Ici dans le sens d'étrangers. «~ 2. Réparer
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An surplus, nous connaissons ici les brochures dont ces demoiselles vous ont fait présent. Des colporteurs viennent de temps en temps en offrir à nos paysans, qui ne se ruinent pas à les acheter, bien qu*on les leur passât à bon compte. Ce qu'on se propose, o*est, au fond, de leur ôter la confiance qu*ils ont en leur pasteur , et voilà encore une de ces pratiques dont le côté évangélique échappe à mes lumières. M. Prévère ne s'est nullement préoccupé de ces tentatives ; mais je conçois qu'elles puissent avoir du succès dans les paroisses dont le pasteur est plus indolent, plus tiède, moins vénéré que ne l'est M. Prévère. Pour mon père, qui n'a été frappé que de ce qu'il y a d'offensant dans l'intention et de tortueux dans les moyens, il était tout prêt de faire à ces colporteurs un mauvais parti, sans les exhortations de M. Prévère, qui l'ont contenu sans le convaincre.
Je me suis bien amusée de votre visite à M. Dumont, et aussi de votre crainte de devenir ignorant, si, dès aujourd'hui, vous n'allez goûter le frais sous les ormeaux et travailler à ne rien faire. Du reste, je pense comme vous, comme M. Dumont et comme mon père aussi; et j'en conclus que, pour obéir à tous ces conseils ensemble, vous n'avez rien de mieux à faire que de continuer sur le pied où vous voici. Vous avez du travail, vous avez du gain et vous avez des loisirs , car vous m'écrivez de charmantes lettres, où vous faites, ce me semble, tout justement ce que recomnlande M. Dumont, puisque vous y mêlez quelquefois la science, témoin Homère et Nausicaa, et toujours la vie, l'observation et le sentiment. Si vous ajoutez à cela quelque commerce avec les hommes distingués, chose qui me semble en effet bien précieuse ; quelques bons dlnors chez un aussi affectueux amphitryon, et enfin quelque séjour à la cure, quand les beaux jours reviendront, je ne vois pas ce qu'il vous aura manqué pour avoir suivi de point en point les conseils de M. Dumont, sans négliger oeux de mon père.
L'aimable famille que cette famille Dervey! Vous me faites assister à cette fête, toute d'affections et de joies, qui certes ne sont pas fausses, celles-là. Auprès de ces soènes charmantes, que voulez-vous que j'apporte qui puisse soutenir le parallèle? Notre jour de l'an, à nous, s'est passé comme les autres, à cette différence près que vous n'y étiez pas. Et cette différence» Charles, elle suffisait à troubler la fête et à lui ôter ses fleurs. J'ai reçu à votre place l'enobrassement de M. Prévère, et vous ^tes bien certain qu'il s^adresaait à nous deux, à vous bien plus
encore qu^à moi. U' était ému, mon père Tétait aussi; votre présence eût changé en paroles expansives les pensées graves que remuent ces jours anniversaires. Après le dîner, nous sommes descendus au hameau, pour y donner et y recevoir des vœux et des poignées de main; le soir, j'ai fait tirer une loterie aux enfants, et, quand la journée a été finie, je me suis réjouie de la sentir passée.
J'ai encore une chose à vous dire, c'est à propos de cette chaîne que j'ai trouvée au fond de ce joli coffret.... Pourquoi, Charles, de si belles choses? Et si vous vous ruinez ainsi, à quoi va vous servir cette bourse que je vous ai faite? Je suis à la fois confuse et touchée.... et puis déjà tout accoutumée à me parer de ce riche collier auquel j'ai suspendu ma montre, que je ne portais jamais. Je pourrais, à ce propos, vous dire mille jolies choses sur ce que les heures' me paraissent longues et sur ce que ma chaîne me parait légère ; mais je veux garder un peu d'esprit pour une autre fois.
Votre Louise.
CHARLRS A LOUISE.
De Genève.
