‹ Le presbytèreChapitre 34 sur 45 · LOUISE A M. PR^VÈRE · texte numérisé non relu

LOUISE A M. PR^VÈRE

De Momez.

Il est temps, monsieur Prévère, que je réponde à votre affectueuse lettre. Dans la situation où je suis, elle m'a rendu un peu de oe courage dont j'ai si grand besoin. Sans votre appui, san& vos conseils, sans votre indulgente amitié, que deviendrais-je ainsi désolée, ainsi accablée par une lutte si ancienne, bien qu'à diverses reprises elle ait changé de nature? Ne m'abandonnez point : vos lignes sont puissantes sur moi; je veux suivre vos avis, je veux fuir les larmes, je veux fuir le découragement ; j'ai hâte, j'ai soif de retrouver quelque calme, si ingrat, si morne qu'il puisse être.

Cependant, mon cher maître, faible comme je suis, ne demandez point que je concentre tout dans mon cœur. Si je réserve mes forces pour rendre la paix à mon père et pour cacher à Marthe elle-même cette tristesse qui me ronge, que du moins je puisse vous la laisser pénétrer; que j'aie cette consolation de savoir qu'il est au monde une personne à qui je peux ouvrir mon âme, et que cette personne est vous, vous seul, vous que c'est mon bonheur de vépérer et de chérir, l'unique qui me restepur et entier!

J'ai à vous instruire de ce qui se passe ici. Mais auparavant, que je vous parle de la lettre que vous m'avez fait parvenir. Ohî monsieur Prévère, tout m'est contraire, mes voux même conspi-

LE FRBSBYTËRË. ^1

rent contre moi !... Cette lettre, je la craignak emportée, irrespectueuse pour mon père, menaçante pour Ghampin; et, si elle eût été telle, elle m'eût fait, je crois, moins de mal... Mais à cette tristesse résignée, à cette fierté qai se soumet, à ce langage tendre, respectueux, noble, rempli d'un courage calme, inspiré par le plus touchant dévouement.... monsieur Piévère! que je vous dise tout!... la pitié, l'admiration, le regret, Pamertume, ont à Penvi inondé mon cœur, ils y ont reporté l'orage et l'angoisse ; j'ai douté si je puis rompre une si forte attache, et ce combat dont je me croyais affranchie, il a fallu le recommencer pour en sortir plus brisée, moins forte, aussi accablée par la victoire que j'eusse pu l'être en succombant. Que votre voix me soutienne, monsieur Prévère!... Je rougis de ma faiblesse... Mais elle est trop grande, trop prête à renaître, pour que je vous la cache. Soutenez-moi !

Pauvre jeune homme que je délaisse ! ami digne de toute tendresse et de toute estime, que nous repoussons loin de nous, complices que nous sommes d'un monde injuste, de préjugés détestables ! Une âme si droite, un cœur si expansif , un esprit si aimable, si gai, si heureux jadis.... le charme et l'aliment de ma vie, celui qui en remplissait les heures, quelquefois d'alarmes soudaines, mais bien plus souvent de sentiments vifs, chers, pleins de mouvement et d'attrait ; celui que j'aimai toujours, dès mes plus jeunes ans, jusqu'à ce que j'apprisse à l'aimer chaque jour plus encore, à ne voir plus ma destinée que dans la sienne, mon bonheur que dans cette affection que je Importais! Frappé d'un coup si cruel, dépossédé de tous biens dans le présent et dans l'avenir, le voilà qui s'efface pour ne songer qu'à moi; le voilà qui, brisé de douleur, retrouve le sourire pour le ramener sur mes lèvres; qui, découragé, me promet le courage; qui, désespéré, feint le calme; qui, profondément blessé, masque ses blessures et ne respire que douceur et modération !...

