CXXXVIII
(Incluse dans la précédente.)
CHARLES A LOUISE
De Genève.
Depuis deux jours seulement j'ai votre lettre.... Il est donc vrai qu'au milieu de la plus affreuse peine il peut y avoir des transports de bonheur! En lisant ces lignes, tout s'effaçait, tout s'efface encore ; il me faut de la réflexion, du calme, pour retrouver la doukur.
Vous êtes, Louise, un ange du ciel. Votre voix me parle d'en haut, votre visage m'apparatt comme du sein des blanches nuées ; je ne sais quelle sagesse tendre, quelle bonté céleste s'exprime par votre bouche, quels traits pénétrants et doux s'é- •chappent de vos accents et portent jusqu'au fond du cœur le respect avec l'amour, le calme avec le transport I
Ces lignes ne me quitteront plus, c'est le trésor qui me reste : trésor grand, immense, si je n'en avais possédé un plus immense encore. C'est l'aliment dont mon cœur veut se npurrir, «'est l'ami dont le vœu sera ma règle, et le conseil, ma loi suprême.... De quoi me pîaindrais-je ? Avec quel mortel au monde voudrais-je édianger ma misère?... Quoi! j'ai eu votre tendresse, j'emporte votre affection, votre estime!... Doux sentiments, gloire, bonheur que je ressens en cet instant, inondet
mon cœar, cbassez-en les regrets qui le serrent, rendez-lui la force et la vie !
Pardonnez, Louise, ce dernier essor d'une ivresse bientôt condamnée à se taire. Il faut, je le sais, quitter ce ton, cesser ce langage, refouler ce flot, qui déborde.... Je le ferai, c^est votre vœu ; et que me reste-t-il donc qui puisse encore sourire à mon âme, si ce n'est de vous complaire une dernière fois, en suivant de loin vos exemples ? Ne redoutez donc point mes paroles.... ces lignes seules m'ont été pénibles dans votre lettre, oii vous semblez craindre de ma part un emportement irrespectueux ou d'indiscrets transports.
Ab! sans doute, Louise, sans doute, quand j'ai été tout à coup précipité du ]9onbeur suprême dans cet abime où me voici plongé, mon désespoir n'a plus connu de bornes, et, dans le délire où j'étais, j'ai pu m'oublier et répandre en paroles violentes l'amertume de mon cœur; j'ai pu méconnaître que le père de Louise a droit à tous mes respects.... Mais aujourd'hui je ne viens plus que m'accuser auprès de vous de ces moments d'oubli, et, en renonçant à votre main, puisque telle est sa volonté, reconnaître qu'avec le respect je lui dois ma reconnaissance pour les jours de bonbeUr qu'il me permit de goûter, au prix de sa tranquillité, de ses penchants, et au sacrifice de ses légitimes vœux.
En effet, Louise, je ne m'abuse plus et j'apprends à connaître qui je suis. Je vois que je suis marqué d'une tache ineffaçable. Il y a dans ma naissance quelque chose qui attire le mépris des hommes, même des meilleurs; et telle est l'impression que j'en reçois, qu'il m'arrive de trouver quelque consolation dans l'idée que ce poids je le porterai seul. J'ai cru longtemps que votre père* me repoussait avec joie ou m'acceptait avec regret par l'effet d'un préjugé qui lui était personnel ; c'est que je vivais auprès de vous trois, et que, le comparant à vous et à M. Prévère, je ne pouvais alors avoir une autre opinion. Mais depuis je suis entré dans le monde, j'ai vécu parmi leshonmies; et partout, et toujours, j'ai senti que je ne suis l'égal d'aucun d'eux, même des plus misérables. Alors j'ai jugé différemment celui envers qui j'étais injuste, je lui ai voué une estime sincère, et il m'est arrivé plus d'une fois, Louise, de m'attendrir, de pleurer de reconnaissance en songeant que M. Reybaz, partageant alors et plus peut-être que les autres hommes ce préjugé qui me condamne, avait eu néanmoins cette noblesse
d'àme et cette droiture de cœur, que de n'y pas condescendre et d'en faire le sacrifice à ce qu'il jugeait être votre bonheur et le mien. Je n'oublierai point cette faveur qu'il me fit; et si je l'oubliais, l'avenir, qui sûrement ne m'en réserVe plus de pareille, m'apprendrait à replacer votre père à ce haut degré d'estime où je l'ai mis daus mon cœur. Il vous ôte à moi maintenant, mais pour d'autres motifs, du moins légitimes s'ils ne sont justes, et auxquels je me soumets sans murmure. G'e$t cette soumission entière et respectueuse dont je lui donne l'assurance dans la lettre incluse, que je vous prie de lui remettre.
