LIVRE QUATRIÈME
MADAME DE LA COUR A CHAMPIN
De Turin. Août *.
Il devient nécessaire, monsieur Ghampin, que je vous mette au fait de ce qui se passe ici. Je suis parvenue à relever quelque peu le courage abattu de mon fils, mais en faisant briller à ses yeux des espérances que je suis encore bien loin de partager moi-même. Toutes celles que je puisse former reposent sur vous, sur vous seul; aussi viens-je solliciter de nouveau toute 1 activité de vos secours, jusqu'au moment où je pourrai communiquer directement avec M. Reybaz.
C'est de Turin que je vous écris. Nous y sommes établis depms Huit jours. J'ai eu toutes les peines du monde à tirer mon ms de ce funeste endroit où il s'était arrêté. Cependant ma venue, ma société, mes pressantes caresses ont eu sur lui quelque empire, surtout lorsque, les premiers jours passés, j'ai pu hasarder de 1 entretenir sur l'objet qui est la source de son désespoir. Dès le premier moment, j'ai dû lui dire que ses vœux pourraient être un jour accomplis, que toutes choses avaient bien changé à la cure, que le temps approchait où je* pourrais
1. Ce quatrième livre s'ouvre au commencement d'août, et les lettres s'y suivent sans interruption, à partir .de cette époque, jusque vers la un de laniiee. r ^ > j i
hasarder telle démarche que les circonstances nouvelles rendront facile, et qui deviendrait une joie pour M. Reybaz et une planche de salut pour sa fille ; mais je n^osaîs et ne savais rien préciser. D'ailleurs lui-môme m'écoutait avec indifférence et ne m'adressait aucune question. Ce n^est que lorsque nous avons été en route qu'il a pour la première fois parlé sur ce sujet, à propos d'une lettre écrite à Jacques par son père, et sur laquelle mon fils jeta les yeux il y a quelques mois. Cette lettre, écrite en dehors *■ de toute influence des personnes intéressées à lui farder la vérité, lui fit alors beaucoup d'impression et laissa dans son cœur un germe d*espoir, auquel il s*est rattaché depuis qu'il a repris quelque calme.
C'est avec un véritable bonheur que j'ai découvert cette circonstance, car elle seule a contribué à donner à mes paroles un poids qu'elles n'auraient eu en aucune façon par elles-mêmes, mon fils se doutant parfaitement que, dans l'état oii je l'ai trouvé, ma tendresse pour lui m'aurait dans tous les cas portée à lui tenir les discours que je lui ai tenus. Mais cette lettre, qui parlait de la rupture du mariage de Charles comme d'une chose dans laquelle tous étaient d'accord, et en particulier les deux intéressés, Charles et Louise, a contribué à prêter à ses yeux quelque vraisemblance aux assurances que je lui donne sans cesse que tout peut se renouer, qu'il ne faut que laisser aux souvenirs le temps de s'efiTacer, et qu'en se présentant plus tard, ses démarches, dès lors aussi honorables pour lui que flatteuses pour Mlle Reybaz, ne pourront manquer d'être agréées. Je me suis donc beaucoup avancée de ce côté ; et Dieu veuille que les circonstances ne viennent pas démentir mes promesses et me replonger dans Tafifreuse angoisse d'où je commence à peine de sortir !
Aussi je frémis, monsieur Champin, en voyant les semaines s'écouler sans que je reçoive de lettres de vous; car je présume que, si vous aviez de bonnes nouvelles à me communiquer, vous ne me laisseriez pas un seul jour dans la peine oîi je suis. Votre dernière lettre me montrait toutes choses remises en question : M. Reybaz très-ébranlé et M. Prévère sur le point de déterminer l'assentiment de ce malheureux père, en faisant valoir des motifs d'une nature telle, que, quoique exagérés sans doute, ils m'ont fait verser des larmes. S'ils avaient à vos yeux
1. Voyez la lettre CXIY du livre troisième, où il en est question.
la moindre apparence de fondement, je vous demande de m'en prévenir avant toute chose, monsieur Champin ; car, quelle que soit l'affreuse situation ob. je me trouve, que Dieu me préserve à jamais d'en vouloir sortir en faisant courir le moindre risque à cette aimable demoiselle ! Instruisez-moi, je vous prie, de l'état de sa santé. Les craintes que m'a suggérées cette phrase de votre lettre sont venues s'ajouter à mes autres angoisses, et elles ont été si vives, que, si j'avais pu songer un instant à quitter mon Ernest, je serais accourue à la cure pour juger par mes proprés yeux de ce qu'il est encore permis de tenter. Mlle Louise ji-est pas forte, M. Prévère est clairvoyant et sincère.... Que ne donnerais-je pas, bon Dieu! pour que mon fils n*eût jamais connu cette jeune personne!
Nous partons demain pour Florence, d'oii nous reviendrons ici au bout de quelques jours. Pour plus de sûreté, continuez d'adresser vos lettres à Turin. Quand mon fils sera plus tranquille et que les circonstances le permettront, je reviendrai à Genève pour y passer quelque temps avant de retourner à la cure. Ce sont là mes projets pour l'heure, mais que l'heure qui vient pQut changer. Dans tous les cas, écrivez-moi par le retour du courrier. Julie de la Cour.
CHAMPIN A MADAME DE LA COUR
De Genève.
Calmez-vous, madame, plus d'angoisse. Vous m'avez dit d'agir, et on a agi ; de réussir, et on a réussi. Le plus difficile est fait, le reste viendra. Faites-vous donc du bien, et votre fils du courage : tout comme moi, rien qu'à obliger tant de monde et à sauver Reybaz et sa fille, j'en éprouve du contentement, quoique désintéressé dans l'article.
Ceci est un secret, un affreux mystère que madame gardera pour elle, puisque aussi bien n'importe-t-il pas à ses désirs que la chose se répande. Au moment où Reybaz était, non pas ébranlé, mais décidé (notamment que jetieps dans mon tiroir le billet où il pardonne à Charles et lui rend sa fille), voici les découvertes qui se font, les renseignements qui arrivent à la file, et ce Charles qui se trouve être le fils de deux brigands traînés, pour
leurs méfaits, de prison en prison, deux ans à Golmar, nngt ans à Bourg ; la mère vit encore 1 Sur le temps, j'informe Reybaz, lequel, déjà un pied dans l'abîme, l'en retire et bénit le ciel qui le sauve par la main de votre humble serviteur.
Tout ceci, comme madame le pense bien, ne s'est pas fait d*un coup de baguette, et, si je lui ai tenu les lettres rares, ce n'est pas pour m'ètre d'ailleurs épargné les écritures. Pendant que madame s'avançait de son côté, je ne perdais pas mon temps du mien; et, tandis qu'il ne lui en coûtait que des paroles, pour moi il m'en coûtait labeur et argent, tant en lettres qu'en démarches et courses amenant chacune un déboursé dont je tiens, la note à sa disposition. Avec ça, quand le procès est gagné, ce n'est le cas de se plaindre. Nous voici, pour l'heure, dûment débarrassés de ce Charles ; le bon pasteur est en déroute, et le champ reste libre avec l'oiseau au milieu, qu'il s'agit maintenant de prendre tout doucement et sans que madame s'en môle encore.
Que madame emploie donc ces temps à réconforter ce pauvre jeune homme. Voici la barrière posée entre Mlle Reybas et ce Charles; je connais Reybaz, il ne la franchira pas. Or m'est aws que les fillettes, quand il y a barrière d'un côté, se retoutment de l'autre, de celui oti il y a un mari. Ainsi ne frémissez mie pour Mlle Reybaz. Les phrases sont des phrases : je vous rapportais celles du bon ministre, qui est clairvoyant, comme vous dites, et c'est pour cela qu'il ne se fait faute de faire les gens malades quand son affaire y peut gagner. N'ayez crainte. Mlle Louise, déjà en partant de la cure, n'était pas si. mal; et, tranq[uîlle là-bas, respirant l'air des sapins, choyée par son père et par cette vieille qui la sert, elle se refait à vue d'œil et devient ronde comme une abbesse. Pour l'autre, pour Charles, il va quitter le pays, et tout sera dit de son côté.
C'est ici un coup du bon Dieu. Si l'hyménée se fût fait, et qu'après Reybaz eût découvert le mystère, c'étaient victimes sur victimes. Mais j'étais là. Ces malheurs sont détournés; la route est sûre maintenant et l'avenir à nous, si seulement personne ne me traverse. Que madame se tienne donc coite, faisant son affaire de son côté, me laissant faire la mienne sans y toucher, et m'est avis que le jour viendra où elle sera satisfaite et libre d'être reconnaissante, ainsi qu'elle en donne l'assurance dans son avant-dernière.
On a Thonneur, etc. Champin.
M. PRÉVÈRE AU CHANTRE.
De 1a cure.
Je lis et je relis votre lettre. Elle me pénètre d'effroi : cette épreuve est la plus cruelle qui pût m'atteindre dans tout ce que j'ai de plus cher, et tout particulièrement dans vous, mon vieil et bien cher ami. Cependant, et j'en rends grâces au Seigneur, une consolation me reste, douce, vive, grande, au milieu de ce naufrage : c'est que Tarenir, quel qu'il puisse être, vous trouvera préparé; c'est que vous me montrez bien, à cette occasion et au sein de l'angoisse, cette force résignée et chrétienne, aussi prête à ployer sans murmure sous la main qui frappe qu'à bénir sans fin la main qui sauve et qui réjouit. Non, mon cher Reybaz, vous n'apprendrez rien de moi; mais, unissant nos chagrins, nous nous consolerons, nous nous fortifierons ensemble ; nous trtnverons ensemble, dans la douleur môme, ces richesses que lareftgion assure à celui qui croit, qui espère et qui aim^sl
Ce que i'ai toujours pu craindre est arrivé ; mais je n'imaginais pas que mon Charles, que mon*pauvre Charles eût à redouter d'autres révélations que celles que le hasard pouvait faire surgir; je n'imaginais pas qu'un homme, qu'un chrétien, pût se plaire à rechercher des choses qui devaient perdre sans retour une créature déjà digne de pitié.... qu'il pût mettre son devoir, sa conscience peut-être, à faire ce qui ne peut manquer d'être un grand crime aux yeux du Maître charitable et plein de bonté que nous servons. Je désire bien sincèrement qu'il n'y ait ici qu'erreur de votre ami, faux zèle vis-à-vis de vou^; mais cette erreur même, qu'elle est dure, qu'elle est voisine d^une odieuse' perversité I
Je vous dois ici quelques mots d'entière franchise , mon cher monsieur. Que j'ignorasse tout ce que vous m'apprenez, je n-'ai pas besoin de vous le dire; mais je n'ai jamais joui à ce sujet d'une complète sécurité. Chaînes ne pouvait être que le fils de misérables ; et telle était l'opinion que je me formais d'êtres assez criminels pour exposer un malheureux enfant, que, dès le premier moment, je me refusai à faire aucune recherche sur leur compte. En effet, la première conséquence de tout rensei-
gnement positif devait être de me forcer à leur faire reprendre cette petite créature, au risque qu'elle périt sous leurs mauvais . traitements, ou que, si elle survivait, elle se corrompit et se dégradât sous l'empire de leurs exemples. A ce dernier égard, je me loue d'avoir écouté une répugnance que plusieurs trouvaient blâmable, d'avoir sauvé du vice et de la corruption un enfant qui semblait y être voué par sa naissance; je rends grâces à Dieu de ce que Charles est plutôt un infortuné qu'une créature indigne de lui plaire.
Toutefois , monsieur Reybaz, j'ai à vous faire un aveu que vous trouverez, je le crains, bien tardif. Il m'en coule, mon cher ami, d'altérer peut-être l'estime que vous me portez ; mais le moment est venu de me décharger d'un secret qui pèse dès longtemps sur mon cœur, et je laisse à votre droiture d'apprécier en quel degré j'ai pu être coupAle envers vous.
Je n'ai rien su, monsieur Reybaz, mais j'aurais pu tout savoir. Il y a dix ans, je reçus une lettre anonyme. Elle était timbrée de Gex. On m'offrait de me faire, sur les parents de l'enfant, des révélations qui pourraient, disait-On, m' être pénibles et lui être fatales; et on prétendait ne vouloir me les faire qu'autant que j'en témoignerais l'envie ou que j'y serais intéressé, oeiXe lettre me jeta dans la plus vive anxiété; j'hésitai pendant bien des jours sur le parti que j'avais à prendre. Je n'y avais pas encore répondu, lorsqu'une seconde lettre me rendit quelque repos et détermina ma décision. L'auteur de la lettre affirmait n'avoir découvert qu'incidemment, et sans le secours de qui que ce fût, ce qu'il se trouvait savoir sur les parents de Charles; il avait cru devoir me faire, à tout hasard, une ouverture à ce sujet, et, me laissant d'ailleurs à décider ce qu'il était convenable de faire, il se bornait à m'affirmer par serment et devant Dieu (ftxe le secret ne serait pas divulgué. Je sais aujourd'hui qui est cette personne ;dl y a trois ans que je reçus le billet que je vous transcris ici :
c( Ces lignes, mon cher confrère, vous seront remises après mon décès. C'est moi qui vous ai écrit deux lettres anonymes au sujet de Venfant. Le secret s'en va avec moi. Il n'y a plus qu'une personne au monde qui le connaisse, et vous ne courez aucun risque de ce côté, je vous en donne l'assurance.
« Je vous loue, mon cher confrère, et je vous exhorte à poursuivre votre œuvre. Elle est conforme aux leçons du Maître ^ue
nous servons, et auprès duquel, j'en ai Pespérance, sa miséricorde nous réunira quelque jour.
« Votre confrère Le jeune, curé de Gex. »
Voilà ce secret, mon pauvre ami. A chaque jour il a pesé d'un plus grand poids sur mon cœur. Mais rappelez-vous qu'à l'é* poque oh je reçus ces lettres Charles était un enfant de neuf ans^, qu'il n'était nullement question de Louise alors; que je pouvais m'envisager comme libre , bien plus , comme engagé , par des motifs d'humanité, et entre autres par les mêmes qui m'avaient détourné précédemment de faire des recherches, à ne pas encourager des révélations funestes, à préserver, si je pouvais, de tout mal, de toute flétrissante tache, la jeune plante qui croissait à mon ombre ; que j'aimais mieux moi-même igno* rer de funestes choses, qui m'eussent, en mille occasions, lié les bras, et que je n'eusse pu être assuré de toujours tenir secrètes. Enfin, je croyais, mon cher Reybaz, je croyais, avec ce bon curé,^ qu'en agissant ainsi je me conformais mieux aux leçons de notre Maître, et qu'il appartient à la vraie charité de voiler oé qui peut nuire, et de ne s'ôter aucun des moyens de faire le bien.
Tels furent mes motifs alors. Quand, plus tard, devenu un jeune homme, Charles s'est attaché à Louise, j'aurais dû vous éclairer; et c'est ici, mon cher ami, que je crains d'avoir manqué à ce que je vous devais. Mais que pouvais-je faire? Que de nécessités qui me pressaient de toutes parts ! et, si je vous devais quelque chose, que ne devais-je pas aussi à un infortuné sauvé à grand'peine, élevé par mes mains, auquel j'étais tendrement attaché, que je n'eusse su comment éloigner de moi, que je perdais en révélant ce qui, d'après la lettre du curé, ne devait plus être révélé par personne ! Comment, plus tard encore^ quand j'ai vu la destinée de Louise se lier insensiblement à celle de ce jeune homme, une douce attache s'établir entre eux au sein d'une obsoure retraite, l'espérance et le bonheur planer sur ces deux enfants, et votre fille aimer, dans mon Charles, ce qui justement eût écarté de lui tant de coaurs moins généreux et moins élevés que le sien, comment eusse- je pris sur moi de faire ce qu'a fait votre ami? de précipiter dans Tabime deux êtres tendrement aimés et qui paraissent faits l'un pour l'autre ? J'ai failli envers vous, monsieur Reybaz, mais je ne puis me persuader que cet homme n'ait pas failli bien plus envers Dieu ! Il tenait
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entre ses mains notre bonheur et notre malheur à tous.... 4e loi dépendait peut-être la vie de votre fille !... Ah! que jamais, ja* mais, grand Dieu! ce misérable n'ait lieu d'apprendre parime terrible leçon, par le supplice des plus cuisants remords, quelle responsabilité pesait sur lui, alors que, soustrayant votre lettre, il s'employait à en rendre vifines pour toujours les sages, les bienfaisantes, les charitables intentions !
