MADAME DE LA COUR A ERNEST
De la Giure.
- Votre long silence m'inquiète^ mon cher fils , et vous m'affligez en tenant si mal vos engagements. Gomment pensez-vous que je puisse supporter votre absence, dans l'ignorance où vons me laissez de tout ce qui me concerne? Depuis votre billet de Bex , aucune nouvelle ; j'en suis réduite à recourir au père de Jacques pour savoir au moins par lui que vous n'êtes pas einpê* ché de m'écrire par la maladie.
Je sais la cause de votre taciturnité , mon cher enfant, mais cette cause ne vous justifie pas à mes yeux; et bien au contraire, vous manquez à ma tendresse pour vous lorsque vous ne me confiez pas vos peines. Vous savez bien, Ernest , que , malgré ma répugnance à vous voir contracter une union si peu en accord avec votre fortune et votre condition, j'ai écarté tout scrupule à cet égard, renoncé à d'autres projets que j'avais tant à cœur, et qu'il n'a pas tenu à moi que votpe vœu ne fût remph. Payerez-vous ma tendresse d'indifférence, et vous verrai-je, alors que vous êtes malheureux, vous retirer de moi et me refuser la confidence de peines qui sont devenues les miennes? Tout au moins tirez-moi de l'angoisse où je suis, et que vos lignes, mon cher enfant, me rendent un repos que j« n'ai pas goûté depuis votre triste départ.
Vous m'aviez promis de visiter quelques villes d'Italie et de chercher à vous distraire, et j'apprends que vous êtes confiné dans un village du val d'Aoste. C'est bien mal, Ernest, et v<)us êtes peu ménager des larmes dé votre mère. Que puis-je espérer, ou plutôt que ne dois*je pas craindre, lorsque je vous vois, au mépris de vos promesses, nourrir votre chagrin, vous consumer dans d'inutiles regrets, retomber volontairement dans ces trans«
ports qui m'effrayent? Oh! que je gémis, mon enfant, et sur vous et sur moi-même ! Que vous êtes faible, et que je suis inhabile à vous conduire ! Que la perte de votre père fut pour tous les deux une perte affreuse et irréparable ! N'ajoutez pas à ces maux, mon Ernest, je vous en conjure ; faites quelque effort sur vous-même, et le temps, qui est contre vous tant que vous vous livrez à vos regrets, sera avec vous aussitôt que vous le voudrez bien.
Hélas ! le malheur a visité ces campagnes, et dans cette cure, autour de laquelle errent vos pensées, il n'y a maintenant plus de joie. Je n'ai vu personne, mais je sais ce qui s'y passe. M. Reybaz a confirmé son refus, malgré toute l'influence qu'a sur lui M. Prévère, et ces deux jeunes amants sont maintenant séparés. Mlle Louise va partir ppur Momex, où son père l'accompagne : on espère que ce déplacement la distraira et la relèvera de l'abattement où ces événements l'ont plongée. Quant h. Charles, guéri de sa blessure dès les premiers jours, il a eu depuis une grave maladie dont il commence à se rétablir. Que va devenir cet enfant ainsi déçu et abandonné? Songez, Emesi, combien il est plus malheureux que vous ; car ce bonheur que vous enviez plus que tx)ut au monde, l'affection, la préférence et la main de cette aimable demoiselle , il possédait toutes ces choses, et elles lui sont enlevées, quand déjà il n'a rien d'autre au monde. Il lui reste le digne M. Prévère : mais vous, Ernest, il vous reste une mère qui vous chérit. Pourquoi la délaissezvous ?
Je vous en supplie, mon cher fîls, écrivez-<moi tout ce gui se passe dans votre cœur. Si je ne puis remplir votre vœu, du moins je soulagerai vos douleurs ; mais surtout quittez cet endroit, et que vos premières lettres soient datées de Turin. Il est impossible que la distraction, que le cours du temps, que la vue de choses nouvelles et intéressantes no parviennent pas à vous rendre du calme. Vous savez que je suis prête à voler sur vos traces, et ce que je ne vous pardonnerais jamais, ce serait que vous eussiez l'idée de me cacher quoi que ce soit qui demandât ma présence auprès de vous. Adieu, mon cher fils, recevez mes tendres amitiés, et hâtez-vous de m'ôter l'angoisse où me plonge votre silence.
Julie DE LA Cour.
290 LE PRK^YIÈRC:.
CHAMPIN AU CHANTRE.
De Genève.
Tu tFoayeoras inclus les rensei^ements qu^ tu me demandes. Je me flatte que tu seras pour la maisonnette, par rapport au prix d'ibord, et à la lifoerié ettsuite. Leurs pensions sont des prix de fous, tout comme si Parg^it se ramassait par les rues, sans compter qu'on y est avec un tas de fiers qui croient vous faire bien de Thonneur encore que de vous laisser manger à leur na|q>e. Si ta es d'accord, tu peux y entrer dès mercredi. Les sapins d'Eseri sont en face, et sous le vent. Tu flaireras, Reybaz, du sapin tout à ton aise. Ton médecin sent le farceur avec son sapin, et puis, comme xm dit, la foi fait tout ; tant mieux pour c«ux qui l'ont. Mais, crois-moi, sots ierme, c'est le meilleur remède, et je ne te donne pas un mois que ta fille est remise. Si ta tomches, ce n'est pas le sapin qui la refera.
L'autre commence à se rétablir, et, si tune te hâtes, tu risques de le rextcoBtrer dans la rue, à ton passage. M. Préyère voulait retourner; mais avec les forces le dépit revient au malade, et, pour ne pas le laisser tempêter, il s'est décidé à ajourner son départ. Raison de plus pour que tu files avant qu'il soit revenu te prêcher. Tu dois avoir reçu sa bombe, et, j'espère, de pied ferme, sachant par moi comment ils avaient arrangé leurs batteries. Tiens-moi au courant.
