‹ Le presbytèreChapitre 37 sur 45 · REYBAZ A MADAME DE LA COUR · texte numérisé non relu

REYBAZ A MADAME DE LA COUR

De Momex.

Ma réponse- ne se fera pas longtemps désirer, madame, et, bien qu'incertaine autantque l'avenir et obseure non moins que les voies de Dieu, puisse-t-elle vous être de quelque réconfbrt! Je sais ce que sont entrailles déchirées, et qu'en toute position une mère est une mère ; d'où j'ai compassion de vous comme st TOUS étiez de ma condition, bien que vous n'en soyez pas, et encofet que je n'aime pas votre fils.

Vous voyez par ce propos qne vous ne me devancerez pas en frmichise; mais, du reste, qu'il ne vous donne pas de crainte. Si je n'ai pas changé, les choses ont chaîné, et, dans le péril où je suis, je ferais bon marché, pour m'en retirer, de mes raneunes comme de mes affections. Je vous dirai plus encore : cette idée que vous avea» de marier nos enfant», je l'ai eue comme vous, et aux mêmes enseignes, à savoér, pour y chercher un sort à ma fille et un terme à tout ceci. Que le bon Dieu

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veuille que ma fille seulement ne refuse pas, et vous pouvez être certaine que ce n^est pas de Reybaz que viendra Tempèchement. Heureux ceux-là qui se peuvent choisir leur gendre ! Le bon Dieu m'a seulement accordé d'en avoir écarté un, et trop d'infortune s'en est suivie pour que j'incline à recommencer.

Toutefois, ma chère madame, que ces paroles ne vous abusent pas, et, si vous en faites usage pour redonner à votre fils un courage que j'estime qu'il ferait mieux de tirer de lui-même, ayant la force et le sexe en sa faveur, que ce soit à vos périls et risques. Vous me demandez si, le cas advenant, je vous serai contraire, et je vous donne l'assurance que non. Mais le cas adviendra-t-ii, et peut-il advenir? Plût à Dieu ! et ne doutez pas de la véhémence de mon souhait ; plût à Dieu ! car, pour qu'il advint, j'aurais donc .conservé mon enfant, ma Louise, le fruit de ma Thérèse ( Et quand j'en suis à craindre pour le souffle de sa vie, je n'aurais donc plus qu'à tressaillir d'allégresse, en songeant que, quoi qu'il arrive, ma Louise ne me sera pas redemandée ; qu'elle ne me précédera pas , flétrie dans sa fleur, vers ce sépulcre avide de jeune chair et d'âge tendre ! Plût à Dieu! Et je vous le redis encore : Plût à Dieu!

Pauvre madame ! vous dites bien, quand vous dites que, si vous avez vos douleurs, j'ai aussi les miennes ; vous dites bien encore, quand vous avancez que l'épreuve rapproche. Je le sens d'une façon trop manifeste, quand je vois Mme de la Cour, riche, notable, et la première de nos campagnes bien loin à la ronde, aux pieds de Reybaz le chantre, et Reybaz le chantre, ni fier, ni honteux, ni surpris de l'y voir. Pourtant, j'aime les distances qui séparent le grand du petit, et que nul ne les franchisée; mais je ressens maintenant que, si les hommes sont échelonnés par les choses qui viennent du monde, ils sont une rase plaine par les choses qui viennent d'en haut, qui ont leur source et leur issue en haut ; par les affections et par les devoirs, ou, si vous voulez, par le cœur, qui renferme les uns et qui a la garde des autres. Je ressens que, si Dieu frappe un riche et un moins riche dans leur argent, la distance qui les séparait demeure ; que s'il les frappe chacun dans leur enfant, elle s'efface ; et aussitôt se mettent à nu ces cordages d'affection primitivement tressés d'un cœur à l'autre par la main du Créateur et toujours subsistants sous les nippes, tantôt haillons, tantôt broderies, qui nous recouvrent. Je ressens que tous les hommes sont frères en Adam, inégaux en fortune et en abondance, mais

égaux par le sang*, tenus de s'aimer comme membres de la même famille, et n'y manquant guère quand l'infortune les rap* proche, au lieu qu'ils y manquent sans cesse quand Dieu les bénit et les comble de biens. Je ressens qu'en ceci notre nature est boiteuse, car c'est une corruption que de ne pouvoir pratiquer l'amour que sous le fouet de là calamité, au lieu de le goûter sous le soleil du bonheur. Enfin je ressens la nécessité du précepte : Aimez-vous les uns les aiitres; et je ne sais plus voir dans cette étrange et dure parole : Dieu vous châtie pour votre bien, que le signe de la tendresse du Créateur pour les enfants des hommes? Pourquoi faut-il que l'épreuve, en môme temps qu^elle est salutaire pour l'âme, soit plus acre et plus amère que le plus odieux de cesbreuvages qui servent à refaire la santé du corps?

En vous voyant donc à mes genoux, ma pauvre dame, je ne m'en trouve pas fier, mais bien plutôt peiné. Je voudrais soulager votre misère, ne fût-ce que pour être trouvé digne que Ton soulage la mienne; mais que puis-je? Vous voyez que je doute déjà si je conserverai mon enfant; mais, à supposer que cette félicité advienne, comment l'inclinerai-je, à moins que je ne l'y ploie de force, à se vouloir marier, elle qui avait déjà donné son cœur bien plus qu'elle n'estimait avoir donné sa personne, et qu'une pudicité native pousse secrètement à demeurer vierge devant Dieu? Comment l'inclinerai-je à oublier Charles pour se donner à M. Ernest, qu'elle estimait peu, qu'elle n'affectionnait guère, et à qui elle reproche du fond du cœur d'avoir été funeste à Charles? Que puis-je vous dire?... Plaise à Dieu ! rien d'autre. Je ne nie pas la force de vos raisons :je cherche à appuyer cette jeune vigne sur quelque rejeton qui la soutienne, après que moi, vieux chêne fracassé, j'aurai péri; je verrais en vous au besoin la mère de ma Louise, après Thérèse, qu'elle n'a pas connue ; et dans votre fils, celui-là justement qu'il lui faut, et par les motifs que vous dites ; mais que puis-je faire ? Et quand vous me parlez d'unir notre concours, ne voyez-vous pas que vous demandez la chose qui est impossible? Le concours de mon envie, oui; de mes vœux, encore; mais de mon action, c'est ce qui ne se peut : et j'en ai de la douleur autant pour moi que pour vous, ma chère et pauvre madame.

Voilà ce que j'avais à vous répondre. Comptez que mon envie serait prête à se rencontrer avec la vôtre; comptez que ni rancune ni préventions ne se feront écouter de moi ; comptez en-

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oore que j*âi c^mfMssion de vous, et que je snîs certain qaeYOus plaignez^ mon osai. Mais ne oemptez sur rien antre, et, an delà, comme vous: dites yons^mème, ipmz Dieu, ainsi qaefkit de son cdté votre' Hen respectnenx

BETBiZ.

CLXTI

MADAME DE LA COUR A CHAMPIIf.

DaTann»

Grâce au ciel, je puis me passer de tos services, me»sienr Ghampin, Me voiei en rriaiion direete avec M. B^ybac A peine affranchie de vos manœuvres, mon premiw mouvement est de faire éoiater devant vous la joie que j'en éprouve, de braver vos insolentes menaoes et de vous marquertoutle mépris que vous m^inspirez.

Quand l'état démon fîls me porta 'à recourir à vos services, ']ç vous croyais le digne ami de M. Reybaz ; je fhs bientôt désabusée lorsque je vous vis vousHxième, et d'enirée, mettre un prix à ces services; Néanmoins, bien que je vous regardasse dès lors comme dépourvu de toute élévation d'âme, je n'avais pas encore appris à voir en vous un de ces hommes dont les services sont empoisonnés. Mais ce que je ne savais pas, vous vous êtes chargé de me l'apprendre vous-même dans cette lettre pleine d'artifice, où, tout en me laissant entrevoir la méchanceté de vos secrètes menées, vous essayiez de me prendre au piège de vos insinuations perfides et de vous décharger sur moi de l'odieuxde votre oeuvre ; plus tard enfin, dans votre dernière lettre, lettre d'insolence, d'ironie, de menace, où vous avez compté m'effrayer, mais où vous n'avez abouti qu'à me faire sentir la nécessité de n'avoir plus ni à vous employer ni à vous craindre.

