LE MAIRE DE NYON A CHAMPIN
De Nyon, canton de Vaud.
J'ai fait, monsieur, quelques recherches sur l'objet au sujet duquel vous êtes venu me consulter. Mais vous m'avez fourni sî peu de données, que je ne suis parvenu à rien de positif. La seule chose que j'aie à vous dire, c'est que le même mois, à deux jours de la date où ces misérables durent quitter votre can-
ton, je trouve sur le registre un homme et une femme reconduits à la frontière de France comme vagabonds et n'ayant pas de papiers. Il se peut que ce soient les parents de votre jeune homme ; mais dans ce cas il serait mieux, ce me semble, de laisser ce point dans Tombre, puisqu'il ne peut en résulter pour lui que du déshonneur et probablement aucun bien. Ce n^est qu'à la sous -préfecture de Gex que l'on pourrait apprendre quelque chose de plus sur ces deux individus ; mais, à moins qua vous ne parveniez à retrouver leur nom, tous autres renseignements seront incertains et presque inutiles.
. J*ai l'honneur d'être, etc. Perrin, maire.
MADAME DE LA COUR A CHAMPIN
Du Bourg-Saînt-Pierre, en Valais.
Je suis partie subitement, monsieur, sur la nouvelle de Tétat déplorable oii la tristesse et le désespoir ont jeté mon fils. Arrêtée ici par les neiges, qui m'empêchent de voler auprès de lui, je vous écris à la hâte, réduite que je suis à mettre tout mon espoir en vous.
Toute ma reconnaissance vous est acquise, monsieur; aucune récompense ne vous manquera si vous sauvez mon fils.... Il n'est pour cela (j'en ai maintenant la triste certitude).... il n'est pour cela qu'un unique moyen : c'est que, par nos efforts et surtout par vos prudentes démarches, il puisse obtenir la main de Mlle Louise.^.. Qu'ainsi rien ne vous arrête, que tout vous encourage : et croyez bien que, si d'autres auraient pu reconnaître vos services,. je le pourrai, je le devrai mieux encore que personne au monde. Car c'est pour la vie de mon fils que je sollicite, que je me mets à vos pieds et que je vous promets ici de ne point vous devoir un si immense bienfait sans que vous ayez à vous louer de ma généreuse gratitude.
Son découragement est affreux, je me vois avec un sombre effroi encore séparée de lui; je vais tout tenter pour le rejoindre. Mais il faut, pour le sauver, que je le trompe ; il faut que je lui donne de l'espoir, que je lui montre comme facile ce qui présente tant d'obstacles, que je lui cache mille circonstances, dont ia moindre le porterait à s'opposer lui-même à toute tentative....
Il faut que j'aie fait tout cela avant même d'avoir reça aucime réponse de vous ; mais vous êtes honnête et compatissant, vous ne manquerez pas à ma confiance, et je compte sur vous. Assez. Ces lignes vous seront remises en main propre. Veuillez adresser les vôtres à Verrèze (val d'Aoste), chez l'aubergiste Matiiey.
Julie DE LA Cour.
• GXXIX
CHAMPIN AU CHANTRE.
Ta lettre oix tu t'ébranles, à, vrai dire, m'a fait pitié, et je m'étonne que toi , Reybaz , homme de tête , tu t'embrouilles ainsi dans les misères de rien. A quoi sert donc que je t'aie prévenu que cette lettre . de M. Prévère était un coup monté entre ces deux ministres, si, à la lire, voilà que tu défailles et vois blanc ce que tu voyais noir tout à l'heure?