Vous déclarez, mon cher ami, ne vouloir pas franchir cette barrière? Il ne m'appartient pas d'insister. Vous aviez fait un grand sacrifice ; je m'en réjouis : pour vous, parce que Dieu vous jugera; pour moi, parce que j'en ai plus d'amitié et d'estime pour vous. Je comprends votre terreur, je reçois votre déclaration, je la respecte; mais, au delà, les lumières me manquent. Seulement je ne prends point comme vous ces révélations pour un avertissement que Dieu vous donne de poser cette barrière. Dieu nous a donné sa loi pour nous guider et nous instruire, puis il nous a laissés libres ; c'est à nous de la mettre en pratique selon nos lumières. Que si, de notre propre autorité, nous faisons sortir des faits qui nous entourent ou qui nous frappent d'autres guides, d'autres leçons, d'autres avertissements que ceux que nous donnent sa loi et notre conscience, nous risquons de substituer nos désirs à ses commandements et l'erreur à la vérité ; nous détruisons toute loi morale ; nous donnons à votre ami le droit d'imputer à je ne sais quel avertissement de Dieu ce qu'il a pu faire de plus contraire, de plus opposé à la loi que Dieu nous a donnée. Monsieur Reybaz, ne gardez point cette idée, dont vous ne faites d'ailleurs qu'un respectable usage ; croyez à la loi divine, et croyez à l'entière liberté de l'homme pour la suivre ou pour Fenfreindre; ne sortez point de ces deux conditions de tout bien, de toute vertu digne de ce nom, de toute doctrine relevée, pure, morale, universelle : car, si vous vouliez voir dans ce qui se passe un avertissement de Dieu, dites, ne serait-ce pas celui qu'il impose à votre charité une nouvelle, une plus forte épreuve, bien plus qu'un avertissement qu'il vous donne d'écarter Louise de Charles ?
Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de cette chère enfant; qu'elle ignore à jamais ces funestes choses! Surmontez votre tristesse pour lui montrer un air paisible. Ne vous concentrez point en* vous-même, osez lui parler de Charles. Qu'il n'y ait point entre vous cette séparation qui s'établit lorsqu'on n'ose s'approcher d'un sujet dont pourtant la pensée est remplie. Es-
sayez par tous les moyens, par tous les sacrifices de votre propre liumettr, d'adoucir, de tempérer,, d^ôter toute tension; de rendre à Louise, sinon le bonheur, du moins une tristesse calme, expansive et tendre; et, si vous n^y parvenez point, revenez ici, mon cher Reybaz, et que ma part dans cette t&che ne me soit point ôtée.
Je suis d'accord avec vous : il faut que Charles s'éloigne. Ici, l'opprobre le menace, et encore y éohappera-t-il ailleurs? Je ne sais ; mrâ c'est dans l'idée que ce malheur peut arriver, et que ma présence pourrait devenir indispensable pour préserver ce jeune homme d'un violent désespoir, que je le déplace sans l'éloigner. Je compte qu'il se rendra à Lausanne dès la semaine prochaine ; il y reprendra ses études de théologie, interrompues ici à cause de sa âlcheuse affaire. Annoncez ce départ à Louise, en y donnant pour cause ce dernier motif, dans lequel elle trouvera quelque source de consolation; et continuez, mon cher ReybaÂ, à m'écrire comme à aimer votre tout affectionné
PBivÉRE.
M. PRÉVÈRE A CHAMPIN.
De la cure.
Monsieur,
Bien que la prière que j'ai à vous faire soit urgente, et que je vous sache en possession d'un secret dont vous avez déjà abusé d'une bien cruelle, manière, j'ai dû attendre, pour vous écrire, que je pusse mettre dans mes paroles la modération et l'esprit de charité dont je voudrais ne pas m'écarter.
Il y a longtemps, monsieur, que je vous sais contraire au vœu que je formais, de voir unis ensemble l'enfant que j'ai élevé et la fille de M. Reybaz. Bien que je ne comprisse pas vos motifs pour nuire à la destinée d'an jeune homme auquel vous aviez de tout temps été étranger, je regardais comme de votre droit, et comme de votre amitié pour M. Reybaz, de l'éclairer de vos conseils, de lui donner vos avis ; mais ce qui est survenu depuis m'a inspiré une vive indignation, et jeté dans le doute sur vos intentions conune sur votre moralité.
En effet, monsieur, si je suis bien informé, contre tout droit et toute délicatesse, comme au mépris de toute humanité, vous
vous êtes permis de retenir eatre tos mains une lettre de M. Reybaz, lettre adressée à moi, d'où dépendait le sort de deux enfants qui me sont chers; et cette lettre, vous ne pouviez avoir d'intérêt à la retenir entre vos mains qu'autant qu'il vous fallait de temps pour rechercher et découvrir un secret dont la révélation n'était propre qu'à perdre sans retour un innocent !
Voilà votre conduite, monsieur.... Aux yeux des hommes, elle serait bien basse, bien méprisée, s'il advenait qu'ils pussent la connaître ; mais il est, vous le savez, un Juge qui voit et qui pèse ce que les hommes ne voient ni ne connaissent, et c'est auprès de lui que vous aurez à répondre un jour de ce que vous avez fait. A côté de ce jugement terrible, vous n'avez que faire de celui que je pourrais porter; aussi n'ai-je rien à vous dire là-dessus. Seulement vous apprendrai-je que, si vous avez compté nuire, et nuire cruellement, vous devez être satisfait, vous le serez davantage encore. Charles est malheureux, ruiné dans ses espérances, sans famille et sans appui dans Tavenir; il demeure sous le poids menaçant d'un opprobre qu'il ignore, mais qui ne manquera pas de l'atteindre tôt ou tard : ce n'est point ici le mal. C'est à la fîlle de M. Reybaz, à la fille de votre ami, que vous avez porté le coup mortel ! Louise avait résisté à grand'peine à de plus légères atteintes ; c'était à la vue d'un dépérissement dont les signes ne. sont plus équivoques que j'avais de toutes mes forces pressé mon ami Reybaz de revenir sur ses déterminations et d'écrire cette lettre qui devait sauver sa fille.... Ce dépérissement va suivre son cours; la douleur, les regrets, la pitié, le trouble, vont achever de consumer cette frêle vie; et un ange de bonté, de grâces et de, vertus, aura vu la terre, seulement pour s'y flétrir au souffle empesté des méchants, et pour y laisser la longue, l'impérissable douleur de sa perte!
Si ces choses arrivent, et je prie Dieu chaque jour qu'il les détourne de nous, elles auront été votre ouvrage, monsieur. Autant qu'il aura été en vous, et gratuitement, vous les aurez provoquées. S'il vous reste alors quelque sentiment d'humanité) vous serez navré de douleur; si quelque religion vous demeure, vous tremblerez de crainte.... Mes paroles vous étonnent, vous pensez que j'exagère pour me venger de vous et de vos méfaits? A Dieu ne plaise ! ou plutôt plaise à Dieu que je m'égare, et que vous puissiez vous applaudir un jour de ce que vous avez fait!... Mais non, je vous dis la vérité, je vous la dis le déses-
poir dans le cœur; vous êtes âgé, bientôt yoas irez rendre compte, et néanmoins, je le pressens, la tombe de cette enfant se fermera avant la vôtre !...
Penl-ètre votre conscience est tranquille ; peut-être vous vous flattez d'avoir accompli un devoir sacré ; vous avez fait, à vos yeux, un petit mal, pour qu'il en arrive du bien. Misérable sophisme que les Écritures condamnent formellement, mais où tombent les âmes vulgaires, celles que gouvernent de basses passions, de vils penchants : Forgueil, Tenvie, l'intérêt, et qui s'approuvent au moyen de ces hypocrites maximes, maximes sans valeur auprès du Très-Haut, parce qu'elles sont en dehors de l'amour et de la charité 1 Npn, je ne sais quel esprit vous anime ; j'ignore, je ne conçois pas môme vos motifs, mais je me refuse à croire à une haine désintéressée, à un acharnement gratuit contre ce jeune homme ; je suis certain que de pareils actes recouvrent toujours de basses pensées; je suis persuadé que vous avez fait le mal p^ur qu'il en arrive du bien, non pas à votre ami, mais à votre orgueil ou à vos intérêts.
Telle est, à mes yeux, la grandeur de votre crime, monsieur, que, s'il excite mon indignation la plus vive, je vous trouve néanmoins encore plus digne de pitié que de mépris. Vous êtes un grand pécheur : à ce titre je vous aime, je vous offre le secours de mes prières, de mes entretiens ou de mes directions. Vous êtes un grand pécheur : à ce titre vous avez encore tout recours en grâce auprès de Dieu, que vous avez offensé. Repentez-vous donc; voyez la laideur du mal que vous avez fait; pleurez, pleurez avec sincérité sur vos égarements; implorez le pardon de Dieu et l'intercession de Notre-Seigneur : c'est votre' seul refuge.
J'en viens, monsieur, à ce qui est le but principal de ma lettre. Je sais que vous êtes possesseur d'un secret dont la révélation peut achever de perdre mon jeune ami, et je sais aussi que vous avez entre les mains des pièces dont vous ou d'autres pourraient faire un dangereux usage. Si vous étiez tenté de garder ces pièces, de ne pas me les remettre immédiatement à la sommation que je vous en fais , je perdrais le peu de confiance que vous pouvez m'inspirer encore , et je suis décidé , dans l'intérêt même de Charles, pour l'aider à supporter un opprobre qui peut l'accabler à l'improviste quand je ne serai plus, et pour attirer au moins l'intérêt sur lui, en montrant de quelles gratuites et basses machinations il est la victime, à publier à la
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fois et ce que furent $es parente, qu'après tout il ne coxmut jamais, et comment ce qui devait rester enseveli dans un profond mystère a été mis au jour par Todieuse perversité d'un méchant. Vos serments^ monsieur, vos serments solennels, catégoriques 1 ces pièces entre mes mains! ou Topprobre, l'opprobre public sur vous : c'est l'alternative que je vous propose. Je veux pareillement, si vous aviez laissé transpirer ce secret auprès de qui que ce soit, hors M. Reybaz, que vous me fassiez connaître ces persomoes; et, si vous ne le faites pas, et que la suite me montre votre criminelle indiscrétion, à ce moment-là toute la vérité sera connue i Je vous demande, monsieur, une prompte réponse.
Phjêv&re.
CHAMPIN A M. PKÉVÈRE.
De Grenève.
Monsieur le respectable pasteur,
J'ai celui de vous adresser incluses lesdites pièces, affirmant devant Dieu que tout est bien là, comme aussi que nul ne les a vues, pas même Roybaz ; et que, hormis Reybaz, qui sait la vérité, nul ne s'en doute, ne s'en doutera, par mon entremise , tant dans le passé que dans l'avenir, et au delà.
Gomment je les ai eues : c'est de Bourg même, par des gens qui ne savent la personne ni ne s'en soucient. La mère vit encore ; c est à savoir : elle se mourait il y a deux mois. Dans une course que j'ai faite, apprenant par hasard quelque chose sur ces malheureux, j'ai poussé plus loin, tant par curiosité, dont j'ai regret et repentir, comme dit monsieur le pasteur, que par l'envie qu'on avait de préserver Reybaz d'une chose funeste; n'ayant pas comme monsieur le pasteur la judiciaire cultivée, ni la connaissance de ces deux enfants, en particulier de la mauvaise santé de Mlle Louise. Un pauvre honune, éloigné des personnes, ne comprend qu'à demi; et ainsi, à bonne intention^ il peut gâter et faire du mal, sans que le bon Dieu lui soit aussi adverse que monsieur le pasteur se l'imagine, dans son chagrin qui me peine tant.
Je remercie monsieur le pasteur de ses ayis, bien que sévères^ et je me recommande à ses prières, tout comme je demande au
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bon Dieu qxte ses pfH>&ôstics n'aient pas d^aecompUssement. J'espère qu'ayant fait satisfaction pleine, entière et sans réserve^ monsieur le pasteur y songera à deux fois avant de perdre un yieillard, père de famille, et qui d'ailleurs a péché d'erreur plus que d'intention; en telle sorte que bien des gens qui auraient fait tout comme lui pourraient se trouver encore plus à même de le plaindre que de le blâmer.
On a l'honneur, etc. Ghampin.
LE CHANTRE A M- PRÉVÊRE.
De Monyex,
Je viens réponàre à votre lettre , monsieur Prévère ; aussi bien, que fais-je ici que végéter, privé de ce labeur domestique qui emploie les heures et ravive la tête, et coulant des journées oisives plutôt que tranquilles? Toutefois vous dirai-je que, depuis cette catastrophe qui a surgi, saus être plus fortuné, j'éprouve moins d'angoisse ; ainsi quMl advient lorsque, par l'impossibilité de faire une chose , on se résigne de nécessité, et l'on est plus incertain entre des motifs qui se balancent. Que si l'espoir, l'espoir seulement, avait vie encore, je dirais que, au milieu de cette amertume, je serre encore le bonheur entre mes bras; car rien né le peut altérer beaucoup, de tout ce qui ne menace pas Louise.... Qu'ai-je au monde qu'elle? la fille de ma Thérèse, le fruit de ses entrailles!... Et si, après avoir vu périr l'une, je devais voir s'éteintire l'autre , quel sort m'aurait donc fait la Providence, et sur quoi m'appuierais-je ensuite pour comprendre ses décrets et pour les bénir encore ? En charge rai- je mes lèvres? Non; je serai impie avant que j'apprenne à discorder mon langage d'avec les sentiments du dedans.
Mais il n'en sera point ainsi, mon cher monsieur Prévère. Je compte sur l'innocence de cette vertueuse enfant. Je compte sur les prières que vous faites à Dieu, de votre bouche digne qu'il l'écoute. Je compte sur les miennes, qui ne lui manquent pas, faites avec ferveur, et non pour moi.... Ce n'est pas moi que j'aime dans cette enfant. Je ne suis rien à mes yeux. La vie, je commence à la trouver un bien amer et douteux, même avec elle : la vie sans elle?... ce seraient quelques moments avant de rejoindre, moments deséparatLoa plus courts que si, mourant
avant Louise, j^avais à l'attendre là-haut.... Toutefois, quand je vous vois douter que nous la conservions, Tépouvante me secoue, et comme un flot d'amertume bouillonne au dedans de moi, s'il est vrai que cette créature jeune, vertueuse, mienne enfin, et à qui j'ai droit de souhaiter toutes les bénédictions du ciel, porte déjà le trait funeste , entrevoit sa tombe , savoure qu'elle me délaisse, que, de trois que nous étions, un seul, et le plus vieux, va demeurer jusqu'à ce qu'aussi le chagrin le ploie, le brise et le couche dans sa fosse ! Mon Dieu, préservez-nous ! Ayez compassion de cette enfant ! ne soyez point hâtif à la reprendre ! Mon pieu ! ne frappez point de faibles créatures que vos coups mettraient en danger de vous offenser! Sauvez, sauvez-nous! ou bien retirez-nous ensemble, et que notre trace s'efface de dessus cette terre misérable !
Ah! mon pauvre monsieur, où sont les jours passés, lorsque nous vivions sans cette alarme? Oti sont même ces jours tout proches de nous, où j'écrivais ce billet qu'il a retenu, où je pouvais l'écrire, où, donnant ma fille à contre- cœur, encore la voyais-je sauvée? Ghampin, en voulant me rendre service, ne m'a-til point perdu? Toutefois, si son action est fatale, elle n'est pas perverse, monsieur Prévère; il a cru me servir en me faisant savoir, comme vous-même en me voulant cacher ce dont je ne vous garde pas rancune, certain que je suis de votre intention charitable. Néanmoins js vous blâme, dans mon idée, de n'avoir pas éloigné Charles à temps; pour demeurer libre de me cacher quelque chose, vous deviez ne point laisser s'engager l'affection de ma fille. Si, dès les premiers signes, ils eussent été séparés, à Tàge où l'impression est légère et l'affection flexible, n'est-ce pas que tous ces malheurs qui ont suivi auraient été épargnés, à vous, mon bon monsieur, autant qu'à moi ? Ainsi soyez indulgent envers Ghampin, puisque l'imprudence est le sort de Thomme ; la confiance dans son idée, commune à tous; et la faute, aussi bien du ressort des meilleurs, comme vous, que des médiocres, comme Ghampin. J'ai eu loisir de réfléchir à ce que vous me dites des pronos- * tics, et j'imagine que, mieux à même de tout peser, vous devez avoir raison. Toutefois je ne suis pas convaincu, ne saisissant pas pourquoi, lorsque les lumières manquent, faute d'éducation ou d'entendement, et dans les cas où la loi ne dit rien d'applicable à la chose, le bon Dieu n'emploierait pas ce genre d'avertissement, plus à la portée des simples que ne peut l'être une
résolution qu'il faut tirer d'entre tant de raisons qui s'opposent, se balancent, se rangent en bataille les unes contre les autres, bien plus pour faire une mêlée qu'une victoire. De cette mêlée, comment me tirerai -je si je ne regarde au signe qui m'apparaît, si je n'accompagne cette lumière qui brille de ce côté, si je n'écoute cette voix qui vibre confuse, mais, forte dans mon âme, disant : «Fais ainsi, et n'aie crainte?» Froissé, avide de calme et de décision, je l'écoute, je me range; et si je puis penser que ce soit une voix d'en haut, quand je sais. déjà que ce n'est pas une voix de la terre, pourquoi me hâterais-je de la méconnaître?
