‹ Le presbytèreChapitre 4 sur 45 · IX · texte numérisé non relu

IX

LOUISE A CHARLES

' De la cure!

, Monsieur Charles,

J'ai été bien sensible à la détermination qtie vous avez prise. Quoique je redbute les choses trop tendreà que vous mé dites, et que je ne sache pas y répondre. Je vous assure que je sens avec'une* douceur bien grande l'accord de vos projets avec mes vœux, et que je ne l'attribue qu'à des sentiments qui metou- ' chent infiniment. Mais j'aime les reconnaître, les deviner, bien plus qu'en écouter l'expression trop vive. Ainsi ils me pénètrent, tandis qu'autrement ils^ me troublent.

Ne <;royez point "vouà oublier en ïne f^arlant dé vos études, ni d'aucnrf objet qui vous intéresse ou vous frappe. Je puis souvent ne pas vous comprendre' bien, parce que ces matières ne sont pas à ma portTée; mais elles ne m'en captivent pas moins, tant parce que je suis curieuse, que parce que c'est tous qui m'en parlez-. Autrefois, nous causions de toutes choses au basard, et ce babil nà'ôtait cher;' j'aimerais que' nous n'en' perdissions pas la douce habitude. D'ailleurs, c'est de quoi remplir vos Mtres de tous les jotirs, c'est atiâsi me laisser quelque èlioSe â répondre od quelque chose à vous demander.

50 iM mmserstw..

Vous aarouerai-je, Charles, .ua€ faihksaeque je me reproche, et qui est cause de ces caprices que vous devez trouver bien étrangles? Je ue sais pas être heureuse.... Enitourée d'toes qui me soat chers, sans vœu à former, sans chagriu à cacher^ j'éprouve néaumoiDS des moments de tristesse et de vide dont je ne, saurais dire le motif. Il me .semble comme si je regrettais la paix de nos premières années, lorsque pourtant rien ne l'a trou«blée et qu^elle devrait subsister encore. Je voudrais pouvoir retenir le présent et le fixer pour toujours; tout ce qui rapproche Favenir, tout ce qui présente à mes yeux des changements, que je sais pourtant être inévitables, m'inspire de l'effroi et fait naître en moi des regrets involontaires. Voilà pourquoi la trop vive expression de vos sentinoents troublait mo&<cœur. Vous riez de ce que vous me parles d'algèbre ? En vérité, c'est le passage de votre lettre qui m'a mise le plus à l'aise ; je vous retrouvais tel qu'autrefois, nous causions comme alors de quoi que ce fût, vous n'aviez point changé de langage, en sorte que, comme autrefois aussi, je vous écoutais satisfaite et heureuse. Continuez ainsi, je vous en prie. Parlez-moi de tout ce qui vous arrive, des choses que vous voyez, des gens que vous êtes à portée de connaître: j'y trouve à la fois du plaisir, du calme, et je ne sais quel reflet d'autrefois qui me rassure et me plaît. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'extrême bouté de tous ceux qui m'entourent m'a rendue exigeante et fantasque.

Je n'oserais deviner qui peut être cette jeune personne dont vous me parlez. Il n'y a ici que des villageoises à qui ne conviennent point les grâces délicates que vous lui prêtez, et dont les rêveries à la fenêtre sont trop humbles et sans valeur pour ravir d'aise qui que ce soit. Plutôt les vêtres seraient flatteuses pour celle qui s'en pourrait croire l'objet.

Au reste, vous n'étiez pas seul à jouir du beau spectacle de cet orage. Avant-hier matin, nous partîmes pour Âllemogne. Notre projet était de diner auprès des Sources ; mais, trouvant la place occupée par quelques personnes, nous cherchâmes plus haut dans la montagne'une autre salle à manger. Après avoir monté assez longtemps sans nous^cider, cherchant toujours de plus beaux ombrages, nous atteignîmes aux derniers châtaigniers, où l'on posa le panier aux vivres sous une épaisse voûte de verdure. <rOh! le bel endroit! dit M.Prévère....lci il neaous nkanquera rien.... que Charles, » ajoutait-il pour entrer dans la pensée de tous.

Nous fîmes là notre petit repas. Nauis étions quatre ; car un jeuck^e chevreau, dont la mère t>roatait à quelque distance^ nous tint compagnie et mai^ea avec nous, nous divertissant par sa gaieté capricieuse et par la grâce légère de .ses mouvements. Ave^-sYOus remarqué avec quelle bonté M. Prévère accueille les animaux, comme il sàmeh, s'en laisser approcher et met du prix à leur confiance ? La naïve sécurité de «elui^ci lui causait un plaisir visible, et c'était charmant à voir que cet homme gcave qui se gênait un peu pour ne pas effaroucher son confiant ccmvive. Après dîner, je lui fis quelque lecture, pendant que mon père reposait auprès de nous. C'est durant ce temps que les nuages couvrirent le ciel, et qu'une lumière pâle, remplaçant peu à peu l'éclat du soleil, fit disparaître l'obscurité des ombrages. Nous demeurions à considérer la tempête, qui semblait ne pas devoir nous atteindre, lorsqu'à ce violent coup de tonnerre le troupeau de chèvres se mit à descendre en bondissant ; mon père se réveilla en sursaut, et, la pluie arrivant avec violence, nous cherchâmes en hâte un abri sous les hautes roches auxquelles sont adossés les derniers châtaigniers. ^

Quelle jouissance ce fut alors! Nous étions sous la saillie des rochers, dans une espèce d'antre pittoresquement tapissé de plantes sauvages et avec nous le petit chevreau, qui, ne retrouvant plus sa mère, nous avait suivis en bêlant. Mais, autour de ce tranquille asile, tout était bruyant, agité; les arbres semblaient rompre sous l'effort du vent ; au bas de la montagne, des tourbillons de poussière faisaient distinguer les routes qui mènent aux hameaux, et plus loin, dans la plaine, jusqu'aux montagnes de l'horizon, des teintes grisâtres et lugubres semblaient avoir transformé ces campagnes si belles en solitudes désolées. En quelques endroits seulement, le soleil, perçant les nuages, dorait du plus vif éclat des plages riantes qui formaient cojKune des tles enchantées au milieu (Tun triste océan.

Kous ne disions rien. M. Rrévère contenaplait cette scène avec ecoeiUement ; ses jeux, animés par une émotion intérieure, t ràllaient d'un doux éclat. Pour jnoi, j'éprouvais une joie conluse, un trouble délicieux, mêlé d'une attente solennelle. Vous souvient-il qu'autrefois nous nous faisions à l'approche de l'orage des abris où nous aimions à écouter ensemÛe le tonnerre, qui pourtant nous faisait trembler ?.C'était ce sentiment-là, mais plus grand, plus vif, et auquel se mêlait une agitation du cœur que j'ignorais aloKs. Mille souvenirs s'y pressaient en foule.

mille pensées y brillaient comme par éclairs, et tous ces sentiments s'embellissaient de je ne sais quel charme touchant et religieux à la fois.Dîrai-je que je ne songeasse point à vous? Non, Charles; votre pensée, qui ne m'abandonne guère, m'était alo'rs présente, plus vive encore, et je la retrouvais sans cesse au milieu de ce conflit d'émotions vagues et confuses.

Insensiblement le vent balaya hs nuages, et le soleil Couchant vint inonder d'une clarté' pure les campagnes rafraîchies. Tout semblait renaître alors et s'^embellir de jeunesse et de vie. Aux émotions que je" venais d'éprouver succédait comme un tranquille et confiant espoir. Je regardais au loin la cure avec des yeux attendris : ce tranquille séjour me paraissait alors plus tranquille ; il semblait m'ouvrir lés bras pour y cacher ma vie ; je m'y réfugiai, et vous m'y suiviez....

Vous m'avez dit votre rêverie, Charles, je vous ai conté les mienties,' assez longuement, je vois. M. trévère se leva en disant : < Nous avons bien fait d'avoir choisi cette journée! » Et nous reprimes paisiblement le chemin de la cure, où j'ai trouvé vôtre lettre en arrivant.

CHARl.ES A LOUISE.

De Genève.

Que je ne vous dise pas, Louise, que votre lettre lue traiisporte, que je la relis sans cesse, que je ne puis songer à autre chose? C'est impossible. Sûrement vous n'exigez pas qu'on lise des choses semblables, et puis qu'on les renferme en soi bien posément ! Pour moi, je me croirais indigné de les avoir lues, si j'avais la forcé de nâ'en taire.

Mais c'est vous qiii me dites des choses teiidres ! si tendres que je n'ose pas y croire. Car plus je relis, plus il me semble que c'est comme si vous me disiez en tout autant de mots : « Charles, vous m'êtes cher, je pensais à vous, j'aime que vous me causiez....» Et que pourriez- vous me dire qui nâe comblât d'un plus grand bonheur? ' ^ '

Vous voulez donc que je vous parle des choses qui m'arri vent, que je vois, qui me frappent? Je veux' bien; mais voilà que,'depuis que vous m'en avez fait la (jiemande, il ne m'arrive rien, je ne vois rien, plus rien ne me frappe* et ce n'est pas l'envie qui me

manque de voir ou d*Ôtre frappé. Et puis, que voulez- vous qu'il m's^ive? Sept heures, chaque jour, je suis à étudier dans deç livres; le reste du temps, je pense à vous: voilà tous mes événements quotidiens. Point c(e coursçs à Allemogne, point de dîners sous les châtaigniers, point de joli chevreau, et surtout, point de ce doux et pénétrant langage que vous savez employer au gré de votre pensée, dont il est la si charmante image î

Ce n'est pas cependant que, pour moi, habitué au séjour tranquille et retiré de la cure, le spectacle de cette ville ne soit in«téressant et curieux par sa nouveauté ; mais mon esprit en est comme étourdi, je ne sais comment juger la plupart des choses que je vois; je passe de l'une à Tautre sans embrasser aucun ensemble, sans entrevoir aucun lieu. Toutefois, au milieu de cette confusion, je me sens changer presque à mon insu. Certaines choses attirent mon intérêt, d'autres mon dégoût ; les gens que j'entends parler me plaisent ou me. déplaisent; et ainsi des sentiments de prévention ou de bienveillance me pénètrent insensiblement, sans que je puisse souvent me dire la cause de ces impressions, si ce n'est peut-être que je songe aux jugements que nous porterions ensemble. Ce trouble confus d'idées est encore augmenté ou entretenu par la honte que j'éprouve de mon ignorance et par la timidité qui en est la suite. Je n'ose questionner, de crainte de paraître trop novice ; quand on parle devant moi de sujets qui m'intéressent, j'ose à peine écouter attentivement, crainte qu'on ne me prenne à partie et qu'on n'aille me traiter en monsieur, auquel cas je crois bien que je défaillerais. Je pense que ceci tient au séjour de la campagne, qui rend les garçons sauvages et maladroits; car je vois ici des jeunes gens bien moins âgés que moi qui comprennent tout ce qui se dit, qui questionnent et répondent avec une assurance que j'admire; même l'on m'en a montré qui écrivent dans un journal. A vrai dire, je crois bien que, s'il s'agissait de monter au plus haut d'un cerisier ou de vous aller cueillir une fleur au-dessus de Tescarpement d'un roc, j'aurais sur eux l'avantage; mais ici, qui est-ce qui fait cas de cela?

J'ai pourtant fait une connaissance, et d'une manière plaisante. Précisément au-dessous de ma fenêtre est celle du portier delà maison. L'autre jour, j'arrosais mon jardin (c'est une bouturede votre rosierque je me suis fait apporter pai* Antoine). L'eau, filtrant aiu travers de la terre, vint à dégoutter, toute vaseuse et salie, sur le bonnet blanc du portier, qui, à son ordinaire, était

à regarder les passants. Il se mit aussitôt dans une grande colère, et m'apostropha sans me voir ; car, dès les premiers instants qui suivirent le crime, j'avais fait retraite jusqu'au fond de ma chambre.