Je sors, Louise, de ce fameux dîner. C'était aujourd'hui à deux heures. Je m'y suis rendu en toute grande tenue : ce même domestique m'a ouvert. Apparemment ma^ fugue de l'autre jour lui est revenue à l'esprit; car, en me voyant, il s'est pris à sourire. Ce sourire m'a bouleversé : j'ai cru que c'était dans mon air, dans ma tenue, quelque chose qui égayait ce drôle, et, comme en cet instant les portes du salon se sont ouvertes devant mol, je m'attendais à voir tous les hommes distingués rire à mon aspect.... Je n'ai rien vu. Éclipse totale, éblouissement complet, pendant lequel M. Dumont me présentait atout le monde. Après quoi l'on m'a laissé tranquille. Alors je me suis mis à reprendre un peu mes sens.
Il y avait là douze personnes, moi compris. Je cherchais à découvrir la moins distinguée d'entre toutes, afin d'oser m'en approcher et lui dire quelques mots, ce qui me donnerait l'air de n'être pas muet. J'eus bientôt trouvé mon affaire. C'était, debout, un peu en arrière des autres, un monsieur d'une mise bourgeoise, ayant une canne suspendue à son bras droit, qu'il
portait comme en écharpe, et le seul, parmi tous ces convives en frac, qui fût habillé d'une redingote. Tout doucement je m'approchais de lui , lorsque, sa figure s'animant tout k coup du sourire le plus gracieux et le plus amical, il a fait deux pas à ma rencontre et m'a tendu la main. J'allais de nouveau perdre l'équilibre, croyant qu'il me prenait pour un autre, lorsqu'il m'a dit: < Je sais qui vous êtes. Dumont m'a parlé de vous, et je compte bien que nous nous reverrons. En attendant, causons un peu. > Alors il s'est appuyée familièrement sur mon bras, car il est estropié , et s'est dirigé vers un sofa , où nous nous sommes assis. Là, avec toutes sortes de bontés, ce monsieur m'a fait causer sur ma situation, sur mes études, sur mon^venir, et lui-même m'a parlé avec une autorité de lumières et d'amitié qui subjuguait à la fois ma volonté et mon cœur. Sa manière de dire est austère, nerveuse, pleine de noblesse et de bonhomie, et tout animée d'un chaud intérêt qui rend son entretien attachant et savoureux.
J'étais donc là fort à mon aise , et tout émerveillé d'être si bien tombé du premier coup, lorsque M.Dumont s'approchant : c 11 n'est pas si terrible, n'est-ce pas, mon ami, Bellot?...» C'était lui, Louise ! c'était le monstre ! Mon embarras a été extrême, mais de telle sorte cependant, que ma reconnaissante émotion a pu se faire comprendre. Bientôt l'on a passé dans la chambre à manger, où, placé à table entre M. Bellot et un monsieur que je ne connais pas, j'ai mis tous mes soins à me faire oublier bien plus qu'à plaire, et à ne pas faire de bévues encore plus qu'à étaler mon usage du mondç.
Ce qui est charmant, Louise, à ces tables ainsi composées, c'est d'écouter de son coin ce qui se dit, d'assister en spectateur à ces luttes animées qui naissent du choc d'esprits supérieurs ; à ce brillant assaut de graves raisons ou de spirituelles saillies, que se livrent entre eux ces convives naturellement aimables, et, de plus, réjouis par la bonne chère, électrisés par le plaisir de se trouver ensemble , et qui semblent puiser à chacun de ces différents nectars dont leur verre s'emplit et se vide tour à tour je ne sais quelle flamme nouvelle, quel fumet délicat, dont leur entretien pétille , se parfume ou se colore. Et c'est M. Dûment, Louise , qu'il faut entendre, qu'il faut voir ! Sans perdre un coup de dent , sans oublier un mets, sans jamais confondre un de ses verres avec l'autre, avec une aisance, un naîturel, une gaieté admirables, tantôt il dit les choses les plus sérieuses,
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tantôt les plus piquantes; ou bien il conte, ou bien il lance un trait aimable etmaliD, ou bien il est secoué d'un rire si franc, si Trai, si puissant, que le branle gagne toute la table , et voilà tous ces hommes grayes qui éclatent de rire à qui mieux mieux. Il faut ensuite un grand moment avant que les derniers flots de •cette gaie tempête aient achevé de se calmer. En vérité , il ne me manquait, pour me divertir parfaitement, que ée me. sentir à mon aise ou à ma place , que de n'avoir pas peur de mes voisins, peur de M. Dumont , peur du domestique lui-même, dont Fempressement obstiné compliquait encore mes alarmes.