Puisqu'il t'en écrit, des lettres, que je t'en écrive donc aixssi. Les raisons ne me manquent pas; mais où sera la fin, si tu tournes à tout vent et n'as pas toi-même aucune assiette dans tes résolutions? Ta fille est délicate , exposée aux ravages de cœur, aux combats?... Bonne raison, ce me semble, pour ne pas la confier à un vaurien, qui jusqu'ici n'a fait preuve que de malice. Eh ! mon pauvre ami, ne sais-tu pas la vie ? Si aujourd'hui dépendant, si ton obligé, si maintenu par M. Prévère, et, outre tout cela, amoureux, il en fait déjà des siennes, que serarce quand il sera maître, maître de vous tous et de ta fille? En es-tu donc à savoir que, de l'amant au mari, il y a la distance de l'agneau au loup ? et si ta Thérèse n'a pu vivre, malgré qu'elle eût rencontré dans son homme affection et tutelle,t'imagines-tu que ta Louise en vivra mieux d'être unie à un violent qui, une fois rassasiée d'elle, ne la ménagera pas plus qu'il ne ménage tant d'autres, lorsque la crainte ou l'intérêt ne le musèlent pas? Avec plus de vrai que M. Prévère, je te dirai : « Si tu veux que sa vie s'abrège, marie-la à ce vaurien, sans compter la misère qui les attend. »
Encore serait-ce temps de délibérer, si le plus gros du mal n'était pas fait. L'orage lui est contraire, à ta fille? Mais l'orage est fini ; quelques gouttes encore, et nous avons le beau temps* En revenant sur ton dire, tu n'auras abouti qu'à amener une
seconde secousse ; ta fiile repassera à la joie sans repasser à ia sécurité, ni toi non plus. Je ne donne pas une semaine, que déjà tu te repentirais ; et alors lui ôteras-tu ce Charles une seconde fois? C'est bien ainsi que tu la perdrais à coup sûr, et que, pour n'avoir pas eu la force de l'affliger une première fois, tu la briserais ssos retour une seconde. Sois donc certain que si, à grand bonheur échappé de cette maille, tu t'y reprends, c'est pour toujours. Je gage bien que ton Prévère ne t'a pas dit cela. C'est à bonne intention, j'en suis certain; mais toujours est-il qu'il a son intérêt là dedans, et que moi qui te parle ici, je n'ai point d'enfant trouvé à te commettre.
Tu as donc oublié d'où il sort et qu'on chasse de race, comme tu disais? Si ce n'était qu'on n'est pas pour lui nuire, à ce jeune homme, on te mettrait la puce à l'oreille, sans autre peine que de te débiter œ qu'on entrevoit de ces misérables qui l'ont enfanté dans le bois. Ce n'est pas moi qui m'étonnerais qu'il finit mal : mais bien plutôt je suis surpris de voir Reybaz tout prêt à enter sa race sur un sang de vagabonds, menés par les gendarmes de frontière en fron^ère. Penses-tu que, si ta Louise se doutait de cela, rien que la terreur ne fût à môme d'empoisonner sa vie et de la mener à la tombe par cette voie aussi sûre*ment que par une autre. Ah! c'est bien moi, va, qui regrette ici taliiérèee! Bien sûr qu'avec elle, depuis longtemps tu serais hors de ce pas.
Pour ton rayon de soleil et tes pronostics , je mets cela avec les sapins du docteur. Va donc faire dépendre le sort de ta fille de la pluie ou du beau temps ! Va te boucher Toreille aux raisons qui te crient de rebrousser bien vite, pour te laisser éblouir d'un rayon ou attrister d'un cheval <ïui bute I Autant vaut jouer le sort de ta fille à croix ou pile : je dis mieux vaut, car au moins as- tu dans ton gousset de quoi te décider, le jour comme la nuit, par la pluie comme par le beau temps. Plante-moi donc là ces manières de faire, avec lesquelles on se donne entorse à soi-même ; et sois sertain que, pour déjouer le sort, il n'est rien tel que se décider sur motif, et puis de s'y tenir.