Au grand bruit que faisait ce portier, M. Dervey s'était mis aussi à sa fenôtre, pour jugerpar ses yeux de l'étendue du mal; et voici ce que j'entendis du fond de ma retraite : « Allons! monsieur Ghampin, c'est un petit malheur. — Faites excuse, monsieur le pasteur, mémement que nK)n bonnet en est tout trempé. — Fort bien, mais ce n'est pas irréparable. — Faites excuse, monsieur le pasteur, on se passerait de l'agrément. — Sans doute, mais c'est pur accident. — Faites excuse, monsieur le pasteur, mèmement qu'il s'est caché. — Ah ! vous nous rompez la tète ! » Et M. Dervey referma brusquement sa fenêtre, tandis ^ae 1 e pauvre portier continuait à demi-voix : « Que si, à M. le pasteur, oa lui trempait ainsi sa perruque, et seulement à Teau propre, il en dirait bien d'autres ! Si on a une langue, c'est pour se plaindre. Quand il prêche, personne ne l'inquiète, si J[ort qu'il parle; et d'ailleurs, de blancs il ne m'en reste plus. ]> Puis, élevant la voix : a On connaît l'Auditeur, allez 1 et on pourrait bien porter plainte, vaurien d*étudiant 1 brimborion de jeunesse, allez ! De mon temps, les jeunes gens étaient re^ectueuz, tranquilles, surtout avec les vieux. .. . et puis j'aurais aimé voir qu'ils touchassent à mon bonnet I >

J'avais dès le premier moment éprouvé des remords, ncm pas •d'avoir saU le bonnet, mais de m'étre caché, et je voulais m'en délivrer au plus tôt. Toutefois, la crainte d'attirer de nouveau l'atftention de M. Dervey, si, en me montrant dans ce moment, je provoquais une explication bruyante, me porta à employer des moyens qui me fissent rentrer en grâce sans bruit ni éclat* Sachant donc que M. Ghampin est le liiabilleur des montres de la maison, le fournisseur de verres et de clefs de tous les locataires, je ployai ma montre dans un papier qui contenait mes excuses, conçues à peu près dans ces termes :

« Je vous prie, monsieur Ghampin, de m'excuser et de croire que, quoique j'aie eu le tort de me cacher, c'est à mon insu que j'ai mouillé votre bonnet. Par la même occasion, je vous prie de vouloir bien fournir nm montre, ci-incluse, d'un verre et d'une clef. »

Après quoi je suspendis le petit paquet à une ficelle, que je laissai couler doucemeiit le long de lamurailk; et tout allait à

merveille, lorsque Tindigne paquet alla s'engager dans les barreaux de la c^ge où M. Champin loge ses serins bien-aimés. Je mesurai d'un coup d'œil toute rhorreur de ma situation et rimr possibilité de conjurer un afireux écdat si j'étais aperçu. Ayec une patience et des précautions infinies, je secouais doueement la ficelle afin de la dégager; mais, après mille efforts, je ne parvins qu'à faire bouger la cage.... Tout à coup, une main arrache le paquet, et l'orage édate! Heureusement M. Dervey venait de sortir de sa chambre.

Je jdus laisser passer les premières violences de la tempête. Seulement, dans les rares intervalles d'un monologue à mon adresse, je disais : « Ouvrez! ouvrez! monsieur Champin; » et comme ses gestes me faisaient trembler : c Prenez garde ! ajoutai-je , c'est une montre. » Ces m^ts firent effet, et, au calme qui se rétablit, quelques passants, déjà attroupés dans la rue, se dispersèrent, à mon grand contentement.

J'attendis un bon moment. En m'avançant en dehors de la fenêtre, autant que je pouvais le faire, j'apercevais le billet déposé sur la tablette, et, au-dessous des besicles du portier, ses mains qui maniaient la montre.... a Je connais cette pièce, dit-il enfin. — Possible, lui répondis-je. — Elle a appartenu à Tun de mes amis. — Elle m'est donnée par l'un des miens. — Connaissezvous Rejbaz, le chantre? — Si je le connais! j'ai grandi dans sa maison.... j» Dès ce moment, nous voilà liés d'affection, et, pendant une heure, nous avons jasé ensemble. A la fin, on est venu l'appeler. « Je vous mettrai là un beau verre, m'a-t-il dit en se retirant. Vous concevez qu'à votre âge, et lisant dans les Uvres, je vous prenais pour un étudiant. Avec ça que vous vous êtes caché et que je ne suis pas devin. Du reste, n'en parlons plus. Au iievoir. »

Voilà comment j'ai fait un ami, .et un ami qui connaît votre père. Pour moi, c'est certes bien un événement. Je n'ai qu'à mettre le nez à la fenêtre, je le trouve à la sienne, et nos paroles s'échangent à la face du ciel et desi rues. C'est un homme trèsdrôle. Il parle toujours du temps passé, et de sa loge il juge et désapprouve tout ce qui s'en est changé ou altéré dans les persoDilfes, les choses ou les bâtiments, d^uis une certaine époque. Il appelle votre père un ancien, cela veut dire un du bon temps; il dit que sa montre en est aussi , et il cherche à me prévenir contre les montres plates de l'horlogerie moderne. J'ai gagné son estime en lui di)$ant que je n'en aurais jamals4*autres que

56 LE BRESBYTÈRE.

celle que je tiens de votre père, car il juge que c'est chez moi amour des roues de rencontre et haine des échappements horizontaux. Ce sont des termes techniques que j*ai retenus, comme personnifiant à ses yeux l'ancienne et la moderne horlogerie.

Du reste, savez-vous ce qu'il m'a dit? c Je l'ai connue qu'elle était toute petite, il y a bien de ça sept ans, ma foi ! Elle était douce -comme un agneau, avec ça qu'elle promettait de tout point. L'âge venu, elle aura dû gagner; et puis, son père est un ancien ! Faites-lui mes amitiés : il se veut assez souvenir de Ghampin. Ghampin Jean-Marc. Ghampîn de la rue Jean-Jacques. Ghampin le rhabilleur. Ghampin l'ami de noce, le cavalier des dames, dans le temps. Encore mieux : Ghampin tout court ; il ne se veut pas méprendre, allez ! c'est un ancien ! »

En vous adressant le compliment, je vous charge aussi de la commission et de mes amitiés pour tous.

Votre affectionné

Charles.

LE CHANTRE A CHARLES

De la cure.

Depuis que Roset a défunte, la commune est sans taupier, par suite de quoi les taupes multiplient à l'aise, et les prés font mal à voir, étant tout de creux ou de mottes. Foron a essayé de la partie; mais, pour les taupes, il faut de l'instinct : témoin que j'en guette une depuis huit jours, et sans y rien avancer. G'est un grand mal que Roset soit mort, et sans laisser d'élève.

Il faut que vous alliez à Mollesulaz. Ils en ont un là qu'on dit rusé comme un renard; vous lui direz qu'il vienne pour un mois : la commune lui payera ses joui'nées, et en sus deux sous par taupe. G'est un sou de plus qu'on ne donnait à Roset, avec ça qu'il y en a six fois plus que de son temps.

On craint que l'année ne soit mauvaise , par rapport aux vignes. Get orage de l'autre jour a haché les grains du côté de Ghevron, dont bien me prend d'en avoir fini avec mes provins. Avec la vigne on n'a pas de repos. Nous sommes trop près des montagnes : si ce n!est la grêle, c est la bise. Pour une comète, on a cent froidures.

Le pauvre Brachoz va bien mal ; vous savez l'histoire. Ven-

LE BRESBYTÈRE; " 57

dredi dernier, ayant fait pache pour sa génisse, il revint tard du marché, portant une pioche neuve. Le lendemain on Ta trouvé en bas de la moraine des Bois, aussi roide qu*un mort. Là, ils Font fait boire, et petit à petit ils l'ont ravivé, à tout qu'il a ouvert les yeux et demandé sa pioçbe. Alors ils Tout ramené à sa maison sur dçs. branchages. La pioche y était déjà, trouvée sur le chemin par Torpheline deLauise. Les uns disent qu'il avait bu un coup de trpp, les autres que c'était nuit noire. Le vétérinaire l'a vu et juge que c'est mauvais, à raison du coffre qui a souffert. Par le village, ih disent qu'il s'est croisé une côte, de façon que celle d'en. dessus lui ravage l'intérieur.» Pour bien dire, on n'en saura rien avant ce soir, que M. Prévère a fait chercher un médecin, de la ville.. £n attendant, on lui fait ses semailles, et les Legrahd ont renvoyé la danse, étant ses cousins, remués de germains. La petite se tient vers la femme, qui se désole, voyant déjà, soi! homme mort.

Par cette grôle de mercredi, nous étions à Allemogne pour y dîner. C'était jouer de malheur : on n'eut que le temps de s'abriter sous des rocs, de façon qu'on s'est ennuyé; et au retour, la boue. Le vent avait été si fort qu'il a brisé deux portillons à l'écurie et couché bas deux noyers i c'est des jeunes. Ils disent que ce gros coup de tonnerre est tombé de l'autre côté du Rhône, sur le clocher de Bemex, et qu'il a tué le sonneur qui sonnait vêpres. Informez-vous voir. Ça ne m'étonnerait pas, avec ces carillons éternels qu'ils ont dans leur religion. A Allemogne, ils sonnaient tout de même. L'almanach dit que ça attire la foudre. Mais ils ne savent pas lire, faute de Lancasters, par rapport aux curés qui n'en veulent pas.

Pour en revenir à l'affaire, tâchez d'y aller demain. Ça vous fera une promenade: Il est en deçà du pont, avec une taupe en écriteau et des vitres de papier à sa fenêtre. Son nom, je ne le sais pas, mais vous voulez assez .trouv>er. Nos amitiés.

Reybaz.

P. S, Est-il vrai, que la Russie bouge et qu'on a des nouvelles? Une guerre à présent lerait bien du/4ort.

58 LE F^ftÈâËYTÊRÈ.

CHARLES A LOUISE

Il faut que j'essaye, Louise, d'un nouveau messager. Je place cette lettre sons le collier de Bourak; à lui de tous faire comprendre sa mission. Cependant, comme il pourrait aller l'offrir à d'autres, il faut que je' n'y écrive point de secrets.

Dourak était ici au jour, car dès que la maison a été- ouverte il y a pénétré, et j'ai été réveillé par le bruit de sa patte qui grattait à ma porte. Ce qu'il y a de drôle, c'est que le portier, armé d'un long balai, l'avait suivi pour le chasser de là; mais à peine levait-il son balai, que l'ami Dourak, avec un grognement ferme et nourri, a fait briller deux canines très-remarquables.... Alors le belliqueux portier a fait à reculons une retraite honorable, et j'ai ouvert.

Je m'attendais à voir bientôt suivre Antoine. Gomme il n'isst pas arrivé, j'ai dû conclure que c'était une visite que me faisait spontanément mon ami. Je lui devais donc d'autant pins de reconnaissance et d'égards; en sorte que, fermant mes cahiers d'étude, je suis sorti avec lui pour lui faire voir la ville.

Mais dans toute la ville Dourak n'a guère regardé que moi. Il gambadait, il bondissait; je pouvais difficilement contenir sa joie dans des limites convenables. A la fin nous avons rencontrer un petit roquet mignon, rasé, peigné, coiffé, conduit en laisse par une vieille dame. A la vue de cet objet, Dourak est devenu sérieux : il hésitait à y reconnaître son prochain, et il allait sauter sur l'insecte, lorsque la dame, voyant déjà son roquet croqué, s'est recommandée à moi. J'ai joué là un très-beau rôle.

Plus loin, j'en ai joué un moins beau. Tout en cheminant avec mon ami, je remarquais avec quelque inquiétude que la finesse de son odorat découvrait dans l'atmosphère certains filons riches en convoitises.... Un de ces filons, dont il était tout préoccupé depuis un moment, l'a conduit par malheur vers l'étalage d'un marchand, oii, s'étant dressé sur ses pieds, il s'est emparé sans façon d'une galantine. truffée.... Voilà toute la boutique, toute la rue en grand émoi ; l'un une aune, l'autre un bâton : o A qui est ce chien?... » C'était le moment de me déclarer, de n'avoir point honte de mon ami et de payer son repas. Je n'osai.... ou

LE PBBS&¥TÊaS. 59»

plutôt je ise voulus pas : les bâtons étaient levés encore, et le souvenir de ctTGonsteinees. a3Ublt)gU6S, où sa discrétion m'avait été singulièrement utile, retint ma langue. Je suis donc reveniï plus tard pour payer la galimtine. C'est fort cher. Dourak senl sait si e^est bon. Il m'attendait plus loin, de Pair du monde le plus content de soi.