Après le dessert, qui s'est prolongé en vives et joyeuses oonversktions, M. Dumont s'est levé, et l'on est rentré dans le salon pour y prendre le café. Là, tour à tour, la plupart de ces messieurs se sont approchés de moi pour me marquer une bienveillante attention, et aussi je suppose, pour m'encourager à surmonter cette timidité qui me rendait silencieux. Plusieurs m'ont parlé de M. Prévère, et en termes qui me faisaient ressentir bien vivement le bonheur et la gloire de lui appartenir ; un moment môme la conversation s'est concentrée sur lui, et j'ai osé alors y prendre part. Ahl que n'avez-vous pu, Louise, entendre avec moi ce qui s'est dit sur notre bien-aimé maître? Quelle estime, quel respect, quelle vénération sentie! Que n'avez-vous pu entendre ce M. Bellot, dans quelques mots pleins de gravité et de chaleur , rendre à l'homme un digne homr mage , tandis que M. Dumont , s 'attachant au prédicateur, caractérisait avec une admirable clarté son éloquence forte et insinuante, élevée et en même temps pratique , en rendait sensibles les secrets ressorts , en représentait et les mouvements et les effets, et , en voulant la peindre, luttait, s'animait, devenait éloquent lui-même? Et M. Dumont, Louise, avant d'être un publiciste, avant d'être l'orateur le plus brillant de notre conseil, a été jadis un prédicateur distingué.
Voilà comment s'est passé ce dîner. Je suis encore tout étourdi, tout émerveillé , tout honteux de l'honneur qu'on m'a fait, et qui pourra se répéter, je le crains ; car c'est l'usage de M. Dumont que d'attirer ainsi, pour les produire et les mettre en relation avec ses amis, les jeunes gens qu'il remarque ou qu'on lui fait remarquer comme doués de quelque aptitude aux études ou de quelque ambition de se distinguer. Ce qui me rassure néanmoins, c'est qu'il me semble que j'ai dû lui paraître aujourd'hui doué d'une ineptie remarquable , et de la seule am-
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MtMn de boire et de manger , encore, encore!... Car, je 'vois le jure, ce valet sur mon épaule, ces grands hommes en f^nt et sur les ailes , tout cela ne me laissait guère d'appétit, et je me suis très-petitement régalé. L'occasion était belle pourtant. •Tous les plats de Talphabet, Louise ! un désordre de vins, une confusion de sauces ! Je tremblais d'aller faire quelque rinble quiproquo , et je n'ai su mieux faire que d'imiter en tout IL Bellot, mon voisin, dont l'eztrôme sobriété m'a senri de modèle.