Quant aux remontrances que tu me fais sur ce que je suis malicieux, c'est Trai, l'ancien : je tiens ce défaut de race; et je ne l'ai pas corrigé à vivre auprès de ma femme, qui en tenait aussi, par filiation, depuis Eve. Avec ça, bon enfant, comme tu sais; et vert encore, n'était cette jambure. La malice conserve : ainsi disait mon père , qui prit ses quatre-vingt-cinq ans avant
de mourir. Toutefois, prêt à croire et à dire de plein cœur que ton Prévère est le saint des saints, si seulement il en demeure là et cesse de vouloir verser sonécuelle dans la tienne et se débarrasser à tes dépens. Autrement, je garde ma malice, que moi j'appelle bon sens ; et je la jetterai, non point, comme tu dis, sur ce que je devine, mais sur ce que je vois bel et bien de mes deux yeux ouverts : un saint ministre employant toute sa sainteté et tout son crédit pour te faire livrer ta fille à un garçon qu'il a ramassé par terre, à un garçon sans nom, sans bien, sans parents; à un garçon qui, de son su à lui et à toi, est indomptable, vicieux, dépensier, ferrailleur; le plus propre entre mille à faire chèvre r • un beau-père et se dessécher une épouse : déjà déchu de sa profession avant d'y être entré, tout comme avant de vivre il était déjà marqué d'infamie ; tout comme avant d'être époux il aura ravagé, tourmenté, vexé tous ses patrons et inondé de larmes sa future. Tu crains Tablme? eh bien, il est là, Reybaz. M. Prévère te le cache sous sa robe ; moi je te le montre au doigt, je te le mesure, je t'y fais voir les rocailles, les pointes, les aiguillons où se brisera, oti se déchirera ta Louise ; où, une fois précipitée, tu n'iras pas la sauver, mais plutôt ta l'y suivras pour périr avec elle! Si c'est malice que de te parler ainsi, toutefois n'est-ce pas malice pour rire, mais malice pour te retenir au bord de cette crevasse. Dis-moi que tu es fermement décidé à ne t'y pas jeter, et, sur l'heure, je conviens que je suis un malicieux, je rétracte mon dire et je demande pardon entre tes mains d'avoir pu mal penser de ton ministre.
A propos des de la Cour dont tu jases dans ta lettre, on a eu l'occasion de voir cette dame à son passage à Genève '; c'est au sujet d'une maisonnette qu'elle possède à la rue du Temple, et qu'on aurait l'idée de lui acheter entre mon gendre et moi, pour se tirer de cette loge et y jouir de son reste d'années. Sans avoir l'air de songer à autre chose qu'à cette affaire, on lui a demandé si son absence serait longue. C'est ni oui ni non; la chose dépend de son fils, bien revenu de ses fredaines, mais toujours attaché à ta Louise et ne se consolant pas de l'avoir manquée faute d'un peu de tenue. £n attendant, il voyage par l'Italie. Je n'ai que faire, moi, de ce garçon-là, et je me bats de ses amourettes d'autrefois comme de sa bonne conduite d'à
1. Endéver. — 3. Ce mensonge s'explique parla lettre suivante.
présent; mais j'admire comment tu raisonnes à son sujet. Te Yoicî près de Vallier un vaurien qui porte une tare de naissance que rien ne saurait enlever ni blanchir; et en môme temps, le cas échéant, tu enverrais promener bien loin un cavalier de bonne maison, qui porte seulement quelques fredaines de jeunesse déjà oubliées et toutes réparables; car, enfin, à vingtcinq ans, c'est assez tôt pour rentrer dans la voie. Ne le prends pas, à la bonne heure; mais avec bien plus de motifs repousse Tautre, ou bien je dis que tu as la berlue. Sans compter que, dans cette bonne dame , tu retrouverais une mère à ta Louise, sans détriment à ton veuvage, que tu as bien fait de garder loyalement.
Adieu, l'ancien. Pèse tout ceci, et surtout ne vas pas t'engager que je ne le sache. Te privant ainsi d'un dernier conseil de celui qui t'affectionne de cœur.
Ghampin.
CHAMPIN A MADAME DE LA COUR
De Genève.
Si on agissait par intérêt, on aurait bien pu renoncer de prime abord à seconder madame, sur lecture de sa dernière, datée du Bourg-Saint-Pierre. La charge est rude à prendre, et encore subitement comme cela, sans s'être concerté, et pour que je confirme ici, au milieu de difficultés plus grandes que jamais, ce que madame promet là-bas, sans autre peine que de parler. Mais, comme j'ai dit, on a compassion de la détresse de madame, et comprenant (quand bien même sa lettre ne s'explique pas làdessus) que son fils a eu quelques mauvais projet , comme qui dirait de se détruire, on n en veut pas autant à madame d'avoir ainsi précipité ses instances et jeté dans le trouble et l'embarras un pauvre diable comme son serviteur.