Ainsi, Louise, j'obéis avec vous; oui, comme vous le dites avec cet accent angélique qui n'appartient qu'à vous, Charles vous approuve, Charles vous soutient, Charles se fait votre frère.... Ah! bien plus, il vous admire, il est encore heureux de ce que vous l'associez à votre filiale soumission, et, loin de murmurer, il ploie en respectant, en bénissant l'homme à qui il dut une félicité telle, qu'encore que nulle joie ne vint luire désormais sur sa vie, il devrait compter parmi les heureux d'entre les mortels.
Et puis, Louise, amie généreuse et tendre, qui étais-je pour que le ciel m'unit à vous? Sur ce point aussi j'ai réfléchi, et un triste savoir des choses que j'avais ignorées me ramène à un^ humilité tardive et accablante. Non ! il ne pouvait se faire que celui qui est mis si bas dans l'opinion des hommes fût placé si haut par la destinée que de devenir votre époux. Si, -à la vérité, je n'accepte pas ce mépris qui pèse sur ma naissance, encore moins sais-je rae roidir contre le fait que ce mépris existe^ et me persuader qu'il fût juste, qu'il ne fût pas indigne de moi, d'altérer en quelque degré le pur éclat qui vous environne. Non, Louise, ce furent des illusions que le temps devait détruire; M. Prévère les caressait, vous les partagiez, charmante amie, et moi, dans mon ignorance, j'en savourais les délices..,, votre père seul, resté dans la réalité, cédait avec répugnance ce que l'opinion devait le blâmer un jour d'avoir cédé....
Triste savoir, amère expérience que celle que j 'acquiers I.... Mais qu3 fussé-je devenu, si ces afi'reuses découvertes m'eussent surpris ssins défense, sans que je trouvasse rien en moi, rien dans ma vie passée, à leur opposer? Où est la fierté qui, profondément blesséç, toujours blessée, peut ployer toujours? Où est la fierté qui consent à choisir entre l'outrage ou la pitié?
quif sans cesse eo. batte à Pinvisible atteinte d'un préjugé barbare, ne s'y brise pas plutôt que de fléchir sous lui? Mais, j'en bénis la Providence, il soffit à la mienne d'avoir été aimé de Louise, aimé de M. Prévère ; cette assurance la calme, ce souvenir la fortifie; elle peut désormais être mise à l'épreuve, et s'exposer, sinon sans dégoûts, du moins sans danger, au contact des hommes. Ainsi, Louise, encore après vous avoir perdue, le malheureux qui tous parle vous devra tout; votre image est là pour embellir sa misère, pour guider ses pas dans cette route aride et morne, pour le défendre contre un désespoir qu'avec elle il pourra dompter, mais qui sans elle l'aurait déjà perdu. Détournons nos yeux.... C'est à votre lettre que je veux répondre. Mais pourquoi, chère amie, ne cédâtes- vous pas à cet embarras qui vous portait à taire une pensée qui m'afflige, qui m'outrage presque?... Louise, quel impossible vœu osiez-vous former! quel funeste conseil traçait votre plume!.... Voudriezvous donc m'ôter le seul bien qui me reste, et pensez-vous que sans ce enlte, qu'en renonçant à vous mon cœur vous conserve, la mort ne me parût mille fais préférable à la vie?... Dois-je vous apprendre, que mon bonheur a fini et que je n'en attends point d'autre?... Souffres donc que j'en emporte les débris, que je les conserve purs, intacts, sacrés ! Ne me conseillez pas, ne jûB souhaitez jamais de désirer d'autres trésors!... Des serments? Liens misérables, vaines et trompeuses formules, bonnes pour les coeurs qui doutent d'eux-mêmes!... Des serments? J'en ferais, si je savais qu'ils pussent me préserver de vous oublier ; mais le sentiment qui me possède est plus fort que tous les serments, et je consens à ne pas me lier pour les temps où il n'aurait plus d'empire.
