LIVRE DEUXIÈME
Après le sermon de M. Prévère, j'avais quitté la cure presque sans effort. Les paroles d*estime et d'afTection dont cet homme vénérable avait honoré publiquement ma jeunesse ; cette compassion charitable, dont, seulement alors, j'avais compris toute Pélevation et retendue ; enfin, le spectacle d'un auditoire entier attendri sur mon sort, en remuant profondément mon ccsur, y avaient ramené le courage et la vie. £t quand je venais à songer que Louise avait été le témoin de ces choses, que, devant elle,, la voix de M. Prévère avait pris ma défense et prononcé mon éloge ; que, ne pouvant maîtriser son émotion, elle était sortie pour cacher son trouble et ses pleurs.... alors la joie, le triomphe m'enivraient, et, Tâme remplie de si doux sentiments, je m'éloignais de la cure aussi heureux que si je n'eusse eu aucun vœu à former.
Quand je fus entré dans la ville, la vue des passants et lanouveauté des objets vinrent m' attrister en me détournant de mes. chères pensées. Je me rendis chez l'ami de M. Prévère. Il se nommait Dervey. C'était un homme âgé d'une cinquantaine d'années, dont la physionomie ouverte et les manières aiTectueuses dissipèrent un peu l'embarras que j'éprouvais. Il m'installa dans la petite chambre qui devait être désormais ma demeure, et, après m'a voir questionné sur quelques points, donné de sages avis sur d'autres, il me mit au fait des habitudes de sa maison et de la manière dont mon temps serait employé. Je devais faire sous sa direction certains travaux, et, pour d'autres, suivre les cours publics de la ville. Quand il m'eut quitté, je m'occupai d'arranger mes effets ; et dès le lendemain,
je commençai mon nouveau genre de vie. Mais, à mesure que les heures s'écoulaient, moins soutenu par l'impression récente de la scène du dimanche, la tristesse s'emparait de moi, et j'étais tamené par degrés au découragement dont j'avais été retiré par une joie passagère.
Le troisième jour, j'étais à rêver tristement, lorsque j'entendis quelqu'un monter l'escalier. A l'idée de M. Dervey qui allait me surprendre avant que j'eusse encore commencé seulement mon travail de ce jour, je pris ma plume précipitamment, et, ouvrant mes livres au hasard, j'attendais de Tair le plus studieux qu'il me fût possible, lorsque, au lieu d'entrer directement, la personne se mit à flairer le plancher et à gratter la porte. Je courus ouvrir. .. . Aussitôt, chaises, labiés, dictionnaires roulèrent épars sur le plancher de ma petite chambre : c'était Dourak, incapable de modérer h ma vue les éclats de sa joie, et sautant, gambadant, aboyant comme en plein champ. De son œil noir jaillissait le plaisir, et sa queue touffue balayait alentour meubles, livres et parois. Honteux du dégât qu'il faisait, je relevais les objets à mesure, jusqu'à ce que, partageant ses transports, je finis par me livrer à tout le charme de l'entrevue.
Bientôt entra le berger de la cure, a Antoine I m'écriai-je en lui sautant au cou.
— Ça me fait bien plaisir de vous revoir, monsieur Charles, car, ma foi! j)ar là-bas, vous nous manquez bien.
— Et M. Prévère? et Louise?
— Oh ! je vous apporte des nouvelles. Voici une boite, et la lettre avec.
— Va-t'en, Antoine, et reviens plus tard. »
A l'adresse de la lettre j'avais reconnu l'écriture du chantre; aussi la surprise et la crainte, autant que la curiosité, m'agitaient lorsque, dès les premiers mots de cette lettre naïve, assailli tout à coup par les plus vifs sentiments qui pussent inonder mon cœur, je fondis en larmes, et je demeurai plongé dans un vague attendrissement, dont chacun des trois personnages auxquels je devais tant de biens était tour à tour l'objet. Moments de ravissante joie! moments si rares dans la vie, où la riante annonce d 'un bonheur ardemment désiré s'embellit du charme de la reconnaissance, où tout ce que le cœur a d'aimant et de sensible trouve pâture pour jouir et pour aimer !
XiG dirai-je? dans ces premiers instantS) le mien fut tout au chantre. Le sacrifice que faisait en ma faveur cet homme fier et opiniâtre , la force du sentiment religieux dans cette âme rude, cette mâle vigueur d'une piété simple et vraie, m'inspiraient une admiration que ma gratitude augmentait sans mesure. Et quand je voyais ensuite le même homme se dessaisir de la montre de son vieux père , comme pour sceller d'une manière touchante le don quMl me faisait de sa fille, j^oubliais, dans mes transports, jusqu'à M. Prévère, l'âme de toutes ces choses, jusqu'à Louise, l'objet constant de mes plus chères pensées.
Durant cette scène j'avais entièrement oublié la présence de Dourak, qui s'était tranquillement accroupi auprès de moi, en suivant de l'œil tous mes mouvements.
Le bonheur rend expansif , la joie est folle, dit-on. Dans le calme délicieux qui suivit ces premiers instants, mes yeux mouillés de larmes vinrent à rencontrer le regard aimant de ce bon animal, dont la queue n'avait cessé de frapper le plancher avec plus ou moins de vitesse, selon qu'il croyait lire sur mon visage plus ou moins de plaisir. A ce regard, je me ressouvins de lui, de nos jeux passés, de nos dangers, de nos expéditions; j'admirai que ce compagnon si fidèle se trouvât être comme le messager de ma félicité nouvelle; et, dans le besoin que j'éprouvais de répandre au dehors la joie et la reconnaissance qui débordaient de mon cœur, j'oubliai qu'il était chien et ne me souvins que de notre amitié. Pendant que la joie lui arrachait des cris- et faisait palpiter tous ses membres, je lui prodiguais les plus tendres caresses. « Et toi aussi, mon pauvre Dourak, tu m'apportes cette chère nouvelle.... Et toi aussi , mon bon, mon vieil ami!... j> Et me livrant à lui, comme dans les temps où nous vivions aux champs, je m'abandonnais à toute la vivacité de ses transports, lorsque.... lorsque M. Dervey entra.