D'aiJleurs, si je ne puis nier ces raisons que vous alléguez, et auxquelles je veux bien désormais donner plus d'empire, puis-je également chasser de mon idée tant de fois où le malheur a suivi de près le pronostic que j'avais ressenti sans le rechercher? J'en sais d'éclatants dans ma vie; et, aujourd'hui, un récent, un tout semblable à celui qui, il y a dix-huit ans, au départ pour Montreux, m'annonça la perte de ma Thérèse, m'agite, me trouble, se cramponne à moi pour m'ôter tout repos, quand bien même, à la vue de Louise ^ qui est calme, j'y serais enclin. C'est le jour où nous avons quitté la cure. Toute la journée j'avais eu crainte de quelque sinistre ; aucun ne s'était réalisé ; la bête n'avait point buté, le ciel était clair et comme ouvert à l'espoir, je reprenais confiance, lorsque, arrivée ici, au port, sur le seuil, et comme pour que le pronostic fût plus éclatant, la pauvre enfant tombe et se blesse, en descendant du char qui l'avait apportée ! Bientôt après m'arrivait l'affreuse nouvelle. Encore est-ce bien à cette nouvelle que le pronostic s'appliquait? et ici, comme autrefois pour Thérèse, n'estrce point un signe de choses bien plus funèbres ?
Vous me demandez des nouvelles de Louise. Que vous diraije? Les jours s'écoulent, c'est tout. Elle ignore ce secret funeste, en telle sorte que, malheureuse, elle n'a néanmoins pas l'effroi de cette livide tache empreinte au front de cet infortuné. Elle a reçu sa lettre dernière qui, je l'ai bien vu, l'a remuée jusqu'au fond. Par cette même lettre, il me faisait tenir sa renonciation, conçue en des termes plus posés que je ne m'y étais attei^du. Le billet où je lui pardonnais en lui rendant Louise était déjà parti; j'aurais pu parler, j'en avais le mouvement; mais je ne sais quel scrupule, sanscompjter un mot de Ghampin %
1. Ce même mot : « Tu ne sais pas sur ce jeune homme tout ce que je sais. »
me retint d'apprendre à Louise maTésolution. C'est aiosi que- Dieu m'a préservé. Car si, cédant alors au besoin de lui dire que je lui rendais Charles, elle eût bu à cette coupe de bonl^eur, ^e fussé-je devenu alors que, peu de jours après, m'arrivaTépouvantable nouvelle?
Louise s'est remise à vivre à son ordinaire, au moins d'apparence ; si bien que parfois, la voyant faire les mômes choses qu'auparavant, je me surprends à oublier que les temps soient si changés. Seulement ne la vois-je point lire ; d'où je pronostique qu'elle est trop à ses pensées pour se complaire à celles des autres. Elle se lève plus tard ; levée, elle me rejoint ; nous causons; elle se met à quelque ouvrage d'aiguille, puis se retire dans sa chambre, pour se promener ensuite quand vient le soir. Des dames qui sont par là ont recherché sa compagnie , et, reçues par elle, se sont retirées emportsuat cette affection qu'elle répand autour d'elle ; toutefois, si à la vérité elle ne les écarte pas, elle évite plutôt de les rencontrer. Au lieu de se complaire, comme autrefois, à passer la veillée dehors, elle se retire de bonne heure, parfois seule , parfois avec Marthe. Je demeure alors avec moi-même, et les idées noires ne me manquent pas.
Ce qui m^ donne le plus de déplaisir, c'est à voir combien, malgré l'air qui est vif et la promenade qui exerce, elle prend peu de nourriture. La preuve s'en mointre moins sur son. visage que parle cou et les épaules, où je la trouve amoindrie. Sans être rondelette, elle n'avait rien de pauvre; et aujourd'hui, sans paraître changée, elle a l'air plus frêle. Marthe, qui la désha- Mlle, m'assure que je ne me trompe pas, et que telle robe qui lui serrait la taille aujourd'hui lui est ample. Tout ceci m'est cruel, monsieur Prévère, mais toutefois moins encore que certains signes que je remarque à l'entour des yeux, bien que je répugne à les y considérer. C'est au coin de l'œil une peau plus tirée, et si fine et tendue, que la veine, se voyant au travers, forme comme des nuances bleuâtres qui signalent à mon idée la peine de l'esprit et l'amoindrissement du corps. Thérèse avait ce signe. Est-ce ressemblance de figure avec sa mère? eslrce ressemblance de venue fragile?... Toutes oes choses me poussent à prendre conseil de quelque habile médecin, si encore on en rencontre parmi ces beaux diseuns dont le langage m'a l'air d'être paré et complet, à rais<m de ce que le savoir est mince et borné.
Voua me dites de lui parler de Charles. Je l'ai fait; mais, pour
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f)ien dire, son sans m'^ eontraindre moi-même à grand renfort de volonté, et sans penchant à y revenir. Avec ce que je sais maintenant, ce nom me fait efif^oî. Pour en parler d'utie façon aisée et commode, il faudrait ^e j'ignorasse ses affreuses tanches, quand déjà j'aurais peine à faire que, sous tel propos que je pourrais tenir, la petite ne devinât pas cette rancune ancienne, cette répugnance d'instinct, que jamais je n*ai pu dompter , et qui, à présent encore , résiste à la compassion , pourtant vraie, que méfait ce malheureux. Je suis roide, monsieur Prévère ; j'ai une nature lente et obstinée, l'instinct vivace, l'idée droite, mais sans plus de souplesse qne la barre du pressoir. Que si je raisonne, que si môme je me blâme, que si je veux changer, je sens néanmoins, au-dessous de cette surface, des poids, des lourdeurs, que rien ne remue, qui ne bougent, qui me retiennent à elles, eussé-je envie de m'en éloigner. Aussi serai -je, au jour du jugement, de ceux qui auront combattu , mais qui n'auront rien avancé ; c'est pourquoi je compte sur les mérites de Notre-Seigneur, les miens n'étant qu'en germe et dans le vouloir plus que dans le fait.
C'est l'autre jour que je lui en parlai, à l'occasion de votre lettre. Nous étions à promener par ces ravins, et vers ce même côté ot toujours elle me mène, en delà d'Eseri, à une plaine qu'ils appellent la Plaine des Rocailles. Elle est bien nommée ; un immense pays, fermé de bois et de monts, oti pas un arbre n'ombrage le terrain, mais seulement des roches épaisses gisent çà et là sur une herbe sauvage. Louise affectionne cet endroit, apparemment parce qu'on n'y rencontre âme vivante. En nous y rendant, j'avais sur les lèvres de lui parler de Charles ; il me fallut bien deux heures avant que de m'y mettre : et elle en ressentit assez de trouble pour que je ne fusse pas tenté de m'y arrêter longtemps. Néanmoins elle apprit avec douceur qu^il pourra continuer sa profession de ministre et qu'il est assez bien pour partir. Quand j'eus dit cela, j'étais soulagé et disposé à parler d'autre chose ; mais c'est elle qui, troublée à son tour, est demeurée silencieuse. Le retour a été triste, et la nuit mauvaise, m'a dit Marthe.
Mais je ne m'étonne point trop de ces choses, au sortir d'une si forte secousse. C'est le temps qui, après Dieu, est un grand médecin pour les âmes; et le temps, nul n'en peut hâter le cours. Louise est là, affligée, mais pas souffrante, et, si l'esprit venait à se calmer, le corps se referait à sa suite. C*est sur cet
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espoir que je vis et que je veux rester; ou bien, que devîendraisje ? Quant à mon humeur, n^ayez crainte ; le malheur et Tangoisse l'ont adoucie, et je n'ai à me roidirque contre moi-même pour ne pas Ûéchir sous le chagrin qui me travaille. Votre affectionné Reybaz.
CHAMPIN AU CHANTRE.
De Genève.
£h bien, mon vieux! te voici en sûreté. Avec un peu d'aide, on fa sorti de ce gouffre au fond duquel tu étais près de tomber : maintenant, pose la crainte, chasse la défiance, oublie ces misères, bois un coup, et engraisse-moi cette fillette. Un peu les sapins, un peu le temps, un peu l'humaine nature, vont chasser ses petits chagrins et te la remettre à neuf, sans compter qu'on boit à la sienne tous les jours.
Vois-tu bien, mon pauvre ami, retiré que tues dans ta sacristie, tu as perdu les traditions ; pour nous, frotté au monde, beau cavalier il n'y a pas longtemps encore, nous connaissons le bois dont sont faites ces petites, et nous ne nous prenons pas au son qu'il rend. Plus d'une a fait la désespérée, qui, trois, mois après, guérie de tout mal, ne songeait que noces et amourettes à nonveau. Te souvient-il de Rose, que je demandai en premières? Son père refusa, à raison du bien que je n'avais pas, et la pauvre fille jura que, la vie ne lui allant plus, elle ferait un malheur: mêmement que plus de huit jours on la garda à vue.... C'est cette môme Rose, qui, six mois après, épousait Berthoud le charpentier, et encore d'urgence, conune on dit. Qu'on meure de chagrin, possible : mais qu'on meure d'amour, ça ne s'est vu. On pleure un galant, c'est trop juste, mais jusqu'à ce qu'il en vienne un autre. Chez toutes le cœur est volage, l'idée changeante, et la chanson a raison, qui dit :
Belle souvent gémit et pleure. . . .
Mais c'est pour Tamant qui demeure , Ou qui bien vite est de retour.
Ta Louise veut être comme les autres.
Toutefois, Reybaz, c'est à toi de veiller, pour qu'échappée de ce filet elle ne s'embrouille plus qu'à bonnes enseignes, et m'est
avis que, faite comme elle est, il faut qu'en père sensé et affectionné tu y regardes de près. • L'éducation change notre être, raffine nos manières ; la sienne lui a fait des sentiments et des idées auxquelles un de notre condition ne répondrait pas. Si les fillettes sont volages, et, plutôt que de mourir, changent d'amoureux, encore est-il qu'on n*en voit guère de gentilles prendre un malotru, de raffinées se choisir un rustnud. Que si une le fait, c'est hon un temps ; mais, quand l'amour n'aveugle plus, on y voit clair : alors viennent les discordances ; ce sont deux ennemis que, pendant leur sommeil, on a attachés ensemble ; ré- . veillés, ils vont se reconnaître, puis se chamailler jusqu'à tant que la chaîne rompe. On t*a fait de la tienne une délicate, une fille à sentiments, une demoiselle enfin, c'est donc un monsieur qu'il lui faut; non un monsieur de contrebande, comme l'autre, et dont la tare est plus visible, à raison de ce qu'il contrefait les honnêtes, mais un monsieur de bon lieu, un notable, sûr de ses parents, de joli air, de manières conformes et ayant des espèces de quoi. Ce dernier point, les fillettes n'y tiennent pas; deux cœurs et une chaumière, dit la chanson : mais c'est aux anciens d'y tenir pour elles. Sans l'argent, pas de marmite.
Aussi, pour te bien dire, Reybaz, c'est ici la crainte qui me reste, à savoir que tu aies peine à rencontrer l'homme qu'il te faut ; car encore est-il que les étrangers ne viennent pas d'ordinaire prendre femme au village, et que ta fille ne serait guère d'humeur à quitter vous tous et son endroit, quand bien même un monsieur de la ville se présenterait. Là est donc le nœud de raffaire maintenant. Heureusement il n'y a pas d'urgence, et le temps porte conseil ; sans compter sur le bon Dieu qui veille sur les braves gens, comme tu l'as pu voir sans t'y fatiguer les yeux. Seulement ne t'abandonne plus au pasteur ; méfie-toi de ses façons de voir, si ce n'est de ses intentions. Souviens-toi que, tout charitablement, il te menait perdre, et non pas si innocemment que tu pourrais bien croire, puisque je me doute qu'il en savait sur ce garçon plus qu'il n'en voulait dire ; auquel cas, son intention, toute bonne qu'elle était, ne valait guère. Souvienstoi que ces gens, par état, se croient de petits bons dieux qu'il faut satisfaire, contenter, adorer, ou bien on n'est pas bon à donner aux chiens ; que toujours faisant au nom du ciel, ils dis. posent à leur guise de nos petites affaires ; et que, à leurs yeux, le bien et le mal, c'est ce qui nuit ou complaît à l'ÉglisQ. Souviens-toi que, par état aussi, ils redoutent la jeunesse comme
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inconsidérée, la richesse cosaine sowo» de tous viees, le renom comme vanité ; en telle sorte que, si ta prends celui-ci pouF conseil, il t'éloi^^ra.de tel gendre qui feraitun beau sort à tafille, pour Rapprocher de quelque affamé qui vivra sur ton bien. N'est-ce pas, même à prendre ce Charles pour un légitime, ce à quoi il visait?
Méfie-toi, Reybaz, il y va de ta fille ; crois-moi, mcM qui t'ai sauvé, moi qui suis un ancien, un oèscur comme toi, de môme bord, fortime et condition, et, à ces titres, mieux à même de juger ton ajQTaire à droit ^ et de te donner un conseil sûr et alfeclionBé. Méfie-toi, d'autant plus que ton Prévère est un prêchieur habile, et que le lustre des paroles fait briller ses mauv^ses raisons, tandis que la rudesse des miennes leur ôte de leur bonté. Méfie-toi de ce que, honoré que ta te trouves, comme de juste, de l'amitié d'un pasteur, tu en es plus près d'aequiescer à, son dire, et que la parole d'un gros, sans valoir mieux, pèse plus que celle d'un petit. Méfie «toi surtout, puisque je tien» entre mes mains une lettre de lui où il me maudit, oii il m'excommunie, où il me donne au diable, pour t'avoir éclairé. Estce là la lettre d'un homme qui n'aurait eu à coeur que tes int^ rets, ou bien est-ce celle d'un homme qui ne me pardonne pasd'avoir contrecarré les siens? Qui t'aime donc mieux, de celui qui te sauve, ou de celui qui te mène à ta perte ? de celui qui, s'enquiert de ce qu'il t'importe de connaître, ou de celui qui,, pouvant s'enquérir tout comme moi, et bien mieux que mcû, n'ea fait rien, et laisse s'engager l'affection de ces deux enfants, biea certain pourtant que ta fille ne peut qu'y perdre, et son b&tard qu'y gagner? Ouvre les yeux, Reybaz; et, si tu crois qu'il n'y a là qu'erreur, encore était-elle fatale. Méfiie-toi.
Par cette lettre, il m'enjoint de lui remettre les pièces relative» au jeune homme ; c'est un cadeau que je lui aurais fait sans qu'il m'en priât; puis il me demande de n'en souiSer noot, comme si on était pour nuire à un malheureux. Je lui ai répondu sans contester sur rien, et en termes respectueux» sachant bien qu'autrement je t'aurais fait peine. D'ailleurs, qae voulais-je? te sauver. C'est fait sans nuire à personne qu'à moi ? qu'ai-jo à m'inquiéter en sus?
Il a fait partir son jeune homme vendredi. C'est sage k lui. Qu'avait-il à faire ici que de végéter, une fois qu'ils l'écartent de ses études? Ce que j'en regrette, c'est que je l'avais mieux sous ma main pour le surveiller à l'occasiou. Assure-toi que, de là*
LE PKESRYTiHE. 363
])aa, il ne travaille pas pai^dessoa», et qu'aueuae lettre n'arrire ^ ta Louise par Fentremise de eette Marthe. Les ûervey lui ont fait la eoaduite jusqu'à la voiture ; on aurait dit le })eatt ûunois < partant pour la Syrie. » Note bi«n que j'étais sur le pas de ma porte qusmd ils ont passé, m'atteudant au petit pourboire qui fait ma rente, et d'autant miteux que sa maladie ne m'avait pas diminué l'ouvrage: j'en ai été pour ma peine. De monnaie, point; d'adieu, pas davantage. 11 a filé comme un grossier qu'il , est, et un peu ladre. Mais ce qu'on n'a pas d'une façon, on l'attrape d'une autre. 11 recevra un petit compte dont on n'avait pas l'intention de l'ennuyer.. Qu'en dis-tu, Reybaz? Pendant que cet orgueilleux me. refuse mon légitime salaire, pas un gueux ne montait Tescalier qu'il ne lui donnât, ou de son argent qu'il me devait, ou de ses nippes qui, en bonne règle, me reviennent de droit. C'est égal ; le voila déguerpi : bon voyage !
Ghahpin.
LE CHâNTBE a CHAMPIN.
De Mornex.
Tu es de mon bord, Gbampin, et de ma condition ; mais tu n'es pas de ma nature. Dans cette infortune, tu trouves à sonrire ; et, quand il faut serrer les rangs, tu t'efforces de me désunir d'avec celui qui, de ce fardeau, porte avec moi la plus lourde part !
