‹ Le presbytèreChapitre 12 sur 45 · I - ! ' .,..<•. ' ■ De Genève · texte numérisé non relu

I - ! ' .,..<•. ' ■ De Genève

Votire lettre est Venue, touise, me rendre la paix et me conibWr de joie. CPeàt donc "bien la tin, l'issue? Vous, êtes sûre qu'ils s*èn vont 'sans avoir rien tenté, sans secret espoir, et comme pôUrnlieuxmotiti^er qu'ils ne songent plus ni à vous nià'mbitLé cïel vous entende 1 Que ces choses soient vraies, et alors, après avoir été fou' de tristes'se, je vais'deVenir fou de bonheur t.. . Qu'ils vous oublient, et je vais les oublier avec délices !... Qu'ils ne^ retournent plus à la ciire,''et'jè vais lés aimer tendrement!

Vous plaisantez, Louise, 'stir ces fantômes.... I^on, je ne tfemblèfrais pas devant dii birigàifds' armés; je fondrais sur eux, et, sî c'était pour vous sauver, je les vaincrais avec ma seule furéUr.'... Mais céS visîonls'cruenes,' ces ombres ^ui psisséht darii les ténèbres, que " r'intrevois 'éàûs boùvbîr ' lés' saisir, ah ! elles

me font frissonner... Si je n'ai le talisman de vos paroles^ élises me secouent, elles me terrassent, je sùjs leur proie. Aujourd'hui nii^me, il m'est plus possible d'ea ^détou^ne]: lei^ yiaux que de cesser de les craindre. . , . v , , ,

Et puis, Louise, il y a ce portier, cet ajni de votre père, dont les propos, dont la figure, dont le voisinage m'entretiennei\t toujours dans une sorte dMnquiétude. Cet homme est, sinistre :, il m'instruit de ce que je ferais mieux d'ignorer, il mç questionne d'une façon perfide, il m'observe d'un air faux et malveillant. C'est là un fantôme de chair et d'os qui habite à côté de ma cellule, et des griffes duquel, s'il dépendait de moi. je me serais déjà tiré. Vous dites que tous ceux de sa profession sont curieux, mais tous ne sont pas, comme lui, pénétrants, ricaneurs, souples et méchants. Pour moi, je m'étonne qu'il soit l'ami de M. Reybaz, qui est si plein de droiture.

Les de la Cour arrivèrent mercredi. Us sont logés dans une grande maison de la Cour-Saint-Pierre, à côté du temple. D'une rue voisine, je vis les chars de bagages arrêtés sur la place; je reconnus de loin Jacques, leur domestique; j'attendis quelque temps dans l'espérance de voir peut-être M. Ernest sortir de la maison, et de me trouver plus tranquille après l'avoir vu. Mais j'aperçus ce portier qui rôdait par là, et je m'éloignai. Parmi les meubles, j'avais reconnu ce Leau canapé du salon , autour duquel nous avons joué si souvent autrefois. Imaginez-vous que la vue de ce riche meuble me causait du trouble.... je regardais avec angoisse les passants attroupés autour des chars. Leurs propos, que je n'entendais pas, me semblaient être l'expression d'une comparaison accablante pour moi , flatteuse , favorable, puissante pour M. de la Cour ; et, si j'avais pu arracher le regard à ce portier, solitairement attentif à cette scène, je l'aurais fait avec délices. Le soir, je suis retourné sur les lieux; il n'y avait plus pi chars ni passant : j'en éprouvais d^jà un grand soulagement, lorsque, rentré au logis, j'y ai trouvé votre lettre.

Je. l'ai relue dix fois. Je la porte aux cours avec moi. Si elle me quittait, je me croirais abandonné. Et oserai-je vous dire, Louise, que néanmoins je ne jouis pas d'une sécurité entière? J'ai besoin, je crois, que vous vous moquiez encore de ce que vous appelez mes folies. J'ai la folie de rédouter les réflexions que peut faire votre père, celles qui peuvent lui être suggérées, celles que les gens ne manqueront pas d'exprimer devant lui, s'ils viennent à savoir qu'il a refusé sa fille à M. de la Cour pour

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la donner à Charles. «Tai la folie d'être convamca ^ue M. de la Cour, s'il vous a vraiment, aimée, s'il a en un instant la pensée que TOUS seriez à lui, ne saurait vous oublier jamais ; jamais, de vous, passer à l'amour d'une autre; jamais s'arracher du oœor Totre image ; jamais renoncer, sinon à vous avoir pour épouse, du moins à vous adorer en secret... Et ce sentiment, ne m'appartient-il pas d'en prendre ombrage, moi, sans avantages ; moi, isolé, sans parents, menacé de toutes parts par un dédaigneux préjugé ou par une insultante pitié?... moi qui ne suis rien que par M. Prévère, à qui vous n'appartenez pas; rien que par tous, qui ne vous appartenez pas non plus?

Je dis plus que je ne voulais dire, Louise, plus qu'il n'est séant à votre égard ou salutaire pour moi-môme. Mais, à me contempler si misérable, je deviens le complice de ceux qui me dédaignent; je perds ma fierté, je ne sais plus par quel miracle du ciel je me trouve avoir Louise pour ange, pour bon génie, et, plus encore, pour amie et pour fiancée. Alors c'est de ma misère que j'ai peur... Ahl que c'est une chose amère qu'une félicité si grande^ dans ces instants où elle semble chancelante et si peu méritée! Mais que je cesse de m'attristerl Que plutôt je relise vos lignes chéries, vos doux reproches, vos moqueries si compatissantes, si bien faites pour me rendre le calme et le courage!

Vous me grondez, Louise, de ce que je passe légèrement sur ces examens de novembre. Nous en sommes déjà trop loin maintenant pour que j'y revienne ici. Cette première épreuve est peu de chose ; et, quand après avoir répondu à quelques questions il s'est trouvé que j'étais un étudiant, j'ai été un peu désappointé de voir quel peu de changement, ou même de plaisir, j'en ressentais. Dès le lendemain, j'ai commencé une nouvelle vie, plus laborieuse, mais plus intéressante aussi que celle que je menais auparavant. Nos cours sont variés et nombreux, et cette sorte d'enseignement est bien plus vivante que n'est renseignement des livres. Au sortir de quatre ou cinq leçons, j'emporte chez moi de quoi m'occuper tout le reste du jour à rédiger, à comprendre, à mettre dans ma mémoire , et je tâche de faire assez bien pour que le sujet finisse par m'intéresser. Sur quelques points j'ai réussi ; et ce qui m'encourage, c'est que, interrogé deux ou trois fois, j'ai eu le bonheur de répondre assez l»en pour recevoir de mes professeurs des témoignages d'approbation. Gela seul déjà, Louise, suffirait à me remplir d'ardeur ; jugekdonc si, lorsque je songe à votre père et à ce qu'il attend de moi, à

mon avenir qaî est le vôtre, il est besoin d'antres sfermulants povtr me donner de la persévérance et de l'ambition. Non, Louise, je suis avide de tout ce qui peut m'élever, me faire par^tre, témoigner à tous que je puis comme un autre fournir ma carrière, m'y distinguer et conquérir l'universelle estime. Que votre bon père ne soit pas trop impatient, qu'il ne me trouble pas de ses défiances, qu'il supporte avec indulgence des défauts que je veux corriger, et il verra si je sais comprendre et reconnsatre son bienfait ; si, après lui avoir causé des déplaisirs, je ne sais pas devenir un fils qui honorera et qui réjouira sa vieillesse!

Charles.

LOUISE A CHARLES

Do la cure.

Je m& sens bien peu forte, Charles, pour combattre des folies auxquelles je sois redevable de si doux témoignages de votre tendresse et de si chères assurances de vos intentions. Vos craintes me font souffrir, je hais Pindigne façon dont vous parlez de vous-même , et néanmoins c'est avec une infinie douceur que je reçois ces libres épanchements de votre cœur.