Je vous envoie sa lettre, monsieur Prévère ; après que tous Paurez lue, vous excuserez le désespoir où je suis retombée ; comme moi, vous connaîtrez mieux encore que ce jeune homme, malgré des défauts, malgré des écarts, et surtout malgré cette tache qu'on impute à sa naissance, est une créature noble, brillante de qualités aimables et excellentes, un caractère de choix, dont le feu et l'énergie ne le cèdent qu'à cette droiture plus grande encore, à cette sensibilité douce et vive tout ensemble, dont les exemples sont si rares !

En relisant ces lignes, cher monsieur, et le ton dont je vous y parle, j'en éprouve de la honte... Ne m'égaré-je point?... 11 m'arrive de le redouter, au milieu du trouble qui me possède et des efforts que je fiais pour me contraindre. Toutefois, j'écris k un maître plein d'affection et d'indulgence; je lui manquerais plus, ce me semble, en voilant de quelque artifice l'état de mon âme qu'en lui laissant voir tout ce qui s'y passe. Pardonnez donc, mon cher maître !

Nous voici établis depuis deux jours dans cette nouvelle retraite. J'y éprouve comme un poids d'accablement, d'ennui, d'amère solitude. Ce pays si beau, ce vallon si paisible, toute cette nature empreinte de calme et de silence ne m'offre qu'uQ contraste douloureux avec le trouble où je vis; elle me reporte sans cesse aux temps où je jouissais avec ivresse de ces mêmes impressions ; sans cesse elle ajoute à ma peine présente l'odieux sentiment d'un vif retour aux joies d'autrefois. Il est d'ailleurs impossible d'être mieux que. nous ne sommes, accueillis par de meilleures gens que ceux qui nous entourent, ni plus libres de nous comporter en toutes choses selon notre fantaisie. Si mon pèrç recouvre assez de paix pour retourner à ses habitudes, il y a un petit jardin contigu à l'habitation, qu'il pourra gouverner et labourer à son gré.

Mais, monsieur Prévère, ce pauvre père me fait une pitié profonde. Je connais si bien la droiture de ses motifs, sa justice, sa tendresse, son entier désintéressement en tout ce qui me touche! et je le vois, pour des répugnances qui se confondent en lui avec sa justice, avec sa tendresse, pour des préjugés qui font corps avec sa conscience, faire son malheur et consommer le mien, sans que je puisse lui porter aucun secours ! Il ne peut pas ne pas faire ce qu'il a fait, et cependant ce qu'il a fait le déchire, l'alarme ; je l'ai vu prêt à revenir sur ses pas, prêt à tout oublier, et puis se vaincre, avec un douloureux effort, par la certitude où il est qu'en agissant ainsi, il aurait à se faire des reproches pires encore.

Aussi était- il en arrivant ici sombre et abattu comme il ne m'était point encore arrivé de le voir. En descendant du char qui nous avait amenés, j'eus la maladresse de me laisser tomber, sans d'ailleurs me faire aucun mal ; en me relevant, je le vis pâle, défait, en proie à une violente agitation intérieure , m'accablant de caresses pour se retirer bientôt à l'écart et ne plus reparaître dans cette soirée. J'eus le loisir alors de réfléchir de nouveau

sur ma situation, sur celle d'un père si vénérable, si dévoué, à qui je n'ai encore donné que des joies inquiètes ou des tourments sans cesse renaissants, et émue de reconnaissance envers lui, pénétrée du regret d'avoir si peu fait pour son bonheur et de la crainte d'empoisonner ses vieux jours, je résolus de lui montrer plus de courage et de contentement, 4e lui rendre, s'il m'était possible, le calme qu'il a perdu et la joie qu'il ne connaît plas.