A la nouveauté du spectacle, M. Dervey ne savait trop que dire, et moi encore moins. Je retins Dourak qui allait s'élancer sur lui, et je cherchai à réparer le désordre que le chien, difficile à cailmer, reproduisait presque aussitôt, a Qu'est-ce donc? dit enfin M. Dervey. Cette encre, ces livres, cette table renversée I
— Oh ! la belle affaire ! et puis du bon ouvrage I dit Antoine qui survint. Et il se mit à rire bruyamment.
— Qui ôtes-vous? lui dit M. Dervey.
-< Je suis Antoine le berger, mon bon monsieur.
— Que faites^vous ici avec ce chien?
— J'attends la réponse, mon bon monsieur, et le chien aussi.
— La réponse? Qu'est-ce que tout cela signifie?...
— Monsieur, répondis-je timidement, c'est une lettre que m'a apportée le berger de la cure. Le chien l'a précédé, et je n'ai pu empêcher les sauts de joie qu'il a faits en me voyant; mais je réparerai tout, monsieur Dervey....
-^ Pas plus que ça, en vérité, mon bon monsieur, ajouta Antoine, qui me voyait encore tout tremblant.
— A la bonne heure !... Je comprends qu'un chien de cette taille... • mais une autre fois....
— Soyez tranquille, dit Antoine, une autre fois on ne l'amènera pas, mon bon monsieur....
— Je ne dis pas cela.... Amenez-le.... mais en prenant vos précautions pour éviter ce désordre.... »
En ce moment, M. Dervey gagnait mon cœur et celui du berger, qui, pour mieux montrer sa bonne intention, allongeait un coup de pied au pauvre Dourak.
Ici à'ouvre dans ma vie un intervalle d'heureux jours, vers lesquels m'attire sans cesse cet attrait qu'ont les temps de l'adolescence pour ceux qui ont déjà franchi le milieu de la vie. Temps trop tôt écoulés, où les sentiments, dans toute leur fraîcheur native, s'embellissent du charme des plus aimables illusions ; où tout est avenir, espérance ; où rien n'est encore flétri par Texpérience ni déçu par le temps et la réalité !
Dix-sept années se sont écoulées dès lors, non sans apporter avec elles l'ordinaire tribut de peines, de déceptions et de maux qui sont l'inévitable partage des hommes, mais elles n'ont point effacé la trace brillante de ces jours de bonheur; et quand, sur cette route que je parcours, je retourne la tête, je la vois luire encore sur le riant sommet des collines lointaines que ne fouleront plus mes pas.
Quelquefois, à de longs intervalles, et surtout quand l'orange s*apprôte au dehors et que la pluie tombe sur les campagnes désertes, je ne sais quelle poésie , douce et triste à la fois, semble planer alentour de moi et m'invite à rêver. Mon logis me devient cher, je m'assieds auprès de ma fenêtre, je désire que l'orage dure, qu'il prolonge ces loisirs, qu'aucun importun n'en vienne troubler le calme fragile. Alors, tandis que mes
yeux se promènent incertains sur l'humide réseau qui voile les campagnes, ou que mon oreille, vaguement attentive, suit le bruit cadencé d'une goutte qui tombe, mon cœur remonte les années, ilrevole vers les jours passés, il fait halte aux temps heureux, et, mollement bercé sur l'aile des souvenirs et des regrets, il se repaît avec délices des tristes douceurs de la mélancolie. . .. C'est dans ces moments que j'ouvre certain tiroir, et quQ, fouillant parmi les lettres qu'il recèle, j'y retrouve la trace encore vivante des temps dont je parle. Mais ici les souvenirs prennent une réalité trop vive, les regrets deviennent amers, mon cœur se gonfle.... bientôt je referme le tiroir, et ma journée s'achève dans une tristesse sombre et décourageante.
A chaque fois j'ai voulu le refermer pour toujours. • A quoi bon, pensais-je , provoquer la douleur et l'amertume par l'image d'un bonheur qui n'est plus? Pourquoi sacrifier aux illusions d'un instant un calme déjà si peu riant, si chèrement acheté? Que retiré-je à ce commerce trompeur?... » Mais le cœur, ingénieux à se leurrer lui-même, retourne invinciblement aux. objets qui l'ont ému : je n'ouvrais plus le tiroir, mais je retraçais les souvenirs de ma première adolescence , goûtant à ce travail un plaisir qui me fait désirer de le prolonger encore. Je veux poursuivre. Mes lèvres n*ont qu'effleuré les bords de la coupe : je veux la boire tout entière; mais, avant que j'atteigne à la lie amère, que du moins je savoure quelques traits encore des flots plus doux qu'elle recèle !
C'est ce qui me porte à publier ces lettres. Elles lieront le récit qui précède au récit qui doit suivre. Ce n'est point ici un roman, et quiconque y chercherait ce conflit de grandes passions d'où naissent les émotions puissantes, cette rapide succession d'aventures où tour à tour s'aiguise et se repait la curiosité, serait frustré dans son attente. Pour moi, c'est cette coupe dont j'ai parlé, ce breuvage des jours passés, dont la lie elle-même n'est pas sans parfums; pour d'autres, c'est un tableau où se reconnaîtront peut-être quelques-uns des traits qui caractérisent ma patrie, petite et bien-aimée : ses campagnes, ses mœurs, sa foi, et aussi cette poésie du cœur et des passions, qui y vit sous ces dehors de froideur puritaine , et qui y vivra tant qu'elle gardera ses mœurs.