Vous voulez que je me moque encore, mais la moquerie n'est pasm|>n penchant, je n'y apporte aucune grâce, et aujourd'hui je suis, je ne sais pourquoi, plus disposée à m'attendrir qu'à railler. Je ne veux pas non plus discuter sérieusement vos motifs d'inquiétude : ce serait vous donner à croire qu'à mes yeux ils ont quelque ombre de fondement. Je vous dirai seulement que vous ne connaissez pas mon père, si vous pensez que rien au monde puisse le détourner de ses engagements ; d'ailleurs, dans le cas actuel, vous ne seriez pas au monde que sa conduite serait exactement la même, et les réflexions de l'univers entier ne le décideraient pas à donner sa fille à un jeune homme qui n*a pas son estime. Tous ne connaissez pas mieux M: Ernest, si vous sapposez que ce jeune homme inconstant, futile et né dans les grandeurs, soit capable d'éprouver un sentiment fort et durable pour une campagnarde ol]^ure et sans agrément. Enfin vous faîtes injure à oette campagnarde, si vous pensez qu'en aucun cas on pût disposer d'elle sans la ciHisulter. A moins donc que vous ne doutiez de Louise eUe-môme, de tcms ces nuages que

1^8 m PHESBYTËRB.

vous avez amoncelés il ne reste pas trace, et-iroici le firmament qui ncms recouvre de &on dais azuré et serein. Ainsi laissez en paix ce pauvre portier, contre qui vous nourrissez ces bizarres sentiments ; laissez ces passants, laissez ce canapé, dont vous vous faites presque un fantôme à quatre pattes, et gardez-vous bien d'arraehèr lei^ yeux à personne, quand môme on vous en offrirait totftes les facilités. <' '>

' Je 'VOUS remercie pour les détails 'que vous me donnez dans la fin de votre lettre/ Ils m^ont remplie* de joie, d'ambition. Il me semble comme si c'était moi qui eusse reçu ces témoignages d'approbation : j'en suis glorieuse, ils m'encouragent. C'est qu'ati fotid, Charles, ces succès assurent cet avenir dont vous parlez, et qui m'est cher comme à vous. C'est pour nous deux, c'est pour npus quatre habitants de la cure que vous travaillez ; et, bien loin qu'on puisse s'y passer de vous, le bonheur commun repose sur votre tète. Aussi avec quelle espérance je vois votre généreuse ardeur, votre sérieuse ambition t combien elle me touche, elle m'honore, elle me délivre de toute sollicitude ! Par ces degrés, n'en doutez pas, vous monterez dans l'opinion de mon père, vous ferez la conquête de- son indulgence, àe son cœur tout entier. Quel bonheur alors! quelle pure félicité ! Ahl Charles, que je répande aussi mon cœur devant vous. Mes craintes ne sont pas où sont les vôtres : elles ne reposent ni sur mon père, dont je connais la droiture ; ni sur M. Ernest, qui m'est étranger; mais sur vous, sur vous seul, si vos imprudences, si le découragement, si quelque témérité généreuse, ou quelque accident provoqué par une fougue irréfléchie , venait à éveiller les sollicitudes injustes, mais réelles, que mon père éprouve à cause de moi, et qu'il éprouvera jusqu'à ce que vous soyez entré dans le port de votre vocation. Sachez ainsi pourquoi ce zèle qui vous anime, ces succès qui vous encouragent, sont pour mon oœur un sujet de si vive joie, et la source où je puis3 une véritable sécurité pour vous, pour moi, pour nous tous I

Je reçus hier votre lettre pendant que j'avais auprès de moi ma petite orpheline, à qui je tâche d'apprendre à lire. La pauvre enfant, que ce métier d'épeler des syllabes accable d'un bien juste ennui, me regardait avec envie parcourir vos lignes en un clin d'œil. Quand j'eus fini, elle prit naïvement le papier pour s'y essayer, pensant que la chose est plus aisée sur une feuille volante que. sur un grand livre; elle fut bientôt détrompée. « C'est M. Charles , lui dis-je , qui a écrit cela. — Il est bien

savant! — L'aimes-tu ?.t- Oh! que. oui. — Saisntu.oùilôst^.rll est à la ville. — Où.est-cftlarville?-^ G'estlà où l'on vendle beurre les mercredis et les samedis. — Y as-tu été?— Une fois.

— Et qu'y asrtu vu ? — . J'ai gardé l'âne, r- Et qu'y as-tu. fait?

— Je suis revenue. — Et ri^n d'autre? ^- Si fait.., En. revenant i'ai vu une pioche sur. le chemin. C'était ceUe à Brachoz.. Aloirs je l'ai mise sur l'âne. Vers la fontaine, on a bu tous les deux* Alors tous ceux qui passaient disaient comm'ça; « Où portesrtu f cette pioche? — C'est celle à Brachoz. j. Et puis plus loin, le père Duruz : « Où Vias4u piocher? — C'est celle -à .Brachoz. » Jusqu'à tant et à tant que je suis arrivée au village que c'était nuit noire. Alors la mère Brachoz a eu crainte en disant : « Voilà sa pioche ! » Et tous parla ils ont dit : « C'est sa pioche ! il aura bu un coup, i Alors j'ai gagné ma paille pour y dormir. »

Voilà mot pour mot. J'aime beaucoup l'entretien de cette pauvre enfant. En l'écoutant, j'admirais comment elle sait et remarque juste ce qu'il lui importe de remarquer et de savoir. Au centre de ce petit cercle de pensées toutes voisines d'elle et appropriées à sa condition, elle vit sans se plaindre ,'Saas désirer, sans se soucier, sans se comparer à rien ; et je me demande si ce n'est pas un mal que d'étendre d'une manière factice. son intelligence en lui apprenant à lire, ou ses besoins en lui donnant des souliers. En attendant, je me suis bien gardée de rien changer à ses notions sur la ville , où elle n'a encore vu qu'un marché au beurre où les enfants gardent l'âne , et, au retour, ramassent une pioche. Plus j'écoute parler cette pauvre petite créature , plus il me semble découvrir que la Providence lui a fait sa part , à elle aussi -, avec une sagesse qui déconcerte la nôtre , la mienne du moins. Elle ne possède rien , mais elle est sans besoins; elle a une gaieté naturelle, ses petits plaisirs, surtout ses immunités de maladie etv d'inquiétude ; et, quand je vois cela , je deviens beaucoup plus timide à lui faire du hi&Hj dans la crainte de lui faire du mal. J'aifait part de. mes scrupules à M. Prévère. c Gela est si vrai, Louise, m'a-t-il dit, qu'à mesure que j'avance je trouve plus difficile de faire du bien avec la conviction que ce bien est réel. ILn'y a qu'un point où jamais je n'ai douté : c*est d'empêcher, le «vice d'atteindre les individus ou les familles. Tout ce que vous, devez à cette chère enfant , c'est de lui assurer les vertus de sa condition ; au delà, tout est dangereux. Et c'est dur, a-t-il ajouté , ^que de n'oser faire davantage ! » . n j

Une chose qui vous intéressera tristement, Charles, c'est l'état de la fille Ptombet, fiancée, oomme tous savez, à Paul Redard. Elle paraissait encore, la dernière fois que vous vîntes à la cure, pleine de fraîcheur et de santé ; je me souviens qu'elle vint vous dire bonjour. Cette pauvre fille , dès le commencement de l'hiver, est pâle, souffrante., et, sans que l'on sache bien son mal, il est assez grand pour donner de graves inquîé* tudes : sa mère avait la poitrioe faible. M. Prévère compte la conduire un de ces jours à la ville pour y voir un habile médecin, si le temps se radoucit un peu. Mais tout est neige ou glace; la mare est prise jusqu'au fond; l'on craint pour les vignes. Et voyez, Charles, même en ceci , pendant que. la plupart se lamentent pour leurs vignes ou pour, leurs arbres ; pendant que les enfants des paysans , retenus dans la maison, s'y chauffent autour du feu , tout mécontents de ne pouvoir courir la campagne, ma pauvre orpheline est aussi graie que de coutume. Ses vignes , la chère enfant, jamais ne lui donneront du souci, et cette neige la divertit. En allant, en venant, elle y fait l'empreinte de ses sabots, et puis elle compte les clous, et puis mille autres choses dans ce goût. Sou gîte, c'est l'étable, où le froid n'entré pas. Quand on trait , elle a sa goutte de lait chaud ; quand on mange, elle trouve sa croûte de pain. N'étant à personne, elle est à tout le monde , et chacun l'emploie à mille petits services qu'elle rend de son mieux, sans qu'on l'en remercie et sans qu'elle s'en prévale. De cette façon, cette pauvre petite plante s'élève , croit, trouve sa vie : les pluies la visitent , et le soleil ne se cache pas pour elle. En vérité, je ne sache pas qu'elle doive euvier le sort de qui que ce soit autour d'elle, et , à dire vrai , elle y songe guère. Que le bon Dieu, qui lui a fait ainsi sa petite part, la lui conserve ! qu'il la maintienne dans son insouciante .activité , dans sa gaie ignorance , et que moi, sa maltresse d'école, je m'efforce de ne lui rien apprendre 1

Je suis descendue ces jours-ci au^hameau pour visiter la fille Piombet, et, si la neige ne m'offre pas les mêmes ressources d'amusement qu'à ma chère orpheline , j'avoue que je ne sympathise pas d'ailleurs avec ceux qui n'y trouvent aucun charme.. J'aime fort les quatre saisons : un printemps éternel m'ennuierait. Mais cette vie retirée et domestique de l'hiver me plait tout particulièrement; ces chaudes cabanes, éparses dans les champs glacés, me donnent l'impression d'un paisible bien-

LE. PR£ra¥TÈR£« 131

être, d'un repos gagné par le travail et embelli par la prévoyance. Je ne puis ?oir, sans un sentiment de douce gprati* tnde, cette fumée qui sort du chaume , ces lénils tout charge des sèches dépouilles de Tété ; je n'écoute pas. sans plaisir ee mugissement souterrain des vaches chaudement abritées , ces bêlements des brebis captives jusqu'au renouvellement des prai* ries. Quand le soleil vient à luire sur cette scène, tout brille,, tout étincelle et réjouit; les champs tapissés de blancheur , les arbres scintillant de givre, les bleues montagnes , vues comme au travers d'une brume argentée, forment un spectacle d'incomparable splendeur. C'est justement ce spectacle que j'ai sous les yeux pendant que je trace ces lignes , et, je vous le jure, en face de ces beajités, à la fois sévères et douces , il ne m'arrive pas de regretter l'été et ses riantes fleurs. Je soi^e aussi que c'est la saison du travail pour les étudiants des villes, et que, au rebours dé la fourmi qui accumule pour l'hiver, ils accumulent, eux , pour Tété , temps des vacances , temps des courses dans les campâmes et des visites à la cure. C'est pourquoi je finis ce babil de cigale.