Je dirai à madame que depuis son départ tout s'est dérangé de plus belle. Gomme j'avais prédit, le bon pasteup a les serres tenaces^ et il ne lâchera pas sa proie qu'il ne lui en laisse les marques. De concert avec M. Dervey, il a écrit à M. Reybaz une lettre où il lui montre sa fille morte avant trois mois s'il refuse Gharles; et Reybaz a tôpé de tout son cœur dans la prédiction, étant homme dévot et à pronostics, de façon que sans
moi il rebroussait dû coup. Tout ce que j'avais pu faire à grand'peine, c'était de le maintenir en suspens, lorsque avant-hier je reçois comme une bombe une lettre de madame, et que je re^ quasiment sur le coup.
Revenu à moi, je me suis mis à répondre à la dernière de Reybaz, où il me conte son ébranlement en faveur de Charles ; et à raison de ce que j'aimerais mieux, à sa place, donner ma fille à un manœuvre qu'à ce garçon-là, je lui ai écrit d'abondaiïce et d'amitié pour le retenir sur le bord de l'abîme, et en mêmes termes que j'aurais fait si de ma vie je n'eusse entendu parler de madame.
Et puis, réfléchissant que madame travaille là-bas de soncdté, promettant ce qu'elle me charge de tenir^ la peur m'a pris de n'avoir pas assez fait pour elle; alors que j'ai tâché dans la fin de ma lettre, et sans avoir l'air, de préparer les voies : m'avançant sur bien des articles où je n'ai pas mission, mais dans l'idée que si , à distance et sans pouvoir s'entendre , madame compte sur moi, il faut de nécessité qu'en retour je puisse compter sur elle. 11 fallait bien, devant par la suite communiquer avec madame, trouver un prétexte qui écarte le soupçon ; j'ai donc imaginé de dire à Reybaz que j'ai vu madame à son passage à Genève, par rapport à une maisonnette (j'avais en vue cette petite masure que madame possède rue du Temple) qu'on aurait Tintention de lui acheter, pour finir ses jours loin du monde et du brait, comme dit la chanson. De cette façon, Reybaz sait pourquoi j'ai à communiquer avec madame ; et d'autre part, il dépendra de madame (si d'ailleurs j'ai bien compris ses intentions) de faire en sorte que le prétexte soit bien trouvé, ayant cru agir dans son intérêt comme dans le mien. Je demande donc que madame confirme et s'explique avant de m'engager plus avant ; étant prêt à tout lâcher et à remettre la besogne à d'autres, si elle trouve que j'ai outre-passé ses intentions et abusé du pouvoir qu'après tout je ne lui ai pas demandé.
On a l'honneur, etc. Ghampin.
us FRESBYTÈRJE. 315
MARTHE A H. PRÉVÈRE.
De Mornez '^
Il faut que je rende compte à monsieur le pasteur de notre départ et de notre établissement ieî , d^autant plus que je suis remplie de joie , en yojant que les choses ne sont pas en aussi mauvais état que Pon pouvait craindre.
C'est jeudi que nous sommes partis de la cure. La veille, M.Reybaz m'avait semblé inquiet et triste, se dérobant maintes fois pour aller rôder solitairement , malgré la pluie et bien des préparatifs oil il nétait pas de trop. Avant le départ, je le trouvai encore plus sombre, et comme chargé d'une grande tristesse. Mamselle Louise ayant paru devant lui , il lui est venu une émo* tien forte ; sur quoi, non sans embarras, il l'a caressée plus vi- ▼ement qu'il n'est ordinaire à sa retenue, et puis, n'y trouvant pas remède à son trouble, il a eu de l'attendrissement.... « Ça ine rappelle un mauvais jour.... > a-t-il dit. £t il me semblait manquer de courage pour partir. Mamselle Louise, comme vous savez que c'est un ange, s'est prise alors à le consoler avec tant d'affection et de bons propos, comme si elle eût été tranquille et contente, que, remis de ce mauvais moment, il a dit d'atteler.