Vous êtes méchant, pervers, monsieur Ghampin ; vous êtes hypocrite et perfide ; vous méritez le mépris des âmes honnêtes, et ce mépris, croyez -m'en, vous atteindra tôt ou tard, et sans que j'y travaille comme je pourrais le faire. Vous n'aimez pas votre ami, et pour que cet homme droit et honnête vous estime, ou même pour qu'il vous parie encore, il faut que vous l^yez trompé comme vous me trompiez moi-même. Teut en vous vantant auprès de moi de travailler pour' lui, vous ne songiez évidemment qu'à gagner un salaire, en satisfaisant une basse

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rancnne contre cet infortuné jeune homme ; et, tout en vous vantant auprès de M. Reybaz de Pavoir sauvé du déshonneur, îsûrement vous n'aviez garde de lui dire que vous vous étiez d'avance assuré auprès de moi la récompense du service criminel que vous comptiez lui rendre à mon insu, en dévoilant la naissance de Charles. Mais c'est là ce qu'il pourra savoir quelque jour, s'il devient nécessaire qu'on lui fasse comparer entre elles les lettres que vous lui avez écrites et celles que je tiens de vous. Quant aux miennes, qui restent entre vos niains, libre à TOUS de les produire, et vous me verrez pemt-ôtre moi*méme vous provoquer à le faire. Car apprenez, misérable, que la réputation des hosnète» gens n'est pas aux mains d'un pervers ; apprenez que, si èxnB les tendres ses coi^ peuvent être à craindre. Us ne le sont plus au grand jour; apprenez que, de l'hodiiiéteté au crime la distamee est trop grande pour que vos mensonges la puissent combler, et qu'entre Mme de la Cour et vous le proeès est jugé avant d'ôtre entendu I

Mais assez, monsieur Ghampin, assez pour que vous sachiez qui je suis, qui vous êtes, et pour que je ne vous rencontre plus sur mon ohemsn. Il ne me reste qu'un mot à ajouter. Je vous crains assez peu et je respecte trop ma parole pour que je frustre votre cupidité du salaire qu'elle convoite, et que je lui ai laissé espérer dans le temps où je ne connaissais ni votre audace ni votre méchanceté. Vous trouverez inclus un billet de cent louis, dont je vous fais un don gratuit. Qu'après cela, monsieur Ghampin, je n'entende jamais parler de vous ; que je ne vous aperçoive nulle part m61é à quoi que ce soit de ce qui me concerne, moi ou mon fils; ou bien je vous démasque à l'instant même, auprès de M. Heybaz que vous avez trompé, auprès de M. Prévère que vous ave? joué, et auprès de M. Charles que vous avez perdu ! Rentrez, je vous le conseille, rentrez dans les ténèbres, pour y ca.cher à tous les yeux votre venin ; faites comme ces reptiles qui, sûrs d'être écrasés par le premier passant qui les verra se glisser sous l'herbe, s'enfoncent dans la vase et vivent dans la nuit!

Julie de la Cour.

CHAMPIN A MADAME DE LA COUR

De Genève.

La lettre de madame m'a fait peine vraiment, tant j'y vois que madame s'abuse sur mon compte et me prend pour qui je ne suis pas. Sans doute, on est un pauvre homme, qui a plus d'envie d'obliger que de prudence pour savoir faire, et de besoin de gagner que de temps ou d'argent à perdre pour le service des autres ; mais voilà tout. Si madame y veut bien réfléchir, après que sa colère, qui vient de son angoisse, aura passé, elle sera d'accord que sa sévérité est bien dure, et que ses termes ne peuvent s'ajuster à un vieillard estimé dans le quartier, employé par M. le pasteur Dervey, ami d'ancienne date de Reybaz, ayant domicile, enfants, et n'ayant fait, que je sache, à personne tort d'un sou, bien que dans son état, où l'on manie de l'or, la défiance soit prompte, en cas de louche.

Je dis cela à madame, bien plus pour lui montrer quel cas on fait de son estime, et que, si on l'a affligée, c'est par mégarde, que pour lui rien contester dans un moment où elle n'a pas besoin qu'on la peine en la contrariant. C'est sûr que, si on avait prévu son affliction, et mieux compris ce qu'elle demandait, et jusqu'où elle voulait qu'on agit, on lui aurait épargné bien du mal, et à soi bien du tourment : celui entre autres d'être maltraité par une respectable dame, quand on a cru bien faire. Aussi, quoiqu'on ne veuille plus bouger, à raison du désir de madame et à raison de ce qu'elle s'entend à présent avec Reybaz lui-n(iême, comme j'y ai bien contribué pour ma quote-part, elle peut être certaine que, s'il lui convenait d'employer encore son serviteur, il ne serait qu'un fil entre ses mains, immobile à moins qu'elle ne le secouât, et détendu dix fois avant que d'être entortillé. Il serait bien aise que madame lui en fournit l'occasion, rien que pour avoir celle de lui montrer que si, pour avoir du pain, on accepte un salaire auquel on ne s'attendait plus et qu'on n'aurait pas eu la vergogne de réclamer, on sait aussi travailler pour rien et servir les honnêtes gens, seulement pour l'honneur de leur être en aide. Au surplus, madame n'est pas encore au bout, et ainsi il ne tiendra qu'à son bon vouloir que je lui fasse la preuve qu'elle s'est trompée sur le compte d'un

brave homme qui se recommande à ses bontés, sachant bien qu'il ne peut rien contre un fort qui voudrait lui nuire.

Puisqu'il parait que madame est en rapport de lettres avec ceux delà cure, et peut-être avec M.Prévère, je lui demanderai seulement une grâce qui me sera agréable, en même temps que madame y verra le preuve que, plein de confiance en elle, je ne crains pas de lui livrer des moyens de me nuire, pour le cas où elle aurait désormais à se plaindre de moi, ce dont Dieu me préserve à tout jamais. Cette grâce, c'est que madame ne laisse pas voir à ce digne pasteur qu'elle ait rien appris par moi sur les parents de M. Charles ; vu qu'il pourrait m'en vouloir d'en avoir levé la langue, bien que ce ne soit qu'à couvert, et auprès de madame seulement, qui n'est pas pour vouloir nuire à ce jeune homme. Mais, pour que M. Prévère ne se puisse douter de la chose, le plus sûr, c'est que madame se taise auprès de Reybaz sur ce que j'ai pu lui dire, à ce même sujet, dans les lettres qu'elle a reçues de moi, et en échange desquelles je serai prêt à lui rendre les siennes. Pour bien dire, c'est ce qui serait le plus à propos, tant pour la sécurité de madame que pour clore tout ceci à la satisfaction des parties ; puisque les paroles, autant en emporte le vent, tandis que les écritures demeurent et, mal interprétées, peuvent nuire tant à soi qu'aux autres.

Bien sûr que madame n'a rien à redouter de moi ; mais je suis vieux et infirme, et qui l'assure qu'après mon décès ces lignes que je lui citais dans ma dernière, moi n'étant plus là pour expliquer ou contredire, ne seraient pas interprétées contre elle ? Qui peut l'assurer que, si elle parvient à marier son fils à MUe Louise, ces lignes, venues à la connaissance de M. Charles, éconduit et victime, ne lui seraient pas comme une révélation que son sort lui vient de madame autant que de moi? Qui peut l'assurer, enfin, que cette lettre dernière où madame, bien qu'en me maltraitant, ne laisse pas de m' envoyer cent louis pour mes services, ne pourrait, en aucun cas, se redresser contre elle, tout au moins venir à la connaissance de M. Ernest, et lui donner à penser, à lui déjà si délicat sur l'article, que sa mère, pour peu ou pour beaucoup, a trempé dans la trame à laquelle il aura dû sa femme? Que madame veuille bien peser ces raisons, et se souvenir que je tiens là le paquet de ses lettres, prêt à être remis à quiconque me remettra de sa part le paquet des miennes.

418 LE PRHSBTTËHS.

Au sinpliSB, quoi que madame faste, elle pexit compter sur mon soin à lui complaire en toute chose, et on particulior à ne la tmTSTser en rien, aussi bien qu'à ne m^ingérer en quoi que ce soit de ce qui coucerae elle ou son fiis. Je n'aurais pas quitté ma lime pour me mêler de ses affaires, si elle ne m'en eût prié ; c'est, je pense, de quoi elle ^t convaincue autant que moi. 0 ne faut donc pas que malheur m'advienne de ce que ma^une m'ait prié de lui donner aide ; c'est déjà asse2 qu'en retofor je sois traité par elle comme bien souvent on ne traite pas les mal* Ihiteurs. La leçon est bonne pour m'apprendra à ne plus me mêler que du petit labeur qui me fait vivre, bien qu'à gnmd'peine. Je vais donc m'y restreindre ; et, si c'est là ce que madame appelle s'enfoncer dans son trou et vivre dans la nuit plutôt que de se faire écraser par un gros, son ordre sera ponctuellement accompli par celui qui a l'honneur d'être

Son très-humble et très-obéissant serviteur,

Ghahpin.

LE CHANTRE A M. PRÉVÈRE.

DeMomer.