Je te l'ai déjà dit, n'attaque pas ce pasteur. Je te l'ai dit : je te croirai malicieux avant que je le eroie intéressé ou perôde, ou que je lui ôte, dans mon idée, cette charité que je lui sais. Je te l'ai dit, Gbampin, épargne-toi de m'écrire, ou bien respecte ce pasteur, dans l'affection duquel je veux demeurer et mourir. Qu'il ne m'ait rien découvert à temps, c'est son tort, dont il s'accuse; que ta aies recherché, trouvé, mis en lumière4a tache de ee jeune homme, c'est où tu triomphes ; mais le Juge souverain, c'est le Seigneur, de qui les voies ne sont pas nos voies, et en face de ses jugements, qui nous atteindront un jour, l'humilité est seule de mise quand déjà la joie et la vanterie ne doivent point être mêlées à des choses sinistrea et funèbres.
Je ne trouve pas, moi, Gbampin, que le lustre des paroles fasse briller, les mauvaises raisons ; et plus je vois de mots em^
ployés à soutenir un dire, plus je le soupçonne équivoque, ambigu. Tu parles de la rudesse du tien? Je le trouve, pour ma part, point assez simple et discret. S'il est rude, c'est d'apparence; et le langage du pasteur, moins fautif sans doute, présente aussi moins d'artifice. Que si c'est l'abondance des raisons, l'instance des mots, qui donnent du poids aux paroles, tu me semblés l'emporter ; que si c'est l'habitude du cœur et le poids du caractère, c'est M Prévère. Cet homme est plus haut que tes coups. Quand tu les diriges sur lui sans l'atteindre, tu me. blesses et me désatfectionnes de toi.
Ces choses, Ghampin, je te les dis d'amitié, froissé que je suis par ta lettre, et néanmoins reconnaissant pour tes services. J'ai l'âme remplie d'angoisse : que l'aigreur et la méfiance n'y aillent pas trouver place à côté ; et, quand tu vois qu'à grand effort je m'équilibre entre tant de maux accomplis ou de maux qui menacent) ne heurte pas, mais bien plutôt appuie.
Tu parles à Paise de ma Louise, Ghampin; je t'en dispenserais. Tu te sers à son sujet de propos comme il s'en tient entre anciens qui devisent autour de la table, et tu te méprends. Ce n'est ici ni Rose ni aucune; tes traditions ne. vont pas à l'endroit. Si le cœur de cette enfant est volage et son idée changeante, j'entrerai dans ton dire; mais si elle est blessée à l'aile, si peut-être elle saigne déjà de sa blessure dernière, sois certain que ce qui se dit de mille ne se peut dire d'elle ; que ce qui va aux vulgaires ne lui va pas à elle; et qu'ainsi qu'il est criminel de parler légèrement des choses sacrées, il est malséant de ne pas se revêtir de gravité et de respect quand on cause à Tentour de cette créature.
Mais où pareillement tu t'abuses, c'est quand tu chantes triomphe, te flattant de m'avoir sauvé. Tu m'as sauvé de la honte, non du désastre. Louise est aussi misérable qu'auparavant, et moi, bien davantage. Avec la même angoisse, je n'ai plus ce dernier remède de lui rendre Gharles. Tu m'as sorti d'un gouffre pour me poser sur la pente d'un autre, où je demeure pour m'y débattre, sans autre espoir, cette fois, qu'un miracle du bon Dieu. As-tu bien fait? Sans doute, dïntention; mais, de fait, tu as soulevé un voile qui ne se peut baisser, quand mon salut était peut-être qu'on ne le levât jamais. Geci, Dieu seul le sait. Toutefois, au milieu de ce double sinistre, épargne-toi le triomphe, et à moi ces propos de gaieté qui font outrage à ma misère.
Toute ta lettre, et tes conseUs aussi, m'onf été à rebours. Non qu'ici je n'accède en bien des points ; mais, quand c'est la conservation de mon enfant qui fait ma seule prière du soir comme du matin, qu'ai-je à faire de raisonner du droit d'un mari, et, en face de cette alarme, comment me soucierai -je du reste? Viennent des temps meilleurs, alors je songerai à ces choses. Encore sera-ce tôt; car, si, à vrai dire, ee serait pour moi une mort d'angoisse que de laisser cette enfant sans homme qui l'abrite et la protège, comment présager qu'elle fléchisse jamais vers d'autres affections et se donne une seconde fois, si cruellement frustrée une première ? Que le ciel l'y incline ! C'est mon envie; mais, pour lors, que me viens-tu parler de l'homme qu'il lui fsTut, de choix, de directions , de menées ? Que seulement cet homme qu'elle aura préféré soit sans tare, et n'imagine pas qu'alors je l'écarteraû pour être pauvre comme pour être citadin ou étranger. L'adversité nous ploie, le temps change nos esprits, le malheur et l'angoisse nous amènent où nous ne voulions point être. Ce Charles lui-môme, sans cette barrière d'opprobre, n'imagine pas que ce fussent aujourd'hui ni sa pauvreté, ni ma rancune, ni mes instincts, ni ton dire, qui m'empêcheraient de lui commettre ma Louise. Je le faisais de mauvais vouloir dans ce billet que tu as gardé; à cette heure, je loferais avec félicité, j'y verrais mon salut autant que mon obligation.
Du reste, je devine où tend ta lettre, mais sans goûter ce détour que tu prends pbur m'incliner vers M. de la Cour. A parler droit, tu t'épargnais du papier, et je ne t'entendais que plus vcTlontiers. M. de la Cour, je l'ai répudié dans le temps, sans que M. Prévère s'en soit mêlé, comme tu veux le faire accroire, mais par cette seule raison, que je voulais pour ma fille du moins dissipé et du plus bourgeois. Que si jamais, revenu au pays et rangé par l'âge, il regardait à ma Louise, l'obstacle, sois certain, viendrait d'elle avant que de venir de moi. Pour Pheure, il court l'Italie avec sa mère, et ce n'est pas le chemin de la cure, quand déjà la constance ne fut guère sa vertu d'habitude, ni son affection pour Louise au goût de sa famille. Tranquillisetoi donc sur l'article, et emploie ta plume en d'autres soins que de me pousser ou de me prémunir à son sujet.
Aie soin surtout, Champin, de contenir ta langue, quant à cette funeste histoire. Tu es enclin à parler, et de ceux qui t'entourent, notamment la Jaquemay, plusieurs ont l'éveil, qui, sur un signe, devineraient au pire, sans que plus rien les retint
d'accabler ce malheureux. Ce serait lui créer tm second mal, moins réparable encore que le premier. Le voici transplanté à Lausanne, où ils Pont admis à étudier : si un mot seulement était prononcé du sang dont il est issu, c'en serait fait; et quelle ressource lui resterait-il ensuite que de mal tourner comme ses pères, et sur meilleur prétexte qu'eux, puisqu'on Taiœrait de force chassé de la bonne voie ? N'y touche donc pas à ce jeuae homme, ni pour peu, ni pour bei^ucoup; n'en dis rien, abstienstoi, de m'en entretenir; queisa mémoire s'efface, que sa trace se perde! Et pour ce qui est de ton salaire légitime dont il t'a frustré, je te l'adresse ci- avec, aux fins que, sur nul prétexte, tu ne t'ingères plus dans ce qui le concerne et que tu vives comme ne l'ayant jamais connu. Quant à la bonne grâce doni'en partant il t'a frustré aussi, m'est avis que tu ne devais guère t'y atten*dre, lui ayant été adverse dès l'entrée et ayantoouron&é 17œuvre par cette sinistre découverte qui le perd. Tu me diras que, oeci, il l'ignore; mais le cœur se doute, Ghampin; sans savoir, il pressent, ainsi qu'un chien, encore qu'il ne voie pas le Iêiq^ flaire qu'il est alentour. C'était mieux à toi de ne pas te trouver sur son passage qu'à lui de te témoigner amitié. Ainsi, tièvs encore à ce point; efforçons-nous d'oublier que ce malheureux soit jamais venu au monde pour nous troubler conmie pour y souffirir.
Reybaz.
M. PRÉVÈRE A LOUISE.
De la cure.
Les jours s'écoulât, ma chère en&nt, votre absence se pitH longe : je veux, en vous écrivant, tremper l'impatience que j'ai de vous revoir ; je veux aussi vous provoquer à m'écrire. Ce long silence de votre part m'est encore plus c^ruel en oe qu'il trahit votre découragement qu'en ce qu'il me prive dé la douoeiff de votre eommeroe.
J'ai eu de vos nouvelks par vtrtre père, il n'est point tn^ mécontent : l'espoir se Mt jour dans son CGsur, le calme semble y renaître. Mais, si je reconnais à ces choses le fruit de Totre àliaie tendresse, celui que vous aittendiez de vos effoito>6tiieT05 «aeriiees, je n'en tsuis que plus inquiet à volaro si^et, que fto avide de savoir si ce bien que vous lui faites est acheté à trop
fiaut prix; ou bien si, comme je Pespère, vous commencez à partager ce calme que vous lui avez rendu et à savourer, à côté •de vos chagrins qui s'adoucissent, cette sorte de courage consolateur qui accompagne toujours Taccomplissement des plus pénibles devoirs. Écrivez-moi, ma chère enfant; ne me cachez ni vos souffrances ni vos déchirements; ne me privez pas de • l'infinie douceur d'apporter, si je puis, quelque baume à vos 'blessures.
J'ai lu la lettre de Charles que vous m'avez fait passer. Je vous remercie, Louise, pour cette communication. Vous m'avez procuré Focoasion de confondre mes lannes avec les vôtres et •celle de contempler dans mon Charles cette élévation et cette droiture de sentiments que je lui ai connues, mais qui eussent pu, dans de pareilles circonstances, fléchir sous l'atteinte du désespoir. Il n'en a point été, il n'en sera point ainsi. Chez les l>elles âmes, l'epreiive met en lumière ce que le bonheur laissait enfoui ; elle fait appel aux vertus difficiles, et ces vertus réipondent à Pappel. Charles s'est montré digoe de vous, ma chère enfant, et je ne doute pas qu'il ne suive tous les exemples de «courage et de résignation que vous ne manquerez pas de lui donner. Combien j'aimerais à revenir ici sur sa lettre ! maiè; .c'est'une contrainte que je m'impose que de ne pas réveiller des émotions dont il faudrait pouvoir tarir la source.
M^is, Louise, vous vous faites de bien injustes reproches, quand vous vous accusez de délaisser cet ami, complice que vous vous dites d'un monde cruel, de préjugés détestables. Ces reproches recouvrent un sentiment triste pour vous; l'amertume en rejaillit sur votre père, sur moi-même, qui m'associe maintenant à ses vues sans que je vouluf^se certes accepter cette complicité dont vous parlez. Votre cœur vous abuse ; votre ^générosité, vos regrets, votre modestie même, conspirent contre , vous, mon enfant. Vous êtes soumise à votre père, ainsi que c'est votre devoir de Tétrë ; vous immolez à sa sollicitude pour votre bonheur tout ce qui faisait le vôtre. Bien loin que vous soyez complice, vous seriez victime, 'si ce n'était librement et jpar obéissance volontaire aux suggestions du devoir et de la tendresse filiale, que vous renonce» à de chères espérances. Reste votre père, qui est seul en cause. Prendrais-je le soin de le justifier auprès de vous? A Dieu ne plaise ! S'il est cdmplicè de quelque chose, c'est, voua le savez conïme moi, de sa seule tendresse pour vous, des alarmes que lui cause votre avenir, de
certaines impressions qui sont dans sa nature et qu^ont fortifiées les défauts de Charles ou ses imprudences. Mais complice de ces préjugés détestables? Non, non, Louise. Longtemps il les partagea avec ceux du hameau; mais, de ce jour ou naguère il entendit à Téglise Fappel de la charité, de ce jour-là, il secoua leur empire, il se tint en garde contre eux; et d'autres motifs dès lors ont dirigé sa conduite. Et pensez -vous, Louise, ma chère enfant, pensez-vous que moi, son ami, le vôtre, le protecteur de Charles, j'eusse reculé devant l'obstacle d'un simple préjugé? que j'eusse consenti à vous en voir devenir la victime ? que je n'eusse pas, à mes périls et risques, combattu jusqu'au dernier inrtant une barbare maxime? qu'enfin j'eusse acheté l'amitié de votre père, quelque chère qu'elle me soit, au prix d'une condescendance lâche et criminelle à mes yeux ?
Chassez donc, chère enfant, ces pensées amères; n'envenimez pas une blessure déjà si cruelle ; écoutez plutôt ce qui peut l'adoucir, sinon la fermer. Notre jeune ami est ce qu'il nous a promis d'être : il ne se laisse point abattre. Encouragé par vous à suivre la carrière du saint ministère ; il s'y achemine avec ardeur, il s'aide à lever les obstacles, et, par ses soins autant que parles miens, le voici admis depuis hier à suivre à Lausanne ses études de théologie. C'est un grand bonheur sur lequel je n'osais compter, et qui lui assure désormais une existence honorable et sûre. Plus tard, nous saurons mieux s'U convient qu'il soit consacré à Lausanne ou ici : ces deux voies lui seront ouvertes. En attendant, il s'y fait déjà apprécier, aimer ; je reçois de quelques-uns de mes conftrères de Lausanne des lettres où perce un sentiment d'intérêt et d'estime pour cet aimable jeune homme. Je lui reconnais comme vous des talents naturels, sur lesquels je fonde beaucoup d'espoir; à côté de cette fougue de sentiments et de Cette imprudence du cœur, * qui, réglées et tempérées par Page, se tourneront en douce et vivifiante chaleur, il a du mouvement et de la noblesse dans la pensée ; son style, incorrect encore, mais point faussé, ne manque ni de ces traits qui captiveiU ni de cette abondance féconde qui convient à la prédication. Mais surtout, quelle naissance, quelle vie, quelles infortunes mieux que les siennes sont faites pour lui valoir, et de bien bonne heure, cette expérience, ce jugement, cette connaissance du monde, de ses injustices, de ses chocs, de ses misères, et aussi, Louise, de ses plus célestes joies, sans lesquelles le ministre de Christ est inhabile à sa
tâche ; sans lesquelles il ne sent pas, il parle à faux ; sans les- , quelles, plus asservi qu'un autre aux préjugés qui lui sont propres, il prêche de tradition, il est l'homme de l'Église plus que l'homme de Christ, le juge en titre de son prochain hien plus que son frère ? Pauvre enfant ! dans cette lettre même qu'il vous écrit, je ne pouvais m'empécher de remarquer avec une satisfaction bien mêlée d'amertume cette précoce science des hommes, cette lutte d'humiliation et de fierté, ce flot de sentiments et d'émotions, qui, tempérés par l'élévation du cœur, me semblent être comme les prémices d'une future éloquence, persuasive, entraînante, mais, hélas! bien chèrement achetée.
Oue la perspective de» cet avenir qui attend notre ami dans cette sainte carrière oti le voici engagé vous soit un sujet de consolation, Louise; qu'elle allège ce sentiment de pitié qui se mêle à vos regrets. £t si vous portez vos regards sur sa situation présente, sachez voir qu'elle n'est pas aussi à plaindre qu'il parait. Les sentiments qu'il vous exprime sont sincères, j'en retrouve l'expression dans les lettres qu'il m'écrit; n'y voyez donc point un masque dont il recouvre le découragement ou le désespoir. Sa plus grande infortune , ce n'est pas de vous avoir perdue , c'est d'avoir troublé votre destinée. Votre lettre est pour lui une source de biens : il s'y anime et s'y console tour à tour; il y trouve tracée de votre main la règle qu'il veut suivre religieusement et à cause de vous. Les témoignages de votre estime, de votre affection le soutiennent, le font vivre, le font jouir. Si je pouvais lui transmettre l'annonce que vos jours sont plus sereins, que vous recouvrez vos forces, votre santé; le bonheur, Louise, oui, le bonheur, je vous le jure, luirait encore pour lui. Que vous dirai-je, enfin? ou plutôt dois-je vous dire ces choses? Cette assurance, que votre cœur ne se sera donné qu'une fois, le transporte, l'enivre.... c'est assez pour charmer son malheur, pour donner à sa résignation la chaleur de la vie et le mouvement du courage.
Louise, mon enfant, ma chère enfant, que ces témoignages agissent sur votre cœur, et qu'ils en chassent le trouble et l'amertume. Revenez , revenez à la paix; qu'ici se montre dans tout son éclat cette raison élevée qui vous distingue , cette religieuse et douce soumission , seul remède à de cuisantes morsures. Considérez les biens qui vous demeurent, les coups qui vous sont épargnés ; considérez que pour tous, et je n'ai garde
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d'en fli«epter Gharks, il nous reste encore ittâlel»eQB à goûter, ai iKuiement ipielqfue paùt vous est rendue , si seulement votw affliction se âéchaige de ce qu'elle a de trop lourd pour vos foroes; si seulement, après tant de secousses, un calme, môiBse ingrsU, renaît en vous , de cpii dépend notre joie et notre bcnhenr à lous.... Gonfiaz-yous en moi, écoutez mesoonseils. L'épreuve;, TOUS le savez, ne m^est point étrangère; j'ai oonau de cruels déchirements.... Ëhiâen! Louise, la volonté, l'effort, la prière, Pespérance, le devoir, des affections qui demeuraient, d'autres qui devaient naître , ont cicatrisé la plaie ; et plus que Jamais je bénirai l'existence, si, comme je Pentrevois, Dieu permet qu'il en soit de même pour vous et pour mon Chai^les.