Au reste, je ferai un choix parmi ces lettres. Bien que l'amour en fût l'occasion et- en fit pour nous le charme, le nôtre était trop timide pour s'épandre beaucoup et trop profond pour être
verbeux. Aussi le plus souvent, sîatisfaits de causer ensemble, jaloux de voir s'établir entre nos cœurs cette sympathie de pensées qui est Tune des plus douces jouissances de deux amants, nos lettres se remplissaient de causeries sur ces mille sujets auxquels s'applique la curiosité du jeune âge, et qui provoquent les premiers essais de la réflexion. De là bien des pages qui peignent encore mieux les impressions du jeune homme qui les a écrites que les objets qui en sontroccasion.
En effet, transplanté tout à coup des champs au sein d'une cité populeuse, j'étais vivement frappé des idées et des objets nouveaux que chaque jour présentait à ma pensée. L'étude dans les livres était ma tâche : mais mon plaisir, c'était de promener mes regards autour de moi, d'observer, de juger, et, depuis que le calme avait été rendu à mon esprit, je me livrais tout entier à cet exercice attrayant. D'ailleurs un intérêt puissant m'y conviait. Louise, retenue aux champs, curieuse aussi, et d'un esprit bien plus développé que le mien, prenait plaisir aux remarques que je faisais ; ses lettres contenaient parfois des questions auxquelles c'était mon bonheur que d'avoir à répondre. Cette douce obligation, en donnant à mes loisirs un charmant emploi, peu à peu m'enseignait à écrire avec moins de gaucherie. Du reste, sans expérience, sans moyens de comparaison, pressé de dire, bien souvent plus curieux de plaire à Louise que d'approfondir mes propres opinions, je faisais mille erreurs d'observation, mille écarts de jugement que je laisse subsister, bien convaincu que, si ces lettres peuvent offrir quelque intérêt, il se trouve justement dans les défauts mêmes qui révèlent la jeunesse, la situation ou la naïve inexpérience de leurs auteurs^
CHARLES A LOUISE
Genève, juillet'....
Mademoisell-e, Antoine m'a remis, de la part de votre père, une lettre qui m'a jeté dans un bonheur impossible à dire. Cette lettre parle
1. Ce deuxième livre embrasse un espace de temps d'environ dix-huit mois. Les lettres s'y suivent sans interruption, à partir du mois de juillet jusqu'à la fin du mois de mai de l'année suivante, époque où la correspondance e6t saspendue pendant le séjour de Charles à la cure. En octobre, Charles revient à la ville, et la correspondance est reprise et continuée jusqu^àla fin de l'année.
I^ ÇREÇBYTÈRE. 3,7
de choses que je n'osais pas même désirer, comme étant trop au-dessus de ce que je suis et de ce que je mérite, et dont j'aurais encore moins osé parler. Jusqu'à ce que vous les ayez confirmées, je crains de m'y trop attacher, et il me semble indiscret de vous écrire tout moii bonheur comme si j'en étais certain.
Ce que je puis vous dire, Louise, c'est que j'étais bien à plaindre quand cette lettre est venue, et qu'aujourd'hui j'ai plus de joie que je n'en puis goûter à la fois. Je ne sais plus trop ce que je fais ni ce que j'écris. Il y a des moments où la chose me semble impossible, car elle est trop fortunée; dans d'autres moments, où je m'imagine que vous l'avez permise, je pleure de joie ou bien je parle tout seul, et il m'arrive de faire des sauts dans ma chambre comme un insensé.
Je sens que je vais être bien inquiet jusqu'à votre lettre. Si TOUS la faites attendre beaucoup, je m'imaginerai que c'est fini; mais je ne devrai pas me plaindre, et je vous aimerai toute ma vie.
Je suis, mademoiselle Louise, votre obéissant et affectionné.
Charles.
P. S. Ayez la bonté de remettre la lettre incluse à votre père.
(Incluse dans la précédente.) CHARLES AU CHANTRE.
Monsieur Reybaz,
En vous écrivant, je pleure de reconnaissance, et je ne sais pas comment vous exprimer mes sentiments. C'est que jamais je n'ai éprouvé ce que j'éprouve aujourd'hui, en sorte que les phrases me manquent; et cependant c'est* le seul moyen que j'aie aujourd'hui de vous témoigner ce dont je me sens redevable envers vous. Mais faites-moi le bien de croire que j'y emploierai ma vie entière.... Monsieur Reybaz! vous voulez donc bien être mon père! vous que j'ai si souvent offensé! Je comprends que c'est par religion et par pitié de moi que vous me pardonnez ; je ne serai heureux que quand ce sera aussi par amitié et parce que je le mérite.
Je vais travailler avec un bien grand courage, car plus qua
38 LE PHfil^TTËHB.
jamais il me faut un état» J'ai déjà commencé; je n'attends qae les avis de M. Prévère pour savoir de quel côté je dois me tourner.
La montre ne me quittera jamais.... jamais! monsiew Reybaz.... Remerciez Jean Renaud, je vous prie, et dites-lui qu'elle chemine à merveille.
Votre bien respectueux et affectionné
GHiCRLfiS.
M. PRÉVÈRE A CHARLES.
De la cure.
