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O PARIS ! LA VILLE FOLLE, MAIS GENEREUSE

• Et, malgré les attentes et les souffrances de toutes sortes, pas une femme n'eut, une fois, Tidée de dire à son mari, à son fils, à son frère : « c'est «assez... il faut se rendre!» Jamais!... au contraire : l'anxiété pour la Patrie passait avant les inquiétudes et les douleurs personnelles, et, lorsqu'un semblant de succès ou d'espérance arrivait des remparts ou par ces pigeons voyageurs dont la venue mettait la ville en émoi, c'était un regain de patience qui, chez celles qui avaient des petits enfants, devenait de l'héroïsme.

Dans les maisons Favre et Basset, tous furent à la hauteur des circonstances : d'abord, dès que les portes de Paris furent fermées aux ressources du dehors, tante Minie, d'accord avec sa sœur et son neveu, voulut que tout fut mis en commun avec leurs amis.

Comme on le sait, les Basset n'y apportaient pas la plus grosse part, mais, la mère de Marins surpassait encore Minie en expérience et en inventions ménagères et son initiative ouvrait, à chaque instant, des horizons nouveaux pour faire entrer du mieux, ou plutôt, du moins mal dans ce clan dont la devise était « Tous pour tous ».

Il va sans dire que la musique ainsi que l'habillement des poupées étaient choses mortes pour le moment, mais, maman Basset, toujours à la recherche d'un travail, quel qu'il fût, savait déterrer de l'ouvrage dans les ateliers où l'on confectionnait des vêtements de soldats dès l'arrivée des mobiles de province et Porganisation des gardes nationales de Paris*

Dame 1 cet ouvrage était rude ! de grosses étoffes

et des draps grossiers qui écorchaient les doigts et où Ton cassait une aiguille tous les dix points.

Maman Favre, moins facilement résignée que les autres, parce qu'elle demandait plus à la vie qu'elle ne donne jamais, avait des impatiences et des explosions nerveuses que tous s'ingéniaient à calmer, la forçant à en rire pour ne pas pleurer avec elle.

Ces crises fréquentes faisaient dire à tante Minie, avec sa gentille expression semi-grave, semi-souriante, à propos de la confection des grosses capotes pour bataillons de marche dans lesquelles saignaient tous ces pauvres doigts courageux : (f Tenons-nous bien ! vous savez que ma sœur a la capote rageuse ! »

Et elle finissait toujours par éclaircir le front de la triste endolorie.

Mais, les semaines passaient et les économies diminuaient d'autant plus que les vivres enchérissaient à mesure. Paris était cerné par les Allemands. Ses portes fermées.

On avait eu le tort, ne croyant pas. un siège possible, de ne pas s'approvisionner un peu : il fallait faire la maigre cuisine avec de la graisse rance — la seule qui fût aJ}ordable comme prix, — lebeurre n'existant plus, même détestable, qu'à vingt ou vingt-cinq francs la livre.

Pas de pommes de terre ! cette ressource suprême 'des petites bourses et des gros appétits. (On pense qu'à leur âge nos petits assiégés ne les avaient pas minces !)

Ce fut l'époque mémorable où, au jour de l'an on prouva son affection à des amis en leur offrant trois sardijies, retranchées d'une boîte payée au

poids de l'or, que Ton présentait dans un papier de plomb enguirlandé de faveur bleue, ou quatre pommes de terre, grosses comme des mandarines, couchées sur de la mousse verte dans une corbeille doublée de satin rose.

Et ceux qui recevaient ces munificences, les yeux humides d'attendrissement, se disaient en famille : « je n'aurais jamais cru que les « un tel » nous « aicnaient à ce point-là î »

Bientôt, toutes les femmes peu aisées — et il reste plus de pauvres que de riches dans une ville, en pareille circonstance — se mettant à chercher du travail et à accepter le moins lucratif, il y eut chômage presque constant pour celles dont nous racontons Thistoire.

Les maîtrises, le Conservatoire et les théâtres fermés, MçLrius et Jean-Françoi3, peu accoutumés à l'inaction, ne savaient que faire de leurs corps.

Dès le milieu de septembre, on avait commencé à organiser la garde nationale qui s'exerçait sur les places, sur les boulevards, dans les avenues, à la grande admiration de nos deux garçonnets qui brûlaient d'en faire partie.

Ils en avaient exprimé le désir à leurs mères qui, Tune avec un soubresaut de terreur, l'autre avec de grands geste.s révoltés avaient, toutes deux, refusé leur consentement. Mais, les temps devenant plus critiques, le danger grandissant chaque jour, le travail manquant le plus souvent, les deux garçons ne sachant comment tuer ces longues journées inoccupées et les femmes ne pouvant presque plus rien pour améliorer la triste situation, l'énervement prenait toutes ces natures vaillantes dont le courage s'usait, faute d'être employé.

Tante Minie, si forte pour la lutte, était la plus agacée de cette inaction physique et de cette inertie morale.

Le canon commençait a gronder autour de Paris. On ramenait chaque jour des blessés.

Les mobiles de province, campés sur les anciens boulevards extérieurs de Belleville, de la Chapelle, deClichy, tombaient malades par centaines et, en voyant passer les civières qui emportaient les uns ou les voitures qui conduisaient les autres aux hôpitaux et aux ambulances, Minie disait, agitée d'une fièvre de dévouement : «Je ne peux pas rester > ainsi, inutile, à rien faire : ça me tue et ça ne » sauve personne ! *

Laurette devenait fiévreuse comme elle, et les deux mères, n-osant faire chorus, dans la crainte de s'entendre supplier par les garçons qui rongeaient difficilement leur frein, avaient des soupirs étouffés impossibles à comprimer tout à fait.