Nous somçies rentrés, et e'est pendant qu'il fait sa sieste que je trace ces lignes, qui ne compteront pas pour une lettre, si vous me le permettez.... Mais voici Dourak qui fait mine de vouloir repartir. Je fais donc trêve à ce babil pour profiter, d'une intention que je ne saurais trop comment lui suggérer sUl ne l'avait pas. Je tremble; car s'il lui arrivait de se faire arrêter *au sujet de quelque galantine, ccrmbien ce papier pourrait' le coffl{M*oinettre.

LOUISE A CHARLES

ne. la cure.

J'ai fait, Charles, votre commission à mon père. Effectivement, Ghampin tout court a suffi, et le souvenir de cet ancien ami Ta d'abord tout réjoui. Il m'a dit dans les mêmes termes : « C'est un ancien! Ghampin Jean-Marc, Ghampin le rhabilleur, le cavalier des dames, du temps qu'on était jeune. » Et puis j'ai bien vu qu'à ces souvenirs venait se mêler celui de ma mère. J'ai voulu détourner cette triste pensée e;i parlant d'autre chose : « Chère et honorée femme! a-t-il repris; c'est lui qui fit la demande. » Et toute la journée il a été sérieux.

Heureusement, vers le soir, votre taupier arriva et fît diversion. Mon père l'a aussitôt conduit dans la campagne, où ils ont préparé leur plan d'opérations. Mais quel drôle d'homme vous nous avez envoyé ! Avec ses cheveux roux, ses cils blonds et son œil fauve, il a l'air d'un sorcier; et à le rencontrer seule dans la campagne, j'en aurais peur. Le bruit se répand au hamea»! (ju'il lève les sorts ; en sorte qu'il aura de l'ouvrage , à l'insu de M. Prévère , dont il se cache soigneusement pour ces superstitions. Je sais ces secrets par mon père, dont il se cache moins, bien qu'il n'y croie plus.

n m'a pourtant dit : a Sais-tu, Louise, que ce taupier est un habile? Au travers de terre, il les sent marcher; et rien qu'à

voir où l'herbe penche, il vous dit l'endroit où la taupe creuse. Le drôle donne bien à entendre que c'est par sortilège ; je dis, moi, que c'est d'instinct. Il faut de Tinstinet pour les taupes ; sans cela, le plus fin y est pris. Vous creusez de ci, la taupe est de là. Mais c'est un habile. Ils voulaient le consulter pour Brachez; je le leur ai déconseillé. » Pauvre père! je m'en veux d^ avoir l'air de sourire de ce langage. Mais c'est qu'il le peint si bien, que j'aime à le répéter.

Je ne m'étonne pas que le séjour de la ville vous jette dans cette espèce de trouble dont vous parlez. Tant d'objets nouveaux! une vie si différente! Pour moi, quand je lis l'effet que ce spectacle produit sur vous, je me trouve à votre exemple; et, comme si ce bruit et ce mouvement devaient m'atteindre, je • m'attache avec plus de force à mon obscure et silencieuse retraite, je me promets bien de n'en jamais sortir. Mais j'en écoute avec plus de plaisir encore vos récits : c'est comme l'écho d'un bruit lointain, que les vents apportent, vers le rivage tranquille où je suis assise.

N'allez pas vous laisser trop changer, à votre insu. Mon père craint que vous ne deveniez trop monsieur ^ et moi aussi. Il me semble que c'est où tendent vos études, votre genre de vie, les gens avec qui vous vivez, les relations que vous formerez. A propos, vous ne m'avez encore rien dit de la famille de M. Der- "Nîey, rien des personnes que vous avez pu rencontrer, rien de ces salons où vous écoutez parler, rien- enfin de cette ville qui ^e trouve être ma patrie, sans que je la connaisse encore. Voyez que de choses! Moi, je vous parle des.taupes : c'est notre grand événement d'ici, et pour longtemps ; vous, rien de la capitale, où. il doit se passer au moins un événement par jour.

Louise.

P. S. En ce moment Marthe me remet votre lettre, c'est à elle que votre messager s'est adressé. Le papier, ayant bougé en route, dépassait le collier; sans quoi il eût pu y rester et tppibr plus tard en d'autres mains. Tout en vous remerciant, que je vous dise pourtant que j'en eusse ressent^ quelque embarras.

LE PRfiSBYllÈRB. 61

CHARLES A LOUISE

De Genève.

U est sûr que je clifeing[e, Louise, et beaucoup, ne fût-ce qu'en vous aimant chaque jour davantage. £t puis, si je ne changeais pai», comment deviendrais-je jamais digne de vous? Il y a des moments où je voudrais être te premier de la terre, pour piiettre à vos pieds toute ma gloire et ma puissance ! C'est par ce point-là que l'ambition m'assiège et que j'envie les distinctions, non pas pour en jouir, mais pour vous en faire le sacrifice. Lorsque je rencontre ici un de ces hommes que le respect entotrre, que l'on vous montre comme distingués, comme supérieurs aux autres, comme faisant l'honneur de la ville, je soupire après leurs avantages comme après un présent du ciel, dont j'irais vous offrir tout l'hommage. Au lieu de cela, que suis-je? Et par quel bonheur se fait-il qu'étant si peu, vous soyez pourtant mon amie?

Quant à devenir monsieur, dîtes à votre père qu'il ne craigne rien dé ce côté-là. Beaucoup de mes camarades le sont, plusieurs ne sont que cela : je ne vois rien là qui m'attire. Oh ! non. Mais si je pouvais en me distinguant honorer cet habit campagnard que je porte encore; si je pouvais atteindre, par le savoir et le caractère, à ces hauteurs que j'entrevois et dont quelques hommes ici occupent les sommités ! si, après les y avoir atteints^ j'allais à mon tour faire honneur à M. Prévère, mon premier, mon unique maître ! Ah ! Louise, c'est cela qui me fait battre le cœur. Mais d'être monsieur? non. Aussi bien ma naissance ne m'y invite pas. Ils m'appellent le campagnard; ils m'appelleraient, je pense, l'enfant trouvé.

Je voudrais vous cacher ce qui a réveillé en moi ces désirs si peu modestes, mais je ne puis ; et d'ailleurs, quand vous connaîtrez tout, ils vous paraîtront moins ridicules. Louise, ceci va ressembler à une grosse IbuaUge que je fais de moi-même ; je ne vous le donne pas pour autre chose, mais pardonnez -moi en faveur de ma siccérité.

11 y a ici un de ces hommes dont notre patrie tire gloire, qui se distingue dans le Conseil par ses lumières et son éloquence, qui est célèbre dans les pays étrangers par des ouvrages sur

les lois et sur les assemblées politiques, et qui, à raison de ses talents supérieurs-, a été en relation avec la plupart des hommes distingués de notre âge. Dès les premiers jours que je passai ici, on me le montra; je Pai revu plusieurs fois depuis, et j'en ai beaucoup entendu parler. C'est un très-gros homme, avec une tôte large, plutôt laide, mais grave et ennoblie par d'épais sourcils, qui voilent à moitié un regard à la fois sérienx et bienveillant. Du reste, des habits taillés largement, une grosse canne, et sur sa tète un chapeau souvent froissé, sans qtie seulement il s'en aperçoive; à vrai dire, guère phis monsieur dans sa mise que nos anciens du hameau. Il se nomme Etienne Dûment*.

Cet homme, parvenu si haut, sort d'une condition obscure; ses premières années se passèrent dsms la gène, et il a tout dû à son mérite. Que si je vous disais, Louise, que c^est là Texempie qui m'enflamme, qui réveille en moi cette ambition dont je parle, avec raison vousr ririez; mais c'est autre chose. Cet homme, le même, il m'a parlé, accueilli, encouragé!

C'est il y a huit jours. Il y avait une soirée chez M. Dervey; M. Dumont y vint : ils sont anciens camarades de collège. Je ne le quittais pas des yeux. Il parlait avec l'un, avec l'autre, car chacun cherchait à s'approcher de lui ; et moi je tâchais, à "distance, d'attraper quelques paroles de ce qui se disait. Comme il a la vue basse, tout en parlant il regardait curieusement autour de la salle,, comme pour reconnaître qui s'y trouvait, et toutes les fois que son regard se dirigeait de mon côté, je tremblais de tous mes membres. A la fin^ s'adressant à M. Dervey : 9 Monsieur Dervey, lui dit41, vous ne m*avez point fait connaître votre campagnard. Est-il ici? » M. Dervey est aussitôt venu me prendre par la. madn, en sorte qu'au moment où, couvert de confusion, je cherchais à m'effacer, j'entendis ces terribles paroles : « Venez, Charles ; » et, comme on nous avait ouvert un passage : c Le voici, » dit-il à M. Dumont Me voyezvous, Louise, rouge jusqu'au blanc des yeux, interdit, et n'osant porter mes regards ni à droite ni à gauche? Du reste, voici ce qui s'est dit alors; ma^é rémotion, je n'en ai rien oublié. Pour ces choses, la mémoire est merveilleusement complaisante et facile.

1. Etienne Dumont, publiciste distingué, écrivain éminent, Tami et Tinterprète deBentbam, anteur des Souvtnin de Mirabeau, etc., ete.

LE PRE&BYXÈHE. 63

d On m'a parlé de vous, mon cher ami, et en termes qui me font désirejc de vous connaître. Voilà pourquoi mon ami Dervey vous joue le mauvais tour de vous mettre là en spectacle. » Je souris avec les assistants, et la moitié au moins de mes terreurs s'envolèrent. « On me dit que vous aimez riDstruction.... c'est bien, il faut s'y inettre à votre âge si Ton veut être quelque chose par la suite. Où avez- vous commencé vos études? — Ici, monsieur. — Mais auparavant? — J'ai vécu dans un village, élevé par M. le pasteur Prévère. — M. Prévère ! vous sortez là d'une belle et noble école. Où sont vos parents? — Je n'en ai point. — Et M. Prévère ? — C'^st lui qui m'a recueilli.... » Pendant ces mots, tous s'étaient tus et me considéraient avec intérêt, c Honorable I reprit M. Dupont d'une voix grave et un peu toue, honorable pour l'un et pour l'autre. Mon ami, vous réussirez. Sûrement, vous réussirez. La détresse et l'abandon sont de grands mobiles. Tout à se faire soi -môme, c'est un puissant stimulant; courage, courage! Parti de fort bas, vous voilà déjà bien plus haut ; j'en augure favorablement pour vous, et, ai vous poursuivez, de grandes joui&sânces vous attendent. Mais travaillez, n'imitez pas notre jeunesse paresseuse et futile; semez avec peine, et vous recueillerez avec usure. Du reste, venez me voir de temps en temps et faites-moi le plaisir de me oompter au nombre de vos «mis. > Gomme il tenait ma noain, j'ai serré la sienne sans rien répondre, car j'avais peur de pleurer au premier mot que je voudrais dire, tant j'étais transporté de plaisir et de reconnaissance.

Voilà tout, Louise. Que penser ez-vous de tout ceci? Cette fois, j'attends une lettre, bien sûr.

LOUISE A CHARLES

De la cure.

Monsieur Charles,

Voire récit m'a vivement touchée. J'étais avec vous, je rougissais av.6C vous, avec vous je savourais ces paroles si douces et ai ilafteiises dans la bouche d'un tel homme. J'en suis fière aataat que vmM .pouvez l'être; ainsi, GharJea, ai nous manquons de modestie, c'est ensemble, et je n'ai rien à vous pardonner.