Louise.

LE CHANTRE A CHARLES

De la cure. .

Les froidures se prolongeant, M. Prévère , qui devait conduire à la ville la pauvre Piombet, ne put se mettre en chemin, d'où je vous écris, par rapport à une emplette dont je comptais le charger. Les routes sont encombrées de neige, et, dans maint endroit, les haies recouvertes de telle façon qu'on a plutôt fait d'aller à travers champs que de vouloir suivre aux sentiers. Avec ça que cette bise d'avant-hier a dépouillé les hauteurs et comblé les fonds, ce qui fait qu'on craint pour les vignes. L'almanach annonçait ces rigueurs, mais que faire? On ne peut mettre les campagnes sous verre , et où c'est la main de Dieu qui prodigue les frimas , l'homme ne peut lutter. Et gare à Brachoz ! car dans ces temps glacés un verre de trop suffît à vous assoupir sur la route, et le réveil ne vient plus. Aussi le retiennent-ils à son foyer , et voici deux semaines qu'il n'a hanté le marché , où il ne saurait faire une pache de deux florins qu'il ne se rafraîchisse de dix-huit sous à compte*

i83 LB PRBS&¥TÈR£.

rCette .6mpl£jLte>" c'est pour Tétrenne qwe je veux, donner à Louise» à savoir^ un yètement chaud, et* à la fois du dimanche,, ai^x fins qu'à. l'église, où ,!-die ma place, je la sens grelotter aous son châle et trembler au chant, elle soit mieux réchaniTée. PiOU|f ceci , 'i| vous faut prendre ; conseil des dames chez qui vous êtes, sans -que néanix^oins elles s'aillent fourvoyer sur la condition ,de Louise, à qui ne siéraient ni la mante de bure que ponte Marthe,, ni. ces soies fourrées où Mme de la Cour s^'enveloppe. Il y a trois dinuinches que je vis sur une dame de la ville, venue pouf entendre M. Prévère,.une sorte d'accoutrement qui serait à mon idée : c'est, un manteau de soie non voyante .et doublé de ouate, ayant la forme des robes de capucin , et « comme .elles , un capuphon qui tantôt s'abat sur les épaules, 'tantôt se relève sur la tôte , avec une agrafe ou des rubans qui- le retiennent au col. J'en aime Faspect et aussi la moelleuse ampleur. Pour le prix, j'irais au besoin jusqu'à six ou sept écus neufs,' voulant du bon et du fourni, non de l'étriqué qui se déchire ou couvre à peine. Et remerciez bien ces dames, dont ce service m'obligera.

> J'en viens à votre lettre, déjà ancienne, et contenant des raisonnements d'avocat dont j'aime peu le tour. C'est à propos de vos éternelles écritures, lorsque vous voulez me faire accroire que plus vous écrirez de français, plus vous apprendrez de grec. Si je vous eusse répondu sur le temps, m'est avis que vous auriez trouvé mes lignes rudes , n'aimant pas qu'on abuse de la parole. Mais je me suis abstenu jusqu'à ce que je visse, à cette épreuve du premier novembre , où aboutirait votre pratique, à défaut de votre raisonnement qui ne valait rien. Cette épreuve s'étant faite à votre honneur, et Louise m'assurant que vous voici encouragé du bon témoignage de vos professeurs , je ne reviens pas sur l'article ; et, quant à vos écritures , moyennant que votre travail et par suite votre profession n'en souffrent pas, je ne m'en veux soucier.

J'ai plus à dire sur Tautre point, à savoir, l'argent que vous gagnez , et à propos duquel vous vous lancez en des châteaux en Pair, qui témoignent combien peu encore votre penchant prodigue s'est amendé, et votre judiciaire peu soumise à la règle de la sagesse. De- ce louis qui est solitaire dans votre tiroir, vous allez de plein saut à un gain assuré de 1248 florins, et de cette somme vous alimentez aussitôt un ménage ! Passe encore pour ces allégresses d'inexpérience , que votre âge et

rentraia d'os /premier lucre lexcosent ^ sinon 'justifienti M^s voici 'que, >d<>ablant la somme', < Ce >qoi est pur j en d'esprit- vous lajietez tout-entière en noces et festins^ oubliant ce ménage qtd devait s^cn aflimenter ! N'esU-ce pas déjà dissiper* Votre bien en bevbe?'et ces cboses, que cbea autre 'OU' pourrait prendre poitt drdleries 'et gaietés, ne sont-elles pas «en vous projets, ^ inteu-^ tioDs,-etVsotnmeune surtô,' malgré votre âge, aux* folles intempérances de votre enfance? Ainsi' ^ceWe' ^partie de Vcrtr^ lettre m'a été peli plaisante, et je vous rônourelle' ici' mes avis, don-^ nés tant de fois, et que j'aim'eraîs à^laisser reposer désormais, comme ayant servi. Je n'ai crainte que jamais vous deveniez thésauriseur : cette pente poui^nt me bausei^ait moihs de sollici^ ttide que l^atitre. Mais j'ai hâte que vous* deveniez économe, mesuré, prévoyant de l'avenir, plus avide de mettre en réserve que derépandre en abondances j et vous souvenant que c'est sur la diligence des jeunes années que s'éconômiee'le repos des vieux jours. Louise' continue à se bien porter , Dieu merci, au milieu de ces rigueurs. Jean^Pierre , que je fis monter hier sur la toiture de l'église pour la décharger de neige , s'est laissé dévaler par la pente, pour tomber de vingt-cinq pieds de haut, sans se faire d'autre mal que la peur, qu'on lui a fait passer avec un verre de vin. 11 a fait -la chute dans la neige, comme dans du coton. Sur quoi je lui ai dit : c Heureux encore que la montagne ne soit pas haute, sans quoi c'était comme ces cinq hommes, dont l'almanach conte qu'ils ont été maltraités par l'avalanche. » Ci-joint huit mouchoirs de poche, que M. Prévère tous fait passer en complément de la douzaine coupée sur sa toile ; et veillez à n'en pas égarer, comme vous y étiez sujet. ' ' .

. . Reybaz.

CHARLES A LOUISE

j De Genève.

Quel trésor , Louise , que vos lignes ! que de bonheur pour moi dans ce chiffon de papier ! Que vous savez penser, sentir, dire, et remplir mon cœur d'enchantement et d'admiratioi^J Pauvre orpheline ! fille Piombet, npiges, vaches, brebis, et cette fumée qui tournoie sur le chaume , tout me devient cher, aimable, dès que vous m'en avez parlé, parce que vous ne savez parler de rien sans que votre sensible bonté , votre tendre rai-

134 Lfi PRËSBTTËRË.

«on animent on réchauffent vos paroles. En vous écoutant, je reconnais que je ne sais ni voir ni sentir ; que j'étudie , mais que je ne pense pas ; que je babille, mais que je ne sais pas dire. Et moi aussi je suis orphelin I Ah î soyez ma maltresse d'école, et que vos charmantes leçons se multiplient : elles me charment, elles m'enseignent ce que ne m'enseigneront jamais les livres.

Je ne songe plus à M. Ernest, plus à ce portier ; au loin les fantômes ! je n'ai devant les yeux que cet avenir qui vous est cher, dites-vous, comme à moi; que ce temps heureux oîi j'aurai conquis , vous m'en donnez l'assurance, l'indulgence de votre bon père, et son coôur, si lent à m'aimer.... Ah! ne redoutez, Louise, ni imprudence, ni découragement, ni revers; et, si c'est sur moi que se portent vos craintes, châssez-lcs sans retour. Quand vous me parlez, je me sens une force, une volonté, une sagesse !... Parlez-moi souvent, c'est ma seule prière, et alors je réponds de moi.