C'est le char à bancs des Legrand. M. Reybaz y avait mis lui* même pour mamselle le banc couvert, soit en cas de pluie, soit afin qu'elle s'y trouvât plus retirée et moins en vue. Ensuite, ayant voulu qu'elle y fût seule pour plus d'aise , il s'est placé sur le banc de derrière, qui est découvert, Legrand l'ainé nous menait.
J'avais pitié de ce pauvre père, tant il me paraissait à cette heure malheureux du souvenir de sa femme, qu'il emmena ainsi }1 y a dix-neuf ans. Lui qui est si ferme et quelquefois bien rude, il était comme faible et rempli d'angoisse : regardant au cheval, au cocher, aux roues, et craigant à tout bout de champ quelque présage mauvais; au point qu'agité outre mesure au tournant de Vernier, il a saisi ma main. Pourtant, tout cheminant bien,
!• Petit hameau situé à deux lieues de Genève, sur le peochuit du mont 8alèT«| dans une contrée boisée d'où Ton Toit toute la chaîne du mont Blanc*
il a fini par être plus tranquille, surtout après la ville, quand nous avons eu quitté la môme route qu'il fit autrefois en conduisant sa défunte à Montreux.
Pour notre jeune maltresse, monsieur le pasteur se doute bien qu'elle n'était pas tranquille. Elle s'était efforcée de parler à son père le long du chemin, lui proposant même de venir s'asseoir auprès d'elle : mais dès l'approche de la ville elle cessa de s'occuper de nous, et, cachée dans la chaise elle dut ressentir bien plus vivement encore l'émotion qui nous tenait silencieux, en passant tout près de la rue où demeure M. Dervey. Pauvre chère âme! Que d'angoisses, que de troubles, quand elle était digne de toute sorte de paix et de bonheur ! si douce qu'elle est, si innocente de tout cela ! Ça me fend le cœur à chaque fois que j'y songe.
Aussi , voyant M. Reybaz si ébranlé , quand moi-même je l'étais pareillement, je n'ai pu me contraindra ; et d ailleurs c'était mon idée, bien que sa servante, de lui parler encore une fois pour ma maîtresse, ne voulant me risquer aux regrets de m'être tue. < Monsieur Reybaz, lui ai-je dit, que nous voici tous malheureux ! — C'est vrai qu'il m'a répondu , et le plus lourd pèse bien sur moi.... Ce garçon est la croix de ma destinée !... et encore, si ce n'était que moi, aurais-je la force de me débattre....»
Il s'est tu. Alors, j'ai repris, tâchant d'excuser ce pauvre M. Charles, et comme quoi l'âge le voulait tempérer, ainsi que tant d'autres qui, pour avoir été difficiles dans leur jeune temps, n'en ont pas moins fait bojmefin; que sous la tutelle de M. Prévère, et aimant Louise comme il fait, on pouvait bien répondre de lui pour la suite ; que la leçon d'ailleurs aurait été forte , et que, s'il y revenait, c'était sûr qu'alors il faudrait le délaisser, mais en pardonnant encore cette fois ; que s'il me le permettait, je pouvais bien affirmer que feu sa femme aurait incliné à la douceur; qu'enfin je ne pouvais lui taire qu'à mon idée, le remède, quant à Louise, était pire que le mal , et que j'avais la conviction que le coup pouvait à la longue.... Il m'a interrompu: c L'âge, a-t-il dit, ne le tempérera pas. L'âge ne fait que le montrer plus vicieux.... Contre les instincts du sang, il n'y a tutelle ni direction qui fasse.... et, quant aux promesses d'à présent, j'y ai peu de foi : après l'amoureux vient le mari ; après l'esclave, le maître.... Pour ce qui est de pardonner cette fois, c'est se lier à pardonner toujours ; car, si d'une ^ première secousse
Louise a été ployée, d'une seconde je la briserai.... C'est la croix, la croix de ma destinée ! >
Il s'est tu encore ; après quoi il a repris : c Toutefois, Marthe, cette enfant qui est là dedans.... Que le ciel me soit en aide!...» £t les paroles ne venaient plus. J'en ai pris occasion d'achever mon dire sur mamselle Louise, lui apprenant bien des choses qu'il ne pouvait savoir, entre autres comment, par bonté d'âme, elle lui montre du courage et de la tranquillité, pour payer ensuite cet effort par des douleurs qui la consument. Je lui ai appris que, le jour quïl m'a grondée, c'est elle-même qui, pour lui cacher plus sûrement ses pleurs, avait fermé la porte en dedans, sans qu'il y eût d'autre mystère que ces déchirements qu'elle lui cache. Enfin, je ne lui ai pas tu que je la trouve faible, s'amaigrissant, et, par bien des signes, montrant qu'elle dépérit sous le souffle de l'amertume, du trouble, et du chagrin.