Hier matin il fut aussi triste, et, contre mon attente, il s'enquit peu de moi, préoccupé qu'il était par ses pensées. Mais, vers dix heures, ayant envoyé à la ville un enfant pour y porter à son ami un billet dont j'ignore la teneur ', il revint à moi plus tranquille et s'informa de choses relatives à notre demeure. Dès lors je m'efforçai de lui paraître courageuse et satisfaite. Je lui assurai que cette demeure et ce pays me plaisaient beaucoup ; que je ne doutais pas que je ne m'y fisse grand bien, si seulement je l'y voyais heureux et disposé à retrouver le calme, comme je l'étais moi-même. J'en étais là, lorsque arriva votre lettre. Je me retirai dans ma chambre pour la lire, ainsi que celle de Charles; et je vous ai dit comment cette dernière me fit chanceler dans mes résolutions et perdre encore une fois tout courage. J'achevai ma journée, seule,* et sans que mon père, contre son ordinaire, épiât ma tristesse et mes larmes.

Ce matin j'avais repris quelque force, surtout j'avais à remettre à mon père la lettre que Charles lui adresse en renonçant à moi. Je suis allée le rejoindre dans le jardin. Il tenait lui-môme un billet de son ami, que la messagère venait d'apporter * : son front s'était assombri de nouveau ; et ce n'est pas la première fois que j'ai cru remarquer que les lettres de cet ami produisent sur lui cet effet. Je l'ai abordé avec un air tranquille : « Voici, lui ai-je dit, une lettre de Charles pour vous, mon père : elle était incluse dans celle qu'il m'a écrite avec votre permission ; c'est la dernière qu'il m'écrira.... Charles est plein de résignation, de courage, de respect pour vos volontés.... » Je me suis tue, car mon père venait d'ouvrir la lettre de Charles, dont je vous envoie copie ci-incluse ; et, à mesure que ses yeux parcouraient ces lignes, quelque mécontentement, et un sentiment d'estime qu'il ne pouvait s'empêcher d'accorder, quoique à re-

1. Le billet dans lequel était incluse la lettre où le chantre pardonne.— 2. Celui de Champin, où sont ces mots : « Tu ne sais pas sur ce jeune homme tout ce que je sais. «

gret, se lisaient sar sa âgure : c Si ces choses sont vraies, a-t-il dit en scrutant mon yisage, et si je peux croire au bien que tu éprouves....» Il s^est arrêté, comme ressaisi par un doute funeste. C'est alors que j'ai protesté de toute ma force, et de la sincérité de Charles, et du bien-être que j'éprouvais en comparaison de ces jours pasçés, en voyant cette lutte finie et en n'ayant plus d'autre volonté que celle d'oublier le passé, de reprendre mes distractions ordinaires et de pourvoir à mon entier rétablissement, qui serait d'autant ^lus prompt et assuré maintenant, que je n'avais plus d^inquiétudes sur Charles et sur les dispositions avec lesquelles il supportait le changement de son sort.

Ces paroles n'ont pas produit sur mon père tout Teffet que j'attendais, et, au lieu de le sortir de l'anxiété oh je le vois depuis que nous sommes ici, elles semblaient Ty replonger. Hélas! monsieur Prévère, je ne le devine plus comme autrefois, je m'en aperçois avec un amer chagrin. Sa confiance s'est-elle retirée de moi ? Les tourments que je lui cause l'ont-ils aigri contre sa fille ? Vous ne sauriez croire avec quelle tristesse je me suis vue frustrée dans l'attente où j'étais de le soulager, de le voir se livrer à moi, se prendre aux espérances que je lui offrais, et éprouver une de ces crises, muettes à la vérité, mais véhémentes, comme il est naturel à un caractère de la trempe du sien, et au sortir desquelles il est calme et trahit sa satisfaction par d'imperceptibles signes qui n'échappent pas à mon cœur. J'ai néanmoins poursuivi, et, quand je l'ai quitté, j'étais parvenue à lui inspirer quelque confiance en mes paroles* ' Voilà où nous en sommes, monsieur Prévère. Secondez-moi, je vous en prie. Il faut que je rende la paix à mon père« Je sens que je trouverai quelque consolation, à remplir ce devoir. La pitié profonde qu'il m'inspire balance et soulage mes propres ohagrins ; elle me donne de la force pour agir, quand je ne saurais où en chercher ailleurs. Tant qu'il ne me ciroira pas heureuse ou en voie de le redevenir, il sera tourmenté, déchiré, reporté peut-être vers des projets qu'il ne peut plus, je ne le sens que trop, accomplir sans être plus tourmenté, plus déchiré encore : tant les préjugés, les pressentiments, les instincts, empruntent en lui de ténacité de la droiture môme de son âme, des scrupules de sa conscience, du désintéressement de sa volonté J Comme l'excès de son agitation l'avait reporté vers Marthe, qui n'a garde de lui faire un secret de mes larmes, je