Ta Marthe a circulé hier par ici, et elle a vu M. Prévère, sinon le malade. Surveille-moi oette mouche, ou mets-la de ton côté, dans quoi elle te jouera quelque mauvais tour, M. Prévère s'est fait informer s'il n'y a point de lettre de toi pour lui. Vois-tu bien ! il compte déjà sur la réussite de la sienne.
Adieu, l'ancien.
CXYiri
MARTHS A M. PRivÉRE.
De la cure.
Ainsi que monsieur le pasteur m'en a chargée, de retour à la cure, j'ai demandé à M. Reybaz s'il a bien reçu de lui, ces der-
niers jours, une lettre exigeant réponse. Il m'a répondn que oui, et qu'il y répondra en temps et lieu. Toutefois il a eu méfiance de ma question et à ce propos ne m'a pas épargné quelques reproches, me faisant, mais d'une façon bien dure, les mêmes recommandations que monsieur le pasteur, sur ce que je dois lui être fidèle. Notamment, il a trouvé mauvais qu'étant ailée II la ville pour ses aflfaireâ de départ, j'étais allée voir M. Charles sans lui dire d'avance ou après ; car c'est vrai que, sauf ces questions, j'aurais gardé la chose pour moi, et sans croire mal faire.
Mais ce n'est rien que cela, si monsieur le pasteur me permet de lui raconter ce dont je suis encore tout émue. Ayant quitté M. Reybaz, je suis revenue vers notre demoiselle avec l'intention de la rassurer sur M. Charles, dont elle est inquiète depuis longtemps, à cause de son silence et de votre long séjour auprès de lui. Mais, dès qu'elle s'est doutée que je l'avais vu luimême, son trouble a été si extrême, que, ne pouvant le maîtriser, elle a fermé sa porte en dedans, comme pour ne pas risquer d'être surprise par son père, à qui elle cache tout son état, quand je voudrais seulement qu'il en pût être témoin. Et quand ça lui ferait peine, je n'y saurais voir que du bien.
La porte fermée : « Bonne Marthe, qu'as-tu à me dire ? » Alors j'ai arrangé mon discours de manière à la ménager, lui disant que je l'avais vu mieux qu'on ne pouvait l'espérer, et assez calme pour le moment; mais comme je suis embarrassée à feindre, et que les mots ne me venaientpas au naturel, elle n'en a eu que plus d'effroi que je lui fisse secret de choses graves : « Dismoi tout, bonne Marthe, a-t-elle repris ; aussi bien la vérité m'effraye moins que ce mjrstère.... »
Alors, étant dans cette idée moi-même, je lui ai raconté quels transports il a eus à ma vue ; comment il m'a couverte de baisers et de larmes, rien qu'à sentir que je vis auprès de sa Louise ; et que, pour lui avoir dit seulement qu'elle était en santé, mais bien malheureuse, il m'a lâchée tout à coup pour prier le bon Dieu de la soutenir, de la conserver, ne lui demandant que ça, que ça au monde, rien pour lui, qui n'aurait jamais dû naître f Au reste, monsieur le pasteur a été témoin de la scène jusqu'ici, et comme c'est alors qu'il nous a laissés seuls, je vais lui faire le récit du reste, plus au long que je ne l'ai fait à MHe Louise, en demandant pardon à monsieur le pasteur si j'ai été trop ouverte avec elle ; mais c'est si difficile de feindre auprès
292 JUK PRESBYTÈRE.
d'une si angélique créature, que je serais mieux à même de lui taire tout en m'éloignant d'elle, que de la tromper en restant auprès.
Sitôt donc que monsieur le pasteur a été loin, M. Charles m'a fait mille questions sur Mlle Louise, et j'ai pu connaître que monsieur le pasteur n'a pas encore jugé à propos de lui remettre la lettre de cette chère demoiselle. « C'est l'attente de cette lettre, me disait-il, qui me soutient : Louise l'a promise, elle l'écrira. Je lirai encore des lignes qu'elle aura tracées pour moi.... Marthe, j'ai soif de ces lignes; et je redoute de les avoir reçues; car après, rien!... plus rien!... » Il s'est tu quelques instants. « Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas retiré à lui? Pourquoi vivre.... pourquoi naître, quand tous vos biens doivent vous être arrachés?.... Marthe ! songes-tu que Louise m'aimait, que Louise m'était donnée, qu'elle en était heureuse, que je m'abreuvais de toutes les délices delà joie, de l'espérance, du ciel?... Ah !... s Et il est tombé dans des sanglots qui me navraient le cœur, en sorte que je restais à le consoler, quoique me repentant de l'avoir ainsi agité par ipa venue.