Imaginez-vous , Louise, que , quand je ressens ce courage, cette ambition que vos paroles enflamment, je me demande s'il est bien possible que l'on fasse quelque chose de bon sans aimer une jeune demoiselle ; et, quand je vois quelqu'un de mes camarades en qui l'ambition provoque des efforts un peu saillants, je ne manque pas de me figurer aussitôt qu'il a déjà donné son cœur à quelque jeune personne.

Et puis, c'est vrai que j'en vois peu qui me paraissent être dans ce cas. La plupart vont leur petit chemin sans laisser voir la moindre étincelle de ce feu dont je parle. Ils viennent aux cours; entre les leçons, ils mangent des gâteaux; après les leçons, ils se montrent sur les promenades ; le soir, bien coiffés, bien habillés , ils dansent, ou prennent le thé, ou causent, ou ne causent pas, le tout du même air, avec la même indifférence. On dirait une série d'usages auxquels ils se conforment. Après quelques années pass^ées ainsi , ils se trouvent être , les uns avocats, les autres ministres, les autres simples rentiers; alors ils se marient, ou on les marie, et tout est fini. Ils pratiquent ce qui est d'usage dans leur position, et, pour peu qu'elle soit douce, ils s'y assoupissent tranquillement.

J'entends quelquefois causer sur ce sujet , mais bien diversement. Il y a des gens qui trouvent cela très-heureux' : ils en augurent de la paix, du bonheur , des mœurs ; ils appellent ces gens assoupis une génération rangée.... D'autres déplorent cette apathie qui conduit à une médiocrité générale , et qui

ne fonœ ai honimeis h. caractère ni citoyens illustres : dem éléments, sçlon eux, nécessaires à la prospérité et à Texistence monte de notre petite, patrie.... jQs disent que plusieurs, sani^ doute, peuvent y trouver le bonheur, mais un bonheur égoïste, qui s'isole du bonheur des autres , qui a sa racine dans les jouissances matérielles , non dans les affections mâles et généreuses.... Ils disent que cette paix qu'on vante est perfide, que e'edst l6 sommeil des passions nobles, sans lesquelles ce n'est la peioe ni de s'enorgueillir de quelque chose, ni d'être fier de sa patrie, ni même d'en avoir une.... St je suis toujours de l'avis de ces derniers, surtout quand ils parlent les derniers.

Mais oes jeunes gens, si vous saviez comment eux-mêmes ils parlent des demoiselles! Tout comme d'autre chose, Louise; tout comme d'un joli objet, d'une chose élégante, d'une poupée bien parée. « Elle était jolie hier, l'autre jour. Elle danse bien, elle danse mal. J'aime beaucoup la tournure de celle-ci; je préfère cette autre. Je n'ai pas dansé, elles étaient toutes laides. Je n'ai pas causé , ça m'ennuyait. » Ni plus ni moins de façon, de sentiment; tout aussi chevaleresques que je vous dis là, hormis quelques-uns, bien entendu, mais qui ne font pas nom* bre. N'est-ce pas bien sot ou bien singulier?

J'avoue que , quand je vois cela , je m'imagine quelquefois que la faute en est aux demoiselles elles-mêmes, qui se contentent de trop peu. S'il fallait, pour obtenir leur cœur, s'être distingué de quelque manière, n'est-il pas vrai qu'il s'établirait entre ces jeunes garçons une rivalité noble, un désir de plaire à plus haut prix, un besoin d'être remarqués , d'où naîtraient d«s efforts et des sentiments tout autres ? Au lieu de cela , tels qu'ils sont, on les recherche , on les flatte , on se tient pour amusées de leur conversation, pour honorées de leur préférence. Eh bien ! ils se croient très-aimables, et je ne vois pas trop comment il en serait autrement. Au reste, je crois que je vous en dis du mal par jalousie ; car c'est vrai qu'à côté d'eux je ne brille pas. Dans les sociétés oii je vais, ils ont sur moi tout l'avantage, et je ne puis nier que mon amour-propre n'en souffre quelquefois. Je me demande pourquoi je reste dans mon coin, tandis qu'eux ils voltigent par le salou; et, plutôt que d'ea voir la cause dans ma gaucherie ou dans ma nullité, j'aime mieux trouver les demoiselles niaises et les messieurs futiles.

N'allez pourtant pas croire que, dans mon coin, je sois humble et envieux 1 L'air gauche, c'est vrai; mais, par-dessous cet

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air, l'orgueil, le triomphé, et, au lieu d'eûvie , pitié,' compas- sion, je vous assure, pour tout ce qui n'est pas moi ! Caïf je songe à vous , Louise ; et vous comparant à toutes ces jeunes personnes que je vois, comparant mon sort et mon avenir à celui de tous ces jeunes homïnds, je frémis de joie dans mon coin, et tel qui, me voyait rpugir , l'interpréterait à modestie, se tromperait fort.

Parmi ces jeunes gens, j'en connais qui sont remplis de mérite, et dont l'amitié ine ftàttèrait autant qu'elle ihe serait douce. Et il semble qu'ils me mettent eux-ïnômés sut* la voie, car ce sont justenàent ôéux qui me paraissent le moins" tenir compte de mon infériorité à tant d'égards. Mais alors je sens la distance qui me sépare d'eux, et je réponds à leurs avjanties avec une réserve qu'ils doivent prendre pour de la froideur. Oh ! qu'ils se trompent, et combien ils seraient surpris s'ils pouvaient lire dans mon cœur!... Non , rien n*est aimable comme la bonté unie au mérite; et, à voir le monde, je coniineûce à croire que le vrai mérite mènie tout seul à la vraie bonté. Là oti il ne se rencontre pas , la vanité étouffe bientôt les bons mouvements, la' bienveillance s'efface derrière les petitesses, la raillerie remplace l'esprit, et l'envie de se distinguer se tourne eu une fatuité nulle, hautaine et jalouse. Beaucoup déjeunes gens que je vois' sont ainsi. Familiers avec moi aut coure de l'Académie, ils né me côniiaissent plus dans les salons; et je m'aperçois souvent que le campagnard et son histoire sont l'agréable thème de leurs conversations auprès des demoiselles.

C'est par M. Dervey et par ces aimables jeunes gens dont je vous parle plus haut qile j'ai été introduit dans plusieurs sociétés. Ces sociétés sont ici disposées par échelons de rang , de classe, de coterie, et jamais ne se confondent ensemble. Mais ce qui devait m'exclure de toutes est justemetit ce qui fait que j'y suis toléré. Inconnu et sans famille^ on ne peut m'assigûer mon rang fixe ; en sorte que, partageant à cet égard les jj^rivilé^es des étranget's, je mé trouve invité un peu partout. Cesf coteries sont exclusives et jalousés leâ unes dés autres; maià ce qu'ily a de plaisant, c'est que toutes, de la plus basâe à la plus élevée, accusent de fierté et d'aristocratie les Cdterîes qui sont audessus d'elles, tout en n'ouvrant jïimais leurs rangs aux coteries qui sont au-dessous....'

Je ne vous ai ericore rien dit de ce que je voulais vous dire, et voici la messagère qui refuse d^attehdre plus longtemps....

LÇ B^SPlÇTfÈR]?. ' I37|

Gettç femme vient tpuJQiar.s.,trop.. tard ppur . 3'en aller toujçur^

trop tôt! . ,,.. . • 1 ,. , ... -, . . ■ 1: . .

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LOUISE A'CHÀRLES.

De la cure.

Puisque je ne vous éçfis .plvi$ ,d^ post-spriptum,. je vais comr mencer m?^ Jiettre par pu. je l'aurais flnje. Vos téipoignages 4'a1r tacbement me sont. doux eit pherç, pjiarle^, ^i]^^ jouis sans me demander si je suis digne qi^ie .y.ous me marquiez, une si vive texidresse ; mais ces éloges que vous, y m^lezmç rendent Ji9n7 teuse et embarrassée. Je les .piériterais qu'il en serj^it déjà ain.çi ; à plus forte raison cpu^ que. vo|iis n^'avez .écrits me fontils rougir, et j'en suis presque à me.,demandjQr ce, que j'ai donc pu faire pour qu'on mç traite ainsi qu'on ferait une pe^^sonue distinguée et qui se pique de l'être.. Vojlà vç\dL querelle; de grâ,ce oublions-la, et accédez à mon désir. Que je ne pui^^e jamais me croire observée, etj enciare moiç^s, adnfiirée ! qu bien yp]us me feriez peur. Je n'oserais vous écrire; pu, si je vous écrivais, ce serait sans liberté et san;5 abandon. ., ,,

Du reste, je ne me. charge pas de réfuter. votre chevaleresque théorie sur les mobiles d'une généreuse ^.mbition. J'en entr/Cvois bien quelques autres, comme r^piour désintéressé du,,bien, dans les âmes religieuses ; le désir de la gloire, Tepvie de faire sa maison, ou, à défaut^ celle de nje pa^ mpurir de faim; mftis je me plais trop à l'idée de, cet hopamage que. fait un jeune homme de ses travaux, de ses veiller, /Je ses effpjts et. surtout de ses suc(fès à une dame de ses pensée^) pqur ne pas convenir avec vous que c'est là de,tou3 les mobjles^ sjnon le plus relevé, au moins le plus de mon gpût. Je ue sacl;ie rien, en. effet,, de si batteur pour notre ^exe que de se proire,une part, réelle, bien qu'indirecte , dans les .succès qui hpnortnt le vôtre. Toutefqis soyez indulgent pour ces .messieurs ^qui mangent des gâteaux entre, le^ leçons en attendant leur,, diplôme. Qui vous empéch<e de voir eu eux des jualheureux qui se cousolent comme .ils peuveut de n'avoir ppint ençope reucojçitré celle à qui ils se proposent d'enchaîner leur vie? des chevaliers. non encore. pourvus, à qui l'amour, par çonjséquent,. n'ôte.pas encore l'appéltit?