Louise vint hier dans ma chambre, et, sans rien dire, elle me montra votre lettre. Voyant que le trouble et la modestie l'empêchaient de se confier librement à moi, je pris quelques moments pour la rassurer ; je lui parlai ensuite de ce qui s'est passé, d'elle, de vous; je m'assurai que ses sentiments à votre égard sont en accord avec les intentions que son père vous a manifestées ; enfin je lui fis part d'une circonstance que son père a cru devoir lui cacher et que vous ignorez vous-même : c'est la démarche de M. Ernest de la Cour, qui, le soir même de votre départ, a demandé à M. Reybaz la main de Louise. M. Reybaz, par des motifs qui lui sont personnels, et avant d'avoir pris aucune décision à votre sujet, a refusé cette demande et jugé à propos de n'en parler pas à sa fille; mais je n'ai pu prendre sur moi de laisser Louise contracter des engagements envers vous sans qu'elle eût eu préalablement connaissance du refus que Ton a fait en son nom, et bien considéré si, en y acquiesçant pleinement, elle renonce d'entrée et sans regret au sort brillant dont la demande de M. Ernest de la Gour lui offrait la perspective. Sur ce point» elle s'est prononcée avec une décision absolue et réfléchie, en sorte qu'il n'y a pas à y revenir. En nous séparant, Louise me demanda si je voudrais bien répondre à sa place à votre lettre, ce que je ne crus point devoir lui reftiser, comprenant l'embarras qu'une jeune fille aussi modeste éprouvait à le faire. Vous pouvez donc vous regarder, dès ce jour, comme certain de l'attachement de Louise et de son assentiment aux choses que vous a dites son père.
Ls FRsœY'TËiug:. m
Moa hon ami, eeci est un de mes yoear les prlna. efaers que je vois s'accomplir ; j^en remercie Dieu de toute mon âme, et je suis sûr que votre cœur n^a paa attendu jusqu'ici pour lui témfÀgnet sa gratitude profonde. J'espère du secours de sa booté et de la droitare de votre sens, que maintenant vous allez contprendv^ quelle tâche nouvelle rows est imposée, quels devoirs sacrés naissent pour vous dès cet instant même, les uns à remplir dès aujourd'hui, les autres auxquels vous dever vous préparer à l'avance. Un père, qu'un préjugé, cruel sans doute, mais enraciné et universellement excusé,, portait à vous repousser sans* qu'il eût à encourir le moindre blâme ; un homme que tous avez souvent offensé, un vieillard enfin, légitimement avide, sur ses vieux jours, d'étayer le bonheur de son unique enfant sur l'en» tourage et Tappui d'une famille, sur une fortune acquise, star un gendre de son choix, sacrifie ses préjugés, oublie ses raneunes, se démet de ses prétentions justes et fondées, et vous confie le sort de sa fiflle chérie.... Charles, est-il besoin que je vous en dise davantage? Non; je sais que votre cœur comprend ce qui est beau ; je suis certain que tant de bonté, tant d'abnégation de soi, tant de grandeur véritable dans un homme simple et obscur, vous auront profondément touché ; que sa conduite, en cette occasion solennelle, restera gravée dans votre âme comme un exemple à imiter toujours, comme un engagement, mille fois plus sacré pour vous que pour tout autre, de vous dévouer au bonheur de celui qui s'est ainsi fait votre père.
Vous parlerai -je de Louise, cette âme douce et pure, cette jeune fille modeste et compatissante, qu'attire à vous justement le préjugé qui en détourne les autres! Douce et sensible enfant F ses jours s'écoulaient tranquilles et sereins ; abritée sous ces ombrages, elle vivait heureuse et paisible : par une route sûre, elle marchait doucement au bonheur; aucun trouble, aucun danger, aucun orage, ne menaçaient son innocente vie. C'est cette vie dont le dépôt vous est remis, qui désormais est unie à la vôtre, dont vous êtes dès à présent responsable devant elle, devant son père, devant moi, mais surtout devant Dieu, qui vous comble aujourd'hui de ses plus douces faveurs par le don inestimable d'une épouse vertueuse et tout aimable. Je le sais, Charles, ces réflexions vous semblent superflues ; votre cœur tout rempli de joie, de reconnaissance, d affections vives et tendres, l'est en même temps du courage, de la force, des vertueux transports que provoquent ces bienfaisants sentiments; tout vous parait
4P LB l^flESByTÈRP,
posisible, aisé, (Jpux^ plein de cbanjue. Mais, hélas! ceci est l'illusion dy bonheur et de I'^q ; aucune vie, mon bon ami, ne sV chèive ^ans mauyais jpurs, sans obstacles,, sans sacrifices,, sans peines y nul cœui:A'e^t à l'abri des séductions, des combats, de la langueur ; nulle situatioi^ n'est constamment heureuse ou fissile. , Modérez donc ces transpor,ts, méfiQz-vous de ce trop grand courage, po^ptez avec la, réalité et^non avec des illusions d'un jour, et que, dès cet instant, le sentiment du devoir, mais d'un devoir impérieuse, irrésistible, sacré comme la volonté de Dieu même,, établisse dans votre cœur son puissant empire; qu'il y domine en maître, qu'il Je défende à toujours contre ces nombreux écueils où viennent échouer ceux qui, sans mesurer leurs forces, se sont abandonnés à la légère aux illusions qui vous charment maintenant. Alors, alors seulement s'accompliront mes derniers vœux ; alors je bénirai, comme je l'ai fait tant de fois, le jour qui vous mit entre mes mains; alors j'aurai sécurité pour Louise, et mes jours s'embelliront de tout le bonheur qui luira sur les vôtres.