Gomme je l'exhortais à se calmer : « Laisse, ma pauvre Marthe, je serai calme quand il faudra. Tu es ma mère... . Je romprais sous l'effort si, môme auprès de toi, je devais cacher mon désespoir... . » Il s'est alors calmé, puis se reprenant : c Louise me donnera l'exemple du courage ; je le sais à l'avance.... Je sais encore que si, moi du moins, je ne la ménage, quand son père la traite d'une manière si barbare, elle succombera sous le faix.... Mais j'aurai du courage, du calme ; je lui en montrerai du moins ; ma lettre dernière sera écrite pour elle et non pas pour moi.... » Ses yeux s'animaient : «Oui, a-t-il ajouté, je ne me sacrifierai pas à demi !... Je ferai ce qu'elle voudra; je lui paraîtrai tranquille, plein de courage; tout, plutôt que de ne pas alléger, en ce qui dépend de moi, les maux de cet ange de grâces, de vertu et d'humanité ! »
C'était votre servante, monsieur le pasteur, qui fondait en larmes à ces propos, si naturels à notre jeune maître qu'on l'aimerait de tout son cœur, quand bien même il aurait bien des défauts que je suis certaine qu'il n'a pas, quoi qu'en dise M. Reybaz. Je l'ai bien encouragé dans ces bonnes pensées, et surtout par un mot de Mlle Louise que je lui ai répété, et qui indique qu'elle s'effraye à l'avance de ce qu'il pourra lui dire d'agité dans cette lettre. C'est alors que lui-môme m'a dit : « Marthe,
dès ce soir, tu loi diras que tu m'as vu guéri et rempli de calme et de courage. » Si touchée que j'étais, je n'ai pourtant pas voulu promettre tout% fait, tant j'étais frappée de sa figure si pâle et si changée, et de sa faiblesse qui l'empêchait, malgré le transport, de se mouvoir librement dans son lit; encore que, pour qu'il m'embrassât, j'avais à le soutenir.
Il m'a ensuite parlé de monsieur le pasteur, qui est son bon Dieu sur la terre, comme il l'appelle ; disant que, tant que monsieur est auprès de lui, il se sent comme consolé par sa présence, et qu'il ne sait pas comment il pourra se passer de le voir à toftte heure, c J'abuse de sa bonté, a-t-il dit ; mais plus qu'un ou deux jours, et j'aurai la force d'être courageux pour lui aussi. Mais vois, ma bonne Marthe, quand le corps est si faible, Tesprit n'a pas encore sa tenue, et c'est sur ce prétexte que, vis-à-vis de moi, j'éloigne le jour où je veux essayer de marcher seul.... Si tu savais, Marthe, pendant mon délire, je le croyais mort.... des figures étranges m'annonçaient sa mort.... c'était comme une nuit autour de moi,.;, rien dans Tunivers!... Je suis bien mal* heureux, mais je souffre moins qu'alors.... »
Voilà, monsieur le pasteur, le récit de tout. J'en ai ôté bien des choses pour le refaire à Mlle Louise, mais je ne dirais pas qu'elle ne devinât au travers autant que j'en mets ici. Pour ces choses, et connaissant si bien le jeune homme, on lui mentirait qu'elle verrait le vrai par-dessous. Aussi toute sa douleur s'était-elle ravivée, plus forte et plus compatissante que jamais, lorsque M. Reybaz s'est présenté à la porte. Trouvant fermé, il en a, j'en conviens, dû avoir du soupçon ; mais, une fois que je lui ouvrais aussitôt, ce devait être fini.
Il est entré, et, bien qu'il n'ait rien dit à Mlle Louise qu'une caresse, j'ai bien vu à son œil qu'il était irrité contre moi. Aussi, le soir, Mlle Louise étant couchée, il m'a fait descendre pour me gronder, disant que je lui avais manqué, que je fermaiis les portes pour le tromper, pour lui désobéir, pour faire les messages de ce drôle, et, contre ses ordres, aggraver le mal de sa fille ; que, quand j'aurai perdu sa confiance, il n'entendait pas me garder pour lui nuire, et qu'il* savait d'autre part que je ne lui étais pas fidèle. . . . J'en demande pardon à monsieur le pasteur, mais je lui ai répondu que j'étais prête à sortir, que je sortirais s'il me défendait d'avoir compassion pour une jeune demoiselle si malheureuse, que j'étais persuadée qu'elle ne supporterait pas ce coup dont il la frappe, et que si je voulais, à la vérité, être
S94 LB PRBSBTTÈRE.
fidèle et ne rien tramer pour le tromper et le contrecarrer, comme j'avais fait en tout temps, et aujourd'hui même, je ne voulais pas non plus m'associer à personne pour perdre ma maltresse ! . . • Alors ir a eu comme de la crainte» et s' étant radouci : c Je ne demande que cela, Marthe, et si j'y compte, parce que tu es une honnête femme, je t'aimerai mieux auprès de Louise que nulle autre. Si tu n'avais pa& fermé la porte, j'étais dans mon tort ; mais quand on se cache de ses maîtres, ce n'est pas tout pour du bien. » Je n'ai pas voulu lui dire que c'est Mlle Louise qui a fermé la porte , aimant mieux qu'il se méfie de moi que d'elle, et on s'est séparé. Il m'a prévenue que jeudi nous parti* rions pour Mornex ; j'en avertis monsieur le pasteur, qui trouvera la maison en ordre, et Jacqueline en remplacement de moi. C'est M« Reybaz qui a arrangé ainsi, et qui lui a payé moitié d'un mois de gages par avance, à raison de ce qu'il m*ôte à monsieur le pasteur.
Je prie monsieur le pasteur d'accueiLlir les humbles amitiés de son affectionnée servante
Marthe.
JACQUES A MADAME DE LA COUR
De Verrèze, dans le val d'Aoste.
J'écris à madame pour lui dire que ça va toujours plus mal, et qu'à moÎDs de bonnes nouvelles, qui disent que madame veut bien permettre ce mariage avec Mlle Louise de la cure, not' maître ne peut aller longtemps de ce train, triste comme il est et changé du jour à la nuit, tant du dehors qu'à l'intérieur. Je voudrais que madame le vit, barbu comme il est, lui qui était des plus lustrés.