J'ai à vous annoncer, ma chère enfant, une triste nouveUe. Le pauvre Brachos , qui avait semblé se remettre de sa chute , après avoir traîné ces derniers mois une miaéralde vie , vie&t de succomber à ses «soufliraiices. Cet homme était, malgré aim p^aehant à l'ivrognerie , aimé k juste titre dans le hameau. Il était serviable , plus généreux que ne le sont d'ordinaire nos gens , et capable de beaux dévouements. Ce fut lui, vous vous en souvenez , qui , au péril de ses jours , pénétra dans l'étable de la pauvre Crozat, au travers des flammes, et parvint à lui sauver son unique vache. Ce fut lui qui , seul , se présenta pour descendre dans le puits où gisait Paul Rouget, et qui le retira de dessous Péboulement. Il a supporté son mal avec résignation, et, en plusieurs occasions, lorsque je l'ai visité, il a de luimôme manifesté du repentir de ses excès , et reconnu ses foiblessés avec une humiliation touchante. Ces derniers jours , il m'a chargé de vous remercier de vos bontés pour lui et pour sa famille, et, en regrettant que vous vous trouvassiez absente de la cure dans ce momait , il m'a prié devons parler en faveur de sa femme, qu'il laisse effectivement dans une grande misère.
J'ai tâché , Louise , de suivre toutes vos recommandations à l^ard de vos pauvres. L'abondance des récoltes et le haut prix des journées ont rendu ma tâche facile et les secours peu nécessaires. Mais, chez plusieurs, je m'aperçois qu'on tient plus encore à vos visites qu'à vos libéralités ; et ce sont questions sur questions pour savoir à quand votre retour. J'ai remis, de votre part , à Pauline Roset son voile de communion et le petit psaume ; cette pauvre enfant ne se sentait pas -de joie , et ses père et mère, la voyant si bien parée, en avaient Fceil tout rempli de lannes. Elle a été reçue avec les sept autres , et
raprèsHKiiâi je les ai tontes réuniet à la dure an&mie f avais fait pour les garçons. Alais cette fois j'ai senti plus dureltiënt rtàre absence, et, en vérité, j'étais emprunté de savoir comment traiter cette compagnie de petites allés. Elles ont joué dans le jardin, où. je leur ai fait servir un petit goûter; puis, sur le soir, on s'est promené en causant, et j'aiétéeontent des dispositions que m'ont manifestées ces chères enfants. L'une d'entre elles , Charlotte Combaz, aurait quelque penchant à l'exaltation; mais , comme il n'y a Tien ici qui puisse alimenter ee penchant, ilsera, j'éÉ^re, passager. Au retour, nous avons renconti*é Totre petite orpheline , qui t^ardait Patiline Hoset de tou^ ses yeux. Je èui «i pi^mis de votre part qu'il lui eh était réservé tout aataiit m elle dontinue d'étfre sage et de 'Contenter ses patrons. Cette petite est attrayante. Elle est resi^He de candeur «t ée gaieté. G^est un de «es nfttumls heiïr«ftix et f3Lei\es qui se éév^ppent également bien dans toute condition, parce qu'ils plaisent à tout le monée. Ce qui me fait éprouver un seiitimeiit bien douK, c'e^jt de voir que , dans le village, loin^'ètre jalouï ée ce qu^elle est votre protégée en titre , ils l'accueillent tous avec affection, et lui font, dans rodcasion, partager leurs plaisirs. L^autre jour, on mangeait des merveilles chez les Redard, à l'occasion d'un anniversaire : la petite vint à passer avec ses deux chèvres; ils l'appelèrent, cotnmè elle était, et lui don'taèrent sa petite part qu'elle, mangea au milieu 'd'eux. Ces façons -de faire me réjouissent , et isfurtout ceci , qù*ïls ne lui donnaient |>as les merveilles comme on fait à une mendiante , pour alle'r les mangdr plus loin , mais qu'ils rassociaient , en quelque «orte , à leur repas de famille. Qu'il y a de goût, de tact, de bien , Louise , dans totrt; ce qui part du cœur 1
Faites, j« vêts prie , mes amitiés à Hï. Keybaz et k Marthe. Dites à 6elle-ci qu'on a donné tout son chanvre à filer à la teuVe Crozat, selon son intention, et que cette pauvre femme a reparu hier à l'église. Elle m^en avait prévenu jeudi en fondant en larfnes et em me disant a^ec une naïveté touchante qu'elle ne pouvait plus supporter d*ètfe en hrottille avec le bon Dieu. Je l'ai félicitée de ce retour à des sentiments dans lesquels seulement elle trouvera de la consolation ; ^t elle s'est retirée comme -sotilagée d'un grand chagrin, en me remerciant de l'avoir toujours visitée malgré ses erreurs. Ditfes à votre père que isoti rempla^tft me satisfit, et que son champ s'est réglé d^unle façon suffisante pour que je n'aie plus d^inquiétude. Enfiti , re-
cevez , ma chère enfant , les plus tendres amitiés de votre aflTectionné Prévêre.*
CHARLES A M. PRÉVÈRE
De Lausanne.
Nos cours ont recommencé , monsieur Prévère. Je tâche à les suivre; j^y vais, j'y assiste, je reviens , je m'enferme dans ma demeure... Ah! mon maître, mon digne maître, si je vais vous paraître ingrat , sans courage , ne me repoussez pas néanmoins; plutôt tendez-moi la main , retenez-moi sur cette pente où je me sens entraîner!
Les premiers jours, j'étais plus agité, mais moins malheureux. Je mettais du prix à vaincre les obstacles qui m'empêchaient d'accomplir le vœu de Louise... L'obstacle est franchi, la carrière m'est ouverte, je n'ai plus qu'à y marcher... mais je ne puis , monsieur Prévère. Point de but, aucun espoir , un dégoût profond ; rien qui fixe , qui attire , ou qui seulement distraye mon esprit. Que puis-je étudier, durant que le regret, la douleur gonflent mon cœur ou le rongent? J'écoute, j'écris, je veux penser à ces sujets qu'on m'expose; quelquefois j'y réussis, alors que , sous les yeux des autres , ma peine est comprimée , ma plainte retenue ; puis je me retrouve avec mol-même.... C'était temps! la tristesse déborde, des torrents de -larmes coulent de mes yeux ; cette chambre où je m'enferme est le morne asile où, loin de vous, loin de tout ce qui m'est cher, mes journées se consument en stériles gémissements.
Que ferai-je? monsieur Prévère. Qu'ai-je promis? L'épouvante aussi me saisit.... Il faut que je suive cette carrière; Louise, vous, vous comptez sur moi... et déjà je trompe vos vœux, votre espérance! je veux pourtant, je veux, je vous le jure , mon digne maître , mais je ne puis ! Cette coupe est trop amère , ce poids trop lourd pour mes forces ; mon cœur brisé n'a plus de ressort que pour la douleur...
Mais ai-je pu promettre de suivre une carrière à laquelle il est mal de se vouer si une vocation particulière ne vous y appelle? Suis-je fait pour percer jamais ce voile d'humiliation et d'avilissement qui m'enveloppe , qui m'étouffe? Suis-je fait j)Our faire luire quelques vertus, quand tout ce que j'ai de force
LE PRESBTTËRE. 373
suffit à peine à combattre l'outrage de ma destinée? Je pourrais apprendre , mais qu^est donc le savoir dans cette sainte profession? et la première condition n'est-elle pas le talent, qui me manque , ou , à défaut , cette position dans la société que je n'aurai jamais? Moi , misérable , à qui puis-je être utile ? Qui ne dédaignera pas mes soins, mes conseils, mon dévouement? moi , moi , enfant trouvé , marqué d'une tache ineffaçable ; moi sur qui pèse le mystère de l'infamie; moi qui suis l'enfant... l'enfant de qui?... de qui? monsieur Prévère... Tout est-il connu du moins? N'ai-je plus à craindre? N'y a-t-il rien encore derrière ce berceau qîie vous relevâtes?... plus de nouvelle tache , plus de livide ulcère?... Ah! que je m'abreuve de sanglots ! que l'angoisse et la terreur s'emparent de mon corar ! qu'elles le percent, qu'elles le tordent, c'est mon partage.
Vous dire ces choses, c'est déchirer le vôtre, mon bian-aimé maître... mais vous les taire toujours!... Elles me rongent; elles me livrent en proie à la violence de la haine , de l'orgueil , du murmure , de mille passions mauvaises... Elles me font bondir sur ma couche et accuser le ciel et les hommes... Je fus si heureux ! j'ai goûté sous votre aile tant de sécurité ! je savais si peu craindre , prévoir , m'alarmer ! Et frappé ainsi ! et précipité de cette félicité suprême dans ce sombre abîme ! saisi par la mort au sein des transports et dans toute l'ivresse du bonheur ! Ah! monsieur Prévère, il est donc vrai, j'ai perdu Louise, Louise, la plus céleste des créatures, et néanmoins la seule qui daignât m'aimer ! Je vivais de son affection , je vivais de ses paroles, de sa vue; je n'étais que par elle et pour elle; cette union promise, c'était mon bouclier, mon soutien, mon courage !... Non ! ce n'est pas le bonheur seulement que j'ai échangé contre une affreuse infortune... j'ai encore perdu ma force, mes ressources , le souffle qui n^ faisait vivre , tout ce que les autres hommes puisent à mille sources où ne s'abreuvent point des misérables tels que moi.
Que deviendrai-je, monsieur Prévère? La honte seule me retient à ces travaux. J^ai promis ; mais, au dedans, je sQns que je suis parjure déjà! Je prie, je demande des forces à Dieu, j'attends; mais les jours s'écoulent, et chacun ajoute à mes dégoûts. Je voudrais m'enfuir, aller au loin cacher ma vie, vous débarrassei* de moi, qui ne sus que troubler la vôtre, qui ne saurai jamais rien vous rendre pour les bienfaits que vous m'avez prodigués, comme pour les chagrins dont j'ai abreuvé votre
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tee tendre et oompatiflgaifte. C^esX là, m&^. maftpe i)ie1^-»mé, le<oomble à bba mister; ub dernier espoir m'aurait sosteni^je ne Fai t>}ns! Voué à riafortQBe et à l'opprobre, toiQOBrs mes âoaleoTs pèseront sur eetiz qui m'aimeiit; et d'entre les liommesy le seul à qui ^e dois tout^ c'est celm-là seul do&t j^ansai empoisoiiné des jours ^et abrégé la vieillesse !
Ces idées m'obsèdent. Je rougis de moi, de mon ingratitode, de mon néant. En ces orages, mon cœur se dégraderait-il? Me «econrjattrez-Yoos? Vous fuir, monsieur Prévè^re! Hélas! ^e snis-je donc devenu? Vous fuir!.... c'est la première fois que ootte horrible pensée m%st venue. Le pourrais^je? Noa, mille fois non. fit oq^ndant elle me domine, elle m'apparaiU comme une nécessité, comme un devoir.... Je vous avoue oes ebosss en tremblant, avec honte.... le «osur serré d'une poignante tns* tesse.... mais je vous les avoue, puisqu'elles sont, et que vous êtes mon père, mon maître vénéré et chéri; je vous les avoue, puisqu'on vous les avouant elles me maîtrisent moins; pmsqu'en (^rehaut à saisir votre main dans cette obscurité oà me voici plongé, je fais la seule chose qui puisse encore me préaerverdu mal et me défendre contre moi-4néme.
Je ne sais rien 4e Louise, rien, plus rien!.... Et cependant! Àhl monsieur Prévère, si ses jours sont calmes, si ses forces reviennent, si vous êtes à son sqget sans alarmes, plein ^^ poir, faites-moi mystère, j'y consens, de tout oe qui se passe sur ce mont Salève, dont les bleuâtres sommités enchaînent d'ici mes regards. Mais s'il em était autrement!.,.. Me le cacheriez- "SHitts? m'en{»écherieE-vous de courir, de voler auprès d'eMe? de me jeter aux pieds de M. Reybaz, d'obtenir de ses laaraies, de son effroi ou de ses remords, ce qu'il refusa à mes prières et à mon désespoir? Dites, dites, mon bien-aimé maître. €e de^ nier et triste recours m'est-il laissé, ou bien dois-je même alofs, et jsans rien tenter, voir Louise se briser contre l'inflexible volonté d'un père sans entrailles?....
Le tremblement me saisit, la douleur m'égare.... Pardonnez, mon dier maître.... Je me dompterai, je me rangerai à vos conseils.... à vos exemples..., ayez pitié de votre
OttAilLfiS.
ÎM TSCBBBtTÈBE. 375
M. PBéYÈRS A CHARLES.
De la cure.
Oui, votre lettre me chagrine, elle me perce Tàme ; je blâme cette faiblesse mêlée d'emportements, ce prompt abandon de résohotiDBS qai devaient vous être sacrées; oui, je déplore ce lAche découragement, ces insensés projets. Ce ne sont là ni les expressiems, ni les senlâments, ni les vœux de mon Charles, de eelm que j^cstîme et que je porto dans mon cœur. Relevés* vous, Charles! arrière cette mollesse, oeftte -violence, ces indi* g&es transports ! apprenez que vous ne pouvez être ingrat à mon égard qu'en trompant le compte que j'ai pu ûiire sur vos vertus. Apprenez que c'est dans Tépreuve que se montre lliomme, le chrétien; et que, si votre infortune est grande, le premier remède à y apporter^ le seul, c^est de vous y résigner avec dignité, en marchant à Taccomplissement des devoirs qui vous demeurent ou qu^elle engendre. .
Mais vous êtes mon enfant : je compatis à vos souffrances, j'excuse ces moments de délire : et pour vous parler un autre langage que celui de la plus tendre affection, il faudrait me faire une trop pénible violence. Charles, mon enfant! revenez à vous-même.,.. Je ne vous reconnaissais point dans ces lignes; mes larmes coulaient en les lisant, non point celles qu'il m'est consolant de verser en commun avec vous, mais des lannes telles que votre infortune même ne m'en arracha point d'aussi amères. £n effet, il y a quelque chose de bien plus triste, de bien plus k craindre que Tinfortune : c'est lorsque les tempêtes du cœur et le désordre des passions amènent la déraison ; c'est lorsqu'un caractère bon, droit, aimable, se manque à lui-même, récrimine, s'aigrit, devient injuste, se livre en proie à des mour vements dont il ne sait plus être maître ou dont il ne s'efforce pas de modérer la violence. Revenez à vous-même, mon boa ami. Reprenez ce gouvernail de votre âme que vous laissez fkAter à l'abandon. Effacez jusqu'à la trace ce premier chagrin que vous m'avez causé ; oui, Charles, ce premier : car ce qui est douleur, je my associe; ce qui est imprudence, irr^exion, je l'excase;mais ce qui démentie caractère ettron^pe l'estime, je le ressens avec une peine vive et profonde.
Je ne m'étonne ni de vos souffrances, ni de vos dégoûts, ni de cette torpeur que vous ressentez à l'étude ; mais je vous demande, mon ami, de poursuivre et de vaincre. Je vous demande de rechercher cette société qui vous comprime, et non cette solitude où vous vous livrez sans témoin à de honteux transports. Je vous demande de songer que, tandis que vous vous comportez ainsi que vous faites, moi je console Louise en lui parlant de votre courage et de votre avenir maintenant assuré. Je vous demande de ne démentir ni mon langage ni le vôtre, ni l'attente de cette angélique amie* Je vous demande de n'aggraver rien d^une situation déjà si misérable, si difficile, et dont l'issue fatale ne saurait être douteuse, si vous veniez à faillir. Je vous demande enfin, Charles, de vous souvenir des commandements d'en haut, de me montrer que vous les^ avez compris, que vous les respectez, et que cette religion qui est en vous n'est pas une semence stérile qui, sans racines dans le sol, est dispersée par le rent des premiers orages, mais qu'elle est un germe fécond qui a crû pendant les jours sereins pour fleurir dans les jours d'épreuve.
Voilà, mon ami, mon avis, mes conseils. Ils vont, j'en suis certain, pénétrerjusqu'àvotre cœur pour le fortifier et pour le changer. Après cela, discuterai-je l'un après l'autre ces sophismes que contient votre lettre? Non, Charles, ce serait mettre en doute votre jugement, qui n'aura pas attendu ces lignes pour reprendre sa droiture, ou votre filiale docilité, sur laquelle mes vœux auront, je le sais, plus d'empire que mes raisonnements.
Mais si je ne veux pas discuter ces sophismes, je veux vous faire connaître mon opinion sur tel point où jusqu'ici j'ai été moins libre de le faire. Il était difficile, en effet, que je vous parlasse du choix de votre carrière sans porter à cette occasion vos réflexions sur votre rfaissance, et de ce dernier sujet, je répugnais à en entretenir votre pensée avant que l'âge eût formé votre jugement et la religion prépayé votre cœur. Aujourd'hui, mon cher enfant, il est temps de renoncer à ces ménagements ; les circonstances le demandent, votive âge le permet, et la religion habite en vous.