C'est à ce moment qu'il m'a dit sa pensée, a Je le vois, Marthe, c'est devant ces signes que je recule. Mon idée était de voir comment ira ce séjour et de me laisser guider d'après le mieux ou le pire; mais, remué depuis tant de temps, et n'ayant plus l'âge ou cette véhémence se supporte, je me sens fléchir à hâter cette réponse et finir ce combat.... Que le ciel me soit en aide I » a-t-il répété ; et, comme on approchait, nous nous sommes tus. Mais j'ai pu deviner assez quelle sera sa réponse à la bonne lettre de monsieur le pasteur, d'où j'ai ressenti une joie qui ne me quitte plus.
Nous sommes arrivés à la maisonnette. C'est sur le penchant du mont. Quand il a fallu quitter le char, mamselle Louise s*est avancée pour descendre ; mais, faible qu'elle est et émue de ce changement de situation, comme aussi honteuse de tout regard (il y avait là les hôtes de la maison et des gens du village), elle a, dans son trouble, manqué l'essieu, et, ainsi trompée dans son mouvement, elle est tombée assez rudement, sans toutefois se blesser autrement qu'au bras, une contusion de peu de chose» Elle a été aussitôt debout; mais j'ai vu sur la figure de M. Reybaz plus de signes d'effroi que je n'eusse pu croire. Il n'a rien dit ni ne s'est beaucoup enquis du mal, sa fille, d'ailleurs, lui affirmant qu'elle n'en avait aucun ; mais, troublé et rempli d'angoisse, il était précipitamment les paquets, sans ce soin qu'il met toujours aux choses domestiques. Entrée dans la maison après lui, je l'ai vu qui s'était assis dans une chambre basse, en dehors 4u passage, regardant le carreau et s'essuyant le
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front de soa mouchoir, sans songer à l'établissemeat ni aux affaires d'arrangement qui se sont faites par les soins de mamselle Louise.
Le soir, on a soupe tristement, sans se rien dire de ce nouveau séjour. C'est M. Reybaz qui m'a dit quUei je ferais table avec eux; et, après que mamselle Louise a eu embrassé son père, on s'est retiré. Mais M. Reybaz, tard encore, était assis sur une rocaille qui est à deux pas du jardin.
Voilà) monsieur le pasteur, comment s'est passée cette journée. Bien que mamselle éprouve une fatigue qui indique assez com- Men elle a déjà perdu de forces, et que sa tristesse ait redoublé quand elle s'est vue dans cette maison étrangère, je suis heureuse néanmoins en pensant que ses maux vont finir ; car il me semble impossible que M. Reybaz, dans Pétat où je l'ai vu hésite à sortir de ce combat par la seule porte qui lui soit laissée. Que le bon Dieu l'y incline ! c'est la plus ardente prière que lui adresse votre bien respectueuse' et affectionnée servante
Marthe.
MADAME DE LA COUR A CHAMPIK
Verrèze, dans le val d'Aoste.
Ces deux mots, monsieur Ghampin, pour approuver ce que vous avez fait. Quant à cette maison de la rue du Temple, bien que vous ignoriez peut-être la valeur assez grande de cet immeuble, je ne refuserais pas d'acheter à ce prix un service qui me rendrait mon fils.