64 DE^PBXi^TTÈRE.

Oh! oui, belle carrière et digne d^envie! Sans doute peu de jeunes gens peuvent y aspirer, mais tous devraient attacher leurs regards sur ces brillants modèles. Âh! si j'étais homme, ce ne serait pas tant d'atteindre à )a môme hauteur qui serait mon envie : c'est trop rare, trop difficile, trop sujet au découragement; mais ce serait d'entrer au moins dans la même voie, dans celle du savoir, du caractère honorable, de l'intelligence sérieuse et distinguée ; et n'est-ce pas là que conduisent toujours en ^ùelC[ue degré uhe jeunesse bien employée et ctuelque enthousiasme pour les hommes supérieurs? Sans cela, Charles, à quoi servent la richesse, la naissance, les talents mômes?... Voyez M. Ernest' : il a tout cela, et une facilité que l'on admirait; mais il s'est trouvé apparemment de cette jeunesse paresseuse et futile dont parle M. Dumont. Aussi qu'est-il? Riche, c'est vrai : il a une belle maison, de beaux chevaux; mais, môme à la cure, sur ce modeste théâtre, qu'est-il en face de M. Prévère? que sèrait-»il en face de votre monsieur, et en quelle chose publiquç ou particulière joue-t-il un rôle utile ou flatteur? Et si vous voulez que je vous dise un secret, c'est que rien n'attire mieux: sui' un jeune homme l'attention d'une jeune personne que ce relief dont il jouit parmi les hommes.

c Belle et noble école, vous disait-il, que celle de M. Prévère ! » Ces mots se sont gravés dans mon cœur. Ce sont eux qui, pour moi donnent autorité au reste de ce qu'il vous a dit. Oui, noble et belle école, inestimable avantage que d'avoir passé son enfance sous l'ombrage d'une vertu si vraie ; que d'avoir connu ce beau modèle de bonté, de patience, d'humanité généreuse; que d'avoir reçu les aimables leçons d'un homme si distingué en lumière et en instruction ! Oh! je le dis dans l'eiTusion de mon cœur, s'il est une carrière plus belle encore que celle dont vous m'avez retracé l'histoire, c'est celle de l'homme supérieur vouant sa vie à l'obscure pratique des plus humbles vertus, sans autre mobile qu'une âme généreuse, sans autre but qufe d'avoir aidé ses semblables, sans autre récompense que d'avoir marché sur les traces d'un divin Maître, sans autre espoir que celui d'obtenir, avec ceux qu'il a rendus meilleurs, une place daas les immortelles demeures!

Charles, nous avons été favorisés du ciel. Puissent les bienfaits de notre enfance se répandre sur tout le reste de notre vie!

• • ,xvr

CHAMPIN A REYBA^^ - •

De Genève.

Reybaz^ te ^ouviçnstu de Ghampin? Voici tantôt six ans qu^on ne s'est vu. Nous devenons vieux, mon pauvre ami ; tout à rheui'e nous ne npu5 retrouverons plus que dans Fautre monde. Eh! dis donc? Autrefois, comme ça semblait loin, toutççil Nous y voilà pourtant.

Ces jours-ci, je t'aurais, été voir, n'étaient mes jambes .qui refusent le service. La gauche est enflée, et l'autre n'est pas forte, par rapport au rhun^atisme qui me Ta ruinée. Dis, Reybaz, où Ton descend! Une jambure comme celle-là,, .qui faisait envie aux plus fameux! Reste toujours qu'elle a eu son beau temps. Te souviens-tu,, au baptémç de ma GatherinjB? Hein, de quelle vigueur ça dansait encore! On avait pourtant ses quarante bien comptés.

Je disais donc que je t'aurais été voir, non pas pour toi, .vu que j'ai de tes .nouvelles, mais par rapport à un jeune garçon qui es^ ici, à qui tu as donné t$i montre. Entre nous, tu as eu tort : 4e ces pièces-là, il ne s'en refait plus. Avec les maîtrises, l'horlogerie est tombée. A présent, en fait qui veut, et au gqùt de chacun. C'est du plat, c'est du clinquant, de la frime pure, des patraques endimanchées. Pour du solide et du soigné? adieu, je t'ai vu. A propos, quelqu'un a tenu la tienne depuis moi, car on a changé les huiles; dis-moi qui c'est. lime semble que ça me revenait de droit.

Je disais donc ce garçon, c'est un bon jeune homme, je ne dis pas; mais, quoique ça, on en cause par le quartier, et pas des mieux. Moi, ne sachant rien, je ne leur peux répondre. « Ce n'est pas vrai, que je leur dis; Reybaz n'a pas fait ça, ou bien j'en saurais deux mots. » Mais eux vont leur train, comme

1. Les lettces du personnage que l'auteur introduit ici sont écrites en pur idiome génevoiis pbpulaire, mais'd^àilleurs fort intelligible en France, hormis en ce qui concerne un très-petit nombre d'exjpressions absolumetit locales, d6tit nona aurons, soia de donner la signification à mesure. Au surplus, cet idiome,

«rnî ero<rno An liKorfo Ha fnnra Af An vivarit nittApeaniiA CP. nn'îl nArrl p.n r.nrrec-

eorrect qu'en se passant d'être aisé et naturel.

.66 US meaB^ÈRBi.

tu sais qu^une fois que les langues sont en branle, n'y a pas de raison.

Ils disent que c'est Tenfant d'une faute de jeunesse, d'un qu'on ne nomme pas. La Jaquemay croit que c'est d'une personne de marque, où son frère servait en nonante-huit, mêmement qu'elle lui en veut écrire, pour savoir le nom. De plus, que M. le paateur Prévère reçut une rente secrète, en viager, pour l'élever, ni vu ni connu, à sa cure. Que là il s'est pris d'amourette pour la tienne, par suite de quoi, n'en voulant rien, tu l'as fait placer ici. D'autres avancent qu'ils sont promis, i. quoi je leur réponds qu'ils ne te connaissent pas ; que tu la donneras plutôt à un bovéron * ayant père et mère qu'à un reluqué* ne sachant d'où il sort, ou bien que je ne m'appelle pas Ghampin, Jean*Marc!

C'est à toi, Reybaz, de m'en écrire par le menu, de façon que je leur rabatte leur caquet en connaissance de cause. A moins que tu ne viennes, ce qui serait encore bien mieux. Vois, c'est le temps des feras*, et j'ai encore trois bouteilles de Crépi de la comète. Allons, mon vieux, décide-toi. Viens par les chars, un jour de marché, et tu descends droit chez moi, où j'ai un lit qui t'attend. Adieu, l'ancien.

dLE CHANTRE A CHAMPIN.

De la core.

J'ai reçu la tienne du 8 courant, laquelle contient du vrai et du faux, comme tu vas voir. A commencer par la montre, n'ayant point de garçon, je m'étais dit en dedans qu'elle irait à mon gendre, la tenant moi-même de mon père. Que si Jean Henaud l'a repassée, et non pas toi, c'est que je n'avsùs que douze heures devant moi, tant pour la faire nettoyer que pour renvoyer au jeune homme. Il y a des présents que si on ne les fait pas à temps, autant rien.

Par où tu vois, Ghampin, que c'est bien vrai que j« ini ai promis Louise. Dis à cette Jaquemay qu'elle s'épargne d'écrire, que c'est encore moins qu'elle ne croit. Son père et sa mère,

i. Ur JbQuvier. — 2. Un beau monsieur, un monsieur qu'sn Tein(p]& -^ 3. Sorte de poisson qui ne se trouve que dans le lac de G«Dève.

LE PRESBYTÈRJE. 67

c'étaient des mendiants. Elle acfiouoba dans k boia, où ils restèrent quatre joun, et^ le fuatiièmQ, diaparureot, ayant posé IVeofant devant la porte de la cure. On le sut à temps pour les rattraper, de quoi j 'étais d'avis, et de lear faire reprendra ; mais M. Prévère ne voulut pas, disant qu'ils le détruiraient II Va. donc élevé, d'où je lui en ai voulu longtemps, et au jeune honame aussi, tant par rapport à ce que Louise s'y affectionnait, qu'à cause qu'il était rétif et ne m'allait pas.

Le voyant grandir, et qu'ils s'inclinaient l'un pour l'autre, j'ai pris mes mesures, disant net à M. Prévère que, s'il ne Té* loignait , je m'en allais. D'où j'ai vu que lui n'était pas tant contre ce mariage^ mémement qu'il me faisait entendre que, quant au bien, le jeune homme n'en manquerait pas tant que lui-môme en aurait ii partager ou à laisser après lui. J'ai tenu bon, comme tu dis bien vrai, que je l'aurais bien plutôt donnée à tm bovéron ayant père et mère qu'à un reluqué né dans un bois, d'on ne sait qui. Quand on a une famille sans tare, on n^est pas pressé d'y en mettre une; avec ça que tous ceux du hameau étaient de mon bord, et n'en eussent voulu ni peu ni prou pour leurs filles ni leurs sœurs. Sur quoi M. Prévère l'a fait partir^ disant que c'était dur, mais juste, et dans mon droit. C'était un samedi.

Ceci fait, le même jour j'en ai causé à Louise, laquelle, du premier mot^ a fondu en, larmes, tout en m'assurant qu'elle m'était soumise pour m' obéir et me complaire, non pour me blâmer et trouver à redire. La pauvre petite en redoublait d'amitiés, se contraignant pour ne rien laisser voir et me maintenir la paix, d'où j'ai eu le cœur remué envers elle. M'attendant à avoir fâché M. Prévère, j'ai tombé des nues en le voyant un moment après aussi affable que devant, et sans traoe de rancune. Seulement, à le sentir seul et privé de cet enfant qu'il avait élevé pour lui, et que j '.étais la cause de tout, et aussi que ma femme, si elle avait vécu, aurait peut-être incliné autrement que moi; j'en ai congu du regret, en telle façon que, des trois, j'avais l'air le moins tranquille. Je me tenais donc par le hameau, où ils me fortifiaient par. leurs propos, m'approuvant tous, mémement que je bus un coup assez gaiement chez Legrand, le frère.

C'est pour que tu saches, Ghampin, comment j'y suis venu, et que ce n'est pas de mon choix. Je m'étais donc confirmé dans mon faire, lorsque, au dimanche du lendemain, qui était

hnit jours avant la communion, M. Prévère met dans sa prière deux mots pour ce garçon. Voilà que tous me regardent, sauf la petite qui baissait la tête; dont j'eus si honte, qu^au psaume je perds la note et chante de travers, encore qu'il n*y avait pas d'orgues pour me tenir lieu. Vient le texte ; c'étaient l^es propres paroles de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ : Quiconque reçoit ce petit enfant en mon riom^ il me reçoit. Je me sentis pris et ne voulus plus reculer, me sentant qu'à le faire, c'était renier mon Sauveur, qui me parlait par la bouche de son ministre^ et encore à temps pour que je me repentisse. Ainsi je. me repentis et, à ce moment-là, je fus décidé. Et j'eus bien lieu de m'en louer après que j'eus entendu le prêche de M. Prévère, si fort, Ghampin, si véritable, que toute la paroisse qui était là en pleurait; et qu'à défaut de la mienne, il eût eu la fille de quel que ce soit, et des Redard aussi, tout moyennes qu'ils sont, tant d'acquis que de patrimoine. Pour Louisô, dès le commencement elle était sortie.

Voilà, Ghampin, en toute vérité, l'histoire, et comment j'ai été amené. G'est entre Dieu et moi. Je n'en tire ni regret ni gloire ; seulement j'ai du repos, me sentant vieillir et sachant que, par delà le cimetière, mes œuvres seules me veulent suivre. En outre, que si je dois, avec la grâce de Dieu, rejoindre Thérèse, ma chère et honorée femme, j'ai plus de sûreté d'avoir agi selon qu'elle aurait fait, étant meilleure que moi et plus charitable.

