais bien que tu es chançard? lui répétait le petit Basset avec son air bon enfant et un franc regard qui souriait avant sa bouche; je te « dis que tu rechanteras, mon vieux!.. Le tout est « de savoir attendre. »

Et Jean-François attendait, non sans impatience mal contenue.

Selon la loi commune, Marins, aussi, perdit cette voix qui, pour être restreinte , n'en fournissait pas moins le meilleur « foin du râtelier », comme disait plaisamment M. Trévanne dont il continuait à accompagner les élèves, ce qui ajoutait, chaque jour, à sa précoce expérience dans l'art de conduire les voix, d'écrire pour elles et de les soutenir.

Cette perte ne se fit pas sentir chez les Basset dans la même proportion que chez les Favre où le chant avait été la seule et féconde source de prospérité momentanée.

Marins, aussi, espérait bien retrouver une voix et, en tout cas, comptait se rabattre sur le chemin ardu, difficile et cependant séduisant de la composition, dans lequel il se sentait irrésistiblement poussé.

Somme toute, ces deux familles auraient mené à bien leur humble barque et attendu les jours espérés sans connaître la misère, si la guerre de 1870 n'avait pas éclaté.

Qui n'a, peu ou prou, subi les conséquences de cette catastrophe terrible dont les préliminaires, si légèrement posés, ont abouti à de si épouvantables désastres?

Ce fut comme la rupture du fil trop mince d'un chapelet dont les grains se précipitent à terre l'un après l'autre.

La déclaration de guerre, les fausses victoires, les vraies déroutes, les étonnements naïfs, les colères éclatant, la reddition de Sedan, la révolution du 4 Septembre, les envahissements successifs de Tennemi, le départ affolé des trembleurs, l'arrivée effarée des envahis, les portes fermées, la capitale investie : tout cela survint avec une telle rapidité, avec un jeu de bascule si soudain en apparence, que Paris se trouva cerné et menacé sans avoir eu le temps de se reconnaître.

Si les grands furent frappés dans leurs fortunes, dans leurs places, dans leur pouvoir; si les moyens furent, pour la plupart, ruinés ou, tout au moins, bouleversés dans leur commerce, dans leur industrie, dans leur talent; que fut-ce pour les petits dont étaient nos amis? surtout, pour les Basset qui n'ayant jamais eu de grands bénéfices n'avaient pu faire que d'insignifiantes économies?

Ils ne pouvaient croire que ce fût arrivé.

Et puis, tous étaient Français dans l'acception forte et faible du mot : il leur semblait inadmissible que la France pût être victime de l'impéritie de ses guides.

Menacée?... oui! elle létait : on ne pouvait le nier. Ecrasée?... Allons donc!... Est-ce que c'était possible ?

Et puis, Paris fermé, entouré, affamé?... Est-ce qu'on pouvait voir cela?

On le vit, pourtant.

Et les plus incrédules furent ceux que l'invasion

devait éprouver davantage, se trouvant surpris sans précautions prises, sans provisions faites, sans lig&e de conduite adoptée.

Les plus innocents de cette guerre devaient en être les plus punis : isolés dans leur ignorance des faits, trompés par les intéressés à mentir, abandonnés, dans leur foi présomptueuse, à des espérances sans cesse déçues.

O Paris! la ville folie, mais généreuse! la cité légère, mais vaillante ! dans quels fleuves de larmes devais-tu noyer tes folies"^ dans quels flots de sang devais-tu laver tes erreurs?

Quoi qu'on en ait dit ou écrit, Paris eut des phases grandioses et le plus grand nombre y voulait faire son devoir.

Les femmes, surtout, y furent braves dans toutes les classes : celles qui n'avaient pas de devoirs impérieux les retenant dans leurs propres familles se dévouant à soigner les blessés et les malades, ceux-ci encore plus nombreux que ceux-là.

Quel courage n'ont-elles pas montré dans la classe pauvre : faisant, aux boucheries ou boulangeries municipales, si mal organisées pour la distribution des vivres se raréfiant tous les jours, d'interminables heures de queue; les pieds dans la boue, dans la neige, depuis trois ou quatre heures du matin qu'il fallait commencer ces douloureuses factions — c'est-à-dire : en pleine nuit d'hiver — jusqu'à huit et quelquefois neuf heures que la distribution leur était faite, sur la présentation d'une carte constatant le nombre de bouches à nourrir chez elles et le droit qu'elles avaient à payer bien cher la maigre pitance distribuée.

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