Quant au^ jeuues,demPV3e]les,,ique. youft .traitez sévèrement

13g • LB PRB^PYTiïie,

auâ3i, comment exiger d'ellei; qu^elles sacî^eut recoanaltre le mérite, et qu'après Tavoir reconnu elles Tencouragent, si, du moins comme je le suppose, elles ne voient ces jeunes gens qu'au bal ou sur les promenades? Le mérite, Charles, dans un jeune homme, nous flatte, nous séduit sans doute, mais c'est parce que nous le voyons apprécié, non pas parce que nous en sommes juges. D^ailleurs, soyez équitable, et voyez combien de choses marchent encore à nos yeux avant le mérite, c'est-àdire avant de vastes connaissances, ou de beaux écrits, ou le talent des grandes affaires.... la grâce des manières, les quiali* tés du caractère, la sympathie des pensées, la réserve, la mo^ diestie, que sais- je? le courage, des procédés ' enapreiuts dç noblesse ou d'un délicat attrait. Tous le^ hommes de mérite n'onit pas ces avantages , et, sans eux, le plus haut mérite, qu'est-il pour une jeune personn^e, sinon ua beau fruit sur un bel arbre, mais si haut perché, qu'elle n'y peut atteindre? Et ne sont-elles pas les plus sages peut-être, ceÛes qui, sans lever la tête, regardent à leur hauteur et savent s'accommoder de ce q[ai est à leur portée? Mais j'admire comment, moi qui ^e connais rien dans ce monde où vous vivez, je me mêle néanmoins de vous contredire.

Je connais mieux les messieurs et le^ demoiselles de village ; et en vérité, quelque peu chevaleresques que soient leurs propos et leurs manières, je ne sais pas si, à tout prendre, leur rustique galanterie ne recouvre pas plus de sentiment que cette galanterie froide et avantageuse dont vous me faites le tableau. Mon père, à mille égards ^ appartient au village ; s'il est supérieur aux paysans du hameau, c'est par son caractère, et non par $es goûts, par ses habitudes ou par sa condition. £k bien, Charles, je ne l'entendis jaiçais parler de Thérèse, ma mère, qui n'était qu une simple paysanne de Dard^ny, de la façon dont ils se connurent, dont ils s'aimèreçt, sans goûter à ces rares propos uu charme respectueux et atteodrisaant à la fois. Encore ces derniers temps, à propos de ce qu'il trouve que nous nous écrivons trop, il m» rappelait les mutuelles visites qu'ils se faisaient de mois en mois, le dimanche, et comment leur tendresse croiss^t, bien, dit-il, qu'ils fussent sobres en témoignages. « Présents^ 00^ s'entendait du regard; absents, on s'entendait .enoore: chaouo portait, elle à ses travaux domestiques, moi à i^on labeujr de» champs, l'aliment du souvenir et la réjouissauce de 9e biien^ revoir. » Savez-vous, Charles, ou sQ^tj0)$nt plus pxobmA et

LjB PB£EBYXÈR£. 139

plus gracieu}^, nsi^Jlgré son austérité, que celui dont ce discours donne Pidée ? Trouveriez-vous facile d^imaginer des déclara- Upns, des paroles galantes ou passionnées, qui recouvrent plus de poétique et de délicate affection que ces pensers durant Pab* seiice,que ces discrets témoignages au jour du revoir? C'étaient, \ la vérité, deu2 êtres de choix et formés Tun pour l'autre ; mais encore est-il que nos fiancés de village, lorsqu'ils s'aiment 6t qud ce n^est pas rintérèt qui les marie, me rappellent ces traits charmants ; et je suis persuadée que leur rusticité n'exclut si les mouvements ni les délicatesses d'un sentiment dont les messieurs et les romans sont portés à s'approprier exclusivement la possession. Cette pauvre Piombet! retrouvera-t-elle ces JQi«3 du cœur? Vous souvient-il, au printemps passé, les diman» ches aussi, toute parée de sa robe neuve et de sa plus bello coifte; plus parée encore de sa fraîcheur, de sa jeunesse, de son air ouvert et timide à la fois, comme ellebrillait au hameau? Vous souvient-il comme, après le proche, elle et Paul Redard, se tenant par la main, ils promenaient, sous les yeux de tous, leur bonheur et leur tendresse naïve? Maintenant elle est faible, pâle, et elle pleure quand on lui parle du printemps qui s'approche.

J'aime, sans les connaître, Charles, ces jeunes gens dont vous me parlez, qui vous accueillent, et aux avances desquels je désire tant que vous vous efforciez de répondre. Que c'est vrai ce que vous dites, que le vrai mérite conduit à la vraie lM>até, et que la vanité, sans dégrader, corrompt pourtant, puisqia'elle enchaîne la bienveillance ! Soyez certain que ceci est assez fcmdé en raison pour que vous deviez rencontrer des amis plus sûrs encore parmi ces jeunes gens de mérite, fussent*ils d'une condition élevée, que parmi les jeunes gens médiocres et Y^Ofi, fussent-ils de la nôtre. C'est l'opinion de M. Prévère, à ^i j'ai lu vos réflexions sur ce sujet et qui les trouve justes. A vrai dure, je m'y attendais ; car ce sont les leçons que vous avez ^Ques de lui et les exemples qu'il vous a donnés qui sans doute ont contribué à vous les suggérer.

Voici, Charles, le jour de l'an déjà tout voisin de nous. Je n'aime pas à l'attendre, vous le savez, pour faire mes présents. Vous trouverez donc vos étrennes ci-jointes. C'est une bourse à d^ux perdants que je vous ai faite aussitôt que la ncmvelle m'est P^nseaue que vous gagniez beaucoup d'argent. D'un côté l'or,. de l'autre l'argent. Pour quelque temps» je peuse, cette bourse

140' LE PRBSBYTÈRB.

pourra contenir votre fortune. Au surplus, yoici encore un petit coffret dont je me dessaisis en votre faveur, et qui pourra^ plus tard servir de coffre-fort. En attendant, si tant est (jue vous n'ayez pas brûlé mes lettres à mesure, j'exprime le vœu que vous les placiez dans cedit coffret, en ayant soin d'en garder la clef sur vous, après néanmoins que vous l'aurez, fermé. De cette façon, je serai délivrée de certaines craintes qui me viennent au sujet de ces lettres, que vous lisez, qtie vous mettez ensuite dans votre poche, et que quelquefois peut-être vous n'y mettez pas môme, en sorte que d'autres pourraient les relever de terre et y jeter les yeux. A ce propos, je vous avouerai que je n'ai jamais été parfaitement sûre*Hjue, dans le désordre de votre naufrage, quelque papier n'ait pas indiscrètement flotté vers la rive. Veuille alors le ciel qu'il soit tombé entre les mains de quelque orpheline aussi illettrée^ que ma chère écolière ! Votre affectionnée

Louise.

LE CHANTRE A CHAMPIN.

De la cure.

Aujourd'hui, tout en mettant en ordre les papiers de l'année, je retrouve ta dernière, et je profite de ce que mon encre n'a pas gelé pour y faire réponse. M'est avis que les pauvres gens do la ville doivent avoir bien souffert de ces froideurs, assiégés dans leurs galetas par ces bises du nord. Encore, par ici. ont-ils des débris à brûler, sans compter que ce sont les plus indigents qui sont recouverts dé chaume ; or, du chaume à la tuile, il y a comme de la laine à la toile. L'indigent des campagnes, moins séparé de la main de Dieu, est riche en comparaison de l'indigent des villes.