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saurai me contraindre avec Marthe elle-même, et la faire concourir peut-être à réparer le mal dont je suis la première cause. Dieu Yeuille me donner la force d'accomplir cette tâche ! Dieu veuille faire qu'ici je sois la seule malheureuse! et j'aurai reçu de sa bonté tout ce que je puis désormais en attendre.

Je n'ai plus la permission ni la volonté d'écrire à Charles ; mais je crois ne point enfreindre les ordres de mon père en vous chargeant, monsieur Prévère, de lui exprimer, non point le trouble où m'a jetée sa lettre, mais les consolations que je puise dans l'espoir que son courage est vrai, que ses résolutions sont durables, sa résignation sincère. Dites-lui que, s'il en est ainsi, Louise l'estime, l'admire, le remercie; dites-lui qu'elle goûte, pour lui seul, autant de paix et de bonheur qu'il lui est donné d'en goûter dans le naufrage de ses espérances et de ses affections les plus chères... Qu'ajouterais-je ? Rien que vous ne sachiez lui dire avec plus de prudence et autant d'affection que moi-même; ainsi je vous quitte, mon cher maître... je vous laisse avec lui; et c'est, de tout ce que je vois, de tout ce que je sais, la seule, l'unique chose qui donne une consolation véritable à votre tendrement affectionnée

Louise.

LE MAIHE DE NYON A CHAMPIN.

De Nyon.

Je suis, monsieur, sur la trace de ces gens et fort près de connaître leur histoire, qui n'est effectivement pas brillante. Toutefois il m'est impossible de vous fournir des renseignements exacts et copie des pièces dans le terme que vous me prescrivez. C'est à Bourg que le père a été jugé, il y a treize ans, et je ne puis d'ici obliger les employés ^ qui je me suis adressé à faire grande diligence. Que votre ami gagne donc du temps, et il pourra savoir au juste ce qu'il fait. Du reste, je m'en remets k votre loyauté pour ne faire de ces pièces que l'usage strictement convenable..

J'ai l'honneur, monsieur, etc.

P£RRiN, maire.

CHAMPIN AU CHANTRE.

(Par un exprès.)

De Genève.

Ne bouge, ou tu risques d^ètre à jamais déshonoré, toi et ta Louise. Heureusement, ton billet est encore entre mes mains!

Dans quelq[ues jours tu sauras d'où il sort, et tu connaîtras que toi seul tu pressentais juste avant qu^on t'eût fasciné. Des malfaiteurs, Raybaz; la prison, Tinfamie!... Jenesaispas tout. Ne bouge.

Ton ami, pas pour rien, comme tu vois. Ghampin.

M. PRÉVÈRE AU CHANTRE.

De la cure.

Vous avez dû recevoir une lettre de moi, monsieur Reybaz. Elle est déjà ancienne, mais elle était pressante , et je ne puis croire que vous vouliez la laisser safis réponse. J'ai su que vous aviez désiré prendre du temps pour réfléchir; mais je viens vous dire qu'il faut vous hâter, vous hâter beaucoup. Votre fille soutient une lutte à laquelle il lui serait impossible de résister longtemps. Je ne vous soumets plus des doutes, des craintes, mais une conviction profonde.