Voici l'automne, mon bien cher monsieur, et je ne puis dire qu'éloigné de vous, et livré à l'angoisse, cette saison d'été, belle qu'elle fût, m'ait paru courte. Depuis ces jours-ci, le brouillard du matin nous recouvre jusque vers le midi, et il me semble comme si ce voile gris était un vêtement qui s'assortisse au deuil de mon âme. Encore quelques semaines , et les froidures nous vont atteindre ; déjà hier quelques frimas brillaient sur la pointe du Môle, qui pourtant disparurent avant le soir. Ces préludes de l'hiver m'ont provoqué à hâter la venue d'un médecin de la ville, tant parce que j'y ai vu mon devoir à régaird de Louise que parce qu'il me fallait un conseil pour la saison froide.

C'est lundi qu'il est venu, et par une pluie qui me contrariait, ayant désiré, vu les répugnance de Louise, que nous pui8si<»is la joindre dehors, comme en nous promenant, et .non pas la surprendre au gîte de sa chambre, pour l'y retenir hontouse et contrainte, en face d'un homme dont la profession permet un regard qui scrute la personne et des questions qui épouvantent la pudicité. Prévoyant donc que l'entrevue n'aurait lieu que

I^ PHSSfiTTÈBS. 419

80US le ■eoa'wrt de la naaiaoD, je.m'adieffîiaai.à la reneontre du médeeiiL, afin do lui donner le mot sur la petite, et combien il devait se garder «de la prendre à rebours. "C'est bien là que j^ai connu que ces médeoios de ville oaitmieux le sens d'une discrète retenue que oos guérisseurs de campagne* Du. premier œup, cehii^ci m'a semblé comprendre que son affaire serait de deyi* ner encore plus que de heurter par des questions; car, de lui* m^ne, il s'est pris à me dire : < Je viens, monsieur, déjeuner avec vous et Mlle votre fille ; rien d'autre, i Ce propos m'a réjoui en m^ôtant une épine.

Ce médecin, c'est un grand, qui, à vrai dire^ ne paye pas de mine; mémement que je n'échangerais pas ma tenue contre la sienne, où se trouvent des né^igences, et notamment sa cra* vate, qui était à l'envers. Au premier aspect, le voyant de loin grimper sur la route, à côté du char, j>e l'ai pris pour le conducteur, lui trouvant toutefois trop de figure et trop peu de mise pour un cocher. Mais anssitdt qu'il a eu ou^it ia bouche, son parler m'a plu, et ses manières m'ont remué par une sorte d'affection simple et ouverte, au lieu du beau langage que j'attendais. On a monté la côte ensemble, et au relxmrs de plus d'un docteur que j'ai vu, il m'a laissé deviser tant que j'ai voulu si^ la petite, se bornant à m'écouter dire, et comme s'attachant déjà à cette enfant qu'il n'avait pas encore vue. Et comme je lui signalais à mots couverts un chagrin de cœur, il m'a interrompu pour me prier de tout dire, crainte d'obscurité, son métier n'étant déjà que trop sujet à erreur. Alors je lui si conté nos traverses, lui devenant grave à mesure que ma crainte et ma misère se répandaient dans mon discours. Quand j'ai eu fini : c Le temps, m'a-t-il dit, et la prudence sont ici les vrais médecins; mais s'il en faut un troisième, comptez, monsieur Reybaz, sur mon dévouement. » Ainsi devisant, nous sommes arrivés à la maison, d'où Louise, nous ayant aperçus, s'est retirée de la galerie où elle était à considérer la campagne.

Bien que l'ayant avertie de mon envie de consulter un médecin, je n'avais pas voulu lui annoncer d'avance cette visite, en telle sorte que je cherchais à la prendre à part pour l'y préparer ,ilial!sque du seuil nous l'avons vue qui disposait le déjeuner dans la salle. Aussitôt, sans me laisser le temps de rien <àre, le niédecin est allé vers elle, et lui ayant familièrement pris la ' liidiln, comme à un enfant, il lui a abrégé l'angoisse en drâant : « Je suis médecin; mais, comme je vois bien à votre figure que

vous n'ayez que faire de mes drogues, je vous demande seulement la permission de déjeuner avec vous. > La rougeur de Louise alors est tombée , mais son trouble s'est changé en une tristesse où se mouillait sa paupière. Quand ensuite le médecin, qui la suivait sans avoir l'air, a eu causé de choses et d'autres, elle s'est remise, prenant peu à peu part au discours sans toutefois se livrer à l'entretien.

Âpxès le déjeuner, elle s'est retirée, et, comme le temps se remettait au beau, j'ai attiré le médecin au jardin, où, nous promenant en long et en large, c'était à mon tour de l'écouter dire. Gomme tous ceux qui approchent de cette enfant, il s'est pris à louer tant de bonne grâce, et à me tenir de ces propos dont je redoute aujourd'hui l'orgueil qu'ils peuvent me donner comme étant un présage de ruine et de sépulcre, puisque l'orgueil marche devant l'écrasement, et que la mort, pour mieux montrer les vanités du monde, fauche les belles fleurs de préférence aux herbes communes. Puis, venant à l'objet, il ne m'a pas caché que l'état de Louise est fâcheux , à cause de son âge et de sa constitution, laquelle est plus frêle, dit-il, en raison de l'âme qui s'y agite et la secoue, qu'elle ne l'est de nature, le corps étant sain et la venue belle de tout point. Après quoi, et comme pour m'en dire ensuite davantage, il a demandé à voir Marthe, avec qui je l'ai laissé. Ils ont causé longtemps ensemble, durant que j'attendais debout sous le porche, veillant à ce que Louise n'entrevit rien de ces entretiens. Quand ils se sont quittés, j'ai connu aux yeux de Marthe qu'elle avait pleuré.

Ici l'angoisse, qui s'était dissipée au milieu de l'attente et du mouvement de cette visite, m'a ressaisi aux entrailles, en telle sorte que, voyant Marthe se retirer l'œil humide et le médecin s'avancer d'un air sinistre, j'ai eu cette sueur du moment suprême, où le corps tremble et l'âme se glace. Le médecin m'y laissait en proie, pour dire à son homme d'atteler, après quoi il m'a proposé de prendre avec lui les devants, aux fins de causer de Louise. A grand'peine alors me suis-je contenu d'éclater en sanglots véhéments , voyant mon enfant comme perdue , et sa destinée écrite dans le visage du médecin, dans le silence du mont, dans la pâleur du ciel, jusque dans le repos de cette bête immobile qu'attelait cet homme sans rien dire. Âh ! monsieur Prévère, si jamais je perds cette fille , avec vérité pourrai-je dire que, de pensée, de tourment et de déchirure , vingt fois je l'aurai perdue avant qu'une dernière elle me soit arrachée; en

telle façon que je me demande si ce ne sont point là les secousses de Dieu pour rompre, pour déchirer, pour détacher par degrés ce jeune lierre de cet arbre fracassé, mais noueux et profond en racines !

toutefois je m'étais frappé plus qu'il n'était séant. Les paroles du médecin ont été d'espoir encore plus que de découragement. Il envisage le mal comme une crise qui, arrêtée à ce point, irait décroissant devant l'active sève d'un corps exempt de mal et tout fécond de jeunesse. Sur ce que lui a dit Marthe, il s*est tu ; et par respect pour mon enfant, comme aussi contenu par le jour du ciel et la vue des passants, je n'ai ni voulu ni osé le presser. «J'ai, m'a-t-il dit, donné à cette bonne femme quelques directions, dont elle fera un usage salutaire à l'in^ même de votre fille; pour des drogues, il n'en peut être question : le mal est dans les affections. ) Et comme à ce propos je lui ai parlé de vous : « C'est là, a-t-il ajouté, le vrai médecin pour votre fille. » Ainsi m'a-t-il dit, mon cher monsieur, ainsi je vous rapporte. Après quoi il m'a annoncé la nécessité de passer . à'Mornex la saison froide, tant parce que ce revers, protégé contre la bise, est plus doux aux débiles^ qu'à cause surtout de ce qu'une rentrée à la cure serait pour Louise une secousse nouvelle et une occasion de ressouvenirs trop récents pour ne lui pas être funestes à chaque jour et à chaque heure du jour. J'avais déjà auparavant pressenti ces nécessités, en sorte que, m'y soumettant sans contradiction, il ne me reste plus qu'à y accommoder les choses de la cure.

C'est à cet effet, mon cher monsieur, que je viens recourir à votre amitié. Il s'agit que je puisse aller là-bas vaquer à tant de choses que réclame cet arrangement, et je ne voudrais pas que, cette absence durant, Louise se trouvât délaissée dans cette solitude. Je vous demande donc, bien que sachant à qui vous vous devez en premier, de leur détourner ces quelques jours pour en venir apporter le profit et le baume à ma fille. M'est avis qu'à cette condition mon absence lui sera un soulagement plus qu'une peine,. en ce qu'elle se contraint devant moi et que, de mon côté, mal appris à feindre, je ne sais lui dérober ces tristesses du visage, signes de l'infortune du dedans. Votre amitié est tendre autant que la mienne, et mieux tempérée; vous avez le parler qui console, la chaleur qui amollit et pénètre,... d'ailleurs, en ces temps d'alarme et de tempête, à qui confierais-je qu'à vous cette possession si chère, autour de laquelle, même

présent, je yls «raintif et HUSéràUe? Sàr de ydtre ass^tlmimt à ma rfispectaecise prière, j'aiitondrai donc, mon bon m(»u8iettf, que par votre réponse tous me fixiez le jour où v<ms vî^a^driez prendre ma place ; ce sera pour une semaine ou un peu plus.