Voilà, mon cher ami, ce que j'avais à vous dire. Du reste, à Dieu ne plaise que je veuille ternir votre joie ! goûtez-la tout entière, partagez-la avec moi : car votre bonheur, c'est le mien, vous le savez, je n'en ai' guère d'autre. Puisse-t-il être durable!.... Puissiez^vous, cher enfant, ne jamais connaître les blessures qui déchirent mon cœur!.... Puissiez-vous ignorer toujours les cuisants regrets, les gémissements amers qui suivent la perte d*une compagne adorée ! Mais puissiez-vous aussi, quoi qu'il advienne, compter toujours sur la bonté de Dieu et atteQdre tout de sa justice ! Je vous embrasse.
CHARLES A LOUISE
De Genève.
Mademoiselle,
J'ai reçu une lettre de M. Prévère que je vous adresse dans celle-ci\ D'aprèé lés choses ctu'elle contient, j'ai pensé que je ne commettrais pas d'indiscrétion envers M. Prévère si je vous la faisais passer. Pour moi, après l'avoir lue, je me suis trouvé hors d'état de Vous écrire, tant elle m'a pénétré dé sentiments si for! s
et si mêlés de lai, de Vous et de yoti^ *père, que j'e'ne savais auquel aller, et que, quoi que je voulusse dire, je le trouvais déjà dit et de la seule manière de le dire. Laissez-moi donc^ Louise, vous répondre cette fois en me servant, comme vous avez fait, de M. Prévère pour vous exprimer, mieux que je ne pourrais moi-même, ce qui sera éternellement gravé au fond de mon cœur.
Modérer mes transports? Je le veux, puisque c'est M. Prévère qui le dit; je crois que c'est sage, mais le puis-je? J'ai beau y faire tous mes efforts : cela même en provoque de plus vifs en me faisant songer à vous, Louise. En lisant ce quMl dit de vous, j'étais hors de moi. Oh! qu'il sait tout sentir, tout comprendre! Je ne devine qu'à mesure ses vues bienfaisantes; à chaque jour, je crois l'aimer et l'estimer de toute ma force, mais je découvre bientôt que mon amitié et mon estime sont encore bien en arrière. Aussi je ne lui écris point ces jours-ci : comment lui exprimerais-je ce que je ressens pour lui?
Une chose pourtant dans sa lettre m'a inspiré de la crainte : ce sont ces lignes sur ce tranquille bonheur vers lequel vous marchiez par une voie sûre. C'est si vrai ! et, d'après ce qu'il dit plus bas, le bonheur est si fragile! Habitué que j'étais à attendre de vous toute ma félicité, je n'avais jamais songé que je pusse ajouter à la vôtre ; mais l'idée qu'il se pourrait faire que j'y ôtasse m'a fait frémir. Les paroles de M. Prévère ont une solennité qui me trouble. Oh! c'est vrai, Louise, j'ai besoin de courage, d'un courage qui me vienne de vous. Que vos paroles me dirigent et m'éclairent; que j'y puise, non pas de la force, dont j'ai de reste pour agir, travailler, mais de quoi me rassurer contre la crainte oii je suis de compromettre votre destinée ! '
Nous avons quelquefois parlé des chagrins de M. Prévère, mais légèrement, comme des enfants, moi du moins, et je me le reproche. La fin de sa lettre m'a attendri, en me révélant des peines journalières dont je n'avais pas l'idée qu'il fût atteint; car il n'en parle jamais et ne semble préoccupé que de celles des autres. Oh! que c'est une singulière chose que l'état où je me trouve ! A peine déplacé d'auprès de vous depuis quinze jours, tout a changé, je vous vois tout autres; mille choses au milieu desquelles je vivais depuis si longtemps sans les apercevoir m'apparaissent maintenant, et il n'eu est pas une, non, pas une seule, qui n'ajoute une valeur infinie aux êtres que je chéris. Leur supériorité ne m'humilie pas, puisqu'ils sont mes amis et mes guides, mais elle m'attriste ; car je suis si loin d'eux, si peu
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digne des biens dont ils me comblent, si peu sûr de le dev^eoir jamais ! .Ib ! Louise, j'y songre avec reconnaissance, mais non pas sans amertume, mon seul titre auprès de vos âmes compatissantes, c'est sans doute le malheur de ma naissance, c'est risolement et l'abandon qui m'attendent ; vous vous approchez de celui que les autres rejetteraient, vous ne Toulez pas que je reste seul au monde, et mon infortune a»e vaut tous ces biens que je voudrais devoir & des -affections que j'eusse méritées. Ainsi, au milieu du bonheur, j'éprouve du chagrin, et votre silence achève de m'attrister. Je vous en supplie, parlez-moi. Votre obéissant et affectionné
Charles.
LOUISE A CHARLES
De la cure.
Monsieur Charles,
Vos lettres pénètrent mon cœur, mais elles me jettent dans un trouble extrême, il peut m'arriver , comme ces jours-ci, de trop tarder à vous écrire; je vous prie de m'eicuser et de croire que cela ne saurait provenir d'indifférence. M. Prévère et mon père me chargent de vous faire leurs amitiés, veuillez 7 joindre les miennes.
Louise.
P. S. Je vous renvoie la lettre de M. Prévère; j'en ai lu quelques lignes, mais j'ai mieux aimé ne pas poursuivre. Faitesmoi le plaisir de n*en pss être fâché contre moi.
LE CHANTRE* A CHARLES
De la eare.
J'ai parlé de vous à M. Prévère en ce qui concerne l'état que vous prendrez. Lui, dit qu'il faut que vous soyez libre; moi, je
1. Comine on l'a vo par la lettre da chantre qui termine le premier liyre, le langage de ce personnage Ini est p«rkicaiiflr:t:%flt lidiOBe des ancieaB d« YÎUage
m PRESBYTÈRE. 43
dis tout de même , moyennant que vous dioisîssiez bientôt, en quoi M. Prévère est d'accord aussi. Car les années vont leur train, et le temps n'attend personne. Vous voilà tout à l'heure grand garçon, c'est la saison de s'activer.