Maintenant, te voilà au fait tout comme j'y suis. Mais aie soin de nouer ta langue, ne soufflant mot à quiconque de cette promesse faite à un enfant qui doit grandir encore, et avoir acquis sa profession avant que cette promesse s'accomplisse. La chos3 une fois sue, ce deviendrait nécessité que dedevancer les temps au détriment de ce qui est sage. Ainsi tiens -toi secret, et laisse causer le quartier. Je m'en soucie peu ou, pour bien dire, pas du tout. Seulement, à l'occasion, donne un conseil au jeune homme, et garantis-le. Je n'irai pas ces jours te voir ; mais, à la première fois que je descendrai à la ville, je n'y manquerai pas. '

Ton affectionné, v

Reybaz.

m PïlffiSBÏÏÈftÈ. «9

• M. PREVEWE A CHARLES. '

De la cure.

Charles,, il fajat suspendre vos lettres pendant quelques jours. Les émotions que Louise a dû ressentir ces derniers temps ont altéré sa santé, et, bien que le mal n'offre pas une grande gravité,, il lui. faut du repos; qu'ainsi rien de votre part ne provoque en elle aucun troublée, aucune émotion. Attendez à yotr.e place, que de meilleurs jours soient revenus. La moindre imprudence pourrait compromettre votre bonheur, car son père est déjà vivement agité en la voyant dans cet état, et j'ai de la peine aie maintenir dans ses résolutions.

Du reste, mon cjier enfant, né vous méprenez point sur le genre des émotions qui ont compromis la santé de votre amie. Louise vous aime, eliç n'aime que vous,, et, j'en suis certain, sa vie est désormais unie à la vôtre. Mais comment, du calme oii s'écoulaient ses jours, eût- elle passé sans secousse à une situation si nouvelle et si brusquement changée ? Gomment mille nouyeaux sen);iments eussent-ils pu assaillir ce cœur si sensible sans y porter quelque trouble? Comblent enfin celle qui est l'innocence et la pureté même, en face d'engagements sacrés qui donnent un droit lointain sur sa personne, s'avanceraitelle sans combats et sans alarmes vers un mystérieux avenir?

Ces causes réunies suffisent à vous expliquer l'indisposition de Louise. Depuis quelques jours elle paraissait souffrante,; hier, elle ne sortit pas de toute la journée ; aujourd'hui, elle ne s'est pas levée. Si la fîèyre augmente, j'appellerai un médecin, malgré ses scrupules. Mais il est à croire que \^ calme et le repos suffiront à la rétablir, et c'est pourquoi j'insiste encore pour que, vous restiez à l'écart. ,

LE CHANTRE A CHARLES

De la cure.

C'est sûr.... je la veux perdre, si le bon Dieu n'a pitié ! Tout comme sa mère, la fièvre la brûle et la fait délirer.... C'est de

70 l4Ë PB£2SBYTÈR£.

crainte et de bouleversement, depuis que je vous l'ai promise. Jamais elle ne se mariera, et, se mariât-elle, elle y serait malheureuse !...

Je vous le dis, le trouble la veut consumer.... Elle était heureuse.... elle ne le sera plus.... Si ce n'est cette fois, plus tard je la perdrai!...

Ne lui écrivez pas, c'est ce que je voulais vous dire.

CHARLES A HAATHfi.

De Genève.

Impossible, bonne Marthe, que je reste ici, malgré ce qu'ils disent. Je veux être sur les lieux. Dis à ta sœur que, ce soir, j'irai me cacher chez elle, où tu viendras toi-même me dire ce qu'il en est de ma bien-àimée .... Marthe ! Marthe ! . . . est-il vrai ? Son père m*écrit un billet qui m'épouvante.... je n'ose questionner.... A ce soir.... Il faut que je me cache ici, là-bas; mais, en repartant au jour, je serai ici à dix heures....

Adieu, bonne Marthe, je souffre mille tourments. Tâche d'y être vers minuit.

LE CHANTRE A CHARLES

De la care.

Le médecin, qui sort de sa chambre, l'a trouvée mieux. Dieu veuille! Pendant qu'elle me tenait la main par affection, sans faire semblant j'ai senti son pouls sous mon doigt du milieu; d'où j'ai jugé que la fièvre a descendu, notamment que, la lune changeant ce soir, je m'y attendais. Elle a demandé si vous saviez quelque chose, de sorte qu'on lui a dit que non, pour complaire à son idée; cela lui a ôté la moitié de son mal.... Quand je vous dis que tout trouble lui vient de vous!

La cour ne désemplit pas. Ils veulent avoir de ses nouvelles de tout le hameau, et jusque par delà, caries Servin ont envoyé. En la quittant : a Point de lettres? » qu'elle m'a fait. Allez donc votre train, puisqu'elle se mine ainsi qu'ainsi.

Reybaz«

Charles^

LE PRESÊfttÈRE. 1T

LOUISE A CHARLES

De la cure.

J'avais Tcnilu que Ton vous cachât la cause de mon silence pendant ces derniers jours. Mais Marthe m'a tout dit. En d'autres temps, je vous aurais blâmé ; mais aujourd'hui, je ne m'en sens pas la force. Que je suis donc changée ! Ce qui m*eût effrayée me touche ; ce que j'eusse voulu de toute ma force empêcher, je le vois sans honte s'accomplir ; et quand je renais à la vie, je me trouve sans défense contre ces sentiments dont les trop vives atteintes m'ont réduite à l'état où je suis.

Charles! suis-je hien moi? ou les transports de la fièvre troublent- ils encore ma raison ? Dois-je me livrer à ce calme tendre et consolant qui, dans cet instant, charme et amollit mon cœur? Hier, dans le délire, je demandais la mort, je la voyais comme une délivrance à des combats, comme un terme à une vie désormais troublée ; aujourd'hui la vie me sourit, une douce émotion me pénètre, et, mollement attendrie, je ne sais que retourner à vous.... votre attachement est ma consolation, mon abri, mon refuge, et, bien que je me trouble à y songer, je sens trop que je ne saurais plus vivre s'il m'était ôté.

Que de contradictions! Quels aveux j'ose vous faire!... Mais aussi, j'étais si malheureuse! Et à qui porter l'aveu de ma peine? D'autres, en ces moments d'angoisse, ont une mère qui les devine ou les écoute.... Autrefois, avant que je connusse ce tumulte du cœur, la solitude, la campagne, les bois, suffisaient à calmer de légers déplaisirs ; aujourd'hui je n'y trouve qu'un effroi qui m'en éloigne.... Je n'ose plus rester avec moi-môme, et je ne sais auprès de qui épancher mon cœur. Ainsi, repoussée de toutes parts, faible et confuse, je dis ce qu'il fallait taire, et je vous livre le secret d'une tristesse qui va vous affliger, si elle ne vous offense.

Oh ! sans doute, ce p:issé qui s'efface comme un songe lointain, cette douce enfance dont le calme s'est perdu, cet avenir si obscur, si incertain, tant de changements subits dans les idées, quand la situation semble rester la même : ce sont là. les premières causes de cette lutte à laquelle j'ai succombé. Je

croyais possible de continuer cette douce vie, je voulais croire que rien n'y fût changé, je défendais mon cœur contre r>e«trée d'affections nouvelles.... Mais, plus je résistais, plus je me sentais entraîner. Pluç je voulais écarter cet avenir, plus je» l'approchais de moi. Charles! je vous voyais avec effroi' le' seul appui de ma destinée, et, en môme temps, cette idée faisait i^a douceur et mon seul espoir ; je repoussais vos tendres paroles, et j'en éprouvais le pressant besoin ; je regrettais la vie d'autrefois, et pourtant, si vous n'aviez été pour moi que comme autrefois, je ne Teusse plus regrettée. Dans ce coBobat impossible, je consumais mes forces, et je succombais «ous le poids d'un fardeau que je portais seule.... . . v, .^ i.

Pardonnez, Charles, ces tristes aveux.. ^ .Serai-je plu» ibrîe,

plus raisonnable?... je n'ose y compter Mais que je gdûteau

moins ces moments d'un consolant espoir !... que je savoure les

illusions où se berce ma tristesse que j'entre voie ce beau >eiei

que voilaient les nuages I... Jours sereins ! vous retrouverai-je ? Campagnes riantes et paisibles, vous foulerai-je encore,r libre et heureuse? Êtres si chers qui remplissez mon cœuji,. saurai-* je ne pas contrister le vôtre?... ■•»-. i .. . m. .

Il est minuit; Marthe m'empécihe d& poursuivi».. tAdieu^ Charles. Je ne sais ce que je vousiécris. Peutnétrey si/je relisais ces lignes, ne vous les enverrais-je pas*... < • < •. :

Votre LomsR., .

CffARLES À L'OlTlSE.' ' ''

De Genève.

.xm

11 serait donc vrai! Louise, votre cœur a cherché le mîen?... dans vos alarmes, vous vous réfugiez vers moi?... Ai -je bien lu?... Je rougis devant vous d'oser croire à ces lignes, que pourtant j'ai sous les yeux.

C'est en mol qu'a passé votre trouble. Quoi! depuis quatre jours vous soufifjCiez, votre, vjepeiut-étre était en danger, je ne pouva's ni vous voir, ni vçus écrire, et tout ^ coup cptte Ipttrç chérie me surprend ai^ .milieu d'atfreusçs angoisses.... Mon cœur est inondé de plaisir, l'ivresse deçplus doux sentiments y répand une folle joie.... Adieu réserve, modestie, crainte de déplaire! je ne sais plus maîtriser mes transports ni mesurer mes paroles.... ...

L£ PBB$BYTÈR£. 73

Je devrais déplorer des maux dont je suis la cause. Mais comment? s^ils vous amènent à moi; si, passés désonnais, ils ne laissent dans mon cœur qu'une trace effacée par les étreintes du plus pur bonheur.... s'ils sont le terme de vos combats, si Tespoir renaît dans votre âme, si vous confiez à ma garde le soin de cet avenir:

L'avenir, Louise ? Ah! s'il était vrai que vous daignassiez chercher un appui dans rattachement de celui qui vous parle à cette heure; l'avenir! il ne vous effrayerait plus. Non! j'en crois ce courage qui me possède, cette force que je puise à la moindre de vos paroles. J'en crois la joie que j'aurais à vous consacrer mes efforts, mes travaux, ma vie; j'en crois ces transports qui semblent m'élever au-dessus de moi-môme pour me porter jusqu'à vous. Oui, Louise, si vous m*aimez, dès aujourd'hui le bonheur est à nos côtés ; confiance, amour, espoir, versent sur notre vie leurs plus doux bienfaits, et chaque jour nous conduit par de fortunés sentiers vers un avenir de félicité!

Tristes aveux! dites-vous. Ah! plutôt aveux aimables, touchants! langage d'une mélancolie qui me charme, d'une confiance qui me transporte! J'ignorais encore ce qu'il y a de plus doux au monde : c'est d'abriter la tristesse d'un être bien-aimé, c'est d'être le refuge de ses douleurs....

Je m'oublie, mademoiselle Louise, mais je crains bien plus encore de m'abuser, de me méprendre. Pardonnez tout au sentiment qui me trouble. J'apprendrai à me vaincre. J'apprendrai à tenir le langage qui vous plaît; je ne serai, je ne veux être que ce que vous voulez que je sois ; mais excusez, pour cette fois, des transports dont je ne sais pas être maître.

châmpin a reybaz.

De Genève. '

Ce qui est fait est fait. Si c'était ton idée, tu as bien fait de la suivre. Quoique ça, quand ce serait à faire, je te discuterais la chose à nouveau. Après tout, on est maître de sa fille, et parce que M. Prévère aura fait ce qui lui parait bon, faudra-t-il que moi, Jean-Marc, j'en sois victime? Encore passe s'il leur donne du comptant, assez de quoi. L'argent blanchit tout.

Mais voici bien une autre affaire ! Ton jeune homme se dé-

74 i^'PRnffrrËHs*

rai^e, si encore il n'était déjà pis gâté, cowme je lecfois, moi ; puisqu'enân on y Ta par d^rés; tandis que loi eommence par la fia.