£t puis le monde commence à se douter. L'hôte disait : « Ce jeune homme est amoureux, ou je ne m'y connais pas ; > à tant que j'ai été bien près d'en convenir. L'hdte est un homme d'idée ; il m'a questionné, et puis, comme il me trouvait serré par rapport à ce qu'on est fidèle et qu'on garde sa langue pour soi, il a surajouté : « Si vous êtes un brave domestique, vous devez écrire à ses parents qu'ils fassent leurs efforts pour contenter son envie et le tirer de cet état. Ça ne peut mener à rien de bon. »
LB FREfiBTEàREL 295
Tout au moins par le passé allait-il au dehors, pour revenir avec du sommeil et de Pappélit quelque peu; mais ces temps-ci, il se tient dans sa chambre, et c'est tout s'il me laisse assez de temps pour la faire, sauvage comme il est devenu. £t encore si je disais à madame qu'il a ouvert la bouche seulement pour me dire qu'il n'avait plus besoin de moi et que je pouvais, jusqu'à ce -qu'il me rappelle, faire une tournée et voir les environs. Ten suis resté bleu, car enfin ce n'est pas ces charbomiiers qui lui feront son service. J'ai donc répliqué que je ne le laisserais pas tant qu'il ne m'aurait pai chassé ; qu'on n'était pas pour lui faire massacrer son service par un tas d'inqiûiins; que d'ailleurs je voB moquais des environs, les ayant assez vus et de trop, sans lui parler des loups encore, qui ne m'attirent pas ; qu'ainsi je prenais la liberté de l'induire à continuer son voyage... Sur quoi il m'a dit de garder pour moi mes conseils, et, au surplus, Ae faire ce que je voudrais. Me v'iàbien planté!... Depuis deux mois je fais ce que je veux, et jamais je ne me suis si mal trouvé ; sans compter que je désapprends mon service, faute d'emploi.
Si donc madame me veut croire, elle suivra à l'envie de noV monsieur, et ça fera le bonheur de plus d'un. Mlle Louise est de la campagne, d'accord; mais elle a été éduquée par M. Préyère, et m'est avis que, n'était son père, on la prendrait peur une notable. D'ailleurs tout s'égalise avec le temps ; et ses enfants^ nés au château, n'en seront pas moins des de la Cour. Où le nom reste, tout s'oublie; l'argent en a doré de moins proprettes. Une lettre seulement qui dirait à net' maître : c Je vais aller cheE Reybas lui demander sa fille pour vous, not' fils ; » et M. Ernest entrerait du coup dans le paradis du ciel, ou bien je ne m'appelle pas Jacques.
Madame pardonnera ce petit conseil d'un pauvre serviteur qui ne veut que le bien de ses maîtres. Avec ça que, s'il se trompait, madame n'est pas pour lui en vouloir. Auquel cas, le mariage arrivant et la petite maison étant habitée, on se recommanderait bien pour la ferme, en tant que l'on y mettrait sa peine à tout bonifier, une fois établi avec Jeannette, à qui l'honnêteté ne manque pas, ni le bien non plus, ce qui est toujours plus sûr pour des maîtres ; car qui a du bien à soi ne convoite g^ère celai des autres.
On a celui de saluer madame avec respect. Jacques.
296 LE PRESBTTÈRE.
MADAME DE LA COUR A CHAMPIN
Pe la cure.
J^ai su, monsieur, à propos de la démarche que vous avez faite daDs le temps auprès de mon fils, que vous vous trouviez être dans rîntimité de M. Reybaz, et cette circonstance servira à vous expliquer par quels motiùt j'ai aujourd'hui recours à votre obligeance pour obtenir quelques informations.
Mon fils, vous le savez, monsieur, après ce malheureux duel, s'éloigna de Genève et de la cure, autant par délicatesse que pour chercher quelque distraction à ses déplaisirs. Les nouvelles que je reçois de lui me donnent la certitude que ses sentiments pour Mlle Reybaz n'ont fait que prendre plus de force, et qu'au lieu de regagner du calme, il est chaque jour plus malheureux et plus à plaindre.
Je viens donc, monsieur, à Tinsu de mon fils, qui saus doute condamnerait ma démarche , mais pressée par mes sollicitudes maternelles, m'informer après de vous si vous pensez que je puisse au besoin nourrir quelque espoir de voir plus tard s'accomplir une union que je n'ai pas recherchée, mais à laquelle je serais disposée à acquiescer, une fois qu'elle est devenue l'unique remède à un état qui afflige mon cœur. Certainement je n'eusse jamais, et pour aucun prix, songé à venir à la traverse des droits de M. Charles, et à faire valoir en faveur de mon. fils des avantages de position et de fortune» si je ne savais que M. Reybaz a positivement retiré sa promesse à ce jeune homme. Mais, une fois que ceci est un fait accompli, je crois pouvoir sans indélicatesse me hasarder à vous demander quelles chances peuvent rester encore à mon fils^ d'après ce que vous connaissez vous-mêmes des intentions de M. Reybaz et des sentiments de sa fille. C'est à ce sujet, monsieur, que je réclame de votre obligeance toutes les données qui peuvent servir à. m'éclairer, bien sûr que vous devrez être de trouver en moi .une discrétion que je réclame instamment aussi de votre part. Je ne puis, dans tous les cas, je le sais, nourrir que des espérances fort éloignées; mais c'est l'impossibilité même de recourir pour le moment à M. Reybaz ou à sa fille qui est cause que je m'adresse à vous pour obtenir des lumières indirectes, mais précieuses. J'aurais
été les chercher dans un entretien, si ma venue dans la maison que vous habitez n^eût risqué de dévoiler une démarche qui doit rester entièrement secrète.
Je vous remercie à Pavance, monsieur, de toutes les informations que vous voudrez bien me transmettre, et, en vous donnant Tassurance du plaisir que j'aurai à vous être utile, je vous prie d'agréer mes salutations empressées.