C'était hier soir que nous en causions sur le banc, après souper. Louise était là, qui s'en alla quand elle vit de quoi il retournait ; car ces jours-ci elle est craintive, et d'un rien elle tremble, sauf qu'elle est bien d'ailleurs. Quand ce fut dix heures, on se sépara; mais en retournant par- dessous les tilleuls, nous vîmes de la lumière à sa chambre, quand , pour bien dire, je la croyais couchée. J'y montai, laissant M. Prévère rentrer chez lui. Elle tenait vos lettres , qui l'ont ainsi remuée, ce Bonnes nouvelles, que je lui fis, mon enfant? — Oh ! oui, mon père, qu'elle me dit, mais qui me troublent ; ce laiSigage est si nouveau ptur moi!... » £t elle pleurait en me tendant votre lettre. Je ne voulus pas. cCeci entre vous, mon enfant; j-e n'ai rien à y voir. Mais sais-tu bien, ajoutai-je, que nous venons de lui chercher un état?... » Pour lors je vis qu'elle y avait aussi pensé, car elle me prit la main, comme ayant quelque chose à dire ; seulement les paroles avaient peine à venir, t Je voudrais, me dit^elle à la fin, lui écrire là-dessus, mais je n'ai pas encore pu le prendre sur moi.... j> Sur quoi la pauvre petite, fondant en larmes, m'a sauté au cou en me disant : cMon père ! jamais je ne vous quitterai....»
Après un bon moment, on s'est remis ; elle était tranquille, et, pour n'y rien gâter, je lui ai parlé d'autre chose, comme vous savez qu'on va avoir un baptême chez les Legrand:>c'est leur cinquième. Mais, en délibérant avec moi-même, je me suis dit que je veux vous en écrire.
Je sais bien sa pensée, c'est que vous soyez ministre, afin de pouvoir pratiquer votre état par ici, ou tout au moins sans qu'il la sépare de moi. Sur ce point, c'est à vous de voir sans que rien je demande. J'ai fait mon temps; ce n'est pas aux vieux de gêner les jeunes. Ainsi vous choisirez comme ça vous semblera profitable^ pour vous, pour elle, mais sans vous faire souci de moi. Si vous penchez au négoce, comme quoi il faut vaquer à ses affaires et voyager à l'étrange?, qm je tue vous retienne : je me veux assez suffire ; qjie si vous penchez vers autre chose,
dans lès-cantons retiras de la Saiete romande, où se conserve an français pins vieilli que celui da» viUes et plus ooloré quelquefois.
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tout de même, môyettUant true ce èoit un état sûr et qui rapporte.
C'est donc cela que je voulais vous dire avant que Louise vous en écrive, et sans la contredire au moment, car je lui aurais fait peine. Pendant que j'y suis, j*ai autre chose encore, -sur quoi elle n'a jamais voulu m'écouter : c'est à savoir le bien qui lui revient du fait de sa mère et dont je vous devrai compte, et comme quoi je l'ai bonifié d'un tiers et dégrevé de toute hypothèque; car, à sa mort, on devait six cents florins sur la pièce, dont j'ai l'acquittement en boniie forme.
C'est la pièce d'en bas; au-dessous de la mare, mèmement qu*elle a toujours de l'eau, si sec qu'il fasse, comme il y a cinq ans, qu'on rentra six chars quand tout était brûlé alentour, foins et regains. M. Pr^vère a acheté à côté. Le tout fait le plus beau pré de la commune, témoin Louis Redard, qui disait qu'il donnerait tout son bien contre, et sa vache avec. M'est avis que cette pièce ne doit jamais se vendre ni s'entamer en empruntant dessus; après tout, c'est du pain, quand on aurait perdu le reste. En s'aidant de travail, un ménage y peut vivre, comme disait ma pauvre femme. Ceci, Charles, je vous le répète pour que vous en ayez compte, si c'est vrai que vous me vouliez contenter. Cpmme ça je serai tranquille tant de mon vivant que par après.
Le re$te, c'est en linge et en mobilier, notamment deux couverts d'argent à sa marque, six petites cuillers, et la chaîne d'or avec médaillon que je lui ai donnée à sa noce. Sur les intérêts de la pièce, j'ai remplacé le linge à mesure, et rempaillé toutes les chaises, voici deux ans bientôt, à la Saint-Martin. S'il plaît à Dieu, quand viendra le moment, vous ne me trouverez pas en faute à l'égard du bien de ma fille et des intentions de ma chère et honorée femme, comme elle me les a dites avant que Dieu la retirât, et comme je désire, en respect d'elle et pour l'amour de moi, que vous les suiviez.
Pour ce qui peut vous revenir de moi, c'est peu de chose, vivant de ma place et ayant élevé un enfant. Le surplus, vous l'aurez un iour, et ce sera temps alors devoir ce qu'il en est, mettant tous les ans de côté quelques épargnes. Ainsi vous voyez qii'il se faut activer et vous attendre à vous plus qu'au reste. Faitesvous donc sage, laborieux ; garez-vous de devenir trop «monsieur : ces gëns-là dépenseilt beaucoup sans qu'il y profite ; le premier gagné, c'est ce qu'on ne dépense pàb. Je voudrais que
LE Pi;^pSByTÈRE. . 45
vous demeurassiez content comme vous étiez ici, sans plus n moins : on s'élargit toujours ass«z tôt quand l'argent est venu. Auparavant il se faut tenir coi, et fermer sa boarse tant et tant qu'elle enfle. Soit dit sans reproche au psaume que vous m'avez envoyé ; quand tien même, les. clous d'argent étaient de trop. Un présent n'est pas ce qui ruine. Dépensez un écu, mais méilagez vos sous.