Je suis, vous le savez, Louise, un peu sujet à m'engoner^s gens ; j'ai besoin &'un héros pour qui mon cœur batte, et quelquefois^ plutôt que d'en manquer, je prends un peu à la légère ce qui me tombe sous la main. Mais aujourd'hui je crois que, dans ce M. Bellot, j'ai trouvé, et pour longtemps, de quoi estimer, vénérer , aimer à mon aise et à bon droit. J'en avais bien souvent entendu parler, car il est peu d'affaires publiques dont il ne scdt Tâme ou le régulateur; aussi me figurais*je un grave l^iste, très-savant, très-habile, mais enfin un légiste, sans plus ni moias. Combien je me trompais, Louise, et, dane cet homme que l'on compte en effet parmi les plus profonds jurisconsultes de notre temps , combien le caractère par sa beauté , le cour par sa noblesse , le discours par sa bonhpmie , sont encore audessus de ces lumières et de cette science que l'on admire en lui ! Combien son abord, ses manières , ses paroles , et ce feu de bonté qui brille sur sa figure, pénètrent d'un tout autre sentiment que celui que fait naître la supériorité d'intelligence ou de savoir I Non, il y a là plus qu'un de ces savants qui illustrent la science seulement : il y a un de ces hommes qfiii honorent leur pays , qui honorent l'humanité , en faisant voir de quelle énergie, de quelle constance elle est capable pour le bon, pour l'utile, pour le beau ! Eh 1 qu'importe que le théâtre soit restreint? Direz- vous que M. Prévère n'honore que la paroisse où il cache ses vertus?
M. Prévère et M. Bellot sont de même âge ; mais bien plus, et j'ai appris cette drcoastance avec une vive satisfaction , ils ont fait leur» études ensemble, et par une singulière vicissitude, chacun d'eux se destinait primitivement à la carrière que l'autre a embrassée. Vous le savez, M. Prévère je v<matt au barreau, lorsque, déjè entré dans la carrière, il n'y trouva ni l'emploi des forces de son c<Bur ni le champ qu'il fallait à son ardente charité, à sa vive éloquence; il quitta donc le droit et seât
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ministre du saint Évangile, Eh bien! M. Bellot, déjà auparar vant et tout jeune encore , avait fait^l'inverse. Dès le collège, il s'était pris d'un zèle apostolique , il composait des sermons^il les récitait devant ses parents ; sa vocation pour la chaire paraissait décidée. Écoutez ce qui lui advint au milieu de ses triomphes ! Un jour son aïeul, tout fier des précoces talents de son petit-fils, le conduisit chez un curé de ses amis , après lui avoir recommandé de se munir d'un de ses sermons. Arrivé chez le prêtre, le bon vieillard lui apprend que son petit-fils , futur théologien, compose déjà, et il cite en preuve un sermon que l'enfant a dans sa poche. Le curé ne manqué pas d'applaudir à cette nouvelle, et il manifeste l'envie d'entendre le sermon. Le petit Bellot se campe alors enBourdaloue,ildébite aveconction,il discute avec force, et, dans sa péroraison, il triomphe; car son discours roulait sur les erreurs de l'Église romaine , et il espérait bien obtenir les honneurs de la controverse avec le curé. Quand ce fut fini, celui-ci, souriant avec bonté, lui frappa doucement sur l'épaule en disant : « Bien, bien , mon petit ami ; > puis, appelant sa servante : c Jannette ! apporte des pommes pour ce bon petit garçon! » N'est-elle pas charmante, l'his* toire? Je voudrais que vous eussiez entendu M. Bellot nous la conter lui-même à diner , et convenir que jamais pommes ne lui parurent si amères.
Cette mortification ne changea rien aux projets du jeune écolier; mais plus tard, quand il se connut mieux, son intelligence forte et positive, son aptitude toute spéciale aux choses de discussion et de raisonnement, sa soif d'ordre et de lucidité , le firent dériver par degrés de cette carrière de la chaire, où ces facultés ne sont ni les seules ni les premières en importanoe, vers l'étude du droit, oti elles assurent le succès et la prééminence. Entré dès lors dans sa véritable carrière , il s'y est livré sans relâche aux plus laborieux et aux plus difficiles travaux, conquérant, à l'aide d'une opiniâtre persévérance bien plus que par le bienfait d'une conception rapide, cette suprématie qu'on lui reconnaît dans le domaine du droit et de la législation. Pendant quelques années il a plaidé au barreau , perdant peu de causes , parce qu'il n'en acceptait pas de mauvaises. Ensuite, devenu un jurisconsulte éminent, il a préparé et discuté toutes nos lois importantes, et, par sa haute raison, par cette autorité de l'intelligence et du savoir unis à la probité et au civisme, il est aujourd'hui l'oracle de nos conseils et l'honneur d'un pays
qui le vénère. Mais ce qui est triste, Louise, c'est que cet homme, dont la vie est tellement confondue avec la chose publique qu'il semblerait que celle-ci ne puisse se passer de lui, cet homme, il est estropié, infirme; il est si faible dans toute la partie droite de son corps , qu'il fait de fréquentes et dangereuses chutes , qu'à peine il peut marcher seul , qu'il ne peut écrire que de la main gauche. Sa seule énergie le soutient, et son unique passion aussi, celle du bien public.