Se n'ai rien à ajouter au sujet de< la petite, puâcque tous allez la roToir. Tantôt je m'effî'aye de la eraûate <[tte tous ne la trouyiez changée, tantôt je me réconforte de Tespoir (Qu'elle tous apparaîtra plutôt comme souffirante que malade, et triste encore plus que troublée. A. Trai dire, le gros de la secousse a porté, et, si le eoup devait la blesser à mort, ks ravies auraient suivi aux ravages, et non pas oette habitude lente «t insensible, assez douteuse pour que l'espoir s'y ajuste et que la terreur s'y émoussç. Inclinons donc ^ ces lointaines }oie^ que Dieu nous réserve peut-être , et gardons-nous de tenter sa bonté par nos prévisions sinistres. Voudra-t-il faire retomber en catastrophes sur nos tètes tant de ferventes prières? Et si par mes péchés m par ces lenteurs de charité et d'amour que je seni^ en moi je l'ai irrité , voudra-t-il pour m'en punir frapper sur cette enfant qui n'a su qu'aimer, et qui ne souffre aujourd'hui que pour avoir aimé celui-là que moi seul j'ai rebuté?

Votre affectionné Reybaz.

LOUISE A M. PRÉVERE.

De Mornex.

Il y a longtemps que j'aurais dû vous répondre, mon Inenaimé maître, ou plutôt il y a longtemps que je ne sais plus ni ressentir ni dire rien qui puisse n'être pas pénible à ceux qui m'aiment. Mon cœur brisé a perdu son ressort; il est en proie à cet égoïsme de la douleur qui éteint la tendresse et qui glace les affections les plus chères.

C'est aujourd'hui l'anniversaire de ce jour où, il y a un an, ayant porté mes pas vers les chênes de Chevron,. Dourak retira de dessous un amas de feuilles flétries ce petit volume de Paul et Virginie^ que je retrouvai a.vec tant de plaisir. Gomme aujourd'hui, le pâle soleil d'automne versait sur les campugnes une tendre lumière; comme aujourd'hui les monts, vue -au travers d'une argentine vapeur, semblaient s'être reculés au loin.; <îomme aujourd'hui les champs, ayant donné leurs moissons et

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leiHrs herbes, reposaieot au scdeil, réjouis par ceH& fèt& des dermers beaux joios^... Je m^assis sous les chines, je coBtemplai ees' paisibkis spectaeles, jevot^us lire, comflae j'avais fait tant de fais, oes pages de touchante insocenee qui précèdent de si déchirante tableaux.... je ne pus. Ma pensée n'était'plus libre» mon cosar n'avait pins de place que pour un seul; Tespoir aTee la sécuirité, le joie avee la tesdresse, yenaient enfin d*y pénértrsr, et, en face de ce bonheor inoonna et nouveau, le charme des choses d'autrefois s'eflàçait et ne pouvait renaître. Je songeais k Charles, à l'ami de mon ccsur, à l'époux choisi par vous^ agréé par mon pèire, à celui dont la tendresse m'était déjà chère plus que la vie, à celui dont l'esprit m'instruisait, dont la gaieté triomphait de mes tristesses, dont le caractère me captivait autant par ses généreux écarts que par ses qualités aimables. J'arrangeais par la pensée notre avenir, je le fitais au milieu de ces campagnes bénies.... j'entrevis ce faisceau d'une famille dont mon* père était le chef- dont vous étiez l'âme, dont Charles et moi nous étions Pespoir et la joie. Ces doux réves^ où je m'abreuvais sans les tarir, se prolongèrent jusqu'à coque le soleil se fût couché derrière les cimes du Jura. Alors je me levai, je repris le chemin de la cure, et, tandis que Dourak jouait autour de moi, je reconnaissais. devant Dieu, et avec ac» tiens de grâces, que l'inquiétude, les alarmes, ce vague souci auquel je suis sujette , sont de passagères nuées, mais quel'âme a ses beaux jours, que le calme est aussi de ce monde et que le bonheur plein, sans -taché, sans ver caché, a ses moments sur la terre !

Rêve d'un jour ! C'étaient là les pages d'enivrante félicité; au delà devaient suivre les pages d'amère douleur. Que je n'insiste pas sur ce parallèle qui vous navre ainsi que moi, mon cher maître; que je ne tourne pas un à un les feuillets de ce livre pour voir ce qui est écrit au dernier. Que plutôt j'espère! que plutôt je vous demande votre main amie pour la presser et m'y soutenir, votre sourire pour m'y réchauffer; ou bien que j'implore votre menace et votre colère, si, déjà indigne de vos leçoBS ou trop épuisée par la lutte» vous jugez qu'il faut ces forts mus tristes étais à mon âme qui ploie et à mon cœur qui s'abat!

Je le vois^ et c'est la lie de ce calice, il faut aussi que je mecontca%ae avec vous, mon bien cher maître, et que je retienne an dedans ce flot bottillosmaat de regrets, de souffrances, d'ef-

frois sinistres. Si je lui donnais cours, je n^en serais plus maitresse, et votre indulgence infinie serait mise à l'épreuve; votre tendresse pour moi, honteuse peut-être d'elle-même. Que ces choses n'arrivent pasî Que je vive, que je souffre sous votre aile sans la blesser , que je m'y réchauffe sans en ternir la blancheur; que désormais, à charge aux autres, inutile aux souffrants et aux affligés, j'exerce au moins quelques-unes des vertus de l'infortune, et, si je ne puis atteindre à la résignation, que je montre quelque courage ! Dieu n'abandonne pas ses enfants. Je suis au fort de la lutte : après cette crise, sans doute il m'accordera des jours moins odieux.... ou bien il fortifiera mon âme, il pansera mes plaies et il me donnera sa main pour marcher vers le moment suprême. ,

Cependant, mon bien-aimé maître, vous serez jusqu'au bout le dépositaire de mes intimes pensées, et, si c'est la volonté de Dieu, de mes désirs et de mes intentions, jusqu'au bout, ma tête endolorie reposera sur votre sein et vous laissera recueillir ces soupirs que je dois cacher à d'autres. Ainsi, je vous dévoile ces pensées sinistres qui. m'assiègent plutôt que je ne les aborde, et qui peuvent n'être que les caprices d'une imagination en tout temps inquiète, et maintena,nt égarée par la douleur. C'est mon vœu qu'il en soit ainsi, et vous n'en doutez pas.... bien que frappée si cruellement» je veux vivre, je le désire de toute la force de mon âme; je ne puis envisager sans épouvante et sans horreur ce triste départ qui briserait mon père, qui m'arracherait d'auprès de vous, qui sersât encore à cette heure pour Charles la ruine de sa destinée et un crêpe sur sa vie. Enfin, que vous dirai-je?... Je suis jeune.... J'avais compté vivre.... Encore aujourd'hui, je suis préparée à souffrir, mais non pas à descendre dans la tombe.

Toutefois, mon bien cher maître, je me vois, je me sens, et, quoique j'ignore et que je ne veuille point savoir les signes de maladie, je ne puis pas ne pas reconnaître que le sang coule de toutes mes blessures, que mes forces vont diminuant, que je me traîne plutôt que je ne marche, dans ce sentier dont je ne vois pas l'issue. Sans que j'éprouve de mal, il me semble comme si ^a vie se relirait de mes membres pour s'aller confondre dans le tumulte de mon cœur; et, en même temps que toute secousse, tout ressouvenir, m' ébranlent .dans tout mon être, une paresseuse disposition me rend plus fatigantes de jour en jour ces courses où, récemment encore, je n'éprouvais

d'autre lassitude que celle de ma tristesse. Avaat-hier, le temps se découvrit dans Paprès-midi, et je vbulus gravir avec Marthe ce moat couronné de ruines et tout voisin de nous, contre lequel est adossée notre habitation. Dès la moitié de cette courte montée, je sentis Tair me manquer et mes forces défaillir. Marthe me pressait de redescendre ; mais, effrayée et comme pour ne pas m'avouer à moi-môme ces signes d^affaiblissement et de déclin, je voulus poursuivre, et j'arrivai au sommet anéantie sous Teifort que je venais de faire. Le repos et la vivacité de Pair me remirent de cette lassitude ; mais alors, livrée à Passaut de subites impressions qui ravivaient tous mes souvenirs, je ployai de nouveau souà le faix, et des torrents de larmes vinrent m'épuiser plus que me soulager;