Pour en venir à ta lettre, j'y vois que les oisifs de ta rue continuent à causer à Tentoiir de ma Louise. Qu'y puis-je faire? Et puisque la langue, selon ton dire, est la meilleure chose alors qu'elle se tait, la pire dès qu'elle bouge, n'est-ce pas bien mieux que je contienne la mienne? te répétant seulement encore une fois que celui-rlà à qui j'ai engagé ma Louise, c'est celui-là /qui l'aura. Après cela, si tes commères se plaisent à inventer une histoire et toi à. en écouter le récit, c'est à moi (l'en étpe chagrin bien plus qu0,d'y pouvoir mettre obstacle.

LB PHESBVrtJRB.' VkiV

Ton'portrait de là latt^6, ChampinV où' ta laisse» ta plume s'espacer en allares superbes,' je ie trouye^Vraide tout poi&t^ enlànt que tiré d'Siprès' ces CQfûimëresf que tù hantes. Garc^est de celles-là qu'on peut dire qu'elks limenty qu'elle» «trompeta tent, qu'elles sèment une véniiùeusô graine, et que, honnis» l'heure où le somiheilles engourdit, ce soirt des serpentis qui datrdent sans relâche et au'hasard, tantôt contre des rocs'OiiL' contre des rameaux auxquels ils ne peuvent rien, tantôt sur unetendre chair qu'ils glacent et qu'ils enïpoisùnnent.' Je ne niej>as ^e ôe' ne 'sôit la malioe, ' ramour de âoi, l'envie et toute la lis* du cœur de l'homme, qui fournissent la liqueur à leur aiguillon ; mais je nie qu'à ces commères il y a!it ^roie qui les rassasie ^ quand déjà ô'est un triste temède powr saiiver la brebis que. delà jeter aux loups qui rôdent à l'entdur du bercail.

Mais, Champin, où ton portrait cloche, c'est qu'il ne montre qu'une face; et tu fais comme ce portraiteur qui; ayant tiré «n nègre, criait aux gens . <c Voilà comme sont faits les hommes de la terre!» Je m'en tiens, moi, au dicton, et j'estime que la langue est aussi la chose la meilleure; j'ajoute : si la crainte de Dieu la retient et que la charité de notre Sauveur la dirige. Des langues! j'en connais de simples, qui ne nuisent non plus que la langue des agneaux ; j'en sais de sobres qui s'abstiennent, de prudentes cfui écartent le mal, de disc^rôtfes qui pré^ei*venti... Des langues! j'en écoute de charitables; dont 'chaque propos est une semence de soulagement et de bienfaisance, dont Itf colère n'est' à craindre qu ali péché. Et, pour te prendre ce tour auquel tu t'élèves, conime dans les batailles, durant que les fanfares menteuses appellent les jeunes gens à'Ia mfort, il y a des prêtres qui sauvent les âmes dès niôurants, des chirurgiens qui relèvent et qui pansent les blessés, des femmes d'armée qui portent ci et là leui* eau-de-tie et leur pitié ; ainsi, durant que ^a langue du méchant sonne ses mensonges et ses vanités,- la parole du juste se répand en bienfiiisants secours et en salutaires remèdes. Par où tu vois, à ton tour, que je partage ta défiance ; mais que, avant que nous soyons de môme bord en ceci, il te yeste à ne 'pas dévier, ainsi que tu fais, du difcton d'Ésope." Va', ^ïy â d'autres et de meilleurs sages que les muets.

Au lieu; Champin, de? rechercher 6e qui n'importe ni à tofui à quiconque, et pas môme à moi, dont aucun notable n'a alléché m flédhila' volonté, je té saurai gré bien plutôt' d'artrôtèr sur la pente ce jeune garçon; si son natUtël brf ces garnements dont

tu parle» venaient à Vj entrainer. Pour Theure, je n'ai pas lieir 4e lui être sévère; et j'espère que, eentant de qael néant il est iasu, ce lui sera un motif et un frein pour marcher d'une allure sage et rangée, où la confiance puisse S'attacher, à défaut de la fierté et du ooatei^temei^t auxquels sa tare ne laisse pas de prise» Que s'il arrive ainsi à sa vocation sans encombre, celle qu'il a choisie le veut racheter de la honte ; car, pour un lévite du Seigneur, ce n'est pas d'être humble et petit qui empêche. C'est donc à ce port que j^ l'attends, ainsi qu'on donne un rendezvous sur un rivage.

J'apprends avec plaisir, Ghampin, ce que tu me communiques de la tienne, t'estimant plus heureux que tu ne parais content; oar, au travers de ta moquerie, je pronostique dans ton futur gendre un mari que j'estime digne de ta Catherine, de qui j'ai bonne idée et vrai désir qu'elle soit heureuse. Je ressens dans oe garçon un honnête; dans cette timidité que tu railles, la ré* serve qui sied à celui qui courtise pour le bon motif ^ et dans aa régularité, un garant que, rangé et laborieux, il sera du même coup économe. et apte à en élever autant qu'il en aura. £t là où sont l'honnêteté, le travail et l'affection, qu'est*il besoin que l'un mène l'autre, et encore moins que ce soit la femme, que Dieu n'y a pas destinée, l'ayant faite faible et avec des mamelles pour l'occuper à son nourrisson? Ainsi, Champin, asrsemble à ta fille cet homme de bien, et plutôt que de moquer, ainsi que ta gaieté t'y incline, ici, bénis le ciel qui te permet pour ton enfant un choix ridie en espérance et en sécurité, quand déjà il te décharge de cette croix qu'il m'a imposée en m'appelant à pourvoir d'une famille ce garçon à qui il n'en a point donné.

Ton affectionné Reybaz.

CHARLES AU CHANTRE

De Genève.

Je VOUS envoie aujourd'hui, monsieur Reybaz, la mante de Louise, pour laquelle je me suis adressé aux demoiselles Dervey, en leur expliquant bien vos intentions. Tout de suite elles ont dit que cette robe de capucin ne pouvait pas aller, et que Louise^ pour ne pas se faire remarquer, devait suivre les modes aux-

quelles Aies se conforment elles-mêmes. J'ai été de cet avis, et vous verre* ce qui en est résulté. Seulement, monsieur Reybaz, Il a fallu dépasser de deux écus la somme que vous aviez fixée, mais je suppose que vbus ne le trouverez pas mauvais, i>uisqae sans eela, vous auriez eu de mauvais ouvrage. Je me suis rappelé que. vous dites souvent : «Ce qui est bon n'est cher qu'une fois, » et j'ai été de l'avant. D'ailleurs, le temps pressait.

Je vous demande pardon, monsieur Reybaz, pour ces raisonnements d'avocat qui vous ont déplu. Ils ne valaient rien, et je le reconnais aujourd'hui que, bien plus occupé, je me vois obligé desuivrecetterèglecontrelaquelle je regimbais. Mais ne croyez pas, tout mauvais qu'ils fussent, que sciemment j'abusais dô la parole. Je ne sais comment il se fait que j'étais très-persuadê qu'en écrivant plus souvent-je serais plus souvent libre de préoccupations. Quant à l'autre reproche, monsieur Reybaz, celiil que vous mé faites au sujet de mon argent que je dissipe eii herbe, je puis vous assurer que vous vous êtes mépris. C'étaient des drôleries et des gaietés bien plus que des intentions ; une autre fois je tâcherai de plaisanter plus à propos. Et pour vouS montrer que je veux thésauriser autant que possible, je fais, poiir les étrennes de Louise, comme font nos paysans lorsqu'ils Convertissent tous les cadeaux de noce en un gros collier d'or, qui reste comme une valeur dans le ménage et une poire pour la soif. J'ai donc mis Jout ce que j'ai gagné en une chaîne d'oi*, et j^ai placé cette chaîne dans le double fond d'un petit coffret à ouvrage que je joins à la mante, en vous priant de l'offrir à Louise de ma part et en môme temps.

Depuis que je vous ai écrit, monsieur Reybaz, une partie de mes drôleries s'est pourtant réalisée. Je donne maintenant quati*Èf leçons tous les jours, et, pour la dernière que j'ai commencée, on mé paye à tant la leçon, c'est-à-dire un quart d'écu par heure ! Ce sont des mathématiques, et j'y prends goût en les enseignant, bien plus que je n'ai fait en les apprenant moi-même. Je pourrais avoir d'autres leçons encore ; mais, si je veux avancer pour mon propre compte, il faut que je me borne là.

Pour la première fois dé ma vie, monsieur Reybaz, je vais passer le jour de l'an loin de la cure. C'est pour moi une cruelle privation. J^aurais tant à vous témoigner, tant de vœux, tant de promesses.... à vous tous, mes chers bienfaiteurs. 'Mon câaur es* ' rempli de l'envie de vous satisfaire, vous surtout, monsieur Rey* baz ! Que je voudrais btl une heure avoir franchi ces quatre an^'

nées, tant je suis impatient que vous en ayez la preuve 1 Cette impatience me trouble. Recevez, en même temps que l'expression des vœux ardents que je forme pour votre bonheur, celle de raû'ection et de la déférence sans bornes avec lesquelles je suis, monsieur Reybaz, votre respectueux et à jamais reconnaissant

Charles.