On dansera chez les Legrand ; je prête ma grange. M. Prévère sera présent à la fête. Les Legrand disent que ça ne peut pas aller sans vous ; à quoi je leur réponds que ça veut aller tout de même, et qu'il vous faut laisser à vos affaires.
Reybaz.
M. DERVEY A M. PRÉVÈRE.
De Genève.
Mon cher monsieur,
Voici votre protégé installé et en train de travailler. C'est un aimable jeune homme, qui me semble avoir pris bien du bon auprès de vous. J'ai eu avec lui l'entretien que vous désiriez : le résultait en est qu'il désire embrasser la même carrière que vous. Il ne voit rien de si beau, de si digne d'envie, que de vous imiter de près ou de loin, et, je vous l'avoue, mon cher confrère, c'est ce qui m'a donnS la meilleure idée de son cœur et de son jugement.
.J'ai cru entrevoir aussi d'autres motifs à sa détermination, bien qu'il m'assure qu'elle ne soit pas nouvelle, et qu'un entretien qu'il eut il y a quelque temps avec vous, dans une promenade, l'y ait confirmé. C'est que toute autre carrière lui offre ffioins de chance de vivre auprès de vous et auprès du père de mademoiselle Louise, dont il est probable que celle-ci ne s'éloignerait qu'avec bien de la répugnance. Tout cela me parait sage et bien pensé, et je suis heureux de voir qu'une si grave entreprise, formée dans un âge d'inexpérience, a pour elle l'appui des circonstances et celui de la situation particulière de ces deux aimables jeunes gens. Du reste, nous parlerons de tout ceci, j.'espère, avant peu de jours.
P. S. Il va sans dire que jç tiendrai secret, même auprès des miens, cç.que ,vbijs m'ayç.z ç.oTjfié, et, que j'entre dai^ tous vos
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motifs sur ia convcnancB de n'ébruiter pas Ven^fi^xoent qui Ue dès aujourd'hui Charles à mademoiselle Louise.
VIH
CHARLES A LOUISE
De Génère.
Je vous ^r>e de me pardonner, mademoiselle Louise, l'indiscrétion que j'ai commise, et que votre billet me fait sentir vivement ; je tâcherai à l'avenir de mettre plus de convenance dans ma conduite, mais je me trouvais dans une situation si nouvelle, qu'elle peut faire excuser ma faute et aussi vous porter à être indulgente pour ces lettres peu mesurées. N'ayant jamais correspondu avec personne, et commençant au milieu de sentiments si vifs, j'ignore ce qu'on peut dire et ce qu'on doit taire, et j'ai pu m'oublier bien aisément.
J'ai à vous parler d'une détermination que j'ai prise, sauf votre assentiment. L'autre jour, M. Dervey m'appela auprès de lui et m'engagea avec tant de confiance à lui parler de mes idées au sujet d'une carrière, que je lui manifestai mon désir, déjà ancien, d'embrasser la môme que M. Prévère. Il m'y encouragea, et j'en fus bien aise; car, outre l'inclination qui m'y porte, j'avais d'autres raisons dont je ne pus lui faire part.
Vous souvient-il, Louise, de ce jour où nous allâmes ensemble aux chalets? Vous devez vous le rappeler; car dès lors nous n'avons plus été les mêmes. Arrivés sur les collines de Chevron, d'où l'on voit la cure, nous nous assîmes. « Charles, me ditesvous, car alors nous parlions sans contrainte, Charles, que ce pays est doux et tranquille ! ne voudriez- vous pas y passer votre vie? — Oui, vous répondis-je, si vous y passiez la vôtre. — Jamais je ne quitterai mon père ni M. Prévère!!.. »
Ces paroles, Louise, je ne les ai point oubliées. Je me les suis rappelées aussitôt que j'ai entrevu le bonheur d'associer ma vie à la vôtre ; elles étaient présentes à mon cœur pendant que M. Dervey me parlait ; il me semble que ce soit un songe que de les voir prendre cette réalité qui m'enchante. Je rêve sans cesse ces jours fortunés, dans ce pays doux et tranquille^ comme vous diskez vous-même de votre voix aimable ; je rêve mille plaifiins goûtés ensemble, mille soins donnés easemMe à votve
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l^re,, à M. Pré^rère ; je rèye une personne qui embellit .tout de sa présence.... mais voilà que je ysas m^oublier. Oh ! que de lois je rêve que je sais vous dire tout ce que je sens et que tous m'écouiez aussi longtemps que je veux 1 Maie c^est un rêve.
M« Donrej m^a bien dit que l'Avenir -ne dépend pas de nous, que Ton n'est pas placé toujours dans la cure que Ton désire^ mai$ il a ajouté qull y a des moyens de s'arranger; que je pourrai toujours soulager M. Prévère ; que d'aiUeurs^ sa cure étant la plus retirée et la plus -pauvre du canton , elle est peu recherchée; que M. Prévère lui-même ne s'en chargea qu'à défaut d'autres personnes qui se présentassent. J'écoutais ces choses de toutes mes oreilles, car ce qui m'effrayerait le plus, ce serait d'ayoir à lutter contre des rivaux. J'ai rencontré chez M. Dervey de ces jeujaes ministoes qui attendent d'être placés : ce sont de beaux messieurs habillés à la mode ; ils sont aussi à l'aise dans un salon que je le serais dans un pcé ; ils causent de tout avep facilité, ils disent aux dames toutes sortes de choses qui les suaiusent. C'est sûr que, si un de ceux-là demandait la cure, je ne l'aurais pas. Mais qu'lraientrils faire dans ce hameau ? Ils n'en voudront pas ; et moi, le paysan, la cure me reste !