De ce sommet, on découvre le lac. Je ne Pavais pas revu depuis que nous sommes venus habiter sur le revers de cette montagne. A Paspect de ces rives si connues, si animées, ont surgi tout à coup mille doux ressouvenirs, toutes les pures joies de mes premières années, tous les riants projets de mon adolescence, tout ce bonheur passé, dont aujourd'hui je détourne avec tant de soin mes regards. Le coteau de la cure m'était caché par les roches du petit Salève; mais, en face de moi, au delà de ces belles plages dont le calme et la sérénité m'étaient un spectacle à la fois doux et amer, je découvris ces rives de Lausanne; et pouvais-je empocher mon cœur d'y voler aussitôt, de s'y rencontrer, de s'y confondre avec celui de Charles, de s'unir avec lui dans la douleur d'un accablant regret, d'une affreuse infortune? Telle fut la véhémence de ce mouvement, monsieur Prévère, telle fut la réaction soudaine de cette mortelle tristesse vers un puissant besoin de joie et de bonheur, que la pensée me vint de descendre aussitôt, d'aller me jeter aux pieds de mon père, d'implorer sa pitié, de vaincre ses scrupules, d'effrayer sa tendresse, de reconquérir les débris au moins du bonheur passé, et de le sauver de lui-même en osant prendre le gouvernail de ma destinée.... Pensée coupable, délire peut-être; mais, peut-être aussi, conseil d'en haut! Je l'aurais suivi, sans aucun doute, si la preuve récente du déclin de mes forces, si ces pensées sinistres d'une vie qui s'en va, d'une existence dont la moindre secousse, et celle du bonheur même, romprait inévitablement le fil, ne fussent venues jeter sur ces illusions le funèbre voile du découragement et du désespoir....

Il est trop tard! mon corps est devenu faible pour la joie

420 LE PRESBYTfiRS.

oomme ponr la douleur; il succomberait à cette ivresse de féli» cité, h ces tardives élareiMes du bonheur : c'est une mounuite qui serait rendue, à Qharltes, et cet aini, après m^airoir perdue une première fois, serait rappelé pour me voir péitr entre ses brae!... Entre ses bras! A mai, monsieur Prévère, à moi, cela me s^ait doux encore. Mourir auprès de lui et pour lui ; lui donner mes derniers jours, mes derniers regards, mes demièree paroles ; recevoir ses adieux tendres et la rosée de ses pleurs; lui donner rendez-vous dans le ciel! Ab! que je détourne les yeux! ces douceurs, quelque funèbres qu'elles soient, me Captivent et m'entraînent à eûesl Mais lui! grand Dieui lui, cette âime profonde et fougueuse, autaixt pônr le déseq>oir que pour la tendresse; lui, témoin de ce dédia, de ces ravages, de ces pâleurs; lui! témoin de là mort de sa Louise!... Devinez-moi, mmt bi^i^mé maître, je n'ose tout- dire. En quelque temps que s'ébruitent ma soufibrance et mon péril, en quelque ten^ que Dieu éteigne le pâle flambeau de ma vie, que ce jemie boimme se trouve auprès de veuak, que de vous* setil il reçoive, adoucies et émoussées par votre infinie charité, les paroles qui transperceront son connr, qui feront bondir et délirer son ^e!

Ah! que profonds sont mes maux, monsieur Prérère ! Audessous de ces souffrances^ d'autres, secrètes d'abord, se sont remuées, se dégagent, graaadisàent et flottent jusqu'à la surface de mon âme, pour s'y étendre et y grandir encore. Il y a eu un jour, un seul jour où, moins soumise à mon digne père, où, pour la première fois de ma vie, rebelle à sa volonté, je l'eusse sauvé, et moi avec lui! Ce jour-là, après avoir en vain demandé grâce pour Charles, j'eus la vue distincte de tout ce qui arrive, je pressentis une funèbre issue, je me jetai aux pieds de mon père: < Grâce! m'écriai-je, grâce pour moi! :»^ Il tressailUt d'effroi, il fut saisi aux entrailles, il se retira, renonçant à me contraindre. A ce moment-là, tout était sauvé : ma vie, la destinée de Charles, yotre propre bonheur, mon c^er ms^tre, et celui de mon père! Mais je ne pus supporter d^enfreindre la soumission filiale, je ne pus voir sans frémissement cette impie contrainte exercée par une enfant sur son père» je n'osai pas> mettre^mes lumières au-dessus des siennes, je présumai de mes fbrees, j'obéis!... A mesure que les journées apportent leur tribut de douleurs, de déclin, de funestes présages, cette pensée me domine davantage, elle me ronge, ellepèse déjà sur moB çoMir

LE BRESBTTÈHS; 427

de tout le poids d'un remords ; et je ne trouve de refuge centreces perçantes atteintes que dans la pensée qu'ajant sacrifié mon pencbant et ma rie à mon devoir; ainsi que Dieu le oom*mande, il était dans ses vues que j'en flttsse la vietime.

Je ne vous parlerai pas de mon père, monsieur Prévère, vous allez le voir. Il faut que nous passions ici l%iver : c'est Tavis d'un médecin ; je ne sais' ni m'en ré;}ouir ni m'en attrister. La visite- de ce médecin, qui autrefois m'eût causé une bien vive répugnance, ne m'a été que triste, m(»rtellement triste, monsieur Prévère. J'ai' r^senU, en la présence même de cet étranger, et sans pouvoir en dérober les signes à mon pauvre père, un vif BaoBvement d'amertume; tant il est vrai que je suis peu résigikée, et que tous ces liens qui m'attadtient à ce monde, pour être froissés, ne sont pas romçpiiis !

Mon père ira à la cure dans peu de jours pour y arranger ses affaires... Il re verra ces lieux* Les reverrai-je, moi!... Mom cœur se serre... je vous quitte, mon cher maître... Mais vous^ vous, ne vous reverrai-j© plus?

Votre Louise.

CHARLES A BK PRÉVBRE.

De LaiMMuine*

J^aienhontede moi-même, monsieur Prévère; vous ayez des^ sillé me& yeux et rendu la règle à mon âme. Vos graves paroles et vos tendres reproches m'ont jeté, du délire où j'étais, dans un morne abattement; j'ai douté si j'avais jamais été digne que vous m'aimassiez, digne que vous me nommassiez- votre élève^ que vous m'appelassiez votre enfant. J'ai eu honte, et je n'ai plus osé vous écrire, j'ai voulu attendre d'être redevenu tel, que votre indulgence puisse encore m'aocueillir, et votre bonté ne plus rougir de moi. J'ai dompté les transports, j'ai armé ma. volonté, je me suis fait de vos conseils un appui, de vos vc0U£ un but; et aujourd'hui, moins indigne de me présenter devant vouSf je vien» vous exprimer mon repentir, ma douleur, et la résolution oti je suis de reconquérir votre estime et de n'a^^a^ ver plus vos chagrins.

J'ai' lu vos belles pages, mon cher maitre, je me suis pénétré du sens qu'elles renferment^ j'ai tdiàtiê de vous suivre à cette

hauteur où vous vous élevez; de mes faibles yeux j'ai entrevu comme au delà des nuées, dans le pur azur des cieux, cette céleste palme que vous avez déjà cueillie et que vous proposez à ma jeune ambition. J'ai compris et la misère où je puis descendre, et la grandeur où je puis monter, en me faisant, sous TcBil de Dieu, Tami et le serviteur de mes semblables. J'ai senti que, sur la trace du Christ, mon cœur peut s'épurer, mes passions se sanctifier, le tronc brisé de ma destinée pousser de nouveaux rameaux, se couvrir de feuillages et porter enfin des fruits. J'ai vu, sur ces sommités où vous m'avez guidé, la source de votre vertu que je vénère, de votre charité dont je suis le témoignage, de votre humilité devant Dieu et devant les hommes. J-ai lu et relu votre rhétorique chrétienne et sublime, et je me Fuis rendu raison de l'éloquence avec laquelle vous heurtez en maître à la porte des cœurs. Pénétré à la fois de confiance et de soumission, rassuré par vos paroles remplies de bonté, grandi à mes propres yeux en vous voyant descendre ju$qu*à moi, j'ai tenté de me relever, j'ai fait effort pour me tenir debout, et si je marche encore avec la lenteur d'un convalescent, du moins je sens que les forces m& reviennent et que je suis à l'abri de ces chutes honteuses qui vous affligent. 0 mon cher maître! mon cœur a saigné de douleur et d'opprobre. Votre bouche m'a pardonné; mais laverai-je jamais cette tache qu'a dû laisser sur la blancheur de votre âme l'indignité de la mienne! Avez-vous bien mis sur le compte d'un délire dont je n'étais pas le maître et qu'excusaient le malheur, les mécomptes, un affreux isolement, ces paroles ingrates, ces violences impies, ces lâches transports, dont le souvenir me couvre de rougeur ? Jamais je n'en aurai l'assurance assez certaine, et ce doute sera ma dure punition longtemps encore.