CHARLES A LOUISE

De Genève.

Voici ce jour de Tan passé, Louise. Voici close la plus bénie de mes années, Taurore de ce soleil qui resplendit de toutes parts sur ma destinée ! Que de vœux j'ai formés, que de mouvements de gratitude ont remu , rempli, attendri mon cœuri Que j'ai durement senti réloign,;inent où j'étais de vous ! Aujourd'hui que cette journée a fui, j'éprouve, en m'avançant dans la nouvelle année, comme si, après avoir franchi un sommet, je descendais le revers opposé, en m'approchant des vallées où fuira mon exil et mon voyage.

Encore si, sur ce sommet, j'avais pu m'asseoir solitairement, pour contempler de ces hauteurs et cette route que j'ai faite et ces vallées où je me rends ; pour savourer cette solennité des grandes journées, où le cœur, comparant un passé pâle et stérile avec un présent tout rempli de félicité, s'Inonde de joie et se répand en délicieux transports 1 Mais non, c'est une ingrate journée que le jour de l'an des villes : on s'y agite en visites, on s'y fatigue en compliments, on s'y consume en riens laborieux. Dès onze heures du matin jusqu'au soir, j'ai employé tout mon temps en choses d'usages, en devoirs de convention. Mme Dervey me gouvernait, je me suis laissé faire. J'ai donc vu vingt personnes qui se passaient bien de moi, quand je me passais encore bien mieux d'elles; chez bon nombre, j'ai remis des cartes. Figurez- vous cela, Louise. Ce sont des gens qui m'ont accueilli ou invité : j'en suis reconnaissant ; volontiers je leur serrerais la main ou je les baiserais sur les deux joues, mais pas du toutl... je remets entre les mains de leur servante un bout de carte, avec mon nom dessus, et me voilà quitte envers eux. N'est-ce pas impayable, ou plutôt monstrueusement ridicule ? Eh bien 1 non. C'est l'usage : donc c'est sensé, donc c'est naturel ; et ce qui parattr.iit monstrueux, ce serait de ne pas s'y confor-

LE . PRBSB^OTÈREL 146

mer. Ah.'/Pusî^ge I Quand je serai roi'de la terrej je le mènerai boD train, ae stupide-là«. < ^ .

J'ai été ehez M. Dumont. Il m^a fait entrer, lui, quand je m'enserais bien passé, car il mUntimid^e extrêmement. Gomme je galopais 4éjà,. après- avoir remis ma carte, j'entends qu'on galop© après moi. C'était le domestique lancé à ma poursuite. Ce drôle m'attrape, il me prie de remonter : son maître veut me voir. Me voilà introduit, et je pousse mon compliment. « Je voulais, m'a dit gaiement M. DumoAt, savoir d'abord otL vous en êtes de vos études, et puis vous inviter à diner mardi chez moi. » J'ai cherché à m'excuser : c Vous prendrez votre temps, mais vous viendrez. Je suis bien aise de vous présenter à quelques amis qui seront pour vous de bonnes connaissances. » Rien que cette perspective me faisait monter le rouge au visage. « Vous avez peur ! il faut, mon ami, en finir avec cet enfantillage, et ne pas vous fermer ainsi la société des hommes- dont le commerce et l'appui peuvent vous devenir extrêmement utiles. Et peur de qui ? De mon ami Bellot ! Allez, je vous souhaite, sur votre route, beaucoup de monstres de sa sorte. » Nous avons ensuite parlé de mes études, et il m'a dit des choses bien encourageantes, une pourtant, qui n'ira guère à votre père. C'est quand je lui ai parlé de ces leçons que je donne : « Mauvais ! mauvais I a-^t-îl dit; ah ! c'est ce qui les perd tousl II faut travailler, mon ami, et puis ensuite ne rien faire, voir du monde, prendre l'air, flâner, parce que c'est ainsi que l'on digère ce qu'on apprend, que Ton observe, qu'on lie la science à la vie. Et combien donnez- vous de leçons? - Quatre par j our. — Détestable ! détestable ! ^- Mais. ... — Mais vous deviendrez un âûe ! voilà tout. — Il faut bien:... — Quoi? Gagner sa vie.... — Pas du tout ! C'est là la sottise; Alors quittez les études et faites-vous maître d'école. Il faut à un jeune homme qui vise un peu haut du temps pour le travail et du loisir pour la pensée. On vit ensuite comme on peut. D'ailleurs vous n'en êtes pais là. Et si vous en étiez là... » Il n'a pas achevé, mais j'ai compris sa pensée ; et telle était la franche amitié avec laquelle il me parlait, qu'au lieu d'éprouver de l'humiliation j'ai pris sa main pour la serrer avec une bien vraie affection.

Je suis sorti de i^ l'esprit fort tiraillé, car ses conseils s'accordent mal avec ceux de votre père. Moi j'aimerais assez cette méthode, et si, rien qu'à prendre l'air et à flâner dans la campagne, je savais de gagner ce qui me manque en connaissances et en talents, mais, bon Dieu I je serais à la croix du ciel, et je devien-

drais distingué k vue d'oôl. Mais J6 n'ose. Jamus votre père ne comprendra ce genre de travail, sans compter qu^on ne me le payera pas. Je n'ose, et bien m'en fâche ; car c'est vrai, au foad,. ce qu'il dit, M. Dumont. Avec les livres seulement, on risque de devenir béte, bête comme Suidas, sot comme Mme Dacier. On avale, on avalé; on ne digère pas. On ne lie la science qu'à la mémoire. On devient ua âne savant, au lieu de demeurer tout bonnement un âne comme un autre, un âne fîdèle à sa nature, et par suite honorable, naturel, modeste, bon avoir, excellent à vivre. Que c'est dommage,. Louise, que mon obligation en ceci, ce soit d'obéir au conseil de votre père !

Mme Dervey m'a aussi contraint de faire visite aux locataires de la maison : à un vieux syndic tout vermoulu, qui loge au troisième ; à deux vieilles demoiselles méthodistes, les maltresses de ce petit carlin, qu'elles bourrent de sucreries et de liqueurs. Ce sont d'excellentes personnes, à cela près qu'elles chantent constamment des cantiques et qu'elles insinuent toutes sortes de choses acides sur la religion de ceux qui ne fréquentent pas leur église. Pendant que j'étais là, on a introduit un jeune monsieur qui leur disait ma sœur et à qui elles disaient mon frèrCy et ils se sont n^is à converser dans un langage mystique, parsemé de passages, et qui leur servait à dire toutQ sorte de mal du temps présent, de ce bas monde, de ses corruptions et de ses fausses joies, mêlées de tant de misères. C'était à pleurer d'ennui. £t tout cela se disait, Loui^e^ en face d'un élégant plateau chargé de bonbons, de cristaux, de liqueurs fines, au milieu du salon le plus coquet, autour du meilleur feu, sur les sièges les plus mollets que j'aie rencontrés de ma vie. 11 y a du luxe chez Mme de la Cour, mais l'on y est à cent lieues de l'exquis confortable ou vivent ces deux bonaes dames, si dégoû«tées de ce monde et djs ses fausses joies. Quand je me suk re^ tiré, l'une d'elles m'a nus dans les mains ua paquet de brochures,, en m'invitant à revenir la voir de temps en temps. Ce sont de petits traités religieux, oîi je ne sais voir que des dogmes que je connais déjà, mais accoii^;>agnés de tristes menaces et de sombres avertissements, ou bien des histoires de charpentiers convertis, d'ivrognes réveillés par la grâce, et d'une foule de braves gens, pères de famiUe ou jeunes ouyrièrea, canoniaés ou canonisées. Tous, il va bien sans dire, appartiennent à la secte.

Mais je n'ai commencé ce pèlerinage de vieites qu'à ooxe

LE PRSSBYTÈHfi. 147

heures. Auparavant j'avais assisté, au milieu de la famille Dervey, à une scène tout autrement agréable. Vers huit heures, on s'est tous réunis au salon, où il y avait des paquets d'étrennes pour tout le monde, et pour moi aussi, qui me suis vu comblé de tous les côtés. Chacun, en entrant, moitié riant, moitié attendri, faisait son compliment bien affectueux, bien senti; et il y avait, dans tous les membres de cette aimable famille, un si vif sentiment de bonheur à se retrouver tous en vie,, tous unis, tous se donnant des témoignages de tendre affection, que c'était réellement la plus jolie fête que vous puissiez imaginer. MmeDervey avait abdiqué l'empire pour se faire toute à tous. M. Dervey était tout gaieté et gratitude. Les deux sœurs allaient de l'un à l'autre de leurs parents, les comblant de caresses ; et moi, Louise, je gardais le silence, profondément touché de la bonté avec laquelle on m'avait associé à ces joies de famille. Le déjeûner a suivi, tout fleuri de plaisir, d'union, de vif entretien, puis la porte s'est ouverte aux visites, aux cartes ; et les comédies d'usage ont commencé.