Ces choses, je le savais en partie; mais, comme , après avoir vu Phomme, ma curiosité était vivement excitée, j'ai fait causer M. Dumont, qui, se complaisant dans cet entretien , m'a peint son ami sous toutes ses faces. Ce M. Bellot, Louise, tout infirme qu'il est, et bien qu'aujourd'hui sa fortune soit assurée , est logé depuis longues années à un second étage, dans une chambre chëtivement meublée, la même qui lui servit autrefois de cabinet d'avocat. C'est là que, dès l'âge de vingt ans , il a contracté l'habitude de se lever à quatre heures du matin, pour s'assurer pendant ses veilles matinales le silence et l'isolement nécessaires à ses travaux, sans retrancher rien des heures où son expérience et ses lumières sont au service de ses concitoyens. Sans cesse des gens de tout rang, de tout âge, des hommes instruits et des hommes ignorants, hantent ce modeste cabinet. Il les accueille avec affabilité, il les écoute avec patience , il réfléchit sur leurs petites affaires avec ce scrupule qu'il apporte aux plus graves : ils s'en vont satisfaits de ses conseils, flattés de sa réception. Cette vie laborieuse ne laisse place, comme vous pouvez croire, ni au luxe ni à l'oisiveté; aussi ses mœurs sont-elles austères, sa tempérance stricte, ses habitudes empreintes d'une simplicité antique qui contraste, sans qu'il s'en aperçoive, avec le faste et la mollesse qui régnent autour de lui. A peine assiste -t-il à quelques repas chez son ami Dûment, bien rarement ailleurs , et il n'apporte à ces réunions que gaieté et bonne humeur; toute pédanterie, toute affectation, lui sont parfaitement étrangères. Ses parents, qu'il possède encore, ont été ruinés, sa famille a été frappée de revers : u a tout adouci, tout réparé, il semble n'avoir renoncé au msLïJage que pour être le père généreux de tous les siens. Ses sœura, ses neveux, ses nièces , tous regardent à lui, tandis que le filial respect, la simple et tendre affection de ce fils parvenu ^ une considération si haute , font la gloire et le bonheur de ses vieux parents. Quelle carrière , Louise ! Et ces traits de
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la vie privée, que la renommée laisse dans Tombre pour pu- Mier des succès de savoir au d^éloquence , combien ils rehaussent et complètent le mérite d*un homme supérieur I comme ils font prévaloir, même chez celui-ci, la mâle et attachante grandeur de rhommeetdu citoyen par-dessus la célébrité du légiste !
Et si vous saviez combien sa noble figure, ses yeux pleins de feu^ son front majestueux, son sourire aimant, combien sa mise simple, son attitude, sa belle voix, correspondent à tout ce qu'on a entendu dire de son caractère et de sa vie ! Chacun assure que son visage ressemble en tout point à celui de Bonaparte, et je vois les gens se complaire à ce puéril rapprochement. J'éprouvais, en l'écoutant faire , un sentiment pénible : c'est dire trop ou trop peu. C'est provoquer , à propos d'une fortuite ressemblance entre les traits d'un conquérant qui a rempli le monde de son nom et ceux d'un citoyen à peine célèbre', un parallèle qui écrase ce dernier, et qui l'écrase injustement. C'est risquer de faire surgir le ridicule là où le ridicule serait unç profsuia* tion : puisqu'il s'attaquerait à ce qui est plus haut, plus grand, plus sacré que ne peuvent l'être le pouvoir, la renommée et la gloire, aux vertus fortes et modestes , au civisme constant et dévoué, à tout ce qu'ont de vénérable l'âme, la pensée et le caractère.