Je suis maintenant auprès de lui. Dans quel état l'ai-je trouvé^ grand Dieu!... Et encore, je doute qu'il y ait remède.... Instruisez-moi, je vous prie, de ce qui se passe à la cure.... La plus grande difficulté, c'est de ranimer ses espérances. C'est à peine si je puis aborder ce sujet sans qu'il Je repousse avec èôaespoir.... Votre lettre venue sur ces entrefaites, pour m'a^ prendre les irrésolutions de M. Reybaz, m'a rempli d'effroi!... Que deviendrai-je, si tout ce que je dis ici ne se trouve être que tromperie? Agissez, monsieur Ghampin; j'ai hoate de vous y porter, mais je suis si malheureuse !
Si mon fils reprend quelque courage, mon intention est de quitter le plus promptement possible cet endroit misérable. Je
U: ' PBESBYTÈRE. 3 1 9
donaerai des ordres pour que yos lettres me parviennent à Turin, oîi je compte le conduire et peut-être y séjourner quel- * que temps. Instruisez-moi de tout. Plusieurs fois, dans mon impatience, j'ai été sur le point d'écrire directement à M. Reybaz ou à M. Prévère. Tenez-moi fidèlement au courant, pour que je ne risque ni d'écrire mal à propos, ni de manquer Toccasion de le faire.
Je suis, etc. Julie de la Cour.
LE CHANTRE A CHAMPIN.
De Moniex.
M. Prévère doit être enoore à la ville. Tu y monteras, et tuloi remettras Tincluse, dont néanmoins il t'est loisible de prendre lecture auparavant, si c'est ton envie.
J'ai lu ta lettre, je l'ai pesée, et je t'en remercie. Comme père, je donne droit à M. Prévère, bien que, de penchant, j'incline pour ton dire. Le combat fini, ne le recommence point ; aîbstienstoi de juger, et, si tu veux me plaindre, que ce soit sans que j'aie à t'entendre.
Me trouvant ici, j'y resterai le mois tout au moins. Si, durant ce temps,'tu ne m'écris pas, j'en aurai plus de repos. En revanche je ne passerai pas la ville, au retour, sans t'aller voir.
Ton affectionné
Reybaz.
(Incluse dans la précédente.)
LE CHANTRE A M. PRÉVÈRE.
De Mornes.
Ma réponse, monsieur Prévère, c'est que je pardonne. Si c'était pour contredire, je déduirais mes motifs; mais pour être d'accord, ce n'est pas la peine. Annoncez la chose, tant à Charles qu'à Louise. Je ne lui en ai rien dit, et je u& m'en veux pas môl«r.
Votre affectionné Retbaz.
CHAMPIN AU CHANTRE.
, De Genève.
Tu le veux, aiusi soit- il! Ta commission sera faite; pas de suite pourtant, M. Préyère étant reparti ce matin pour la cure. Il ne reviendra que dans quatre jours. Tu as donc encore le temps de songer et de te dédire, j'entends de sauver ta fille du gouffre où, contre toute raison et tout devoir, tu vas la précipiter, après avoir pris sur toi de lui refuser un parti honnête et brillant.
Te juger? c'est déjà fait, n'étant pas de ceux qui jugent après coup. Pour ce qui est de te plaindre, j'en ai peu le loisir, t'ayant bien averti et t'avertissant encore. Mais plaindre ta Louise, ceci je n'y manque pas, et sans t'en parler, puisque enfin tu crains déjà le reproche. Tu n'éviteras pas les tiens, Reybaz ! Reviens donc à toi, sauve ta Louise! Le temps t'en est laissé, par un bonheur du ciel.
Pour ce qui est de ne pas t'écrire, comme tu m'y invites, on s'y serait conformé plus tôt, si seulement tu avais fait signe. •Sois donc en repos, situ peux, et ne te fais de moi souci aucun.
Rien qu'un mot, sans plus : Tu ne sais pas sur ce jeune homme
tout ce que je sais.
Champin.