£t vous, Louise, me direx-vous comment s'est passée pour vous cette journée ? Ah I que souvent je pensais aux jours de l'an passé, à la tranquillité de la cure , à ce calme dont le charme eût été cette fois si vif.... à cet embrassement de M. Prévère, si solennel pour moi, si tendre, si compatissant! cet embrassement qui était ma sauvegarde, qui voilait à mes yeux tout mon isolement, en me faisant sentir à mes côtés amour, protection^ indulgence, tout ce que les enfants reçoivent de leur père et de leur mèrel... Quand pourrai-je donc me montrer digne d'avoir été l'enfant de ce maître bien-aimé ?

J'ai placé ma fortune dans cette bourse travaillée de vos mainsy et qui ne me quittera plus. Ce ooffiret, je l'ai si souvent convoité ! Vos lettres sont toutes dedans ; quel plus charmant usage aurais-je pu en faire? Je dis toutes^ Louise, et votre crainte que je ne les laisse s'égarer dans ma chambre ou se perdre dans mes naufrages m'offense à bon droit. Apprenez que j'en sais le compte, et qu'il se passe peu de s^naines que je ne les relise toutes, non pas sans remarquer combien elles sont clair-seméea sur les dates du calendrier. Mais voici une année nouvelle qui s'ouvre, et parmi les vœux que j'ai formés, il y avait celui de voir s'emplir rapidement mon coffret.

Charles*

i4ô Lfe pkteSBirrÈRE.

LU

CHAMPIN AU CHANTRE.

De Genève.

Quand tu parles des pauvres gens de la ville, Reybaz, j'entends de ceux qui sont roidis et glacés jusque dans leurs os, je me recommande pour être mis sur la liste. Cette loge estPantre d'Éole. J'ai beau me ruiner en bois, cette cbeminée me souffle plus de bise que de chaleur. Et puis un carillon d^allants et de venants ; je les donne au diable, et ça ne me réchauffe pas. Il n'y a que mon transi qui a toujours chaud : à peine regarde-t-il le feu. Durant que je tâche d'y griller un peu mes pauvres jambes, le drôle se tient vers la fenêtre, auprès de Catherine, qui n'a pas froid non plus. A chacun son tour : dans mon temps, je ne portais pas flanelle, et, si j'ai souffert, ce n'est pas d'engelures. Le bois est à si haut prix, qu'on aurait meilleur compte de brûler ses chaises, si ce n'était qu'il faut s'asseoir. Du temps du maximum, les marchands n'étaient pas si riches, mais les pauvres ne viraient pas l'œil faute d'un fagot, comme il y en a deux qu'on a trouvés gelés dans leur taudis, à la rue du Temple ; et encore que le gouvernement ne s'en vante pas.

J'ai lu ton épltre, où tu me voles mes rhétoriques pour les mettre à ta sauce. Si je suis gai, ce n'est pas ta qualité, Reybaz ; volontiers tu prendrais au sérieux un moineau qui javette. Astu voulu m'apprendre qu'il y a deux faces à tout. Dieu et Satan, le bien et le mal, le blanc et le noir, l'homme et puis la femme, le jour et la nuit? Je m'en doutais, mon vieux, avant ton prêche, qui prouve seulement que tu vois la belle société, tandis que je hante la mauvaise. Mais j'y suis né et j'y mourrai. Les ânes ne gagnent rien à hanter les palefrois, tout au plus des ruades. Avec ça, pourtant, qu'il y a eu un moment où le monde était bien près de faire la culbute et de nous montrer en haut ceux qui sont en bas. Ça pourra revenir, mais je n'y serai plus ; et, en attendant, je garde mon trou, où, sans les commères, je serais déjà enterré d'ennui.

Et puis ces commères, Reybaz, bien qu'elles aient la langue affilée un peu , ce sont braves femmes au demeurant. C'est la Jaquemay, fine mouche, habile à en ramasser, et qui vous flaire un oignon sous un meule de foin; mais avec ça, bonne dia-

LE PA^^^Y^ÈIUB. 149

blesse, abattant de Touvrage comme quatre, et, de son blanchissage, fournissant le pain à cinq enfants, sans compter son idoine' de mari, qui a plus soif , que faim. C'est la Servet, un drujon du bon temps, qui a l'œil ferme, une parole de reine et da front pareillement ; avec ça, serviabte aux amis, et, là où il faut se mettre à la brèche, un vrai grenadier : entre anciens, on l'appelle le tambour^major,^ elle en a la moustache. C'est la Chapelon, fertile en bons contes, grivpise, rieuse^ un peu sur l'œil, mais pas plus que certaine musquée qui cache mieux son jeu. C'est la Givaudan, la repasseuse ; la Grillon, l'épicière ; la Butilleul, la Franchet, toutes les honnôte;s et la fleur du quartier. Presque chacune tu les as conni^es dans ton jeune temps ; et, si elles trompetaient moins ^ alors, c'est qu'il est du jeune âge de se suffire à lui-môme, comme il est du vieil âge de périr d'ennui s'il ne bavarde, ou au moins s'il ne radote.

Quant à ces langues d'agneaux dont tu parles, j'en connais aussi, et dans les deux sexes. Le .bon Dieu les bénisse ^t me préserve de ce fiel emmiellé qui est au 'bout de leur aiguillon ! J'en connais qui montent en chaire, et j'.en connais qui portent jupons. J'en connais qui grondent bien haut les pécheurs, sans pour cela se brouiller avec le péché; et j*en connais qui, pour nasiller tout le jour des cantiques, ne se frustrent pas du plaisir de médire et de la joie de damner. C'est chez ces douces brebis que, pour mon compte, j'irais chercher l'amour de soi, la malice, l'orgueil, la lie du cœur, bien avant de m'adresser à ces joyeuses commères dont tu fais des loups-garous. Qu'avec cela il y ait des justes sur la terre, j'accorde, bien que jadis l'Éternel ait eu peine às*en procurer, sur dix villes, de quoi frire, et que dès lors le monde, qui ne valait déjà rien, soit devenu pire encore.'

Je suis aise que tu sois satisfait de ton gendre. Comme tu dis, cette robe noire le veut blanchir. Mais, pour ce qui est de te le îetenir sur la pente, tu m'en demandes trop, Taricien. Encore passe si j'étais au fait de ses circonstances; mais, où je ne vois goutte, je ne fourre pas la main, crainte de quelque notable qui pourrait m'aller mettre le pied dessus. Avec cela, prêt à lui rendre service, ainsi qu'à toi, si le cas échéait et que j'y visse clair. Une chose, Reybàz, c'est que ton gendre est économe: voici le jour de l'an passé, sans que je l'aie vu prodigue

1. Idiot, inepte, désœuvré. ^ 2. Si eUes faisaient moins de cancans.

150 LE PRESBTTÈBE.

en étrennes ; et, s'il gratifie les autres comme il me rémunère, m^est avis qu'il fera sa maison. Pour bien dire, ees froidures ont resserré les bourses, et, du premier au ctnqùième, je n*ai encore vu que des ladres. Il n'est rien tel que de prendre de la pOTie pour n'en rien retirer : ce qu'on fait régulièrement, on TOUS l'impute à devoir, et on vous paye d'un : « ^en obligé, s tout au plus de quelques couples d'ècus. Puis viennent à la file les sonneurs, les pompiers, les allumeurs, les balayeurs, et un tas d'inquilins' sans nom et sans services; on vous emplit leur tirelire de ce qui m'empêcherait de crever de froid. Pourtant, Reybaz, qu'ai-je pour nouer les deux bouts, que ces quelques I»caillons d'étrennes, cette loque de loge, et trois ou quatre patraques à rapistoquer* dans l'année? Aussi vais- je donner ma Catherine à ce transi, parce que, les prenant à demeure, sur ses cent louis il me payera loyer et pension de quoi engraisser mon pot-au-feu. A cette heure, je parlemente avec lui sur l'objet, durant que son désir le facilite à m' écouter, et aux fins que l'article figure sur le contrat, si faire se peut. On ne tient que ceux qu'on enchaîne. Voilà, Reybaz, où j'en suis avec ton homme de bien. Pour les nourrissons, ils viendront assez tôt; encore que, si c'était l'usage, volontiers l'obligerais-je, par contrat aussi, à n'en avoir qu'un : ma loge n'est pas grande. Ton affectionné

Gbakepin.

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