£t note bien que je ne dis pas : On m'a dit^ mais fai «m/ Au surplus , je ne m'en étonne pas. Sans parler qu'il est né de misérables, il fréquente les étudiants. Vous autres de villages, vous ne connaissez pas cette èi|geance-là. Vois-tu, Reybas, tout œ qu'il y a de plus rien ; des garnements qui font plus de mal en un jour que vingt scélérats en un an. Témoin, quand je demeurais près Saint-Pierre, qu'ils m*ont brisé mes vitres, décrocbé ma sonnette, jeté bas deux pendules, paumé de neige, ri au nez de ma femme, fait tomber la seille^ de ma servante, caché mes volets, sali mon éoiteau et presque incendié avec toute ma famille, ayant ôté les tuyaux de mon poêle; heureusement que je m'en aperçus en mettant le bois. £h bien ! il les fréquente, notamment deux qui me doivent encore pour plus de cinq florins de vitres.

Ceci n'est rien encore, sauf, qu'il m'a jeté de l'eau sale sur mon bonnet et inquiété mes canaris. Mais il y a quatre jours que, le voyant sortir tard, je l'attendais pour fermer en bas. Dix heures, onze heures sonnent, mon drôle ne revient pas. Bon, que je me dis, je t'apprendrai à courir le soir eomme un dérangé; je vas fermer, il y sera pris. Pas du tout. Monsieur ne parait plus que le lendemain à dix heures. Bon, que je me dis, sans rien dire je te vas guetter de près, setcripant d'étudiant! Vient le soir. U sort de même ; je lui ferme dessba: Rien jusqu'au lendemain à dix heures. Je fais causer la servante des Dervey : je vois qu'ils ne se doutent de rien. Alors j'aposte la Jaquemay, pour savoir un peu. Elle en apprend de vertes. Une fréquentation*, des tabagies', des affaires de mœurs. Dans l'intervalle je reçois ta lettre. Bon, que je me dis, tu m'es confié, je te vas mener dru. Je connais ça, moi! on a été jeune.

Et vois mon plan, Reybaz. J'attends le soir. J'avais jalonné tous les Jaquemay par la rue; ils étaient là, ni vu ni connu, pour leurs affaires. C'est bon, passez votre chemin. Mon galant sort ; je descends après lui et je fais signe à mon monde : on le suit tous. Il prend une allée de traverse : pour n'avoir pas Pair, j'envoie la Jaquemay par une autre, afin de l'atteindre au débouché. Mais voilà-t-il pas que son grand benêt ^ de fils, qui ne

. 1. Sean qui se porte vurJa tête.— 3. Une aBioorttte.^3. Des excès.— 4. Hig&nd.

lui quitte pas- le cotillon, se va pocher Tœil contre un bras de pompe, et puis se met à brailler comme dix ! Tous les autres d'y courir et de crier à qui mieux mieux. Ils lui lavent rœil, l'autre s'échappe^ et mon plan rate.

C'est bon, que je me dis. A moi Taffaire, je Tattends au retour. Effectivement, hier matin, dix heures venaient de sonner; moi, sur ma portë^ je Tentends qui monte. « On a un petit mot à vous dire, que je lui fais. — Quoi? Qu'est-ce? Savez-vous quelque chose? — Un peu, que je lui rétorque en fermant ma porte. — Dites vite. — Un moment.... un moment. >

On a été jeune. Je vis du coup, à son air effacé, qu'il y avait anguille sous roche. Et puis, m'àsseyant : « Croyez- vous, monsieur l'étudiant, qu'on est portier sans découvrir que voici trois nuits que vous découchez? b Le voilà qui se trouble : c Monsieur Ghampin, silence là-dessus, je vous en prie! — Savezvous, jeunesse, que l'on est chargé de vous observer? — Observez4noi, monsieur Ghampin ; mais, je vous en conjure, entier secret là-des6u«. — Alors, que je lui fkis en me levant, qu'on dise la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ! * Et, le voyant qui se combine : t La vérité! que je lui surajoute vivement. — La vérité ? <5'est qu'il y a une personne malade à la cure, et que j'y ai passé toutes ces nuits pour avoir de ses nouvelles. — Vous me prenez, lui dis-je, pour un fameux bonhomme ! — C'est, je vous assure, la vérité. — Pour un fameux bonhomme, encore, avec! C'est votre dernier mot? — Oui. — Suffit. Reybaz en sera instruit. »

Alors voilà mon drôle qui sa dévoile, tant j'avais bien mis le doigt dessus : « M. Reybaz! s'écrie-t-il; lui moins que tout autre! Dites -le à toute la terre, mais pas à lui.... Mon bon monsieur Ghampin.... Mon cher monsieur Ghampin.... Mon trèscher monsieur Ghampin.... *-- Tra Ira Ira Ira, que j« lui fais. Fadaises! Reybaz en sera instruit. On sait vos tabagies, vos fréquentations. Vous êtes un dérangé 1 » Là-dessus il m'insolente, je lui montre la porte, et puis bonsoir.

Voilà à qui tu as donné ta fille. Je te l'écris tout chaud. A toi le reste. M'ayant insulté, tu comprends que je ne m'en mêle plus, si ce n'est de loin. Ah ! pauvre Reybaz, tu en as fait là d'une fameuse 1 Soit, ce qui est fait est fait.

Adieu, l'ancien.

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" De Ihi cûrt.'"'

mais cacher

trahir, lin ami de M* ^éyl^a^, qui a remarqué vos. absences, lui a écrit à ce sujet, en interprétant comme coupajbl^ TQ^^ • co.9~ duite imprudente : c^est ainsi que, par irréflexion, Ton peut compromettre ou affliger ses amis. Mais surtout vous avez oublié que vos démarches ne vous appartiennent plus en propre, et que tout ce qui vous atteint peut atteindre Louise. £n cachant un seul instant votre conduite, vous risquez de faire planer le mystère sur la sienne et d'attirer sur elle le souffle impur de la médisance. Je suis certain, pion, bon ami, que cette seule idée vous garantira à l'avenir de tout écart semblable, et c'est pourquoi, bien qu'il m'en coûte de vous faire des remontrances, je n'ai pas voulu laisser passer cette occasion dQ vo^s signaler ce danger. Du reste, Louise ignore et doit ignorer tous ces incidents. . . ,. .; . , , • :..

Cette chère enfant ya beçiucoup n?ievx..Dapspeu.de jqurs plie pourra sortir, et Ip grand ap achèvera, j'espère, de 1^ ^étabUr. Le mal a été de courte, durée, mais.yfpljBnt;,jl e|n restera longtemps des traces, j'ei;i juge, à .3a fai))l|3sse et à l'ei^trôme payeur dç son visage. Je n'ai ^onc pas besoin dp vous répéter qu'eQ ce qui dépend de vpus ,vou^. devez mé9ag,er une sepsibilil^. au$§i vivç, sur. laquelle toutes vos expressions, tous vos sentiments et vos, démarches optuoe action p^issan^e.,Hier, Louise futmoii^s bien., Je sus qu'une .Içitire dayous l'^vf^it beauisoup touchée., çjt, bien qu^e son cœur pai^t content, l'on voyait qu^une émotiqn trop forte avait ggit]^ son, corps, faibj.e ^ncprp. Jenjeyousfais pgint ici.de reprochp, mais je donpç,un avis Ji votire prudence et à votre tçndressQ. ,. , , ,,......

Je désire que vous puissiez venir nous voir jeudi. N'en parlez point à Louise. Si, ce jpqr-là^ elje est assez biep, nqus verrons à lui donner Iq plaisir â^ yotr^ yisiie., Dans tous lés cas, ,il,fst nécessaire .qu'ayant. quj1;t^ J^ ci;ire d'une fiçiiçon un peu.briisque, vous y.rep^raiçsi^ez au n^ilieu, 4^ ces bonpes ge^^^ et^qu'ils ne

s'imaginent pas qiie rien soit changé dans vos rapports avec eux, comme dans vos relatiô])l^/avec nous. Ainsi, partez de bonne heure, afin d'être ici vers neuf ou dix heures. Je tâcherai d'aller à votre rentôiil^jiisq^'à'rà fontaine, si je puis. Je vous embrasse de cœur. Prévère.

■ P. Si ta '^ativi'ç* Marthe é^t iïicotisôlable' de m'àvoir nietiti; c'est, 'je cfcoiSj'la premiëri fois qud'célà arrive i cette' honiiôte fètdnle: A;^éz'soiû dé ]à' rassurer èfnltii pàVlatitèelon votre Cœâi', eft qu'elle àaôhé bien (]^è j'ôïre Fàime'èt lie Testime pas moins qu'àut)aràvàtît:' ' ^ ' " '

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'Marthe, toaboûne Marthe; 'je viens" t'è d'e'mândefpàrdoiilJ'ai fait la faute', et tu en ai le'tépentir.' Je neTaura'is'jamais faite, je télé j'ùi'è^'feij'eûàôé' pu croire cfue'tii m'âiniei^ais assez pour lùàûqtfer à là vérité, 'Une fois que M/'Prév^ré t'interroé;eàit. Ma bbnrie Mairihe,'pai^doniie-in6i rj'ai tous lés torts, et toi, seulement celui de m'ôtre trop attachée. Va, je te le rends bien. Et puis, qu'il sdit' bien entendu pour une autre fois que, quelque sottise que je pûîsfse faire, j'entends en pâtir seul, et que nul ne 's)e 'crtiie tenu de mentir pour la cacher.

Allons, ma boiine Marthe; c'est tout' fini. Je ne t'en ainie que mieux, et M. Prévère ne s'en Souvient déjà plus. « Dites bien à ma bonne Marthe (c'est ce qu'il m'écdt aujourd'hui) que je ne Vdimé et ne Véstime pas d'un grain mûins( qu'auparavant, car ce n'est pas elle qui a tort en aucune fa^ôh. Lui ferait-on un reproché d'aimer trop son Charles? Eh bien, oui! son Charles Qu'elle a élevé comme une mè're! » Cest-iF clair cela, dis, bonne Marthe? Allons, ne pleure plus. Sais-tu donc bien que je vais vous voir jeudi, et librement, et en plein jour? Ah ! soigne Louise plus que jamais ; qu'elle soit assez bien pour que je puisse la voir, et surtout chut! sur cette visite, tout grand chut!

Je suis fou de joie. Je cabriole tout seul. Ce n'est pas tant à cause de jeudi, qui me fait peur, qu'à cause d'une lettre que m'a écrite Louise, et que tu l'as empêchée de finir, mauvaise que tu es. Ceci, je ne te le pardonne pas. Non, c'est fini, je t'en

veux. Si ta étais là, je t'embrasserais; oui, ma vieille Maithon, et sur les deux jou^s, et un rigodcm, et mille folies. Je te dis que je suis fou.

M. Prévère dit qu'elle est si pâle ! Oh ! qu'elle doit être beUe, et plus touchante encore ! La pâleur va mieux à ce visage, si rempli de tendresse et de grâce; n'est-ce pas, Marthon?... Elle va mieux avec la douceur de son regard, de sa voix, de ses manières. Oh ! si tu savais combien je l'aime, ma pauvre Marthon,^ tu m'excuserais de t'avoi'r mise en faute. Il y a des moments où ce sentiment m'dte toute raison.

Or voici l'hiver. Le cotillon de laine ci-joint, pour toi; le bonnet, pour Antoine. Ce sont les premières bribes que je paye de mon argent, car tu ne sais pas, Marthe, j'ai un écolier, moi qui suis à l'école. Adieu.

Ton affectionné Charles.

CHARLES A M. PRÉVÉRE.

De Genève.

Monsieur Prévère ,

Hier, je comptais vous voir avant de quitter la cure. Aussi,, lorsque j'eus pris congé de Louise, je vous cherchai. L'on m'apprit alors votre départ subit pour Ghoully,et que jene devais pas vous attendre. Je me suis donc acheminé vers la ville, où je suis arrivé si tard, que j'ai trouvé les portes fermées. J'étais si heureux et si préoccupé, que ce contre-temps ne m'a pas paru bien désagréable, en sorte qu'ayant trouvé un abri j'ai patiem-» ment attendu le jour.

J'ai donc revu Louise ! monsieur Prévère ; je l'ai revue, non plus compagne seulement de mon enfance, mais compagne pour la vie! Je l'ai revue, mon amie, et, si j'osais le croire, heureuse et tranquille. Gomment vous raconterai-je cette entrevue ? Presque rien ne s'est dit entre nous, et, pour ce qui se passait dans nos cœurs, où prendre des termes qui le puissent exprimer?