Charles, de tout temps, dès vos plus jeunes ans, en considérant quelle est votre situation dans ce monde, j'ai désiré de vous voir engagé dans la carrière du saint ministère. Quand l'âge a développé votre caractère, je l'ai désiré encore plus ; quand j'ai vu et la nature de vos facultés et celle des talents que Dieu vous
a départis, ce qui était espoir s'est changé en un vif désir : je me suis applaudi mille fois d'avoir dirigé de ce côté vos idées et votre instruction. Je ne me suis jamais entretenii avec Louise sur ce sujet ; mais un sens fin et précoce des choses et une sollicitude envers vous aussi tendre qu'éclairée devaient la porter plus tard à former le môme vœu que le mien. Eh bien, si par ces motifs que je vous expose, et indépendamment de la beauté de cette carrière, indépendamment du vœu de Louise, j'ai jugé de tout temps que cette carrière vous convenait entre plusieurs, aujourd'hui je juge qu'elle vous convient seule entre toutes !
Et ici, je n'ai pas à cœur rien que votre avenir matériel, Charles; je n'ai pas en vue que le salut de votre âme, ce salut, à mon sens, bien plus difficile à atteindre pour le pasteur que pour les brebis du troupeau ; j'ai à cœur, j'ai en vue votre repos, mon enfant, votre situation honorable et heureuse dès ce monde. Oui, je ressens de toute l'amertume de mon âme ces angoisses de votre fierté blessée, cette légitime révolte contre les préjugés qui vous atteignent, ce malheur d'être sans parents, sans famille ; et je veux que ces aiguillons s*émoussent, que cette misère se tourne en paix, en vertu, en doux éclat. Si je ne partage pas cette irritation que je rencontre et que j'excuse en vous, si je regarde ce monde contre lequel vous vous emportez comme plus léger encore que barbare, comme plus vaniteux qu'inhu^ main, je sais, je sais, mon pauvre enfant, qu'il vous a été rude, qu'il vous le sera encore, et je veux vous soustraire à ses coups. Pour cela, allez à Christ; ne relevez que de lui. Porurlui, ai* mez, servez vos semblables; allez faire en son nom la douce et sûre conquête de leur estime et de leur affection.... Ce maître, c'est le mien : je le connais, je sais avant vous comment il tient ses promesses; et je vous répète avec conviction, avec autorité, avec tendresse : c Allez à lui! »
Et en effet, Charles, portez vos regards autour de vous, examinez ces carrières diverses offertes à votre ambition, et ditesmoi celle où vous trouverez plus aisément ce refuge qu'il faut à vos misères ; montrez-moi celle où vous ne serez pas exposé à consumer vos forces sans atteindre à ce tranquille sommet audessus duquel luiront pour vous le bonheur et la paix. Dë« pouillé des biens les plus généralement répandus, qu'auriez^ vous pour réussir dans le monde, que les avantages, que vous lui demanderiez à lui-même, et qu'il vous accorderait dédai-
^neusement, sHl ne vous las refusait avec dureté ? Qu'auriez- ▼ous pour appui que sa fragile faveur, que sa capricieuse bienveillance, tandis que sa vanité toujours la mi^me, son o^^eil toujours prêt à blesser, ses préjugés toujours aveugles et cruels, vous opposeraient à chaque pas dlnfranchissables obstacles? Ah! ne vous engagez point à ce maître, mon enfant, et bien plutôt allez au Seigneur des ^ humbles, des petits, des déshé- Tités. Soyez son serviteur fidèle; et alors, plus vous ôtes bas placé dans l'opinion des hommes, plus le ciel vous a départi de privations, d'épreuves, de flétrissures non méritées, plus aussi votre âme sera dégagée d'entraves mondaines, libre dans son ministère, vraie dans son humilité, et sincèrement charitable. Votre lumière luira devant Dieu, qui vous donnera le contentement véritable, le bonheur indépendant du monde ; votre lumière luira 'devant les hommes, qui ne vous refuseront ni leur cœur, ni leur estime, ni leur hommage, soyez-en bien sûr, Charles : car non«seulement tous les hommes aiment, estiment, honorent le dévouement, la charité, la vertu ; mais en outre tous, et les puissants eux-^mômes sont bienveillants, justes, respeotueux envers celui qui ne leur demande rien de leurs biens frivoles, qui ne jalouse pas leurs avantages ni ne menace leurs intérêts. Belle cannère, mon enfant, pour les âmes haut placées! Situation *digne d'envie, digne d'effort pour les cœurs noblement ambitieux! car tout ebscure qu'elle puisse et (pi'elle doive être, elle n'en domine pas moins, en indépendance et en élévation, eelle -des monarques eux-mêmes ; et le seul éoueil que j'y saohe, mais réel, mais perfide, c'est cet orgueil qui naît si vite de toute condition élevée et de tout devoir rempli.
Que si j'examine maintenant votre caractère, je m'applaudis, mon 'enflant, de vous avoir engagé dans une carrière où vos bonnes qualités pourront se développer au profit de vos frères •et de vous-même, tandis que vos défauts s'y corrigèrent, s'y tempéreront, et se tourneront, pour la plupart du moins, en germes bienfaisants. Cette fougue, Charles^ cette véhémenoe imprudeate, «ource de .presque toutes vos fautes passées, ces traniq»orts qui vous égarent, cet abattement aussi violent en vous que pourrait Pêtre chez tel aatre la colère elle-même, que leur xtoangue^t-il pour vous précipiter, et nous avec vous, dans un àbime, «non de désordres, du moins de maux, de dématscfaes funestes et irréparables, si ce n'est de ne pas rencontrer de irem assez tort et assez doox en môme ten^s pour les vainore
«n les réglint? Et qae leur manque^t-il aussi pour deveair chatear féconde, passion généreuse, TÎgueur, vaillance, l)ra¥oure de charité, que d'être mis sous le drapeau de la religion et an seryioe de Christ, notre glorieux Sauveur? que d'ôtre employés snr sa itrace et d'après ses exemples? Ge sont là aujourd'hui vos défauts, mais ce peuvent être vos vertus 1 Car h^ireux, Charles, ceux dont Vâme, au lieu d'une stérile torpeur, ofi^ k bouillonnement d'une surabondante aéve I heureux ceux qui sentent vivement, ceux dont le cœur est susceptible de bouleversements et d'angoisse, de transports véhéments et de tendresse brûlante ! iieureux s'ils se vouent au Seigneur ! Ils seront des soldats agissants, habiles, victorieux : car la force est en eux, l'amour est en eux pour aider, pour corriger, pour relever, pour secourir, pour combattre ; et ce qu'il faut déplorer, e'est bien moins si cette noble flamme, attisée ou détournée par le souf&e des vents orageux de la terre, marque son passage de quelques dégâts, que si elle n'existait pas ou si elle venait à s'éteindre. Dieu, vous le savez, Dieu lui-môme rejette les tièdes : il pardonne mieux l'égarement que la torpeur.
Vous avez lu, mon ami, la Vie de notre Sauveur. N'y avez- VOQS point reconnu aurdessous de ce calme austère et céleste qui n'appartient qu'à une âme divine en qui tout est beauté et harmonie morale, cette chaleur vivifiante, ce feu d'ardente passion^ si j'ose dire ainsi, sans lequel nous comprendrions moins enctHre sa charité infinie? Ne la sentez- vous point, cette chaleur qai prête à toutes ses paroles, à ses oonsolatioas, comme à ses reproches, à ses préceptes comme à ses prophéties, à ses plus simples paraboles comme à ses plus vives apostrophes, un •charme insinuant et secret, une autorité menaçante auxendttr- 0», douce aux affligés, secourable aux tombés, pleine de douceur et d'attrait aux serviteurs humbles et fidèles? Eh bien! nous, ministres de ce divin Maître, sans doute que nous ne saurions avoir quelques-unes de ses qualités, qu'elles ne soient sujettes, par l'effet de notre faiUeaie, de notre corruption, ou seslement de leiv manque d'accord et d'harmonie, à laille imperfections; mais est-ce à dire que sans elles nous puissions le servir efficacement? est-ce à dire que, parce que en nous le oal se mêle tonjouis au bien, nous devions n'estimer pas ce brân? que, parce que nous abusons de la force, nous devions piréférerrei^ourâis8emeat?qne, parce ^e la pasnen peut nous %iR«r par instants, elle doive être ti^etée, mise an-dessous de
rinaction passive, de la stérile oisiveté, de cette sorte d'harmonie morale qui n^est pas Taccord, mais Tabsence, mais le yide des qualités du cœur comme de celles de l'âme?
Ainsi, connaissez- vous, vous-même, mon enfant, et, au lieu de laisser ces forces qui sont en vous se consumer, se dévorer elles-mêmes, secouer votre âme jusqu'à ce qu'elles Talent accablée ou pervertie, sanctifiez -les bien plutôt par l'objet auquel vous les appliquerez et donnez-leur carrière. Vous y trouverez une source de vertus et un aliment de bonheur; car c'est beau, Charles, c'est honorable et plein d'attrait, que de porter la vigueur et la véhémence dans la charité. Jeune, on peut dans cette voie faillir par excès, mais on ne se tempère que trop dans l'âge mûr; et, de cette opulence, on conserve du moins quelque chose pour la vieillesse ; puisque enfin c'est une imperfection de notre pauvre nature, qu'il lui faille l'excès dans un temps pour avoir le nécessaire dans un autre, pour que les glaces de l'âge, qui envahissent le corps, ne recouvrent pas Tâme tout entière sous leur inerte et stérile froidure. Élancezvous donc dans cette mêlée de maux, de douleurs, de catastrophes, où se débattent vos frères ; soyez-y sous l'œil de Dieu, l'homme de tous ! Alors vous aurez trouvé votre place, rencontré votre vocation, assuré votre bonheur ; alors vous vivrez de votre vie propre ; et ce monde égoïste, léger, dédaigneux, qui vous repousse aujourd'hui.... mon pauvre ami! ce monde, vous le plaindrez, vous l'aimerez comme faible, misérable, digne de compassion, bien plus que vous ne le haïrez comme dur ou qUe vous ne le craindrez comme puissant. Ce monde.... vous reconnaîtrez bientôt que ses hommages sont presque aussi vains que ses mépris ; que triompher de lui, c'est une gloire médiocre, une récompense sans saveur ; que sans l'âme, qui se sent sur le chemin de la vie, et surtout sans Jésus, qui nous voit et qui nous aime, ce serait peu, ce serait rien, que d'avoir amené la terre entière aux pieds de sa vertu !
Vous parlez de talents qui vous sont refusés, et vous entendez sûrement parler de ces talents qui ornent la prédication et qui la font briller d'un flatteur éclat. Même isur ce paint, mon cher enfant, je pourrais vous rassurer, en vous disant ce que j'augure des vôtres; mais je craindrais de blesser votre modestie, et non moins de vous abuser sur le compte que l'on doit faire de cette parure extérieure, de cette enveloppe éclatante sous laquelle se produit la pensée de quelques hommes privilégiés^ Que je vous
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dise plutôt que c'est se tromper que d'y aspirer comme à la chose essentielle, et que c'est s'en éloigner que d'y tendre.... Le vrai talent, le véritable éclat, l'éloquence, en un mot, Charles, elle n'est point dans l'enveloppe, mais dans ce que l'enveloppe recouvre; elle n'est pas dans cette forme extérieure dont les rhéteurs se flattent de nous enseigner la coupe et les proportions; elle est dans la pensée elle-même, dans le cœur : c'est de lui qu'elle procède, c'est de lui et par lui qu'elle trouve ses formes, non pas toujours éclatantes, mais toujours propres à l'objet, colorées, touchantes, heurtant au bon endroit du cœur des autres. Or le cœur, mon ami, c'est par une absurde erreur que, môme sous le rapport de l'art, on le croit peu susceptible de culture et de développement. Le cœur, comme la parole, se développe, se réchauffe, grandit, se fortifie par l'exercice : l'action lui donne du tact et de l'expérience; l'accomplissement des devoirs lui donne de la dignité et du sérieux ; la lutte exalte ses sentiments et ses forces; l'infortune, si elle ne l'aigrit pas, l'épure : elle l'enrichit de mélancolie, de pitié, de profondeur, de sensibilité chaude, pénétrante, irrésistible.... Celui qui a dit que les grandes pensées viennent du cœur, celui qui a dit qu'il faut avoir de l'âme pour avoir du goût énonçait dans ces deux adages toute la théorie de l'éloquence; et, s'il eût ajouté : a Cultivez donc ce cœur par la pratique des vertus difficiles ; cultivez donc cette âme, non par de vaines études, par de stériles préceptes, par de précoces essais de prose ou de poésie; non par la connaissance, mais par la pratique du beau ; » il eût donné la plus complète et la plus brève, la plus lumineuse et la plus féconde des poétiques.
Je pourrais vous faire toucher au doigt ces choses en vous montrant tant de ministres de Christ dont la prédication est sans solidité, sans action, sans puissance, non pas parce qu'elle manque de formés élégantes ou heureuses, mais bien au contraire parce qu'elle n'a que cela; parce qu'elle est molle, creuse, vide comme leur vie. Mais j'aime mieux mettre sous vos yeux d'autres exemples. Vous connaissez M. Laurent, ce jeune homme dont déjà s'honore TÉglise, comme elle fait de ses plus vieux et de ses meilleurs soldats ; vous savez ses succès de prédication, et comment il s'empare de ceux qui l'écoutent, comment il les saisit à la ceinture et les amène à lui. Eh bien, ses études furent médiocres, ses débuts ne donnaient aucun espoir : sa composition était froide, son organe sourd, vulgaire. Nommé ministre.
3aS LE PBESSBTTÈRB.
il Tégéta quelques années^ occupé sealemeat de polir ses dis^ cours et de chercher du talent dans Tétude des aa^teurs et daiu» le secret de la rhétorique ; il devint un^ prédicateur fleuri, et on le citait conune un exemple de l'impuissance des règles pour form^ celui à qui le ciel n'a pas départi le géme de l'orateur^ lorsqu'il fut nommé à une cure du canton. Là^ il entra pour k première fois dans la pratique de ses devoirs et de ses- sentiments qu'il avait prêches sur oui-dire ; pour la première fois il ferma ses livres, et, soutenu par une volonté forte, il se fît simple soldat de Christ : il se mit à la brèche ; il se porta, pro* digue de ses forces et de son courage, partout où était l'ennemi,, dans cette mêlée de douleurs, de maux, de vices, de plaies dont je vous parlais tout à l'heure et qui assiègent Thumimité en quelques lieux que ce soit; il soutint, il adoucit, il consola^ il combattit, il terrassa, et, de ce champ de bataille, il sortit autre et transformé. Il avait oublié, désappris ces pompes du langBge, ces artifices de la composition, auquel il demandait au^ trefois l'honneur d'un succès frivole. U n'était plus un rhéteur, mais un homme ; plus un écrivain, mais un ministre du Seigneur ; plus un soldat de parade, mais un guerrier venu du champ d'honneur,, hâlé aux feux du soleil, beau des haillons de la guerre et des ci<ïatpices' de la bataille. Dans , ces honunes,. dans ces femmes, dans ces jeunes âUes, auxquelles il s'apprêtait à parler au nom de Ûiea vivant, il ne voyait plus, comme autrefois, un cercle d'auditeurs, une société d'esprits dont il bri* guait les suffrages, mais des pères honorables ou vicieux, des épouses chastes ou égarées^ des filles pures et des filles expo* sées; dans tous, des frères qu'il connaissait, qu'il avait visités^ dont il avait ressenti les joies, partagé les douleurs, et qu'il embrassait tous dans une commune et vive affection.... Alors,, riche de pensée^ d'expérience, de raison, de charité.. «. alors, s'attaquant à de vivants adversaires, il commença cette série de sim|des prônes si solides,, si justes d'application, si pressants de motifs, si animés de tour et d'expression, où les formes du discours, ^rès lesquelles il ne couraitplus, arrivaient à la file, variées, nettes, chaleureuses^ appelées chacune par l'idée et réchauffées chacune par le sentiment. Ses modestes sermons firent refleurir la vie religieuse dans un troupeau, jusqu'alors remarqué pat son engourdissement; ils attirèrent les fidèles des paroisses voisines^ c«iaa mtoe de la ville, et ils firent à leur auteur ee venonai d'éloquence mâle, vraie, remar(|aable par ses.
LE PRBSBYTÈREL 38$.
trait» originauX) et n&n moin» remarquaide par sa vigueur à frapi^r, à manier^ à réchauffer les âmes.