£t ne me dites pas, Louise, qu'en usant ici de mon droit le plus cher et le plus sacré, je témoigne que je veux nourrir des espérances qui me sont interdites, que je ferai peser sur votre père une odieuse responsabilité, que je vous tourmenterai à toujours.... Vous douteriez donc de la sincérité de ma soumission, de mon respect pour votre père ; bien plus, de ma tendresse pour vous ! Fiez-vous à ce seul sentiment, chère amie, et que vos alarmes se dissipent. Par ce sentiment je puis tout; mais, si vous me condamniez à en éteindre la flcimme dans d'autres affections, c'est bien alors que sans force, sans courage, avili à mes propres yeux, vous pourriez tout craindre de mon découragement ou de mon désespoir.
LE PRESBYTÈRE. â27
Rétractez donc ce Tœu, Louise; plus de ces sinistres paroles qui répandent le trouble dans mon âme. Si tous les renouveliez, bien qu'incapable jamais d^ condescendre, elles n'en seraient pas moins comme un odieux et nouvel obstacle que vous tenteriez en vain d'élever entre vous et moi, comme une défense à ma pensée elle-môme d'errer autour de vous.... Louise ! vous qui dites : « Au delà, je reste libre ! » vous qui comblez de joie et de consolation celui même à qui vous êtes ravie, en lui disant que votre cœur ne sera donné qu'une fois.... vous, de la môme plume, sur le même papier, vous enjoindriez à cet ami d'immoler sa liberté, d'*être parjure à son propre cœur, de le donner deux fois!... Non, une sollicitude généreuse, de fausses alarmes égaraient votre pensée ; et aujourd'hui déjà, j'ai la conviction que, revenue de votre erreur, vous comprenez que vous demandiez des choses funestes, impossibles, et que, si je puis supporter le coup qui me frappe, si je puis renoncer à vous voir, à vous parler, à vous écrire jamais, c'est parce qu'il reste du moins à mon cœur un monde où vous êtes, où il peut vous aimer sans contrainte, sans partage, sans fin, et, à ce prix, chérir encore la vie 1
J'en viens, Louise, à tm autre vœu que vous n'eûtes point d'embarras à former, et que vous entourez de tous les motiÊr qui peuvent me le rendre aimable et cher. Oh 1 qu'ici votre sollicitude m*est douce! que vos avis me sont précieux! que les instances de votre raison élevée, tendre et pieuse, m'entraînent mollement vers ces ri vs^es où vous voyez un port pour votre ami ! Je n'avais pas renoncé encore à cette belle carrière.: toutefois j'avais peu de courage pour surmonter les obstacles récents qui m'en ferment l'entrée ; mais que ne pourrai-je pas si, soutenu par la pensée de vous complaire, j'apporte à cette poursuite difficile la persévérance, la modération et le courage ! que ne pourrai-je pas, quand le doigt même de Louise me montre le but. quand sa main me soutient, quand sa douce voix m'encourage, quand ses éloquents accents rallument une ardeur éteinte et relèvent une volonté brisée !
Ainsi, Louise, je vous en donne ici l'assurance : à cause de vous, à cause de moi, et par les raisons que vous m'exposez, je^ me vouerai, en tant que cela dépendra de moi, à la carrière du saint ministère. J'y veux chercher l'indépendance et la paix, j'y veux mettre à l'abri et ma faiblesse et mon infortune, j'y veux chercher un refuge contre le mépris et un aliment à quelques
vertus ; j'y veux de loin, de bien loin sans doute, suirre les traces, imiter les exemples de M. Prévère, réjouir son cœar, honorer ses leçons, surtout ne pas me montrer trop indigne d'avoir été formé à la môme école où vous cultivâtes tant de vertus qui vous parent, et dont votre modestie seule ignore le vif et charmant éclat. Je veux, Louise, en me faisant le serviteur et le ministre de Jésus-Christ, vaincre cette fierté, dompter cette véhémence dont vous redoutes les écarts, nourrir dans mon cœur l'humilité et l'amour des hommes, tendre sans cesse à briller un jour de ce doux éclat c que le monde ne peut ternir, parce que c'est un rayon d'en haut; qu'il ne peut retirer, parce qu'il ne l'a pas donné ; qu'il honore, parce qu*il lui est doux et bienfaisant! » Ce sont vos éloquentes paroles, c'est la vérité même, et, dans votre bouche, elle a toute autorité sur moi.