Autant que je l'ai pu, je me suis fui moi-même, je me suis réfugié dans l'étude et le travail. Bientôt vont finir les cours de ce premie^ semestre, et, si je ne puis vous promettre qu'ils m'auront profité comme si ma pensée était libre, je puis croire que je franchirai honorablement l'épreuve des examens. Je redoute cet intervalle d'inaction qui suivra, et je me propose d'augmenter, si je le puis, le nombre des leçons que je donne, et dans lesquelles je trouve une ressource pour combattre mes préoccupations. Je ne puis encore supporter de rentrer dans le monde, mais j'ai recherché la compagnie de quelques-uns de mes condisciples; enfin, quand je suis seul, je combats encore.

je travaille, je lis... mais c'est ici, mon cher maître, que ma volonté succombe quelquefois, que des retours vers le passé viennent m'assaillir, et que, songeant à votre long silence, à cette ignorance où je suis des choses de la cure et de Mornez, l'inquiétude me travaille et Teffroi me bouleverse.

C'est pourquoi je vous conjure, mon cher maître, de me donner des nouvelles que, dans ma situation, je ne puis et je ne veux chercher qu'auprès de vous. Ne craignez point, en me parlant de Louise, d'ajouter à ma préoccupation ou de nourrir des espérances auxquelles j'ai solennellement renoncé; mais prenez pitié de mon isolement et du vide que j'éprouve à ne rien savoir de celle qui, il n'y a pas bien longtemps, remplissait mon passé, mon présent et mon avenir. Croyez que la seule assurance qu'elle supporte Tépreuve, et que son état ne vous inspire aucune crainte, me comblerait de joie; qu'elle me rendrait, non pas Pespoir, mais le courage et le calme dont j'ai besoin pour remplir vos intentions. Croyez surtout que rien ne peut m^étre aussi funeste que votre silence et la façon sinistre dont quelquefois je l'interprète. Car, à la seule idée que Louise ploie sous l'effort, que peut-être sa santé est atteinte ou que ses forces déclinent, je ne suis plus maître de moi; cet empire que j'ai ressaisi sur mon âme m'échappe, les sanglots gonflent ma poitrine, et à grand'peine je puis me retenir sur la pente où m'entraîne une affliction sans mesure. Je vous implore donc, monsieur Prévère; je vous conjure, au nom de vos bontés pour moi ; prenez en pitié ma faiblesse, ne me laissez pas sans lueur dans ces affreuses ténèbres.

Je vous ai dit plus haut que je donne quelques leçons et que je me propose d'en augmenter le nombre; aussi je vous demande la permission, monsieur Prévère, de me laisser essayer de cet hiver, à partir du mois de janvier, de me suffire à moimême. Ce n'est pas tant, mon bien-aimé maître, pour vous soulager des sacrifices que vous faites pour moi et pour les mettre à votre disposition en faveur d'autres malheureux, que pour m'imposer à moi-même des devoirs et des obligations dont j'éprouve le besoin. Je désire la gêne, je désire le joug, je désire tout ce qui peut faire diversion à ma peine et m'aider à en dompter les atteintes. Je désire, après tant d'heureuses années où j'ai été, par vos bontés, défrayé de tout soin, de tout souci, de tout pénible labeur, entrer dans la vie réelle, et y rencontrer des obstacles, des luttes, des nécessités, jusqu'à ce que j'y

430 LE PRESBTTÈEtiB.

trouve des intérêts et des sentiments. C'est le seul moyenque j'imagine pour me défendre cootre moi-mèiBt; et tel est le besoin que je ressens de ces secours, q«41 me* setnble parfois que l'infortune même, que de nouveaux coups qui me frapperaient, sans partir de Louise ni l'atteindre, me seraient comme un appui pour ne pas succomber à ceux qui m'accablent, comme un fardeau nouveau, mais plus léger, qui se substituerait à celui sons lequel je ploie. Veuilles donc réfléchir à ma^ demaaiie et m'aecorder sur ce point yotre agrément. Je me suis lié^ arec un jeune étudiant fort pauvre, qui subvient à son entceti^a et qui élève un de ses frères. Nous aurions le projet d'unir nos petites ressources, en prenant un logement en commun. Je pense que ses exemples sont de ceux qui conviennent à ma situation. ecNinme sa compagnie est celle où je trouve jusqu'ici le plu» d'attrait. Il se nomme Desforge. Nos professeurs l'estiment par* ticuUèrement.

£n attendant, monsieur Prévère, que vous m'ayee aecordé ma demande, j'ai consacré mes économies à l'emplette de quelques présents, que je vous prie de faire passer à ma bonne Marthe. La montre est pour Antoine, qui n'en a point; le reste, tout à cette femme, qui a été ma- mère et qui l'est encore, j'en suis certain, par les sentiments d'affoction qu'elle me conserve. Combien j'aurais aimé à lui écrire! Mais elle est trop* près de Louise, et je dois croire que cela même m'est interdit; surtout je craindrais que, comme l'autre fois, sa tendresse pour moi ne rengageât dans quelque démarche qui plus tard lui causerait du chagrin. Faites, je vous en prie, ce que je ne puis faire; dites à ma bonne Marthe que je la chéris toujours, que le souvenir de son affection et de ses tendres soins m'accompagne, que, si je n'ose lui écrire, je puis encore moins l'oublier et effa* cw de mon cœur le filial amour que je lui porterai jusqu'à mon dernier soupir. Je termine, mon cher maître, en vous exprimant encore mon sincère repentir, en vous recommfaadant avec instance ma prière et en vous embrassant avec tendresse et respect.

Charles.

ÎM PRESBYTÈRE. 431

M. PRlévÈRE AU CHANTRE.

De la cure.

Dans trois jours , au plus tard» je serai auprès de Louise, mon cher monsieur Reybaz; et je m'arrange pour rester là-bas pendant ces deux semaines. Je serais parti sur Theure, et j'en éprouvais un vif désir, sans la prédication de dimanche, pour laquelle ilm'a été impossible jusqu'ici de me procurer on remplaçant.

Je vous remercie pour les détaib que vous me donnez. Ils m'ont intéressé plus qu'ils ne m'ont réjoui , et une lettre de Louise, qui accompagnait la. vôtre, n*a pas calmé mes inquiétudes. Il faut que je la voie. J'ai trop tardé. J'envoie en cet estant un exprès à M. Dervey; il m'apportera une réponse ce «oir, et, si elle est favorable , vous me verrez arriver demain même. Tenez-vcms prêt à partir. Après que nous aurcms causé easemMe de cette chère enfant, je désire me trouver seul auprès d'elle, ie veux sonder ses blessures, je veux savoir où est le mal, où est le remède , ce qu'il nous faut faire et ce qu'il nous faut demander à Dieu.

Annoncez à Louise ma prochaine venue , en la fixant à une huitaine de jours d'ici; et que demain vers midi, ou à défaut lundi à la même heure, je ne risque pas de la rencontrer hors de la maison, où ma vue lui causerait un trouble d'autant plus iàcheux, qu'elle voudrait le comprimer.

Je m'étais flatté de l'espoir de vous revoir tous à la cure cet hiver. C'était un grand bonheur ; il n'y faut pas seulement songer. Arrangez donc tout en conséquence, et, pour ce qui est de votre remplaçant, ne vous en faites aucun souci : je cheminerai avec celui que vous m'avez procuré cet été, ou avec un autre. Gomme je reviendrai à la cure au bout de la quinzaine , laissez-moi vos ordres pour tout ce que vous n'auriez pas pu faire ou achever durant ce court espace dé tétaips.

Je vous écris en hâte, et par le même exprès que j'envoie à M. Dervey. Adieu, mon bien cher ami. Ma pensée est déjà auprès de vous, je suis impatient de l'y suivre et de vous embrasser.

PRÉVJÈRE.

M. ERNEST DE LA COUR A li. PRÉVÈRE.

[De Turin.

Monsieur ,

Vous serez surpris de recevoir ces lignes d'un jeune homme qui n'a pas su , dans le temps que cela lui était facile , se concilier votre amitié ni votre estime, et qui vient aujourd'hui vous demander une grâce. Mais vous êtes la seule personne au monde.àqui il puisse s'adresser dans la position où il se trouve, et votre indulgence excusera une importunité qu'il n'est pas en son pouvoir de vous épargner.

Ce n'est pas le jeune homme que vous avez connu qui vous écrit , monsieur Prévère ; c'est un malheureux qui savoure les fruits amers de ses fautes passées , qu'une catastrophe a jeté dans les tourments de la honte , et qu'une passion profonde a subjugué , quelque effort qu'il ait fait et qu'il fasse encore pour l'arracher de son cœur. Ce malheureux vient chercher auprès de vous le mot de sa destinée. C'est votre probité qu'il invoque, c'est la vérité qu'il réclame ; non votre aide , non votre concours , dont il se sait peu digne. Quelques mots vous feront savoir comment il en est venu à n'avoir plus d'autre ressource que celle de vous prier respectueusement de faire luire quelque lumière au sein des ténèbres où il se débat.