— « C'est une honte, dit ime fois Marins toujours décidé des premiers, « de voir deux gaillards » comme le grand et moi (il appelait souvent Fabre : « le grand » comme l'autre disait de lui : « le petit 3> ) se promener les mains dans les poches en » regardant trimer, pour apprendre à défendre le » pays, des hommes dont beaucoup ont le front

> chauve et la barbe grise ! y>

— » C'est vrai, ajouta Jean-François, qu'il y a « énormément de vieux enrôlés dans la garde natio- « nale

— > Sédentaire, aujourd'hui, reprit Marins, mais » qui, une fois instruite — et ça va plus vite qu'on » ne croit — marchera avec la troupe et les moblots (épithète familère désignant les mobiles).

— » Il faut voir, sur l'avenue Trudaine, manœu- » vrer le menuisier Herbelot : il a cinquante-deux » ans ; le tapissier Bonnesseur : il en a cinquante-cinq :

» l'épicier Asselin : il en a soixante Ils ne sont

» pas forcés non plus, ceux-là... et ils marcheront » quand on voudra.

— » Mais, mes enfants, vous n'avez pas l'âge ! objecta faiblement maman Basset, mal convaincue et sentant que les enfants étaient dans leur droit de réclamer une part du danger menaçant tout le monde.

— J8) Nous avons l'âge de manger le peu que vous

> pouvez encore gagner à vous quatre, fit amère-

» inentMarius, et ça nous fait jolis garçons, bâtis » comme nous sommes : Jean-François grand et ï> fort, moi nerveux et râblé (c'était vrai : ils étaient de solides gaillards, chacun dans leur taille), de

> nous asseoir à une table que vous vous tuez à cou- » vrir chichement au prix de mille fatigues, et de » dévorer ce que nous n'avons pas contribué à y » apporter.

— » Si le siège finit bien, on nous méprisera de » n'avoir pas notre part de gloire, dit Jean-François.

— » Mais s'il finit mal, nous nous mépriserons » de n'avoir pas fait notre part d'efforts, dit Marins.

— » Et puis, le gouvernement a décrété de don- » ner 1 fr. 50 par jour à chaque garde national » pour que l'on mange chez lui, si mal que ce soit, y> pendant qu'il sera aux remparts ».

— » Laissez-nous, au moins, la seule ressource » qui nous soit offerte pour vous.

— » Mais, on vous refusera !... dit maman Basset, comprenant bien l'ardeur de ces deux braves enfants prêts à combattre pour la Patrie et à travailler pour leurs mères.

— » Ah ! ouiche ! tu crois ça ? s'écria Marins les yeux flambloyants d'espérance en voyant sa mère faiblir : le capitaine du 226* bataillon a deux » fils de notre âge ; deux lieutenants en ont chacun » un ; des sergents en ont plusieurs : au total, il y

> en a seize dont les mères ont déjà permis, elles, » et dont les pères ont appuyé la demande auprès » du commandant.

— » Ils ont des pères, ceux-là ! sanglota maman Favre.

MAUVAIS JOUB,S 99

— » Qui sont partis avant eux, répliqua Marius énergiquement.

— » Il y a bien, déjà, les pupilles de la Républi- » que ! dit Laurette exaltée par Tair martial de son frère et patriote comme un petit démon. —(Elle rêvait, toutes les nuits, qu'elle pourfendait un Prussien avec ses ciseaux à broder.)

— ^ Et, comment se font ces enrôlements ? de-

> demanda maman Basset, le cœur serré.

—• » On se fait inscrire à la Mairie et le père — » ou la mère, si le père est absent— va signer sous » la signature de son fils, ce qui veut dire : j'auto- »rise !

— » Ils vont tous signer aujourd'hui, fit Jean- François avec élan.

— » Et nos demandes sont inscrites, ajouta Marius en regardant fièrement sa mère : si tu ne viens

> pas signer, j'aurai l'air d'un lâche !

— )) Et moi, d'un capon ! affirma le grand interpellant directement maman Favre. »

Les deux pauvres mères embrassées, cajolées parleurs fils, ne savaient plus à quel saint se vouer, quand tante Minie s'écria résolument :

— « Ils ont raison : c'estlâche de rester tranquille » alors que l'on a la force de tenir un fusil !... Moi » qui ne suis qu'une femme, je ne peux plus rester » comme ça : les ambulances ont besoin de bras so-

» lides et de cœurs dévoués je ne songe qu'à ça,

*jour et nuit !... La crainte que l'ennui prenne les » garçons, si nous les isolons, me retenait seule : » qu'ils s'enrôlent... et nous pourrons nous dévouer >à notre tour !

Et les mères cédèrent, à la grande joie de leurs

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fils et à l'enthousiasme de Laurette qui, élevée au milieu de toutes ces honnêtetés, voyait, avant toutes choses : le devoir à remplir.

Maman Favre et maman Basset allèrent signer, à la mairie, avec leurs garçons triomphants et, le même jour, mères, tante et fillette se firent inscrire à l'ambulance de l'école commerciale de l'Avenue Trudaine.

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