Julie DE LA Cour.
CHAMPIN A MADAME DE LA COUR
Il y a longtemps, madame, que, sans avoir celui de vous connaître, je prêche pour votre paroisse : tant c'était mon idée de préférer un joli cavalier de marque et de fortune à un ferrailleur sans parents et sans bien. A force de travailler, voici pourtant le premier acte qui est fini. Ce jeune homme est éconduit tout de bon, et pas bien malheureux, le vivre lui étant assuré, partie par M. Prévère, partie par M. Reybaz, qui pousse la bonté jusque-là. C'est assez dire que le jeune homme lui est redevable, et non sa victime.
En travaillant à défaire, j'avais toujours l'instinct que monsieur votre fils profiterait quelque jour de ma peine et m'en saurait gré, non moins que Reybaz, qui probablement finira par y voir clair et par comprendre que le bon vaut mieux que le mauvais, et un gendre de bon lieu qu'un gendre issu des bois. Aussi, n'était que la lettre de madame m'a devancé, dont j'ai regret, je lui aurais écrit moi-même, le moment venu; surtout ayant connaissance d'autre part que M. Ernest reste pris au filet, et s'entortille aux mailles, loin de s'en débrouiller.
Mais où madame a bien songé, c'est de s'adresser à moi, qui, je puis le dire, mène l'affaire; sans compter que, par le vent qui souffle, un seul mot à la cure aurait tout gâté à tout jamais. Outre le temps, qui est de nécessité ici plus qu'ailleurs, je me flatte qu'il n'y a que moi qui connaisse le terrain pour y poser les pieds, et approcher de l'oiseau sans lui faire peur. Je ne refuse pas d'agir pour le contentement de madame, ne deman* dant qu'à rendre service sans distinction de personnes.
Mais il y a ici plus que Reybaz et sa fille; il y a M. Prévère,
298 US PRfiSBrràRS.
que madame connait bi«D, et qui, sans mai, memdt cm bonu^ gens à leur perte, à louable intention si Ton veut. Pour M* Reybaz, qui n'a jamais voulu de Gbarles, il est joyeux de son dédit, en sorte que de son côté ce n'est pas le plus difficile. Sa demoiselle, o'est une fillette, comme toutes les jQllettes : marrie d'être contrariée dans une amourette, mais à qui je ne donne pas six mois pour en être bien revenue, d'autant que c'est une fille d'esprit, et qu'avee Pesprit on distingue bientôt le blanc du noir. Mais il y a au-dessus de ceux-là M. Prévère, qui, intéressé à placer là son enfant trouvé, ne manque pas d'ascendant pour le faire, ni pour disposer selon ses fins d'une fille qui est encore plus à lui qu'à son père. D'autant plus à craindre, que l'on n'ôterait de l'idée de personne que cet homme agit uniquement pour le bien des autres, encore que lui seul ait intérêt à ce mariage, où il trouve une décharge d'un vaurien dont il ne sait plus que faire, après l'avoir ramassé dans sa cour. Cet homme-là, qui, depuis des années, couve sa proie, ne la saurait lâcher du coup; et je n'ignore pas que, môme en ce moment, sa trame continue. A la vérité je le tiens pour vaincu; ipais, à supposer que les choses tournassent du côte de M. £rnest, madame n'ignore pas que ces ministres, qui font tant profession de charité, sont sans pitié sur l'article des fredaines de jeunesse, dont on dit que M. Ernest n'a pas été exempt. Le uHAde a mauvaise langue; d'ailleurs, en tout état» les saints sont rares.
De tout ceci, madame peut conclure que, pour l'heure, il n'y a rien à faire qu'à maintenir M. Reybaz dans son refus, et en outre, qu'elle doit bien se garder de bouger, me laissant le soin de son affaire, qui se fera par moi si elle peut se faire, ou ne se fera par nul autre. Le moment venu, on agira , et dè^s aujourd'hui on peut, dans sa petite influence, ne pas perdre de vue le désir de madame, qui serait d'être secondée par son serviteur, quitte à ce qu'elle lui réciproque dans l'occasion, comme il est clair qu'elle n'entend pas abuser d'un pauvre homjoae et le compromettre aux avant-pOstes, où il risque tout au moins de se brouiller avec son intime et d'offenser un puissant, sans connaître par-devers elle que service appelle service, et discrétion, discrétion. C'est la loi de l'Évangile. Je dirai encore un mot> seulement par forme : c'est qu'il y a quelque temps, si on avait voulu seconder tel ou t^ qui s'appelle Prévère ou Dervey, penr ûder Reybax à s'enfoncer, outre qu'on serait aujourd'hui un
saint à dire d'experts^ on ne se fatiguerait peut-âtre plus à gagner sa miséraJble vie entre un établi sans ouvrage et une porte à oavvir. Mais non, Tamitié avant tout, et la conscience aussi. Gagner en faisant le mal, c*est crime \ en faisant le bien de tous et de» honnêtes gens, c'est pain bénit. On a rbonneur d'êtce, etc. Chakpin.
LE CHANTRE A CHAMPIN.
De la cure.
Je te remercie de la peine. C'est la maisonnette que j'ai choisie, comme tu sais; et je m'y rends demain, ayuit renoncé, à attendre Le retooir de M. Prévère, à qui je préfère écrire de là-bas, et après Tessai.
C'est que, Cbampin, j'ai eu de l'ébranlement depuis toi; et peu s'en faut, encore à présent, que je ne revienne à ce malheureux, qui est la croix de ma destinée,, au point que je ne sache pas quand je. aérai délivré de sa pensée. J'éprouve bien que, parmi les épreuves que le Seigneur envoie dans notre vie, les plus cruelles ne sont pas celles qui frappent fort d'une ioi$^ mais celles qui soucient et fatiguent à la durée. Demi-livre à p(Nrter sans relâche, c'est plus que manier un quintal pour deux minutes.