Non, mon vieil et cher ami, non, je ne vous aimerais pas comme je vous aime, je serais indigne de vous serrer jamais la main, si, par des ménagements qui n'auraient que vous pour objet, je vous cachais le péril imminent où je vois notre Louise. Écoutez-moi, je vous en conjure, écoutez cette alarme solennelle que j'éprouve, et que je voudrais ardemment vous communiquer, pendant qu'il en est temps encore ! Encore une fois. Dieu m'est témoin qu'ici je ne songe point l, Charles. C'est Louise, monsieur Reybaz, à qui je songe; c'est vous, mon ami. Vous vous égarez, j'en ai l'assurance, je le vois avec^un effroi croissant, et j'ai pour le voir des lumières que vous n'avez pas. Pour vous rendre le calme, Louise vous trompe!... et plus vous la voyez tranquille et satisfaite, plus l'effort de paraître ainsi la

consume, plus cette plaie qu^elIe vous cache s'étend en ravages secrets et en cuisantes douleurs. Vous le concluriez vous-même des lettres qu'elle m'écrit, et dont je vous livre ainsi le secret, bien qu'il m'en coûte, parce que je vous le dois, parce que je livrerais ma vie pour la sauver, et vous avec elle !

Louise, monsieur Reybaz, aime Charles plus, bien plus que vous ne l'avez pu penser, bien plus que moi-même je ne Taurais pu croire; elle l'aime avec une tendresse vive, ardente, profonde, que rendent plus pénétrante encore l'estime qu'elle fait de son caractère et de ses talents, et la pitié que lui inspire sa situation. Qu'elle s'abuse sur bien des points, c'est possible; mais c'est ce qui importe peu. Elle l'aime, elle l'aime, après vous, uniquement; elle ne saurait plus s'en détacher, et, condamnée à rompre violemment un lien si fort, un lien qui embrassait pour elle tout son avenir et pour Charles toute son existence, elle se consume à refouler dans son cœur brisé les sentiments qui en faisaient le bonheur et la vie. Déjà vous avez pu voir sa santé altérée profondément, ses joues pâles, ses yeux éteints, et ce courage factice qui cherche à vaincre une langueur réelle et profonde. Marthe n'ose tout vous dire ; mais moi, je sais par elle ce (jue sont les nuits de Louise, et quels signes de dépérissement ces quelques semaines ont déjà apportés en elle.

Que je ne vous cache rien , mon bon ami. Votre fille se soumet à vous, mais non pas sans combat; je dirai mieux, non pas sans remords. Ces considérations de naissance sont sans force sur elle, ou plutôt elles en ont pour l'approcher de Charles, bien plus encore que sur vous pour l'écarter de ce jeune homme. Dans son amour pour cet infortuné, la générosité, la pitié même, entrent pour beaucoup ; et de là une source de trouble amer, plus propre encore à l'abattre, à la miner sourdement, que le chagrin môme des vœux déçus. Ah ! pitié pour elle, mon cher Reybaz, pitié pour cet ange ! ne risquez point que ces célestes traits de son cœur se tournent contre lui pour le déchirer ; ne risquez point que cette noble et touchante créature soit victime justement de ce qui l'élève au-dessus de toutes les autres! Si vous persistez, elle le sera, n'en doutez point.

Et vous, vous, mon vieil ami, sans parler de cet avenir qui vous menace dans ce que vous avez de plus cher au monde, voyez le présent. Êtes-vous heureux? Non, l'angoisse vous possède, le souci vous ronge, vous n'avez point cette paix qui suit les résolutions évidemment bonnes ou évidemment nécessaires.

Je fais plus que de m^en douter, je le sais : je le sais par votre fille même, parce que, en vous voyant dans cet état, elle se fait des reproches amers, elle s'impute d^avoir empois<mné vos jour, et, pour réparer ces maux, elle ajoute à ses autres tourments r effort de vous sembler heureuse ! Ah ! rebroussez, rebroussez bien vite, mon cher Reybaz, vous vous perdez! et Dieu veuille que l'heure n'ait pas déjà sonné, après laquelle le retour est vain, le remède stérile !