On ne croit pas à votre ombre sans s'embellir de grâces et de vertus, monsieur. De bonne heure, Mlle Reybaz a uni aux charmes de la figure les charmes plus rares de l'esprit et du caractère. De bonne heure aussi , elle a fait impression sur mon Cœur, et j'ai demandé sa main. Elle me fut refusée, et je sentis avec humiliation que ces avantages de fortune et de condition, sur lesquels j'avais compté avec cette présomption qu'encouragent le monde et ses exemples , ne suffisaient pas pour éblouir l'obscur chantre d'une paroisse de campagne. Mais, si ce refus froissa mon amour-propre , il ne fit qu'irriter mon ardeur. Déjà je n'aimais plus au monde que Mlle Louise, déjà j'avais réformé ma vie, et je m'attachais à devenir digne que le sort de cette jeune personne me fût confié , lorsque j'appris avec le public que M. Charles était l'époux que M. Reybaz donnait à sa fille. Pourquoi vous cacherais-je , monsieur Prévère , que mon humi-

liation , cette fois, fut plus grande encore,, que mon dépit fut plus vif, que ma passion elle-même fut attisée par l'insurmontable obstacle qui aurait dû y mettre un terme? Il n'échappe pas à vos yeux clairvoyants que ce furent ces secrets mouvements qui , quelques mois plus tard , mirent la rage dans mon cœur et Toutrage sur mes lèvres. Nous croisâmes le fer... Vous savez le reste. '

Après cet éclat, après cette fatale issue , honteux de ma triste victoire, je me déterminai à m'éloigner. Dans là situation d'âme où j'étais alors, peut-être eussé-je retiré de ce qui venait de se passer des leçons salutaires , et , faisant un effort suprême pour arracher de mon cœur l'image de celle que je venais d'offenser, j'aurais recouvré le calme et rendu le reposa ma mère ; mais , le jour même du départ , Mlle Louise m'apparut sous l'ombrage de l'avenue... Elle me croyait parti , elle venait consoler ma mère. J'osai lui parler... Elle me permit de l'accompagner, de l'introduire auprès de ma mère. Bientôt je dus m'arracher d'auprès d'elle , mais j'avais lu mon pardon dans son regard ; mon cœur était soulagé d'opprobre , embrasé d'amour , et sans défense contre lui-même !

Je partis. Ces récents souvenirs remplirent le vide des premiers jours; mais vinrent bientôt les impossibles souhaits , les vœux sans espoir, tout ce supplice d'un mal immense et sans remède. Après avoir franchi les gorges du Grand - Saint-Bernard , je m'arrêtai dans un petit hameau du val d'Aoste , et j'y vécus durant quelques semaines , ignoré des hommes , tout entier à ma peine. Je ne pouvais plus supporter rien de ce qui me distrayait de mes pensées , et mes pensées , de plus en plus sombres , me conduisaient par degrés vers le projet d'une criminelle délivrance. Un moment, ces projets furent suspendus. Je venais d'apprendre que M. Reybaz avait retiré sa parole à M. Charles et que sa fille était libre désormais; mais je sentis aussitôt qu'elle n'en était que plus perdue pour moi , et je laissai de nouveau le désespoir fondre sur moi pour me dévorer. Mes préparatifs furent découverts, ma mère avertie, elle vola auprès de moi.

Vous prévoyez vous-même, monsieur Prévère, tout ce qu'elle put me dire; combien sa tendresse et son effroi durent trouver d'ingénieuses paroles pour me leurrer par de vains discours et pour faire renaître dans mon cœur quelques lueurs d'espérance. Je ne m'abusais point. Je ne feignais pas même de me laisser

tromper par ces bruits flatteurs. Us frappaient men ofèllle, mais sans charmer ma souffrance , et, si rien ne fàt sorvenu depuis^ et tout récemment, ma plume ne traceftiit pas ces lignes.

Mais, grand Dieu , je nose y crdre... A cette seule pensée^ mon cœur se trouble et s'abime dans la joie... Quoi! c^est aujourd'hui M. Reybaz qui, devenu doux et craintif envers sa fille , qui , abjurant ses refus passés , consentirait à cette uni(Hi, ma félicité et ma vie! C'est aujourd'hui M. Reybaz qui verrait dans cette alliance un port pour lui-môme, le terme de sesla^ verses et la sécurité de ses vieux jours ! C'est M. Reybaz qui en aurait donné l'annoAce à ma mère, et qui, s'untssantavec elle danà un même vœu, verrait dans moi... dans moi... ô* comble de bonheur! ô joie sans mesure ! le futur appui de son enfant, le protecteur de sa Louise après luil... Ah! mère imprudente I si ces paroles sont vaines , si elles doivent m'étre retirées, qu'avez-vous fait? Quel poison dans ce doux breuvage, et, après cette heure d'enivrement, quelle nuit funèbre!

Telles sont les assertions qui m'ont violemment rejeté du sein du désespoir dans les transports du bonheur. Je les ai repoussées comme trompeuses , je les ai niées comme impossibles ; et, bien qu'aujourd'hui elles me soient présentées comme émanées de M. Reybaz lui-même , comme énoncées pai^ sa propre bouche en termes formels , je n'ose y croire, je les repousse encore , je les repousserai jusqu'à ce qu'elles m'aient été confirmées par votre témoignage. Répondez-moi donc , monsieur Prévère. Si ces choses soai, elles vous ont été confiées; si elles ne sont pas, vous le savez aussi. Répondez-moi, rendez la vie, et bien plus que la vie , à un infortuné qui se traîne douloureusement sous le faix d'une misère infinie , ou bien donnez-lui la mort, et que sa destinée s'achève!

Tel est le service que j'ose attendre de votre bonté cher et vénéré monsieur ; et puisse votre réponse être telle, qu'elle m'ouvre, avec l'espoir de recouvrer le bonheur, celui de rentrer en grâce auprès de vous, de reconquérir votre estime et votre amitié! Tout au moins, veuillez dès aujourd'hui me considérer comme meilleur que je n'étais, et comme plus digne de votre intérêt. Cette même passion, qui, changée en désespoir, m'a rassasié de combats et de tortures, a en môme temps épuré mon âme, réformé mes pensées, mes vœux et ma vie. J'aime MUe Louise, non pas comme on aime une mortelle, mais conune on adore «n la véfiérant une créature céleste; je l'aime de toute i'ad-

miradon que je porte à ses angéliques qualités ; je Taime de tout le mépris que je porte à mes erreurs passées, aux écarts de ma jeunesse, à ces futiles dissipatious où j*ai dépensé les jours qui m'étaient donnés pour m*approcher d'elle et pour lui plaire. Un insatiable désir me dévore, bien moins de la posséder que d'être jugé digne d'elle, bien moins d'être son appui que de la servir, que de lui apporter en hommage tout ce que j'ai de tendresse, tout ce que je veux avoir de vertus!... Mais en même temps, monsieur Prévère, une morne conviction me demeure, c'est que, sans Louise, tout est pour moi dans l'univers vide, silence, ténèbres; les cieux se voilent, et la terpe n'est phis mon séjour!

Nous resterons à- Turin pendant toute la durée de ce mois. Veuillez, monsieur Prévère, m'y adresser votre lettre poste restante, et agréer l'expression du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre reconnaissant et affectionné

Ernest de la Cour.

M. PRÉVÈRE AU MÉPECIN.

De Moraex.

Monsieur,

J'ai eu l'honneur de me présenter chez vous, samedi, en passant par la ville pour me rendre auprès de la fille de M. Reybaz. Vous veniez de sortir, ety comme j'avais hâte de me trouver ici, je renonçai à vous attendre.

M. Reybaz m'a mis au fait de ce que vous lui dites lors de la première visite que vous avez faite à sa fille. Pensant que vous aviezpeut-être cru devoir atténuer voscraintes devantce malheureux père, je n'ai pu considérer vos discours comme Texacte expression de votre pensée ; et c'est à cause de cela que j'ai recours à vous, pour que vous vouliez bien ne rien me cacher. Je suis l'ami de ces deux êtres si intéressants, si menacés; je suis en part dans tous leurs chagrins : il importe que je sache si je puis encore les servir par mes conseils et tenter un dernier effort, ou s'il ne me reste plus qu'à préparer l'un et l'autre à supporter le coup d'une affreuse infortune. Bites-moi donc la vérité, rien que la vérité, sur cette chère enfant; associez-moi pleinement à vos craintes ou à vos espérances; prenez en pitié mes vives,

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mes poignantes alarmes, non pour les ménager, mais poor qu'elles ne s'aggravent pas sans mesure par l'idée que nous laissons peut-être se perdre les dernières heures qui nous sont accordées pour rendre cette angélique créature à la vie et au bonheur.