Je ne l'aime pas ni ne m'inquiète de son sort, que j'assure pour ma quote-part sans y être astreint;. mais c'est dans ma fille que je trouve de quoi me soucier. Voici que la lettre de M. Prévère, jointe à ce que j'ai pu voir, m'a remué avec véhémence; et j'ai senti combien la lumière de l'homme est obscure, et sa frarce faible, en me voyant ineertiaitt dans ce que j'avais vu manifeste ; flottant, dans es qui m'avait paru fixe comme le roc des montagnes.
Épargne-loi, Cbampin, encore une fois, de médire de ce pasteur et de voir de la rusa à ses actions. Je t'avais, sur ce point» dit assez pour te le faire connaître, et pour que tu comprennes qu'il ne peut m'être séant ni agréable de t'entendre ainsi pair* 1er d'un homme que je révère, justement pour n'avoir jamais surpris en défaut sa droiture, ce qui est chez les hommes ce que je prise avant tout. Aussi moi-même ne désiré-je nen ai^ourd'hui, si ce n'est de ne pas dénier de la mienne en m'a-
busant volontairement dans le parti que j*ai à prendre. Or j'en dévierais si, pour suivre à ma rancune, que je ne décline pas, j'étais injuste envers ce garnement; j'en dévierais non moins, et d'une façon bien plus funeste, si pareillement je m'aveuglais sur les risques que je fais courir à Louise ; cessant ainsi de voir son bonbeur, ou tout au moins sa conservation avant tout, bien que j^avance le contraire, et y préférant au fond mes propres instincts. Que le Seigneur me guide et m'éclaire ; surtout qu'il me préserve !
Mais il y a à réfléchir plus profond que je n*avais cru, et M. Prévère m'a jeté dans un grand trouble par sa lettre. Son idée est que Louise ne supportera pas ce coup, étant délicate de nature, tandis que, de coeur, elle est exposée aux ravages, tant parce qu'elle est faible, que d'autre part parce qu'elle est forte : d'où suit le combat intérieur des affections et du devoir. Cette idée qu'il me suggère de la petite, en s'appuyant d'exemples, je la trouve vraie; et si je dispute, c'est sur le degré qu'elle peut supporter, chose où chacun raisonne d'instinct plus que sur preuve , l'avenir étant dans la main de Dieu. Seulement, sifje me trompe, mon erreur est capitale et porte sur la vie de mon enfant; tandis que celle de M.* Prévère s'arrête en deçà, et, bien que par un mauvais remède, vise à me la conserver.
Il dit en outre que Thérèse, les choses étant ainsi qu'elles sont, serait de son bord et me supplierait avec lui ; que je risque de sacrifier Louise au manque de son avocat naturel, qui serait sa mère. Ceci m'a remué plus fort que tout le reste, en ce que je suis à la vérité certain que, sur cette lettre, Thérèse n'aurait écouté que la crainte pour son enfant, et que je n'ai pas droit ni volonté de supprimer le bénéfice de sa mémoire au détriment de sa Louise. Mais si Thérèse, femme et craintive, eût été moins ferme et moins tenace que son homme, est-ce à dire que je ne l'en eusse fait revenir, et que, plus elle m'eût vu craintif comme elle pour notre enfant, plus aussi elle m'eût dans le reste écouté d'autant mieux, accoutumée qu'elle était à me condescendre et à subjuguer ses volontés et ses motifs, variable comme sont ceux d'une femme, à la verdeur et à la ténacité du dire de son époux ?
Aussi me suis-je promené solitairement à l'entour de la cure, pour être plus à même de manier ce point; faisant supposition que j'écoutais Thérèse elle-même parler, comme il est vrai que, de à-haut où est sa demeure, elle m'écoute elle-même réflé-
chir, et lit dans moi ce qui s'y agite pour cette enfant qu'elle m'a donnée. A ces entretiens, j'ai peu avancé, toujours me retrouvant en face de Talarme légitime de cette femme soucieuse, et lisant dans son œil comme un présage de tristesse maternelle. Seulement trouvais-je qu'à des craintes reposant sur un avenir encore enfoui, j'opposais des raisons réelles, reposant sur cette vérité déjà accomplie, que ce jeune homme est mal né, vicieux, décrié et sans état, avec mêmes éléments aujourd'hui que ci- devant pour chuter à nouveau, eût-il son pardon.
N'y avançant rien et me trouvant dans l'angoisse, je demandais au Seigneur de m'éclairer, lorsque le temps, qui était mauvais, s'est mis tout à coup à s'éclaircir, comme si c'eût été une façon de pronostic à mon usage. J'en ai ressenti de la paix; et, m'avouant que j'avais réellement en intention le mieux, sans détour et subterfuge, l'idée m'est venue que ce soleil qui m'arrivait de la nue était comme une clarté du ciel envoyée pour reluire sur la résolution qui en ce moment naissait dans mon esprit : c'était de ne rien hâter, crainte de repentir, et, à défaut de lumières provenant de la réflexion, d'attendre celles qui proviendraient de l'état de Louise, surtout à la veille d'uu changement de vie; suspendant pour l'heure toute réponse à M. Prévère, et me bornant à partir le plus tôt possible pour Mornex.