Je vous écris avec un trouble extrême, car ma vue est nette, une vive lumière m'éclaire ; je me reproche de n'avoir pas parlé avec la même instance dans ma précédente lettre. Rebroujssez, mon cher Reybaz ! c'est ici notre eniant. Vous ne l'aimez pas plus que moi. Vous ne perdriez pas plus que moi.... J'aurais à me faire autant de reproches que vous.... Rebroussez! rebroussez^, mon bon Reybaz! qu'une lettre de vous m'en rapporte promptement l'annonce ; c'est l'instante et s(^ennelle prière de votre fidèle et tendrement affectionné

Pbévêre.

LE MAIRE A GHAMPIN.

De Nyon.

Je vous adresse, monsieur, ci-incluses, les pièces en question ; vous y trouverez, aux papiers de l'instruction, la preuve directe que votre jeune homme est bien l'enfaot de ces deux personnages. J'ajouterai ici quelques détails que j'ai pu recueillir en dehors des pièces mêmes, dont je vous prie de me faire rembourser les frais au plus tôt. Ils s'élèvent à 47 fr. 50 cent.

Le père de ce jeune homme est né àColmar. Il occupait dans cette ville une position assez honorable ; mais une probité suspecte, la passion du jeu et d'autres mauvais penchants l'entraînèrent par degrés dans une foule de désordres qui l'amenèrent une première fois devant les tribunaux, où, condamné à deui ans de prison, il subit sa peine et acheva de perdre durant ce temps toute honte et toute nooralité. f

C'est avant cette affaire, et quand sa femme légitime vivait encore, que commencèrent ses relations avec la mère de votre jeune homme, qui était alors en service chez lui. Après sa première captivité, elle le suivit, et ib menèrent pendant deux ou

trois ans une vie errante, tantôt cherchant à gagner leur vie par l'exercice de quelque petit métier, plus souvent contraints par la plus entière détresse à mendier leur pain. Un premier enfant qu'ils avaient eu périt à l'âge de quatre ans , soit par suites de cette misère, soit par les mauvais traitements dont le père l'accablait. C'était un homme dur, et d'une violence sans frein. C'est lui qui, à force de brutalités, contraignit cette malheureuse femme à ne pas s'éloigner de la frontière à l'approche de ses couches;, c'est lui qui, malgré ses cris et ses prières, porta l'enfant jusque dans la cour d'une cure voisine, oii l'ayant abandonné, il persuada à cette femme qu'il avait péri. C'est ce que constatent toutes les réponses de cette infortunée, qui n'a cessé de pleurer son enfant.

Plus tard, cet homme, devenu à ce qu'il paraît la terreur des villages qu'il fréquentait, se livra à différents méfaits et f nit par s'affilier à une bande de malfaiteurs qui infestait le département. C'est à la suite d'un vol commis avec violences qu'il a comparu, lui et cinq autres, devant la cour d'assises de Bourg, pour s'y voir condamner à vingt années de réclusion. Il est mort longtemps avant l'expiration de sa peine, il y a deux ans environ. Après sa condamnation, sa compagne, qu'il avait précédemment délaissée , est venue s'établir à Bourg, oii elle existe encore. Elle n'a cessé de le visiter dans sa prison, de partager avec lui son modique nécessaire, et, par sa conduite autant que par sa situation, elle s'est attiré l'estime et la commisération de ^elques honnêtes gens, (jui l'emploient ou subviennent à ses besoins.

Voilà, monsieur, tout oe que j'ai pu recueillir. C'en est assez, je m'imagine, pour éclairer votre ami. Du reste, le jeune homme û'est pas légalement le fils de ces gens ; sa mère le croit mort, et déplus, à ce que j'ai appris, il est peu probable qu'elle-même vive longtemps encore. Si donc d'autres considérations parlent en faveur du jeune homme, il se peut qu'elles doivent prévaloir. C'est, au reste, ce dont je ne suis point juge ; et la seule chose <ïue je vous recommande de nouveau, c'est de ne pas compromettre ma loyauté par l'usage que vous pourriez faire de ces renseignements.