C'est là la vraie route, Charles, celle qui^ hiea que par une Toie détournée, mèoe seule à ces résultat» hieufaisants et glON* rieux. Mais ceux qui aspirent à conquértr- la forme ssffls avoir^ le fond poursuivent une ombre vaine : c'est on ce sens qne je vous disais que c'est s'en éloigner que d'y tendre. Toutefois, si peu parviennent à ces résultats, c'est que peu s'engagent dans le chemin qui y conduit. M. Laurent, dès avant ses succès, s'il paraissait médiocre, se montrait persévérant du moins ; et, s'il était sur une fausse route, il y marchait avec constance. Lorsque cette force de volonté a rencontré des objets dignes d'elle elle a vivifié aussitôt des efforts mieux dirigés. Mais qu'attendre de ceux qui ne l'ont pas? Que peut-il sortir de cœurs fui vé-^ gètent, d'âmes qui sommeillent, de pasteurs qui se mêleat au troupeau plutôt qu'ils ne le paissent, qui occupent leur place plutôt qu'ils ne la remplissent, et qui ne sauraient trouver^ au sortir de devoirs languissamment remplis, que de languissantes pensées et de somnolents discours? La pensée! mais d'ott leur' viendrait-^elle? La connaissance du monde, l'amour de leursouaiHes, l'indignation, la pitié, la joie vive et sainte, toutes cesaffections qui donnent du mouvement au discours, des couleurs aux paroles, de la vie au gestes et à la figure, d'où leur viea*drai6at-elles?Âh! c'est à ceux-là qu'il appartient de parer leursdiscours de tout ce qu'a pu leur apprendre Tart des rhéteurs^ afin de cacher sous l'éclat d'une brillante enveloppe le videhonteux de leur esprit, afin d'ensevelir le cadavra dans desjiin.*ceuLs de pourpre ! C'est à ceux*là qu'il convient de pvoctameti que Ton nait orateur pour s'excuser de n'avoir rien fait pour le devenir; de dire que l'éloquence ne se conquiert pas pour' n'avoir pas la peine de la conquérir.
Mais vous, mon bon ami, vous n'insiterez pas ces serviteurs négligents ou infidèles. Aux forces que vous avez, vous impose^' res à la fois le joug et l'éperon de la volonté; et, les mettant aa<^ service- de notre divin Maître, vous remplirez votre voeationet vous remplirez le plus cher de mes vosux^ le seul dont l'aGCom* plissement fera la joie de ma vieillisse et le repos de* ma mopt Puisse- je, avant qu'elle arrive, vous avoir vu: entrer daasce porti Puissé-je avoir vu mon Charles, après tant de maux et â» traverses, arrivé enfin dans cette haute région de la foi et dela^ charité^ où s'émouss^t le» traUs à» l'infortune, oà^sa. dissipent.
ramertume et Paigreur, où Tâme n*est pas insensible aux biens terrestres, mais d^où elle les domine, d'où elle les voit s'approcber ou fuir sans enivrement comme sans désespoir, et d^où, au moment suprême, elle S'élève vers les cieux, remplie d'espoir, légère de regrets et chargée d'œuvres!
Votre tendrement affectionné Prévère.
MARTHE A M. PRÉVÈRE.
De Mornex.
Monsieur le pasteur m'a fait promettre de lui donner des nouvelles,«t, si elles avaient été plus plaisantes à sa bonté, j'aurais été moins tardive à le contenter. Ma dernière , bien ancienne déjà, puisque j'y contais notre arrivée ici, annonçait des biens qui ne sont pas venus, sans que j'en devine la raison. Dans le char, M. Reybaz m'avait parlé comme décidé à revenir de sa résolution et à vous hâter sa réponse, et il vous a écrit dès le lendemain. Je croyais donc la joie près d'éclater, quand au silence qu'il a gardé s'est ajoutée dès ce môme jour une tristesse plus sombre qu'auparavant, et si misérable, que, bien que j'en eusse le motif, je n'ai pas hasardé de questionner, et encore moins d'user d'instance. Monsieur le pasteur lui-même l'aurait osé avec peine : tant était grande la douleur de ce pauvre père, et visible qu'enchaîné par une nécessité secrète, ainsi que l'habitude de se concentrer l'y rend sujet, des questions eussent été malséantes et des instances cruelles. Je n'en fis donc point, et je pris garde de n'aller pas donner à Mlle Louise des espérances que je voyais bien s'être envolées.
On s'est donc établi ici au milieu de ce nuage sombre, si bien que, les premiers jours, faute de se parler, chacun tirait de son côté, sans que l'habitude se prit d'une façon de vivre ordrée et domestique ; jusqu*à ce que, petit à petit, elle est venue, en telle sorte que nos journées d'aujourd'hui, sans être plus récréatives, se ressemblent mieux l'une à l'autre.
C'est de notre demoiselle que monsieur le pasteur veut que je lui parle. Mais que lui en dirai-je ? craignant également de la lui peindre plus malade' qu'il n'y parait, ou moins attaquée que je ne crois. Bien des gens, à la voir en certains moments, l'estimeraient plutôt délicate de tempérament qu'amoindrie par un
mal. Si jolie qu'elle est, et si bien ajustée, sa bonne grâce pare à tout, son air déguisé, ses yeux trompent; et jusqu'à la contrainte qu'elle se fait en causant aux gens, ou en craignant un propos qui toucherait à ses chagrins, lui colore les joues d'une rougeur vive, qu'ils prennent pour santé des montagnes. Mais pour moi, pauvre servante de cette angélique demoiselle, je vois d'autres signes qui me rendent ceux-là menteurs. J*assiste à ses solitudes, j'assiste à ses abattements et à ses pâleurs, j'assiste à ces moments où elle se délivre de cette contrainte comme d'un lourd fardeau que décharge à terre un malheureux ; où elle pose cet air comme un masque qui lui blesse la face, où ses yeux s'éteignent et se mouillent, où, de tout cet artifice, il ne reste que cette bonne grâce dont elle ne saurait se dépouiller plus que de sa bonté du ciel.
Ah ! monsieur Prévère, j'assiste à ses veillées, à ses nuits, je la déshabille.... Que je pleure avec vous, mon digne pasteur; elle s'est amaigrie! J'ai voulu, tant que j'ai pu, n'y point croire; mais ses robes lui sont amples ! ce m'est à chaque matin une terreur de les lui boucler, croyant voir, à chaque fois, que le crochet joue plus gaiement. L'autre jour, qu'elle m'a surprise émue à cet office, elle a deviné mon idée, et elle-même s'est prise à pleurer sans m'en dire la cause, ni moi la lui demander, de crainte de fondre en larmes et d'aggraver le présage qui nous venait à toutes deux. Pauvre chère ange ! pauvre créature ! qui à l'âge d'embonpoint s'aperçoit flétrir par le chagrin, et qui en devine, j'en suis certaine, plus de douleur pour autrui que pour elle-même ! J*ai déjà rétréci à la taille une de ses robes, non pas sans tremblement et sans larmes, car j'étais seule; mais tant que je n'aurai pas défait cet ouvrage funèbre, l'angoisse, bien plus que l'espérance, me serrera le cœur.
Pour ce qui est de sa peine intérieure, j'en vois bien les effets dans ces choses et les signes chaque jour, mais plus en devinant que, comme autrefois, en apprenant d'elle-même. A raison de sa soumission fidèle à son père et de l'envie de ne rien aggraver pour se mieux refaire, comme aussi de n'y pas consumer les forces dont elle n'a pas de reste pour se maintenir en état aux yeux de M. Reybaz, elle se contraint aussi avec moi de parler de ses afi^ections et de ses misères, aimant mieux souffrir en silence que de risquer des discours qui la mèneraient de l'un à l'autre à un comble de douleur qu'elle serait moins maitresse de suspendre ou de cacfier. Deux ou trois fois je lui ai
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causé de M. Charles, pour lui en dcmner de bonoes nouilles : elle a écouté etvivei&fflftt neseenti mon dire, mais aons a'y ararôter, sans le relever, et eomme ea fuyant.. Et. si peu que c'était, il y en avait assez pour lui- troubler son oalme du^ast toute la journée, comme il arrive apiè» un mot qui, ai court soit-il, bouleverse.
Cet endroit où l'on s'est établi est des meilleurs pour laliberté et l'agrément, si ce n'est que c'est tout montagne, et que ks- Villageois y sont plutôt bimnes gens* que plaisanta à toôt ou à rencontrer. Il y a, sur le derrière de la maison-, une galerie- ouverte sur ces grandes neiges, du côté du mont Kanc, &t^ audessous , un jardinet à notre usage ;. pas bien loin, un boi» qoi finit au torrent^ d'où l'on remonte sur l'autre revers., où se trouve un désert qu'ils appellent la Plaine de& Rocaille». C'est là que nous allons presque tous les jours ayec mademoiselle. Le matin , on déjeune sur la galerie , où , pour bien dire y l'on cause de choses et d'autres , tout exprès pour ne pas- caus^ de celle qui est sur les lèJ^res; après qi;oi on se réunit au jandin, ou bien l'on promène jusqu'à la grande chaleur, alors que M. Heyhaz, d'habitude,. fait un somme sous les arbres. C'est à ce moment que, passant le Viaison, nous allons par delà Eaeiy, Regny , jusqu'à la plaine des Rocaillea, y portant quelque ouvrage, qui est, pour notre demoiselle, une contenance plus qu'un labeur; car elle- est à. ea tristesse, se contraignant bien de m'en parler , mais non pas de demeurer pensive ou angoissée^ et bien souvent des larmes dans les yeux , qui tombent contre son gré, et que j'essuie de sa coUesrette, où, venant à être aperçues de M. Reybaz , elles lui donneraient de la défianoe. Je ne dis pas à notre' demoiselle : c Pourquoi, pleures-vous? i ne le sachant que trop. Je ne l'invite pas non plus à se contraindre, sachant que ses larmes lui sont un aoulagâment, et me trouvant d'ailleurs reconnaissante de ce^ qu'à- moi seule elle n^ea refuse pas la vue.
Ainsi nous ne causons plus ^ si ce n'est moi , pour l'avertir du retour^ et qu'il faut se contraindre, afin que ses yeux ne témoignent pas qu'elle a pleuré. Alors, sortant- comme d'un rêve , elle se réveille par un eô'ort, et sa figure prend,: jusqu'au lendemain , un air qui trompe encore plue qu'il ne réjouit On dîne au retour , M. Reybaa la regardant saïus eease^ au visage et y surprenant, selon, les jours, tel signe qui. fomente on lui le trouble intérieur, au point; qm ,*. cessant de a^nger ^ il ae main-
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tient à peine et eacbfe son treiRMemeat derrière sa tristesse. Ces joQTB-là, le dîner fim:, il «e retire dans le èois, où pins tard matfiEdlle m'envoie ii iai la première, comme pMxr le remettre et Tadoncir ; puis , rôdant alentour , elle nous retrouve , et les moments sont pluscslmes. Que si , un antre jour, il voit sa fille phis à son idée , et si , ce prenant à ses discours , à son air t]u'elle eompose à tant d'effort , il méconnaît sa tristesse et se fait «spoir avec peu , comme il y est enclin aujourd'hui au rebours d'autrefois , alors il se maintient plus mal encore : rougissant de con^ntement, et gauche à montrer autant qu'à cacher sa joie de père. Mais ses yeux caressent à défaut de sa main; et, ne sachant mieux fatire , c'est à moi qu'il adresse ses gaietés, comme pour les faire luire devant sa iîlle, sans qu'eltes lui seieiit importanes. Ces jours-là , le soir lui eiât riant au dehors comme au logis, et il trouve le sommeil sur sa coudie ; 1»idis que Mie Louise , rentrée dans sa ofaambre , s'y assied , abattue sous l'effbrt qu'elle vient de faire , et veille jusque par delà minuit, agitée de tout ce qai s'est aœumulé d'amer durant ces heures , dont la oontrainte lui devient de jour en jour plus lourde à porter. L'abattement alors lui tient lieu de repos , jusqu'à ce que sa peine lui revienne dans toute sa force, y mêlant la douleur de ne pouvoir doiiner à son père quelques heures d^Umion qu'en lui servant ees Iniits de memonge. Je la presse de se mettre au lit , «où elle n'entre qu'ave répognance , après avoir fêix à ipenoux sa prière , qui est son seul moment de r^BOS véritable. Govcàée, elle veille longtemps encore; bien que s'attaefaaat à reteirir jusqu'à ses soupirs , afin que, la croyant endormie, jem'eodonne moi-même. Mais je aem'y prends plus, depuis qu^yant rallumé deux ou trois fois pour m'assavar qu'elle sonmieillait , je l'ai trouvée le front brûlant, les larmes ruisselant sur son oreiller, et, dans sa couclie , le désonire de la fièvre et de la veiHe. Que si elle repose enfin , iaien souvent des paroles édiappées de son rêve en montrent la trâtesse, comme aussi l^aagéliqve bosté de son âme , même au sein dn soonneiU
'Voi&, mon d^gne maître , et ses jours et ses naits , dont je vous fins le portrait, ne sachant mieux m'y prendre po«r vous instniive, quaad d^aiileans il n'appafftieint^s à votre servante d'arrêter votée ûîée sur ce qu^elie pense à l'égard de sa dière maltnnse. Pobt moi , «c'est âdt. Encore que bienseuvent, et tout le temps q» je sois Siapièsad^lte, Je me fasse ém ^usiens et
un plein espoir, ne pouvant concevoir qu^une si charmante créature puisse courir un danger de la part du ciel , néanmoins je la crois atteinte bien fort, et comme saignante d'une blessure que la contrainte avive et que le temps ne guérit pas. J'ai, de plus, souvenance des temps passés , que M. Reybaz a oubliés apparemment , et où de bien moindres secousses , en arrêtant sa venue et en troublant son être , Tout mise à deux et trois fois au bord de sa tombe. Cette alarme me ronge : car cette dempiselle , si je ne l'ai pas portée dans mes entrailles et allaitée de mon lait, c'est bien comme ; sans compter son pauvre père , qui , pour s'être aveuglé , se prépare peut-être une afOiction d'une grsmdeur à le briser comme un jonc de marais, tout fort et robuste qu'il soit.
Il est lui-même bien changé, monsieur Prévère. D'actif et soucieux des ouvrages de campagne, il est devenu nonchalant de corps, mais turbulent du dedans, et toujours jeté 'de l'espérance de temps meilleurs à l'épouvante de malheurs prochains ; restant assis des heures entières, ou se promenant alentour, non pas à l'aventure, mais comme craintif de s'éloigner; sauvage d'accès, hormis lorsque ce sont gens qui peuvent retenir sa fille ou la distraire, et ne s'inquiétant pas plus du chantre qui le remplace, ou de ses foins qui se coupent à la cure , que de ces roches grises que d'ici nous voyons au penchant du mont. Gomme sa fille, il a ses souffrances solitaires, dont nul n'est témoin, mais dont les signes se font voir ou dont les traits se surprennent; et m'est avis que ce somme qui le visitait quotidiennement autrefois, vers le milieu du jour, s'est changé en lourdes angoisses et en aiguës atteintes. Sa nature sobre et discrète lui refuse les larmes bien plus qu'elle ne lui épargne les douleurs, qui, ne pouvant le ployer, le secouent. Soit cette vie oisive, où ses membres et son visage se sont alanguis, soit ces tourments où il se débat sans aide ni secours, sa figure s'est amaigrie et son front comme plissé de rides, qui, moins brûlées par le soleil, en sont plus en vue. Pour moi, jusqu'à notre départ de la cure, et encore dans ce char qui nous a amenés ici, j'ai compris qu'il fût rude à M. Charles, à sa fille et à lui-même; mais, l'ayant vu si près de revenir de sa résolutimi et avec bien moins de motifs qu'aujourd'hui, je ne sais que m'imaginer des chaînes qui Vy retiennent. Il a un ami qui est contraire à M. Charles ; mais monsieur le pasteur sait tout le premier que M. Reybaz, homme secret et volontaire, n'est pas pour se laisser conduire, quand
déjà i'affection pour sa fille prévaudrait sur toute autre pour le gouverner. Ëst-^^e donc que cette affection l'aveugle pour le perdre? Que le bon Dieu réclaire donc, et lui fasse voir où peut mener le chemin où nous sommes ! C'est ce que je lui demande à chaque prière. • ^
Je remercie bien monsieur le pasteur pour les amitiés qu'il m'adresse par l'entremise de cette chère demoiselle, et pour le soin qu'il a pris de remettre mon chanvre à la Grosat. J'ai toujours dit que cette pauvre femme reviendrait à Dieu et qu'elle serait repentante de son erreur, trop folle pour être de durée; C'était l'idée de M. Re^^az aussi. Que si monsieur le pasteur veut bien lui payer pour moi le montant de ce que je lui dois, j'en serai reconnaissante ; et en même temps lui dire mes amitiés, et mon plaisir à la savoir revenue au bon Dieu, hors duquel il n'est que ténèbres et angoisses, sans terme ni répit.
Recevez, mon digne maître, les respects de votre bien affectionnée servante
Marthe Combaz.
LE CHANTRE A CHAMPIN.
De Moraex.