C'est en revenant de chez les Legrand que , tournant vers la terrasse, j'ai trouvé Louise assise avec Marthe sous les acacias. Troublé à sa vue, je m'arrêtai, ne sachant plus de quel air l'aborder, bien que depuis votre lettre j'aie passé tout mon

temps à me pvépater à ce moment. Mais Marthe me Vit et s'écria : c Vaici M. Charles ! v Anssitôt Louise se leya, et, avant qu'elle eût eu le temps de parler, je tenais sa maia que je n'osais presser de mes lèvres, f Je ne voulais pas, lui dis-je, vous voir sans votre permission.... » Je n'ai pu poursuivre. Pour elle, une vire rougeur avait remplacé la pâleur de ses joues, et, trop faible encore pour surmonter son émotion, elle ne disait rien, mais elle m'accueillait de son regard baigné de larmes. Quand ensuite j'ai voulu quitter sa main, elle a retenu la mienne en la serrant; et à ce moment il m'a semblé, au milieu du trouble délideuz oh j'étais plongé, comme si nos coeurs s' unis* saient pour la première fois et pour toujours.

Louise s'est assise, et bous sommes restés longtemps dans ce même lieu. Les mêmes' tendresses qui s'écrivent aisément ne peuvent se dire : nous étions contraints; mais insensiblement le plaisir tempérait cette honte, la confiance calmait ce trouble, et déjà, même sans parler, notre émotion avait un langage aussi doux que celui que la voix peut faire entendre.

Je vous dis tout, monsieur Prévère. Eh ! comment vous cacherais-je quelque chose? Mais je ne sais pourquoi j'éprouve quelque embarras à donner essor, devant vous, à des sentiments si vifs, si nouveaux !

Ii^us nous sommes levés ensnite , à la vu€ de M. Reybar qui venait à nous. H fallait que Louise lui patût heureuse ; car luimême, après m'avoir entretenu le matin de pensées sombres, s'égayait à la vue de sa fille et me témoignait plus d'amitié que de coutume. Sa présence nous a enhardis à causer, en sorte que la promenade s'est prolongée en paisibles entretiens , oii Louise , ayant recouvré du calme , mettait la grâce et le charme qui lui sont naturels. Dès le commencement, elle s'appuyait sur le bras de son père, lorsque eelui-ci s'est pris à dire : « A vous, Charles, c'est à présent votre place.... » J'ai reçu le bras de Louise , et ausntôt, une contrainte mutuelle gênani l'abandon de nos discours, l'entretien était tombé lorsque nous avons été de retour à la cure. Là j'ai exprimé à Louise quelque crainte de l'avoir fatiguée : « Non, m'a-t-elle répondu , je suis heureuse , et je vous en remercie. » C'est alors que dans mon transport , j'ai saisi sa main, et qu'après Tavoir baisée je me suis retiré.

Voilà, monsieur Prévère, autant que je sais le faire, le récit ée cette entrevue, qui est le moment de ma vie où j'ai ressenti le plus de vives émotions. Il me semble que je suis un autre

80^ LB PRESffFrÈRB*

homme^iei que ee-honheoridéià sigranébdont jie joiBasais-desoit aiHgnuenté outj» mesura. ^h1> monsieur Prôvèire,' quaad je songie cpie^c^test (à votre ouvrage^ ftis dès. longtemps votre sollicitude me» préparait eette ■■ <fé]iei>té. «vj je ne* isais qi)ie« pleurer • de rec<Mi«natôsaiLce:en,béQissant>vf>s bienfaits eteRiadorant» votre bontés

Je «sens que oes tem^s ont été perdus: pour Fétude , et cepeit^ dant le ^moment approche où 4>1< faudra rendre compte.' Je vais m'y remettre avec<ttntnouveaucottragei J'aLoubliéde vous dire qae je donne-, une leçonàun^jeiuneienfant. Je voulais refuser, sachant trop combien je ^uis ecoore incapable da rien enseigner ; mais, les obligeantes soUicitatâons de M; Dervez , qui pense que j'y trouverai un profit d'instruction pour moi-même, m'ont décidé à faire cet essai , auquel je commence à prendre de l'intérêt.

Votre respectueux et affectionné . ,

CHARLES A LOUISE

De Genève.

Il faut, Louise, que dès aujourd'hui j'apprenne à me vaincre. Car, que-vous dirars^je, si je me laissais emporter au gré de mes tran^orts? Aussi- bien ne saurais^je pas vous dépeindre l'état de mon cœur. Trop de .sentiments y bouillonnent k la fois, trop de souvenirs s'y pressent, trop de. bonheur l'inonde à cette heure. A votre seule image, un trou))le inconnu me saisit; il fautque je Técafte de mes y eux.,.. avant que je. puisse vous écrire avec quelque, calme. , , -

Ub voici de retour dans ma cellule^ Que de vide j'y éprouve ! que. j'ai de peine à y rester!* que tout est< froid, triste , hors des lieux où vousôtesJ Je prends en. haine ces livres , ces parois, ces maisons qui masqueoit les campagnes ; il me semble conmie si,, de retour d'un séjour enchanté que je regrette avec larmes, je venais végéter sur une terre ingrate et morne.

Qu'ils ont été courts, ces instants !... et je n'osais parler I Comment ne suis-je.pas tombé à vos pieds, comment n'ai-je rien su vous dire ? Gomment mon cœur, pénétré d'amour et de bonheur, est-il resté muet et sans langage?... Oh I sans doute, il est des sentiments trop vife pour qu'ils se laissent exprimer pat la parole. Autrefois je. savais. tout vous dire, aujourd'hui je ne puis plus. .: - ' .

Après vous avoir quittée, je m'éloignai, emportant le dépôt chéri de ces souvenirs. Je voyais encore votre visage, je sentais votre regard, votre main touchait la mienne , votre présence se prolongeait pourm^enivrer de son charme. J'ai pris par les prés, pour ne rencontrer personne. Le soleil se couchait quand je suis arrivé à la place où naguère, renvoyé de la cure, je donnai cours à mes sanglots. Bonheur inespéré ! je la foulé, cette même place, oppressé de joie, attendri par le plaisir.....

Arrivé à la ville, j'ai trouvé les portes fermées. J'en ai été presque content. Il me semblait rester plus longtemps avec vous. Gomme la soirée était belle, j'ai continué d'errer dans les che* mins voisins; et, lorsque la lune s'est couchée, me trouvant près du lac, j'ai cherché un abri dans un bateau attaché à la rive. C'est là que m'a surpris le jour , et j'ai répris à regret le chemin de ma demeure.

Charles.

LE CHANTRE A CHARLES

De la cure.

Tout à l'heure je quitte la petite, qui commence à se refaire de cette dernière. Ne voulant point de remèdes , on l'a mise au lait. C'est celui de notre chèvre, issue de celle qui vous a nourri, bète saine et forte laitière. Ça la réconforte petit à petit, les couleurs reviennent, la force avec, et puis le babil, qui est meilleur. Quelque chose qui m'a fait plaisir : avant-hier elle s'est remise à filer ; il y avait longtemps. Toutefois ce n'est encore zss&z pour qu'elle recommence avec vous ses écritures sans fin aux- <ïuelles elle se consume , durant que vous-même vous y perdez votre temps. C'est pour lui en épargner la fatigue que je vous écris aujourd'hui ces nouvelles, vous tenant quitte de la réponse.

M'est avis qu'au lieu de tant écrire vous feriez mieux de vous mettre en peine seulement d'apprendre votre métier , oh , tant pour l'acquis que pour le caractère , il vous reste à travailler de quoi remplir vos journées de l'aube. au soir. Ici, où vous avez grandi de taille, vous vous êtes attardé de connaissances : c'est une raison pour presser le pas vers le but , sans batifoler sur la route. Pour le grec comme pour le latin, M. Prévère dit qoe vous n'êtes pas des premiers, quand d'ailleurs, sur les géométries, les physiques, les mécaniques, passé les quatre règles,

82 liË PBSaETTÈRE.

vous n'ôtes pas fort. Et toutefois ce ne sont là que les premières barrières à franchir, avant qm d'apprendre l'hébreu des prophètes , ott ils lisent à rebours ; la théologie , où la soieucft so fouille à la sueur du front, bien plus qu'on ne l'y ramasse en se baissant , et enfin la façon de s'y prendre pour faire un prêche qui vaille. Si donc vous vous dépensez en écritures quotidieanast qui vous tiennent l'esprit ailleurs qu'à votre affaire, oomin^it arriverez -vous à temps ? Louise vous est engagée ; mais encore faut-il, pour que rengagement tienne , que vous ayez un état. Marchez-y donc , non comme ces oisifs qui promènent , mai^ comme un homme qui , voulant arriver au logis avant le soir^ presse le pas , et en peu de temps met arrière soi beaucoup de route.

Ceci est pour l'acquis ; mais, ainsi que je disais tout à l'heure, le dedans du cœur , l'habitude de l'âme et le caractère, réclament aussi leur travail, surtout pour vous, raboteux encore , et jusqu'ici mal appris à dompter les violences du sang, l'intempérance du vouloir , la hardiesse d'agir , et qui avez fait douter^ en plus d'une rencontre, si vbus tourneriez à ce qui est honnête et mesuré ou à ce qui est fougueux et hors de règle. Si c'est en corrigeant ces vices de votre nature que vous vous rendrez digne que Louise vous ait pour époux, c'est pareillement en les arrachant de votre cœur , comme- on fait d'un champ les ronoes et les herbes mauvaises, que vous pourrez devenir un ministre du Seigneur et en remontrer aux autres. Vous avez donc à y porter la serpe pour émonder tantôt , tantôt trancher dans le vif , ou de la pointe fouiller jusque sous la racine, et d'autant plu& profond , que ne sachant de quelle souche vousètes sorti (quand, d'autre part, il est certain que oeuz qui vous ont abandonné ont été>en cela de grands pécheurs), vous devez plus qu'un autre vous défier des germes moins bons que vous trouvez en vous, et qui peuvent y être, non pas semence apportée par le vent pour être par le vent emportée^ mais semence native, tenace à croître et à s'étendre.

Faites-vous donc fort et volontaire dans le gouvernement de votre nature, sévère à vos penchants , méfiant du seul patrimoine que vos père et mère vous aient transmis , à savoir un sang rebelle et une judiciaire qui manque de poids et de mesure, mais qui est à temps pour les prendre. Transformez-vous premièrement en jeune homme posé et désireux de règle, pour vous transformer ensuite en serviteur de Jésus-Christ et en pas-

Xfi FfUSffîVTÈBE. M

tsar des âmes ; songeaBt bien que^ ti voas n'êtes pas capable de faire le premier de ces. deux pas^ encore moins tenteriezvous cette seconde et plus forte enjambée. Ayez pour modèle M. Pré V ère qui vous a élevé; apercevez vous par quoi vous n'êtes point sur sa trace, et qu'ainsi j'aie sécurité pour ma fille. La veille du dimanche cil je vous l'ai promise , je n'étais pas emprunté de savoir k qui Ja donner et, si je mettais la riche^Bse avant une vie honorable, je saurais où faire ici près un heureux du ciel. N'est-il pas, vrai que cette C(Miduite et ce bon renom auxquels je sacrifie l'opulenoe et le rang , vous me les devez ainsi qu'à Louise? Tâchez donc à les acquérir , et, quand vous les aurez, je vous tiens quitte et m'éloigne content.