J'ai l'honneur, etc. Perrin, maire.

CHAMPIN AU CHANTRE.

De Genève.

Tout est connu maintenant, Reybaz. Ce que tu as failli faire, c'est de donner ta Louise, ta Louise sans tache, à Fenfant de deux malfaiteurs, brigands de grands chemins, rebuts de prison, dont l'un, la mère, vit encore!... J'ai les pièces, certifiées conformes par les autorités de Nyon, de Gex, de Bourg, et tu viendras, je te le demande, les voir de tes yeux, ne voulant pas les laisser sortir d'entre mes mains, puisque après tout c'est ton bien que je cherche, et non le mal de ce garçon, au rebours de lui ^ui m'en veut.

Quand tu pressentais du mal de ce drôle, quand tu voyais dans cette tête violente et indomptée les signes d'un sang vicieux, d'une race perverse, tu voyais juste, Reybaz ; mais, dis-le, voyais-tu tout? et, pour t'être figuré des vagabonds, t'étais-tu bien approché de Tidée de malfaiteurs infâmes, traînés pour leurs crimes de prison en prison? deux ans à Colmar, vingt années à Bourg, tout près de nous! Vois-tu, à présent, à quelle souche rapporter tes observations passées, tes craintes de l'avenir, cette terreur qui t'enchaînait à suspendre, jusqpi'à ce qu'enfin, par une grande faveur de Dieu,* ton billet vint à passer par mes mains pour y être retenu jusqu'à ce que le voile fût levé et l'affreux mystère mis en lumière ? Comprends-tu; aujourd'hui, que les instincts d'un père de sens, d'un ancien de race vierge et sans tare , sont plus droits et plus sains que les lumières môme d'un pasteur qui s'embrouille dans ses vues, dans sa charité ou ses bonnes intentions? Bénis Dieu, Reybaz : il détourne aujourd'hui de toi le coup de mort, et de ta race, la tache qui ne se lave plus.

Assez. Je t'épargne d'autres choses encore qui font frémir. Et note bien que le père débuta comme le fils (je dis ceci sans vouloir faire à ce dernier son procès), c'est-à-dire qu'il était élevé pour le bien, dans une situation honorable, mais suspect quant à la probité (souviens-toi des primeurs), et d'une âme fougueuse et emportée. Puis les désordres, puis le concubinage, puis la prison , puis la liberté durant laquelle, vagabondant comme des sauvages, après avoir fait périr un malheureux en-

fant de quatre ans, ils déposent celai-cî sur le pavé de votre cour, pour aller, à trois mois de là, mêlés à une bande, voler à main armée, et pourrir dans les cachots, où le père est mort il y a trois ans!

Tout ceci secret, bien entendu. Mais maintenant, gouvernetoi. Ton billet, je le garde, pour si jamais il était besoin d'avoir à le montrer. Dis ce que tu voudras au pasteur, moyennant que ce soit un refus clair et net. Pour ce qui est de ta fille, je te réponds d'elle, une fois que tu ne bronches pas. Quant au garçon, M. Prévère a si bien fait, qu'ils le reprennent en théologie; il s'est déjà remis à l'étude, comme si de rien n'était. Il va se lancer de son côté, elle se distraire du sien ; et dans six mois il ne sera plus question de rien, sinon de rendre grâce, jusqu'à ton dernier jour, de la délivrance que le bon Dieu t'a apportée, juste la veille de ta perte !

Champin.

LE CHANTRE A M, PRÉVÈRE.

De Mornex.