Ainsi avais-je résolu, lorsque , rentré à la cure , et entendant comme un gémissement de Louise , je suis monté droit à sa chambre, où j'ai trouvé la porte fermée en dedans.... Marthe (car c'est elle qui avait fermé, dont je lui garde rancune) est venue ouvrir, et j'ai trouvé Louise dans un état à faire compassion; si bien qu'il est certain que, si je l'eusse vue ainsi accablée sous son propre faix, et non sous les propos d'une servante qui avait fermé en dedans pour mieux la remuer à son aise, j'écrivais le soir même à M. Prévère, lui donnant satisfaction, et abandonnant Louise à son Charles. Néanmoins, j'ai été de nouveau remué fortement, et si je m'en suis tenu à mon premier projet, celui de toujours partir, c'est qu'à vrai dire, ce n'est pas huit jours de plus qui peuvent nuire à Louise, et qu'en huit jours j'aurai plus de calme et de loisir pour répondre à M. Prévère.
Voilà, Champin, où je suis redescendu, et en quelles idées je quitte la cure. Si donc M. Prévère revient à demander ma lettre, dis-lui qu'étant ébranlé, j'ai pris du temps pour réfléchir; ou bien lis-lui celle-ci, qui lui mettra le vrai sous les
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yeux; cachant seulement le reproche que je te fais de lui être injuste. Durant mon absence, il me sera de boa usage et plaisir que tu m'écrives^ en ce que tu es un ancieir qui m'affectioimes, et aussi en ce que tu parles et entends mon langage. Seulememt te prierai-je de me dire tout le vrai^ mais sans plus, t'abstena&t de jeter de la malice sur les choses que tu ne fais que deviner, et encore plus de juger légèrement notre commua prochain. Je trouve, Champin, difficile d'aimer, commue c'est le devoir de chrétien et la suprême loi de son Maître ; aussi ai^je répugnance, lorsque j'ai de raffeotion pour un semblable, qu'on me la refroidisse, et que je rebrousse sur la pente' que non saDS peine j'avais gravie. Sans ta lettre, j'eusse moins rudoyé MarÛie pour sa faute, bien que réelle ; et si tu me montrais toujours ce pasteur comme un rusé^ je pourrais faillir et finir par me méprendre. Alors qui aimerais-je? Louise?... mais son sang,, on l'aime toujours assez. Que si tu m'affectionnes, comme j'en suis certain, en me voyant si proche de ne pas garder l'équilibre entre tant de personnes et de raisons qui me sollicitent en égale mesure, tu éviteras de me coudoyer, mèm£ légèrement^ par de faux chocs, crainte que tu me voies broficher, et tomber là oii peut-être est un abîme.
Ce m'est souci de quitter mon endroit et mes ouvrages. C'est la première fois, depuis dix-huit ans, alors que je menai Thérèse à Montreux. La pauvre femme était déjà bien souffrante, et nous arrivâmes à grand'peine; mais c'est là qu*elle me dit (car d'instinct elle savait déjà sa mort) combien il la fâchait de me quitter et de s'en aller hors de ma tutelle, sous laquelle elle avait connu le respect, l'affection et plein repos en l'estime qu'elle me portait. (Jamais femme, Ghampin, ne sut dire comme Thérèse !] Je lui répondis qu'elle s'abusait sur son mal ; que néanmoins, si elle venait à me quitter, c'était pour aller, sans toutefois m'oublier, sous une tutelle meilleure et sans un y oti ma tâche serait de chercher à la joindre. Parmi ses discours, je vis qu'elle avait souci de cette petite fille (elle la sevrait, après cinq mois d'allaitement) : « Que Dieu, disaitr-elle souvent, lui conserve son père I — Dieu, lui fis-je, lui conservera aussi sa mère ; et s'il venait à la lui retirer, Thérèse, n'aie crainte qu'après toi je lui en donne une autre. » Ce propos a fait la paix de sa mort, et j'ai souvent eu joie en moi-même de l'avoir tenu.
C'est pour cela, Champin, que j'ai continué en tout la mémoire de ma Thérèse, et gardé mon veuvage fidèlement, quand,
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à vrai dire» jeune encore et ayant un mônageiL tenir, j'étaissollicite par l'Âge et par l'écononue à prendre une femme en secondes. Mais je n'eusse pas promis, qu'encore aurais-je tenu ; car, si la chair a ses aiguillons et l'économie ses volontés,, encore est-il que l'affection a aussi les siennes, et que donner ce qui a déjà été donné ne se peut, ne se doit. Une coupe une fois versée dans la coupe d'un ami ne se saurait verser à un autre encore ; tout au plus quelques gouttelettes sont là, peu dignes d'ôtre offertes, et qu'il vaut mieux ne pas distraire du breu- ^^^1 V^^^ ^ laisser pur et entier. Ainsi ai-je voulu faire, ainsi ai-je fait sans trop de peine; et aujourd'hui, parvenu à la descente de la vie, en telle sorte que je commence déjà à mesurer de Tœil d'ici à ma tombe, ce m'est paisible et cher de songer que j'y entrerai seul, pour n'y trouver que ma Thérèse, ayant gardé, franche d'alliage, cette foi que je lui ai promise et don* née, quand j'étais libre de ne le pas faire, et quand la mort, non par sa faute, lui en enlevait la jouissance.