Je me suis étendu avec complaisance , Louise , sur un sujet dont je suis si préoccupé, qu'en vérité je n'aurais su aujourd'hui vous parler d'autre chose. Avant même d'être sorti de chez M. Dumont , j'étais impatient de venir causer avec vous, de TOUS avoir communiqué cette admiration, ce respect dont mon «œur était rempli, d'avoir conquis à cet homme vertueux votre hommage, dont il est digne. Le mettrez-vous comme moi, dans votre estime, sur le rang ou vous mettez M. Prévère ? Verrezvous comme moi, dans ces deux condisciples qui échangent entoe eux la carrière qu'ils avaient d'abord choisie, deux vaillants soldats qui, pour mieux combattre, changent entre eux de place et d'armure ; deux hommes qui, par des routes diverses, tendent au même but, et dont la vie tout entière , asservie à l'unique passion d'être bienfaisant et utile, n'est qu'un tissa aerré de vertus et de services? Dites^noi ce que vous pensez, et, si vous trouvez que je fais erreur, ramenez-moi bien vite à cette exclusive estime pour notre bien-aimé maître, dont je me reproche déjà de m'être départi quelques instants.
GBÂRLBa*
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LOUISE A CSAELES.
De Ja cure.
Je n'ai pu m'empècher^ Charles , de lire à M. Prévère usa bonne partie de votre lettre ; il s'est réjoui de ce que votre engouement est si bien tombé. En me confirmant tous les détails que vous me donnez, il m'en a raconté d'autres non moins intéressants, c M; Bellot, a-t-il ajouté, a plus de talent et de savoir qu'il n'en faut pour être célèbre, et il a trop de modestie, d'ingéonité , de vrai mérite , pour l'être jamais* C'est un de ces citoyens voués au labeur , non à la gloire , et dont on apprend rinfinie valeur bien moins par l'éclat qu'ils jettent que par le vide qu'ils laissent après eux. Dites à Charles que je suis heureux qu'il ait compris ce caractère. Il est d'un prix inestimable pour un jeune homme d'avoir vu de pareils exemples assez tét pour ne pouvoir plus jamais, au milieu des misères de ce monde, douter de la vertu. Et qu'il soit plein de reconnaissance pour M. Dumont, qui lui a procuré cet avantage. »
Après ceci, que répondrai-je à vos questions, Charles? Je suis bien obligée d'accéder à votre jugement et de mettre comme vous ce M. Bellot, sinon dans mon affection , du moins dans mon estime, sur la môme ligne que notre bien-aimé maître. J'ai épousé votre admiration, votre enthousiasme ; et je ne puis nier, quand même de tout mon pouvoir je voudrais avantager M. Prévère, que ces deux hommes, avec des talents différents et dans une sphère autre , se comportent de la façon la plus semUable, qu'ils sont partis du même point pour arriver au même l^enae. Alors , par quel étroit sentiment de gloriole ou de sot amour-pn^re refuserais-je de leur apporter à chacun mon bumble, mais égal hommage? N'est-il pas encourageant, réjouissant pour le cœur de voir s'étendre le cercle de ces créatures qui, ea rendant la vertu comme visible, la font chérir avec délices, qui en propagent le doux empire et font tressaillir au milieu de leur engourdissement jusqu'aux ânaes vulgaires ? J'accède donc, Charles. Sur ce point délicat, je n'ai pas consulté M. Prévère, comme vous le pensez bien ; mais je lisais assez dans ses <^cours, sur son visage, qu'il se place bien loin au-dessous de son ancien condisciple, et que sa modestie seule aurait à soufmr s'il pouvait lire nos lettres.