Que le bon Dieu prenne pitié de nous! monsieur Prévère; qu'il détourne cette verge de fer dont il me frappe» sans relâche, et aujourd'hui avec tant de rudesse, qu'il est besoin que je me roidisse à grand effort pour ne pas ployer sous le coup !... J'ai vu peu de jours sereins, le souci s'est de bonne heure cramponné à moi; mais j'entrevois que c'étaient là les bords du vase, les douceurs de la vie, bien qu'amères elles me parussent, et que, si le bonheur s'élève peu haut sur cette terre, il en est autrement du malheur, qui, par degrés d'abord, puis ensuite par bonds et par secousses, peut descendre sans terme dans un abime sans fond.

J'étais riche hier encore, riche de bonheur au milieu de mes angoisses; aujourd'hui je suis opulent en misère, tant de celle qui m'advient que de celle que je puis entrevoir : si bien que je ne sais guère d'issue à cette noire nuée qu'au terme du voyage, dans cette hôtellerie du sépulcre, dont l'âge m'approche et où commence la paix. Aussi, battu par la main d'en haut, je refoule un murmure prêt à surgir, et, sans demander si j'ai mérité ce supplice, je prie pour qu'il ne brise pas mon âme, laquelle j'ai

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pa jusqu'ici maintenir saine et en équilibre , mais quand c^ était aisé.

Je vous porte respect et afTection, monsieur Prévère; ainsi comment aurais-je songé à ne vous pas répondre ? Mais, je vous le dis, avant que Tangoisse m'eût saisi au cœur et secoué jusque dans mes entrailles, enchaîné par la crainte de ce Charles, je ne savais me résoudre à lâcher une parole irrévocable. Toutefois, et bien avant votre dernière, la terreur pour mon unique et bien-aimée enfant avait fait taire mes plus véhéments instincts, et c'est alors que je vous ai répondu, que je vous u dit que je pardonne, que je les unis.... Ces« choses, je les ai écrites. Le billet est depuis huit jours entre les mains de Ghampin, chargé par moi de vous le remettre.

Ce qui est survenu, vous l'ignorez ; et, si c'est, comme il dit, une faveur du ciel que de le savoir à temps, c'en eût été une plus grande que de l'ignorer toujours. Une épouvantable chose ! monsieur Prévère, une chose qui donne créance et lumière à tous mes pressentiments, à tous mes instincts, en même temps qu'elle pose entre ces enfants une barrière qui ne se peut franchir jamais, que je ne franchirai pas.... je le déclare d'entrée. Charles est le bâtard de malfaiteurs qui, pour leurs crimes, ont été en prison !... Inutile que j'en dise davantage, à vous surtout, mon digne monsieur, sur qui le coup portera fort, et pour qui le fait parle seul, sans que les détails y ajoutent ou retranchent. Ces choses sont authentiques, les pièces en existent, sans qu'il soit au pouvoir de qui que ce soit de les effacer de la scène du monde. Tout ce qui est en nous, c'est d'enfouir dans le pins profond de nos cœurs l'affreuse tache de cet infortuné. Il faut qu'il parte.

Je reste avec mon enfant, ble;5sée à mort peut-être, comme vous le donnez clairement à entendre, et comme je ne puis me défendre de le présager quelquefois. C'est donc ici la volonté de Dieu î... A chaque fois que je m'approche de ce jeune homme, il frappe et me détourne de lui par de manifestes avertissements! Cette fois, ilm'en donne un terrible, un dernier.... M'aveuglerai-je pour ne pas le voir? Non. J'obéirai. Que si Dieu, pour récompense, me sauve ma fille, je le bénirai à chaque jour de ma vie, et, le cœur plein, je vivrai de la joie de ses miséricordes; que s'il me l'ôte.... la douleur sera véhémente, mais pour peu de durée.... A chaque jour ce souffle qui me retient sur la terre deviendra plus chétif, pour bientôt s'éteindre;

et, secouru par vous, mon digne et bien cher pasteur, j'apprendrai comment on ploie sous une main qui, bien qu'injuste et sans compassion pour nos faibles yeux , n'en est pas moins sainte, parfaite et abondante en gratuités. Votre affectionné

RBYBAZ;

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