Te dirai-je, Ghampin, qu'après dix-huit années, quittant de nouveau la cure pour la santé de cette enfant, j'en éprouve un pressentiment sombre, au poiat qu'il me devient sinistre de bouger d'ici, comme si de bouger me dût porter malheur pour la fille ainsi que pour la mère? Ce matin encore, si tout n'eût été prêt, et sans la crainte des propos, je renonçais à partir; et plus l'instant s'approche, plus je vais me repentant d'avoir à la légère formé ce projet. Le cœur me bat tout comme le jour que je mis Thérèse sur le char, et que les gens du hameau étaient là à l'entour, lui touchant la main, sans trop d'idée de la revoir. Au départ, !a bête s'abattit, et je connus bien sur leurs visages ce qu'ils en auguraient. Sûr, sûr, Ghampin, que, pour l'heure, je donnerais gros pour être dispensé de partir. Ce m'est pourtant un soulagement que de te conter ces secrets , en ce que j'ai l'idée que de dire, pourvu que ce soit sans bravade et irrévérence, ça déjoue les pressentiments, et que le sort se tourne ailleurs, comme si, d'être deviné, ça le déroutait. Toutefois, le mieux est d'avoir confiance au bon Dieu ; et c'est dans ces défilés de la vie, où le chemin est étroit, le précipice à côté, que Ton sent qu'à lui seul on peut tendre la main, tout autre appui étant piège et menterie. Aussi blàmé-je la veuve Grozat, qui s'est brouillée avec le bon Dieu et en attend des avances. Gette malheureuse avait de la religion, si bien qu'elle était un exemple au troupeau. Le bon Dieu lui retire son mari, puis le cadet de
ses fils, puis Tautre périt dans Tincendie de sa maison : toat cela en moins de trois ans. Alors elle n^ est plus venue à l*église, disant dans son affliction : « J'avais fait tous mes devoirs; je l'aimais, je le priais chaque jour : en récompense, il m'a tout ôté. Allez à lui, vous à qui il fait du bien, pour moi je n*y retourne pas. » Pauvre femme, qui s'égare. Avec un grain de religion de plus, elle se résignerait et aurait la paix du fidèle ; toutefois, telle qu'elle, je la mets haut dans mon idée : car elle n'est ni incrédule ni impie, et bien plutôt victime de son plus de foi que les autres. C'est erreur, et non irreligion. Dieu est miséricordieux.
M. de la Cour est toujours absent. Peut-être, noh loin, reviendra-t-il. On le dit toujours épris de la petite, et que sa mère en reçoit des nouvelles misérables ; nous ne Pavons plus revue. Si celui-là avait tourné au bien, au lieu de salir sa jeunesse, il serait heureux à cette heure , et nous sans angoisses. Tout ce que je lui demande aujourd'hui, c'est de rester à l'étranger et de ne plus hanter cet endroit, où sa venue aggraverait le mal. Voici que la Groissat, qu'il a perdue, est enceinte une seconde; cette fois, ce n'est pas de ses œuvres. Il l'a passée à ce vaurien de Paulet qui lui avait aidé à l'avoir, et qui déjà s'en dégoûte et la morigène. L'autre jour, rentrant de la chasse, il l'a maltraitée sans compassion, enceinte comme elle est, et de sa crosse il lui a meurtri la hanche. Aux cris on est accouru, et encore ne l'a-t-on pas dégagée sans risque, l'autre menaçant de son plomb quiconque s'entremettrait. Ces Paulet sont la lie de la commune ; ce sera un bienfait quand le bon Dieu les appellera pour rendre compte.
Ton affectionné Reybaz.
(Incluse dans la suivante.)
ERNEST A MADAME DE LA COUR
De Verrèze, dans le val d'Aoste.
J'ai reçu votre lettre, chère maman, et j'y répondrai avant peu de jours. J'espère recouvrer bientôt plus de calme. Trèsoccupé aujourd'hui de mes préparatifs de départ, vous excuserez la brièveté de ce billet, que suivra de près une plus longue lettre.
Adieu, chère maman. Aimez toujours votre fils, malgré les peines qu'il vous cause, et que votre cœur lui pardonne en faveur de ce qu'il souffre. Votre Ernest.
JACQUES A MADAME DE LA COUR
De Verrèze, dans le val d'Aoste.
Hélas ! mon Dieu, on ne sait trop par où commencer à écrire ! Il faut que madame vienne ; qu'elle soit déjà ici ! J'y perds la tête. Que madame soit vite ici : nous le tenons, mais qui sait? Que madame vienne donc au vu de cette lettre, et qu'encore elle nous trouve en vie, au moins mon maître. Soit dit sans effrayer madame, il est bien, Dieu merci, sans mal ni douleur.
C'est hier matin. Il m'a remis l'incluse* pour la faire partir, c Bon, que je me suis dit : madame sera bien aise. » Et puis le courrier avait déjà passé : donc c'est pour demain, j'entends le jour d'aujourd'hui. Néanmoins not' maître avait veillé toute la nuit en écriiures, et voilà que, ce matin, entrant dans sa chambre, j*y trouve déjà l'hôte, avec une figure renversée. Gomme je le regarde, il me fait des signes : voilà que la peur me prend, et la sueur me vient par les jambes. Alors je vois un pistolet qu'il tenait moitié caché sous son bras.... Je n'ai plus rien revu, n'étant ni pour m'enfuir ni pour rester en place....
Quand je suis revenu à moi , ils causaient ensemble. Not^ maître était couché ; l'hôte lui parlait vivement, môme qu'il le forçait presque du poignet à rester tranquille. Finalement not' maître m'a crié, d'une voix à arrêter une roue de moulin : « Va-t'en î » J'ai filé.
Plus tard, ils m'ont fait appeler. « Tu resteras dans cette chambre, m'a dit l'hôte, pour soigîier ton maître qui est malade. J'enverrai mon fils pour t'aider, en cas qu'il en soit besoin, et pour que tu puisses aller et venir pour le service. » Il avait toujours le pistolet sous le bras, et un en outre que je n*avais pas vu d'abord. J'ai obéi, tout transi que j'étais, et m'y voici depuis hier, que je n'ai quitté que pour le temps d'écrire à madame.
Voyant cela, je m'étais dit à moi-môme que c'est des brigands,