Depuis ta dernière, dont je t'ai grondé en son temps, voici bien le mois et plus qui s'est écoulé, sans amener de changement visible en mal comme en bien; si encore j'en suis juge! car vivant avec ma fille à toutes les heures, Paocoutumance peut me tromper, et des signes, qui d'un jour à l'autre prennent place insensiblement, m'être dérobés, lesquels ne le seraient point 'à un survenant qui ne l'aurait vue ce mois durant. Ce qui me fait dire ainsi et m'incline à croire que je n'y vois plus juste, me laissant séduire par des signes vacillants et mensongers, c'est que, Louise étant bien certainement pareille, ou à peu près, aujourd'hui que hier, il m'arrive néanmoins de la voir toute différente; en telle sorte qu'un jour je vis d'effroi, un autre d'espoir, ou, pour mieux dire, d'allégresse. Dans ces jours-là, ta lettre me revient à l'esprit, et je combine en moimôme ces idées que tu insinues au sujet de M. de la Cour, arrivant jusqu'à voir dans ce jeune homme une planche de salut pour l'avenir, si Dieu permettait que ma Louise, en se refaisant
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ée «arté, wpwiàt «mclâ.piawAB dto appii pour quod je se wBni filim. ie t'ti ^ ks r^»«rto <qae j'ai eus ^ckxls le tam^ «vfic œ notable, et foi étaient peur Téoeadmire ; depuis, je &'«ii ai eu d'aacmie «orte avisée lai ou les siens, ni a^en veux «rar; soit qu'il ne peut être question de rien avant que les années aicBt guéri et ^diangé Tétat poéaent, soit.paroe qu'il n'appartient qu'àPkastme de «'avanoer,et sartout à on notable, ¥is^-vis de pagosaBS. Tautefois il m'est aussi sevenu de. la cure, oii les pa- MBts ide Jacques, insfcniits par lui, en mit causé plus qu'il n'est séant, qn'à partir de oe duel le jje«iae homme se js*estpas lenu poar guéri de son attachement, et que c'est à caxise du chagrin qu'il en conserve que sa jnàre est partie pour aller le consoler. Ace propos, je me suis souvenu qu'au svget d'une maisonnette que tu kd voulais achetier, «lors de son passage à Genève (une maisonnette à la rue du Tes^le), tu eus loisir de fiarler à cette dame. Si donc à ce moment-là, oudepuis^ tu en as appris davantage sur ce jeune homme et sur l'idée où serait à cette heure sa mère, de tout temps contraire à ce mariage, aie soin de m'en instruire à l'occasion, sans que, d'ailleurs, rien ne presse.
Pour en revenir à ma Louise, c'est à son propos que je t'écris aujourd'hui pour que tu m'aides d'un conseil, trouvant que rheure est venue où, sous peine d'abuser de mon penchant qui est contraire à la médecine, je ne dois tarder davantage à prendre l'avis d'un médecin. J'aurais fait venir celui de la cure, qui nous a envoyés ici; mais, y ayant réfléchi, je^me décide p0mr un de la ville, à raison de ce qu'étant autre il y a chance qu'il soit meilleur en même temps ; à raison ausm de oe que je crois qu'un de la ville^ oatre qu'il a «ru pins de maladies, a Fidée, autant que la main, plus légère, tandis que le nôtre, acQontumé à des vilii^eoises fortes et durcies, pourrait ne savoir pas tempérer sa médecine en regard d'une délicate, fit, en effet, oe qui restaure un robiste emmène un déhile que l'âge ou le mal a déjjà sourdement fracassé.
Je veux du conseil plus que des droguoset du sens-plusque du savoir. Les drogues, Gheonpin, me jettent daus la méfiance, hormis lorsque, les ayant composées moi-mên», j'ai l'intelligence du but comme du moyen ; et encore les employé-je teliss que, si elles ne font le hien, ce qui est incertain dans chaque cas, elles ne puissent du moins faire le mal et trouUer cette habitude du coips qui, si elle n'est toujours la santé et le bienêtre, est du moins un équilibre laitparuB plussavant que nous.
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Je 130 lie %iir«, a6t équiHlne^ 'oomine {Délai dkia ihomne qcû, mai anis «t mal ass^iietti «h bord >d'4in aMme, néanmoins, en ne bougeant, n^y tombe pas, «t qu'un pneéaDmptmsax, en le nrasH lant «ffenliir, y précipite. Que si j'étais <ms boames^là (et je le sais qaainL ia maladie me tiesil^, je dirais aa .plus sùo* de me saurer : « Bstina-vous ! 9 Mais, si j'eatrevoyais dans k. fomle mn itimtd» «t compatissant à la lois, }« le laisserais s'afh prodiar, voir où je tiens, par où j ^appuie ; et, quand il serait assaré qu'il ne peut compromette la motte qui me soutient, le caiUou qui me cc^e, je hn permiëttrais de tenter doucement quel* que état înceFtahi, masB bob périlleox. C'est à oela que je réduis Vofûjse de la médeoioe.
Mais oes drogues ineonniuas, à qui ils se croient en droit de donner passage au ^travers de notre oorps, j^n ai déâance, les sachant actives, et que par o0tle cause, si eikes ne guérissent pas, eUes aggramnt. IkSiaflôées par un ignomnt, elles seraient mi poison ; maniées par un saTant, ique sonrt*eIles? Ce savant ne l'est 'fne d'une moitié de œ qu'il lui faudrait connaître. Il sait sa drogue etsqn pouvoir ; il sait ce qizl j snitre : trois ou quatre ingrédients, dont chaccm déjà, associé «oz autres, change de nature ; et, c[U2md je dis qn'il sait ce qui y jentre^ je m'exprime* rais plus juste en disant qu'il sait ce qu'il veut qui y entre : car il ne livre qpi^n papier de âogogriphes, déchiffrable au pharmacien seulement, ou à son apprenti, lequel opère hardiment le mélange, avec des ingrédients pour lesquels lui-même s'en est remis à 'ceox-'là ]^i les lui vendait ou qui les lui préparent.... Ne voilà-t-il pas 'de belles oanses de sécurité! £t quand, de ce iQgogripbe muet, sera iasu «e breuvage, fart au poids et à la bahmoe par gens qui n'en connaissent ni la raison ni le but, le pourrez-vous donner sai» tremblfflnent à votre malade? Pour moi, non. Anssi aimé- je les remèdes de tradition, comme il en court de bouche en bouche, éprouvés d'un chacun, et se composant de matières dont l'usage est familier et la connaissanee à tous. A défaut encore^ préféré-js l'avis du médecin qui tient lui-cnême la pharmacie, comme c'était à la cure, avant que Nicolet eût joint la drogue à son épicerie ; on bien celui du pharmacien médecin, comme on en voit qui, en cachette des docteurs, vous font causer dans l'armère-boutique^et, sachant votre mai, vo»s tirent d'un flacon la chose qui s'y applique. Là, du moins, je n'ai qu'une main, qu'une tôtfee, qu'un vouloir agissant de œncert en face .des causes et en vue du terme, et non pas un
clairvoyant qui se fait servir par des aveugles, et moi entre eux, qui puis mourir de leur concert c<Hmne de leur di§saccord, sans qu'au moins j'aie à qui m'en prendre.
Et c'est pourtant là, Ghampin, cette moitié de savoir que je ne leur conteste pas. Mais l'autre, la science du corps humain, tissu de tant de veines, de nerfs, d'os, de filets qui s'entre^croisent, de tant de liquides qui se balancent, se mêlent, s'éparpillent et font leur travail hors de la vue, dans cette nuit intérieure du corps, comment puis-je croire qu'ils l'aient en mesure convenable et certaine? Et je la leur accorderais, que ce n'est rien encore, s'ils n'ont en outre la science du corps humain de chaque homme, en chaque temps de sa vie, à chaque moment de son mal ; et celle-là, peuvent-ils dire qu'ils l'ont ou qu'ils puissent l'avoir? ils ne la cherchent pas môme. Sortis de l'école, ils me traitent en vertu de leur diplôme, non en vertu de ce qu'ils me connaissent mieux que hier qu'ils ne l'avaient pas; et ils sont plus pressés de m'administrer leur remède que d'apprendre ce qui en est de mon corps à qui ils l'adressent. Ainsi vont-ils remédiant sans connaître, au lieu de tenter de connaître avant de remédier. Tout au plus quelques-uns, rendus plus réfléchis par l'expérience, deviennent craintifs; et le progrès qu'ils ont fait, c'est de douter de ce savoir qui les rendait si audacieux, et de s'abstenir d*en faire usage, le sentant si boiteux et si près d'être nuisible. Ceux-là droguent peu et regardent beaucoup : ils sont sobres d'action, timides de conseil; quittant peu à peu ces hauteurs de la médecine pour redescendre à cette science de pratique, qui n'est véritable que parce qu'elle se sait bornée, et que, au rebours de ce qui se fait, on devrait priser plus encore pour ce qu'elle avoue ignorer que pour ce qu'elle dit savoir. C'est un de ces médecins-là que je te prie de me trouver, te prévenant, ainsi que je t'ai dit, que je veux du conseil plus que des drogues, auxquelles d'ailleurs Louise répugne plus fort encore que je ne les redoute. Que si tu peux me le choisir qui ne soit pas bavard et qui sache voir avant de dire, s'enquérir avant de prononcer, tu m'obligeras d'autant mieux que, m'en tenant à celui-là, je ne te donnerai pas le soin de m'en fournir un autre.
Et puis, Champin, quelle drogue donner à cette enfant qui aille à son mal? et est-ce avec des breuvages que se dissipe la douleur de Tâme? Tout auphis peut-on aider d'un régime prudent, et de choses appropriées, les remèdes du temps et de la
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volonté. Pour ce dernier, la chère enfant ne se l'épargne pas, faisant un effort de tous les moments vers un état qui me satisfasse, et s'y usant, je crains. Son visage m*est doux à voir, et sa parole me tempère : mais c'est qu'à la place des pleurs elle y met le sourire, quand elle le tourne de mon côté; et qu'à la place du gémissement ses lèvres ne laissent passer pour moi qu'un paisible et consolant parler, auq[uel je me séduis temporairement, mais sans y puiser une durable confiance. Les semaines, les mois s'écoulent, sans que je voie tomber ce trait qui l'a blessée ou se fermer la plaie qu'il a ouverte. Sa frêle vie s'emploie toute à souilrir et à cacher; et voici que j'en suis réduit, faute de remède véritable, qui m'est désormais interdit, à recourir aux dires équivoques d'un médecin. Ah! Ghampin, je te pardonne, à raison de l'intention; mais je crains, je pressens que tu m'as perdu en levant ce voile ! J'en ai des pronostics, et si le cœur se pouvait déployer à la lumière, sous ces tempêtes qui bouleversent le mien, sous ces vagues qui le battent, tu y découvrirais, tout au fond, des craintes fixes, des lourdeurs qui pèsent sur la place, et qui ne sont que la prescience encore secrète d'un terme fatal vers lequel on s'avance, bien qu'on ne l'aperçoive pas, bien qu'on en détourne les yeux !
Quand c'est à ces idées que j'incline, Ghampin, et que, ne détournant pas les yeux, je cherche à regarder dans l'avenir et comme du côté de ma tombe, je m'imagine voir en avant d'elle une fosse!... Cette vue m'égarant, c'est à grand'peine si je me maintiens ; et une frayeur profonde que Louise ne surgisse alentour peut seule, en m'envahissant, me commander le silence des sanglots que jusqu'ici je n'ai pas connus. Cette fosse, glaçante à contempler, ce n'est qu'une image, ou, pour bien dire, qu'un ressouvenir; mais pourquoi sort-il à cette heure des profondeurs de la mémoire, où s'enfouissent tant de choses, pour flotter à la surface de mon esprit? pourquoi donc cette fosse, quand je l'exècre, quand mon âme s'en détourne avec frémissement, lui apparalt*elle en quelque sens qu'elle fuie, et derrière (quelque abri qu'elle s'aille blottir ?
Quand nous étions à la cure, j'affectionnais, pour y sommeiller, une herbe fraîche, ombragée d'arbustes et surombragée de ces grands hêtres qui sont du côté du portail de l'église. Ce lieu sans culture en est plus paisible, quand d'ailleurs les chariots ne s'en approchent qu'au temps des récoltes, pour dépouiller les champs voisins, .la route étant éloignée. Auprès, est le ci-
netière, où le silence, qui déjà est la voix des morts, est de règle pour les viTants. De loin en loin , il s'y ouvre une fosse pour un de la oommune rejoignant ses pères. L'an passé, on y descendit la fille de Piombet le bouvier. C'était une belle créature, saisie dans ses dix-huit ans, et fiancée déjà, pour être entraînée sous terre. Je n'eus cure de sa mort , plus que de tant d^autres qu'à mon âge on a vues; et chaque jour, après naon somme, revenant à la cure pour vaquer aux ouvrages, je foulais, sans m'y attrister, cette tombe , fraîche d'abord, puis bientôt recouverte par cette herbe vivace qui s'engraisse de nos os, enfin par oes fleurs qui croissent là comme une insulte à notre mis^, faisant d'un lieu de deuil un lieu de i^te. C'est cette fosse, Champin, si peu remarquée alors, qui m'obsède a cette heure : distincte, fumante , au premier soleil , fanée à l'heure du midi, avec ses herbiages, avec ses feuilles sèches tombées des hêtres, et notamment, ^ l'angle du levant , deux reines-marguerites se balançant à l'envi sous le souffle de l'air ! Quand pareillement, ici, je vais à l'heure chaude chercher lo sommeil dans le bois qui est à deux pas, <qu«nd je m'y assieds, ^quand je m'y lève, cette fosse vient reluire à ma vue, et se cramponner à ma mémoire, jusqu'à me rendre hideux l'aspect d'une fleur, Pattoucbement de cette terre que je foule, et glacer toute mon âme d'une froide sueur.
C'est donc ainsi ballotté, et comme tremblant, que je coule les semaines, demandant à chacune ce que chacune jusqu^kin'a pas apporté. Et peu pourtant me serait à richesse, à trésor; à bien que parfois, voyant ma Louise moins travaillée, ou seidement se livrant à un entretien, voilà aussitét que je renoue le honhetrr à venir au bonheur d'autrefois, et que cette fosse s'ai)lme et disparaît sous les plus vraies fleurs de la joie : dHme joie de fête, pleine, nouvelle, retrouvée, quand je la croyais perdue à tout jamais !
'Adieu, Champin ; et te préserve le ciel de ces joies aciietées à si grand prix de douleurs, pour n'Ôtre <que coimne xiue «mfafle impossible à lier et à retenir!
Ton affecti^ffoé Bsvsaz.
Î4& FmBBYTÈEiE. a06
CHAMPIN AU CHANTHE.
B^ Génère.
Tu fais bien, Pancâeii, de t'adresser à moi. J*ai vu cette dame et j'en sais des neavelles de différents côtés, des nouvelles qui te veulent réjouir ..Tu me grondes dans ta précédente de ee que j'inaimie au SBJet de stm fils, au lieu de t'en parler sans ambages; mais, m<Mi vieux, tu oublies qu'en face de ton chagrin on est craintif de le heurter par des ouvertures hors de saison, et encore à propos d'un damoiseau que, dans le temps, tu n'aimais pas. De là ce langage couvert, qui, s'il fêtait peu à gré, ne m'allait guère. Aujourd'hui tu en demandes, on t'en dira.
Mais qu'auparavant je te réconforte , mon pauvre Reyba? ; car ta misèpe, et cette fosse, bien que lubie de tête sombre, tout ça m'a fendu le ccwir. A te manger ainsi les entrailles, je ne te donne pas deux ans de vie; et, transposant tes fosses, je vois la tienne en avant de l'autre, de toute la longueur de cette verte vieillesse qui te reste à consommer. Qu'auras-tu avancé là en te leurrant de pronostics, de lourdeurs et de gabegies », que tu inventes aussi aisément qu'un autre des bonjour et des bonsoir*? Je ne te reconnais plus, Reybaz. Autrefois tu étais ferme comme un roc, jasant solide, obstiné à ne croire qu'oti tu voyais de tes yeux, et, par suite, homme de droit faire et de bon conseil la ipierre angulaire ûe nous tous. Et aujourd'hui, te voici fluctuant comanae une onde molle, jasant' fantômes, t'accrochant à des beriiiea, et te creusant la tôte pour des reines-marguerites » Froltetoi les yeux, Reybaji, reviens à la chose; et crois bien que l'affliction, SI on la caresse, s'en prévaut; si on l'épouse, est une folle femme qui vous empoisonne la vie de son ramage de ses capnce^et de ses extravagances, tant qu'on ne Pa pasVéduite h sa légitime.
Non que je ne sache et ne partage la tienne qui est juste mon; vieux, mais dans une certaine mesure, et combattue encore du fadt de ce péril d'où le ciel t'a tiré par ma main ; ce dont un jouF, au lieu de m'en faire doi apostrophes, tu me béniras. Qu efet^ce donc? U pMivrettB est fâchée, désolée; ses joues sont