Votre heureuse bévue , vos angoisses, votre sobriété aussi, m'ont paru bien plaisantes. J'aurais donné tout au monde d^avoir, pour vous considérer d'ici, cette magique* lunette^ des Mille et Une Nuits. Au surplus , vous faites un si séduisant tableau du spectacle auquel vous avez assisté, qu'en vérité je puis vous porter envie bien mieu^ encore que vous plaindre. Ce qui m'a frappée d'étonnement , c'est combien la chère des hommes distingués est distinguée aussi; je croyais qu'il n'y eût que les sots qui mangeassent si bien, et dès ce jour je réforme l'idée où j'étais qu'il y a incompatibilité entre ce gourmand appétit et ces jeux délicats de l'esprit dont vous parlez.
Pendant que vous vous plongez ainsi dans toutes les mollesses de la vie civilisée , nous autres sauvages nous nous battons avec les loups. Imaginez- vous que , mardi soir , j'étais sortie au crépuscule pour me rendre chez les Piombet , lorsque " j'ai vu à cent pas de moi, dans le pré d'Olivet , un animal accroupi que j'ai pris pour un chien. Dourak aboyait sans rien voir, mais en flairant une trace qui l'a bientôt conduit sur ce compère loup. Alors s'est engagé un combat effrayant. J'ai appelé : Antoine est accouru, et mon père, et bientôt tout le village. Quand on a crié : c C'est le loup ! > j'ai eu peur comme si j'eusse été dévorée, et je me suis enfuie à la cure. A l'approche des gens, cet animal a pris la fuite et s'est allé j>eter devant les deux Paulet, qui revenaient de la chasse. Tous deux l'ont ajusté en même temps , mais la bête est tombée frappée d'une seule balle ; et la grande question qui agite à cette heure le hameau, c'est à savoir lequel des Paulet a l'honneur du coup*. Je trouve, moi, que c'est Dourak ; car c'est lui qui, après avoir maltraité ce loup, l'a ensuite poursuivi et jeté , tout boiteux déjà, sur le passage des Paulet, qui n'ont fait entre eux deux que l'achever.
Quoi qu'il en soit, je ne sors plus au crépuscule , et, jusqu'à ce que les neiges en se retirant nous aient délivrés des visites de ces hôtes affamés, je ne ferai plus un pas sans Dourak. Pour lui, cette aventure l'a singulièrement réjoui, bien qu'il y ait laissé son reste d'oreille. Dès que je parle , il me regarde fixement , d'un air tout attentif , comme si je ne parlais plus que de loups ; et à chaque instant il sort pour aller flairer de tous côtés, lors même que je lui dis qu'on n'a pas de ces plaisirs-là tous les jours. D'autre part, mon père a recueilli une foule d'histoires de loups dont il m'entretient; si ce vent continue de souffler, je ne saurai plus où me mettre pour n'avoir pas peur. Les
Paulet ont empaillé leur bête et ils comptent la porter demain en trophée à Genève , où sûrement elle passera sous vos yeux. 11 est OQze heures du soir : tout le monde est couché. Dourak aboie, et je vous quitte pour tâcher de m'endormir le plus tôt possible.
Votre Louise.
CHAMPIN AU CHANTRE.
De Genève.
Celle-ci est pour t'avertir, si bon te semble , que ton notable ne se tient pas pour battu, à preuve que , sa mère cherchant à le marier^ il ne s'apprivoise à aucune de ces petites de par làhaut, notamment à une qu'on lui pousse au-devant, et que bien des cavaliers attendraient de pied ferme. C'est une fillette de dix-huit ans , toute de lis et de roses , comme dit la chanson, ayant un port de nymphe, et qui est cet hiver la reine de leurs bals, tant de figure que d'attifement , sans compter cette fleur de joie et ce lustre de l'œil que donne aux belles le triomphe. Les parents sont d'accord ; la petite , sans être encore éprise, ne dit pas non ; mais M. Ernest , le cœur déjà percé pour la tienne, laisse dire , laisse faire , et ne se soucie de cette rose qu'on lui met sous le nez non plus qu'un coq ne reluque une caille.