Enfin, Louise, vous si tendre et si craintive, écoutez encore. Je veux que , en apprenant que vous m'êtes ôtée , nul n*ait jamais lieu de voir en moi une victime , et je réserve , pour atteindre ce but, tout ce que je puis avoir de vigueur et de courage. Loin qu'à cause de moi le monde puisse jamais blâmer votre respectable père, je veux, fiez-vous-en à celui qui aime votre repos bien plus encore que sa vie , je veux qu'il ne s'en occupe pas, ou, s'il s'en occupe, qu'il le justifie, qu'ill'approuve. Mais le monde! vous ne le connaissez pas, Louise, vous le jugez d'après vous : le monde l'eût blâmé, votre père, de vous avoir donnée à moi; pourvu que je vive, pourvu que je travaille, pourvu que je parvienne , de quelque manière que ce soit et à quoi que ce soit, le monde ne songera pas .même qu'il puisse y avoir à blâmer ; il me citera comme un vivant exemple de son indulgence, il m'estimera trop heureux encore pour un misérable que sa seule naissance devait priver de tous biens. Voilà, Louise, n'en doutez pas, ce que pensera le monde. Et s'il est injuste envers votre digne père, ce sera bien plutôt en ne louant pas ses bontés à mon égard qu'en blâmant ses rigueurs. Ainsi, plus d'alarmes, chère amie; vous ne sauriez les conserver que vous ne fissiez injure à mon affection pour vous ou à la sincérité du respect que je professe ici pour l'auteur de vos jours.
Oh ! combien la douceur de m'entretenir avec vous endort ma peine!... Que je serais heureux encore aujourd'hui, même en renonçant à vous, sans cette désolante idée que je vous écris pour la dernière fois!... Pour la dernière fois!... Entretiens
charmants, commerce enchanteur, lignes chéries où tout parlait à mon cœur, émouvait mon âme, charmait, éclairait ma pensée ! ainsi donc, tout m'est ôté à la fois, et, de ce breuvage enivrant, la source est donc tarie t.. .
Du moins, vous me laissez vos lettres. Aurais- je pu m'en séparer? je ne veux ni le savoir ni le dire. Mais, aux paroles dont vous accompagnez ce bienfait, j'ai senti faillir mon courage.... Non, je ne puis être à l'épreuve d'une tristesse aussi tendre ! Quand vos regrets viennent s'unir aux miens, la mesure se comble, l'amertume débord de toutes parts.... Âh! malheureux I . i . Pourquoi ce fer sur mon chemin?. . . L'avais-je cherché?. . . Que ne m'ôtait-il la vie, puisqu'il devait vous ôter à moi?^.
Je m'arrête.... Je veux finir sous l'empire des sentiments et des résolutions qui vont régler ma vie nouvelle. Chère Louise ! vous, de tout temps la bien-aimée de mon cœur, vous qui fûtes et qui serez toujours ma providence.... je vous quitte. Puisse- je, de loin, vous savoir heureuse et paisible.... Qu'au-dessous de ces témoignages d'estime et d'affection que j'emporte et qui vont réjouir ma vie, je ne sente pas la sourde et poignante amertume d'avoir empoisonné la v^tre et détourné de son cours fortuné votre innocente destinée !... Je suis plein de force, rempli de courage I Je veux être heureux, je puis l'être, je le serai, n'en doutez pas un instant, Louise : je le serai, si seulement, par mes efforts et à mon ardente prière, vous recouvrez la félicité au sein des affections qui vous entourent, et dans celle aussi dont les débris seuls suffisent encore au bonheur de
Votre Charles.'
CHARLES AU CHANTRE
De Genève.
Monsieur Reybaz,
Avant d'en venir à oe qui fait l'objet de cette lettre, j'ai des excuses à vous faire pour les paroles emportées dont j'ai pu me servir avec vous, dans un moment ob, le désespoir et la maladie me rendaient moins capable de mesurer mes expressions sur le respect et l'affection que je vous dois, et que je vous conserverai toujours.
Je vous remercie, monsieur Reybaz, pour bien des bontés que
vous avez eues envers moi, pour les jours de bonheur dont je vous suis redevable, et surtout pour le sacrifbce que vous avies fait eu m'aocordaut la main de vo);re fîUe. Je reconnais que vous avez pu, après une imprudence que vous considériez comme upe faute grave et comme un. empêchement à ma carrière, me retirer légitimement une promesse que je devais à votre générosité.
C'est dans ces sentiments, monsieur Reybaz, que je déclare me soujÂettre volontairement et sans réserve à vos intentions, et qu'en renonçant pour toujours' à la main de votre fille je ne cesserai d'adresser à Dieu mes plus ardentes prières pour son bonheur et pour le vôtre.
Votre très-dévoué et respectueux Charles.