Pour conunencer , soyez plus avare de lettres. A chaque jour la messagère en apporte, qui, après avoir employé là-bas votre temps, prennent ici celui de Louise, et la font tantôt troublée, tantôt pensive : ce sont elles qui l'ont jetée dans cette fièvre d'où elle sort à peine. Votre mariage ne peut qu'être éloigné, espacez donc vos témoignages et faites vie qui dure ; de ce train, vous auriez au bout de l'an fini votre papier et le sac de vos balûls^ Du temps que j'étais le promis de Thérèse, qui était du hameau de Dardagny, bien que vivant distants l'un de l'autre, le penser mutuel nous suffisait , et occupés chacun , elle de labeurs domestiques, moi de travaux d'homme, rarement se voyait-on l'hiver , et l'été guère davantage. Une fois le mois elle venait ici écouter notre prêche, et sans une seule écriture ni tant de paroles, d'un signe çn s'en disait assez, au moment du revoir , pour que la langue n'eût rien à ajouter. Le mois d'après , c'était à moi d'aller à leur église, et le reste du jour, promenant par la prairie ou assis sous quelque noyer, on coulait les heures à se sentir ensemble bien plus. qu'à échanger des discours, jusqu'au soir , où, en compagnie de sa mère, elle me reconduisait à quelque distance. C'est sans plcGs de bruit et sans lien prendre sur le travail que nous avons passé ces mêmes temps durant lesquels vous écrivez des volumes au détriment de vos études ; et pourtant l'union croissait entre nous comme un arbre boit mieux sa sève et jette mieux son feuillage en tout' sens dans un champ tranquille que dans un terrain constamment remué.

En outre, la petite, c'est sa mère trait pour trait, sauf qu'ayant étudié dans les livres, elle a plus d'acquis. Mais que l'écorce soit autre , c'est bien même bois, et seulement trop; car, ainsi

84> ' LE ViPaSSB?TàR£,i .

que Thérèse , elle se fait souci de tout et de quelque chose encore , voyant à s'attrister où les autres ne verraient qu'à se réjouir, et, par ainsi faire, se consuitiant avant le temps. C'est donc à vous de ne pas la secouer journalièr^ment par des propos dont l'attente la trouble et dont le souvenir la remue. Une lettre au • bout de la huitaine me semble déjà plus que la raisonnable mesure , . et , pluutdt.que . . de^ l'i&iiflammier , rmetlezr^ydu sage et du récréatif :, des choses 4^ temf^s ipassé encore phis qw^ des tchose^ d&l'an qui coupt)< ou de l'an qui vientet des^^iutresi t >< ^ ^' oi

Encore un mot sur UO' article itout voieinide l'autre, ett^nitani que vous seriez^ dans le aas tde* lui envoyendes lectures*. L'autre jour y je vis qu'un livre i qu?eUe avait entre les main» lui faisait > du mal à vue d'œil^si bien i^u'elle vint tard^à seuper, et après trois bouchées , se retira. J'ai dit à Marthe -de^ me fai»e tenir le li vire, car, je. voulais voir. • . » i • ■ - - ■ it ^ i» m

Le connaissez-vous point? G'testdôux enfants, qu'ont élève en* * semble, et puis ça-finitmaL La. fille, qiPils appellent Yii^ai»^ . se noie^ faute de vouloir.se. jiaisser sauver d^-n vaisseau par un homme nu. L'autre, le garçony qu'ils appellent PauJ/, ainsi dé*- ' laissé par la mortide /la sienne, s'en va iyaissant de> chagrin et = finalement meurt, et puis les deux mèpes , et puis la serv»i;ite, et puis le domestique qui est nègre :- bref, il n'en* veste 'plusi Voilà4-il pas une plaisante histoire ? «e Bête ! que < je me snits'dit' (car tous ces enterrement» ^ ça commençait à me reiâuer)^ vas-< tu pas te prendre à ces- mensonges? «En* attendant, les'jeunbs filles^s'y prennent, et vont se faisant du- mal pour des fantômes.' Si donc il faut que Louise lise, tâchez à lui trouver du plus gai et qui finisse mieux. •

Marthe, à propos de son cotillon, me dit que vous avez déjàdu travail qui rapporte. Q'«»t-il vrai? Çaime-serait de bon au-»' gure^ outre l'à-propos, car à la ville la vie-est chère; • •' '

On a commen(5é à teiller le soir >: hier chez les Le^and, ce ' soir chez nous. On lira ralraanach de l'an prochain, qui Vient d'être imprimé. Il promet de l'humide. Je^'m^en'accùttimoderais pour mes foins;- mais- pour mon restant de vignoble, gare!

M. Prévère et la petite vous adressent leurs amitiés; joignez-y les miennes. . . • .. • •

LE-iBRESHY JËRErf / 8 & -

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ÔHARLES A LOUISE. , , .

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v\iotce>përe^. Louise, est bien 'terrible daûsises façons de voir; et-j'attemlâ, pour répondre *à sa^lettre'^ que mon déplaisir -soit moins vif. Il trouve que jeDvous^evis (lro^,*'qiifr mes lettres tous foDiidu mal, à vous; • tandis* qu^à 'moi •elles me font 'perdre moû temps; il veut' me méttre^à ia ration d'une, d'urne seule par hul'^' ' taioede jours! Mais je viads être très-^malhenirëuï. -^surez-moi du moins que^^^si: je* lui désobéi^ de temps- en temps,' vous ne m'en ivoudrez pas. trop. •!• f • . i . . .; i . -

Vous écrire moins ! quelle étrange et déplaisante idée V Vous^ écrire ^moins! mais qu'y gagnerai-^éy sîiïod* de Nréver encore plussouvetittà vousv lorsque déjà* je ne fais guère ^ue cela? 'Ce n'eat que quand' une lettre eet partie> ()[ue, ayant tout dift ' et signé, et plié^ 6ti«xpédié, riL y> ailà un moment.de relâohe dont je profite pouiuaTanoer mon»trayaiL Ge moment vam'ètre enlevé, et je ne aaia plus quand' ni' comment j- étudierai.' > * <

f^tendfil au<<mAins que vous, <vous> m'écrirez d'autant plus fréquemment? Il nq s'explique pas sur. ee point.. Mon Dieu ! que vais-je devenir alors,, pendant- mes sept- jours de silence et de ténèbres? Ayez pitié, Louise. Ëxpliquez-dui les choses, et donnez^moi des conseils qui m'aident «à me tirer de cette triste situation^i ;. . >i

Il me dit aussi de vous écrire du sage et du récréatif. Du sage! Que croit-il donc que je vous< écrive? ou bien^ entend- il que j?ai de la sagesse d« quoi en. revendre? I^e reste de sa lettre ne m'autorisa- pas à. lui prêter cette opinion flatteuse. J'essaye toutefois ; mais, dès que je me représente que je veux voufi écrire, du sage, voici que j'éclate* de rire. C'était déjà bien assez de demander du récréatif à un pauvregarçon qui vit assis entre quatre i murailles et les yeux sur un livre.

Voici, Louise, comment je- me. irécrée à cette heure. Je déchiffre une maudite tragédie grecque, où des gens que je ne connais pas se disent, dans une langue que je n'entends pas, des choses qui ne me concernent nullement. C'est déjà peu récréatif. Ge qui l'est bien moins encore, c'est l'obligation où je suis d'admirer dans ces logogriphes tous les beaux endroits, au

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moyen d'une note latine que japprends par cœur, pour la répéter à qui de droit , le moment venu. Ce moment, c'est en novembre prochain. Je me hâte donc de déchiffrer, je me hâte de trouver beau, je me hâte d'en avoir fini avec tout ce tragique, qui m'assomme plus Iju'îl ne m'attendrit; et puis, quand j'en ai fini, c'est pour recommencer avec quelque autre grimoire tout aussi peu reeommandable. C'est à cela que se passent mes journées,, et je les aimerai, et je les chérirai, et toute ma vie je me souviendrai avec délices de ces douces heures où je déchiffrais à tant d'effort ces pages écrites il y a deux mille ans pour le désespoir des étudiants à venir, si seulement je sais libre de vous écrire à volonté, si surtout pas une de vos lignes, déjà si rares d'habitude, ne doit m'être retranchée.

Tout n'est pas triste cependant dans la lettre de votre père. A côté des sévères conseils qu'il me donne, il me parle de vous, de vos forces qui reviennent, de cette chèvre qui vous donne son lait.... Ah! Louise, oserai-je vous le dire? c'est ici une chose bien simple, bien ordinaire, mais où je goûte un charme que je ne puis exprimer ; et, à l'endroit où votre père fait observer que cette chèvre est le petit de celle qui m'a nourri, j'ai ressenti une attendrissante joie. Ainsi donc vous reprenez la santé à cette même source où je puisai la vie. Ainsi donc, dès nos jeunes ans, et par tous les liens, et par les choses mêmes qui sont de pur accident, le sort nous unit, nous rapproche, nous fait ami et amie, et presque sœur et frère. Ah! si j'étais à la cure, combien de fois déjà j'aurais été voir, caresser cette pauvre chèvre, et, quand j'y retournerai, quels soins, quelles amitiés, je lui prépare.

Mais à ce propos vous ne sauriez vous imaginer, Louise, combien ici me manque cette société des bêtes, à laquelle j'étais accoutumé. Pas une vache, pas un mouton, à peine des chiens, mais dont aucun ne m'appartient, et qui d'ailleurs sont civilisés, dégénérés, impudents plutôt que sauvages, presque jamais dans la compagnie de l'homnie, mais errants dans les rues, où ils vont cherchant et se disputant une sale nourriture. Rien de cette franche brusquerie de Dourak ; rien de ce poil nettoyé, lustré par le vent des campagnes ; rien de ce hardi et généreux courage, de cette joie palpitante, de cet œil de feu, de ces bonds de gaieté. Ah! les ennuyeux, lès méprisables chiens! sans compter un petit carlin appartenant à deux vieilles demoiselles, nos voisines d'ici-dessus, animal étrange, lavé, tondu,

coiffé comme un petit*maltre, et le seul de l'espèce avec qui je soutienne quelques relations sans agrément. Ce petit-maitre a les yeux éraillés, une ridicule expression, l'air toujours transi et un jappement aigre, dont le timbre insolite paraîtrait à Dourak du dernier monstrueux. Tel quel , il est chéri des deux demoiselles et détesté de tous les autres locataires. Pour moi, je n'ai à me reprocher que de l'avoir contraint parfois à se mesurer avec des matous qui le coiffaient à leur manière. C'est ce qui fait que les deux demoiselles ont l'horreur des matous et qu'elles les calomnient constamment.

Imaginez*vous que quelquefois ce besoin de voir des animaux njstiques va jusqu'à me faire quitter mon ouvrage pour descendre dans la rue les jours de marché, et je me promène avec un grand plaisir au milieu de ces attelages de bœufs, d'ânes, de vieilles cavales, qui amènent ce jour-là le foin, le. bois ou des denrées. Il me semble alors que je suis au milieu des miens , et ces odeurs d'herbages ou d'étable me plaisent tout autrement que le musc et l'ambre des parfumeurs. J'ai aussi la chance d'y rencontrer quelques nsages du hameau, et d'apprendre de Redard ou de Turian mille nouvelles qui pareillement m'intéressent plus que toutes les nouvelles de télégraphe ou de gazette. J'y causai mercredi avec Brachoz, que j'ai trouvé bien éprouvé par son accident, et néanmoins recommençant déjà à se rafraichir. Il prétend, lui, que justement ce jour où il a- roulé au bas des moraines il n'avait bu que de l'eau. Mais il faisait nuit noire, et, n'étant pas tenu d'y voir clair, il n'y vit goutte : de là tout le mal. « Jugez, me disait-il, si j'aurais été boire, puisque j'emportais une pioche neuve, ayant coûté dixhuit florins, sans un sou de moins* v

Mais je vous dis toutes sortes d'ennuyeuses sottises : c'est que je ne suis plus, pour vous écrire, dans mon assiette ordinaire; les restrictions de votre père en sont la cause. J'éprouve de l'eflfroi en pensant que, cette lettre finie, je poserai la plume pour huit jours, et je me trouve embarrassé entre l'impatience de tout dire à la fois et l'envie de prolonger indéfiniment ce plaisir de m'entretenir avec vous. Encore une fois, Louise, prenez pitié et arrangez cette affaire. Bien que vous puissiez sans doute vous passer de me lire, moi je ne saurais vivre deux jours sans vous écrire ; et, si votre père tient bon, ma dernière ressource sera de vous écrire tous les jours de la semaine des lettres que je vous enverrai le samedi en un seul paquet. Mais

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