Cette fillette, c'est une demoiselle Dupuech. M. Dervey- l'a instruite. J'ai connu le grand-père, qui était marchand de fer à Goutances : un gaillard de ceux-là qui , comme on dit, ne se poudrent pas quand il fait la bise. A force de vendre ses faucilles et vivre de coquilles de noix , il a amassé un million de bien, avec quoi son fils a spéculé si à propos , qu'il est aujourd'hui un de nos richards , menant gros train , ayant hôtel et livrée, et ne se souvenant guère de cette boutique de clous d'où il est sorti. Â l'exemple de nos gros, il ne s'est donné quedeux enfants , afin de n'éparpiller pas ses millions , et que la famiUe, au lieu de redescendre vers la boutique , monte vers le syndicat. Pour y aider un peu , il a fait du Dupuech de l'écriteau de son père un beau et bon du Puech , gravé sur sa porte etgrifi'onné sur ces cartes de visites que j'ai tenues. Encore dix ans, Reybaz, nous aurons nos comtes et nos barons, et l'égalité, qui est déjà morte, sera enterrée.
Tant il y a que le bonhomme donnerait volontiers sa fille à ^héritier des de la Cour, vu que cette alliance décrasserait lui ;et les siens de leur reste de limaille. Mais voici que Théritier 4es de la Cour lâche des ruades à quiconque lui parle de ce mariage, et il a avec sa mère des prises où il tempête et enToie au diable cette pimbêche et les autres parmi lesquelles on lui offre de se choisir une moitié , disant que pas une ne va à la semelle de ta Louise, et que, s*il ne peut Tavoir, il restera garçon. En attendant, au bal, il affiche de faire l'épaule à toutes celles dont sa mère lui a parlé ou dont il se doute qu'elle lui parlera, faisant valser des laiderons et des tordues, plutôt que «elles de qui on pourrait aire qu'il les courtise. Comme tu peux croire, ces pauvres filles, qui n'ont pas tourné deptns longtemps, bien volontiers quittent leur banquette et se font aimables et légères que c'-est à crever de rire. Son dire à lui, c'est •que ton projet ne tiendra pas et ne peut tenir , et que, s'il est vrai que tu aies un moment songé à ce Charles, c'est une lubie ^e la réflexion veut. dissiper ; qu'en face de ce champion-là il n'en est pas à se croire défait d'une première* £n attendant, il .v«ttt dès le printemps retourner à la cure, contre l'avis de sa mère, qui voudrait Pdmmener au bout du monde. Tiens-toi donc pour averti, et en môme temps conviens que les langues «ctnt bonnes à quelque chose, puisque tout ceci, je le tiens partie de la Jaquemay , qui blanchit * les de la Cour, partie de la Chapelon, par le fait de son homme, qui sert dans les bals.
Bienque dans tes lettres, Reybaz, tu appuies sur ceci que ce « qui est fait est fait, i tu feras bien, je m'imagine, de voir plutôt si c ce qui «st fait est bien fait. » Je te le redis : en matière d'hyménée, où se joue la vie d'un enfant , c'est l'unique point auquel on se doive attacher, sans s'aller embarrasser de propos ni de promesses, qui n'ont de valeur, on le sait bien, qu'après le parafe de l'officier civil. Sois certain, Reybaz, que ce de la Cour, pour se comporter ainsi qu'il fait, sans d'ailleurs être un novice en fait de femmes , et bien que placé pour choisir à son gré parmi nos belks de par là-haut , doit être enflammé bien avant. L'ob^iacle qui décourage les tièdes irrite les passionnés; ^t cette fraîcheur simplette de nos filles, quand elle a été ressentie d'un de ces blasés toujours entourés de ces poupées à falbalas . leur est comme un charme dont leur fantaisie se veut