Mes études m'intéresseraient assez, si elles ne me distrayaient pas de penser à vous. M. Dervey n'a pas été trop mécontent du peu que j'ai acquis à la cure; mais je vois qu'ici on apprend d'une autre façon que là-bas : c'est pour faire des examens, pour passer en philosophie, en droit; ce n'est pas pour goûter ce qu'on apprend. Tant de chapitres bien sus, tant de livres bien étudiés, tant de problèmes bien démontrés, et vous montez d'un échelon : voilà comme on compte. C'est une manière moins amusante, mais je m'y ferai. Je crois bien aussi que c'est nécessaire qu'il en soit ainsi, sans quoi il y a des choses qu'on n'apprendrait pas, car elles n'amusent guère ni d'une façon ni de l'autre : àes problèmes d'algèbre, par exconple, oti l'on sait le résultat à l'avance ; ou bien des pages de grec, qui sont aussi des problèmes à résoudre, souvent plus difficiles et plus en^ nuyeux que les premi^s.
Que j'ai de plaieir à causer avec vous, à rapporter tout k vous ! Mais si je vous ennuie, que vais*je devenir? A chaque chose que je vois, je me demande : oc Que dirait Louise ? comment en jugerions-nous ensemble? » Je ne me plmiiuucune pensée, à a.uoun speGtaolQ, si vous n'y êtes en part, si je n'y assiste en regard de VOUS) si je jae xne dis : trions encausecona, ou, à défaut,
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]e lui écrirai... » Et puis je vous parle d'algèbre ! G^est cela cpii est s'oublier!. ..." ■ • ' • '
ËQcoi^e un moment, je vous en supplie. Que j'aimerais savoir ce que vous faites pendant quajeiT0Us>écris4 Je vous suis toute la journée ; mais je suis sûr que.je.me trompe souvent, que* je vais à gauche quand vous. êtes k droite, aux Acacias lorsque vous .êtes dans, votre chambre. Quand j'y songe, ces bévues me désolent, et je m'arrête tout court pour recommencer sans être sûr lie faire mieux. Écoutez pjutôt.. •
Hier, dans l'après-midi, il faisait de l'orage. Les nuages couraient rapidement, les hirondelles rasaient la terre : vint ce gros coup de tonnerre, et puis la pluie. Dès le commeneemeitt je m'é>tais mis à ma fenêtre, et, à mesure que l'orage grossissait, toutce qui devait se passer à la cure me fut présent avec une vivacité admirable. Je voyais Antoine- au chemin des Bois, ayant quitté la prairie et laissant fuir devant lui les vaches effrayées ; Dourak aboyant aux nuages; les tilleuls agités jusqu'à leur cime, et les villageois en attente sous la saillie de leurs toits. Je voyais M. Prévère à sa croisée, pensif et regardant au loin les campagnes, et votre père rentrant les chaises et fermant les volets de la cure.
Pendant que je voyais toutes ces choses, il en était une autre que j'avais tenue en réserve, attendant que tout ce bruit [fût passé, pour m'en occuper sans distraction. Quand les volets furent fermés, votre père assis sous le porche, et- tout bien tranquille alentour, aussitôt mon imagination prit, son vol par la campagne, et elle y rencontra bientôt cet objet mis en réserve. De crainte que vous ne deviniez pas, il faut bien que j'en dise davantage. ^ i .
C'était une jeune fille que l'orage avait surprise sur le banc des noyers. Dans cet instant, elle passait le long de la. mare, où son image se répétait sur l'onde vacillante* Quelques gouttes de pluie lui faisaient hâter le pas jusque sous l'abri des tilleuls, oîi elle s'arrêtait pour retenir ses cheveux dénoués par le vent. Je la voyais ensuite, chassée de là par 4a pluie, se retirer dans sa chambre, et, accoudée sur sa fenêtre, regarder comme moi les nuages, se recueillir au bruit uniforme de la pluie, et son-» gei;,... songer à quoi?... C'est ici que le désir etl'inoertitude me faisaient battre le cœur. <•
J'essayai toutes sortes de façons d'attirer ses songes de mon jcôté ; mais c'était plus naturel de la supposer attentive aux
choses qui «se passaient sous ses y^ux, à quelque oiselau abrité sous les feuilles, aux vaches qui rentraient, à un passant qui deseend la grande roiute.uj Je me <fis- ce passant, c'était déjà prendre pour moi don regarda Mais j& n'y goûtais qti'uti charme incomplet,' oar - je n'étais pas rec<mrtti, et d'ailletirs, arrivait bientôt au oontour du chemin, la jeune fille me perdait de vue. A la' fin, leurré par le désir^je pris place dans sa peiii^êe môhie, je pris pour moi' sa rêverie^ je m'attribuai les douceurs de feon regard et celles de son sourire, et J'en étais à traduire les secrets mouvements de son cœur en un langage qui me ravissait d'aise, lorsque Antoine enl^a..:. « £b bien, vous'n'éteis pasàla cure ?• — Je suis venu pour acheter des graines. — Et Dôurak? —'Je 'l'ai enfermé à l'éeurie, crainte de tapage. ^' Et.... Louise? — Ils sont tous à Allemogtie depuis* ce matin. »
Antoine s^enest allé. ♦J'ai fermé ma fenêtre, et je me suis mis à faire de l'algèbre. Que pouvais-je faille de mieux ?