Vous savez son histoire, monsieur. Vous savez d'où lui sont venus ces souflrances, ce déclin. Son père vous a sûrement dit qu'il y a d'insurmontables obstacles à ce que Louise épouse ce ieune homme. Que ce propos n'ait aucun poids auprès de vous. Parlez, parlez ! Jugez-vous qu'il soit temps encore? Ah! Dieu le veuille! et alors ces obstacles tomberont, se dissiperont comme une vaine poussière; et un jour M. Reybaz vous bénira; ainsi que ces deux enfants, ainsi que moi... Parlez, monsieur ; et, si seulement vous pensez que cette démarche doive être tentée, ne tardez pas d'une minute à me le dire.

J'ai trouvé ma jeune amie bien changée! Mon cœur est navré. Qu'y a-t-il donc à faire? Pensez- vous que vous dussiez vous aider du concours et des lumières de quelques-uns de vos confrères? Voyez, je vous en prie, et appelez-les, et conjurez-les en mon nom, au nom du père de cet ange, de venir aussitôt avec vous. Plus d'une vie peut-être tient à celle-là. J'implore votre humanité.

C'est samedi passé que je suis arrivé. ll'enfant ne m'attendait pas pour ce jour-là. Depuis trois mois bientôt nous étions séparés. A ma vue, elle a défailli, et, revenue à elle, ses larmes ont ruisselé. C'était le soir : la nuit a été mauvaise, et, dimanche matin, elle n'a été plus tranquille qu'à la condition de s'abstenir de me parler. Quand son père, qui se rend à la cure, a été parti, je suis resté auprès d'elle; et, sur ce motif qu'elle est ici privée de l'exercice de son culte, je lui ai fait une-lecture religieuse et une prière. Seulement alors elle est redevenue maîtresse de sa douleur, et nous nous sommes entretenus de son état et de sa situation. Je voulais éviter d'entendre des paroles tristes, je voulais combattre des présages funestes, ramener le calme de l'espoir, me prévaloir de l'amitié et de la confiance de cette jeune fille pour la leurrer de discours paisibles et consolants... J'ai rencontré des convictions sinistres, une enfknt qui se croit mortellement atteinte, de déchirants retours, domptés à peine par une angélique résignation... et la mienne, monsieur, la mienne, éprouvée pourtant par bien des malheurs, m'a abandonné! J'ai faibli, j'ai ployé sous le poids d'une mortelle affliction. Venu pour consoler, je n'ai pu que gémir!...

Que Dieu nous soit en aide ! qu'il nous guide, cher monsieur; qu'il TOUS inspire, qu'il dirige nos efforts ! Je suis sûr que votre cœur souffre avec nous. J'éprouve de la douceur à vous causer; je vous implore avec confiance... Elle est changée, mais non pas altérée; maigrie, mais non pas maladive. Sa figure a toute son expression de jeunesse, de vie, de sensibilité. Ces retours vers le passé, ces combats pour ressaisir, cette lutte où je l'ai trouvée, ne sont-ce pas des signes de force, des motifs d'espoir? Ma venue n'a-t-elle pas été pour beaucoup dans cette faiblesse et ce trouble qui m'ont épouvanté? Voici trois jours que je suis ici, et déjà il me semble que je la vois plus forte, plus calme, moins triste. Ce matin nous avons fait une courte promenade du côté d'Eserî; elle n'éprouvait point trop de fatigue, et des gens que nous avons rencontrés ne l'ont point regardée curieusement, comme Ton fait à ceux que Ton voit changés par le mal. Au retour, elle a diné avec quelque appétit, et je viens de m'assurer, auprès de la bonne femme qui la sert, qu'elle repose tranquillement.

Hâtez-vous, mon cher monsieur, de m'écrire votre pensée tout entière. Que dans tous les cas, et pour éviter tout retard, votre lettre vous précède. Je l'attends demain soir par le retour de l'homme qui vous portera celle-ci. Je suis ici pour une quinzaine de jours. J'y serai pour un mois, pour tout l'hiver s'il le faut, si vous jugez que cette enfant en puisse retirer le moindre bien, le moindre adoucissement. Je vous quitte en vous exprimant mes désirs, ma reconnaissance et mon affectueuse estime.

Prévère.

LK MÉDECIN A M. PRÉVÈRE.

De Genève.

Je m'empresse de répondre à votre lettre, monsieur. Vos questions sont pressantes, mes lumières incertaines ; de plus, il y a dans cette jeune fille quelque chose de si attachant, dans cette affection qu'elle inspire quelque chose de si peu commun, que je ne trace pas ces lignes, sans une émotion qu'une longue pratique des souffrances et des catastrophes humaines m'a rendue peu familière. Je me recueille néanmoins, je fais appel atout ce que je puis avoir d'expérience, et, soutenu par le vif désir de vous éclairer, par la profonde envie de concourir au rétablissement

de cette jeune fille si aimée, si digne de vivre, je vais répondre à vos questions aussi péremptoirement que possible.

Je vous fais grâoe des termes techniques. D'ailleurs ils ne seraient pas ici de grand usage. J'ai reconnu, tant par mon propre examen que par les détails que j^ai recueillis de la femme dont vous parlez, qu^îl n'y a point encore de désordres graves dans la constitution de cette jeune demoiselle, mais seulement les indices d'un dépérissement occasionné sans aucun doute par la lutte et la souffrance auxquelles son cœur est en |»roie. J ai vu bien fréquemment, dans des situations analogues, des indices semblables inquiéter passagèrement et disparaître bientôt avec le seul cours du temps; mars il est vrai qu'ils ne se montraient pas chez des jeunes filles dont le caractère m'ait paru aussi formé, la sensiMiité aussi développée et la passion aussi vive. Dés le premier abord, j'ai été frappé à la fois, et de ce que l'aisance de cette jeune personne, sa bonne grâce, sa taille svelte, le facile, mouvement de ses membres, marquaient de force et de santé; et de ce que son visage, sous un air de mélaBOolie, marquait de feu profond, de peine sourde et amère. Dès le premier abord, j'ai vu que l'enveloppe est frêle pour cette âme ardente et orageuse, que les prescriptions de mon art suaient de peu de secours, et qu'avant d'oser toucher à ce corps fragile et y porter quelque trouble salutaire il fallait qu'auparavant la crise morale fût moins terrible, que le temps, l'amitié et vos secours eussent étanché le sang qui coule de ces blessui^es invisibles, mais réelles et profondés. Je l'ai dit à son père en l'invitant à recourir à vous, monsieur, puisqu'il avait le bonheur de vous avoir pour ami.

Telle est l'impression qu'a fait naître en moi ce premier coup d'œil, que nous ne devons pas, dans notre art, consulter uniquement, mais qui renferme souvent quelque précieux élément de vérité. Tout ce que j'ai vu ou appris ensuite n'a fait que me eonvaincre de la justesse de cette impression première ; ea telle sorte que vous prévoyez déjà la réponse que j'ai à faire à votre question principale : à savoir s'il y a quelque chose à tenter, ou, ea d'autres termes, s'il est à espérer que, les obstacles étant levés et M. Charles étant rappelé auprès de Mlle Reybas^ celle-ci recouvrerait la santé avec le bonheur. Certes, je considère comme une chose nécessaire, indispensable même, que ]dus tard l'on renoue cet altadiement qui demeure brisé^ mais qui ne sera jamais rompu; et je vous engage de toutes mes forces à

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6Q ménager I&possiittlité auprès d« M. Reybaz. Mais je ne pense pas que, dans k moment actuel, on puisse rien tenter aupi^s de, sa Elle sans un extrême danger, ie crois, ou plutôt j'ai la conviction, que cette réaction véhémente d'une profonde angoisse vers une joie si forte, si inatteiukie, que cette crise nouvelle substituée, ou plutôt ajoutée à unecriaequi a déjà reçu du temps et de Phabitude quelque tempérament, et qui est sur schi déclin de violence, sinon d*amertume, serait un ébranlement fu^este, décisif peut-être, pour ce c<»'ps fragile et déjà Jacassé. S^il y avait des degrés dans une tentative de cette nati^rre, je serais d'avis qu'il faut faire quelque chose, que l'on peut encourager d«s lueurs d'espérance et adoucir ainsi la peine, en attendant qu'on puisse la soulager tout à fait. Mais il n'y en a pas : au premier mot, cette jeune demoiselle aura tout sain, tout découvert ; elle sera livrée à l'assaut de mille sentiments forts et turbulents; cette réaction, que j'estime dangerense dans ce moment, aura été produite. Ajoutez à cela les émotions qui suivront, lorsqu'elle recevra les lettres de M. Charles, lorsqu'elle devra le revoir après de si cruelles traverses; ajoutez aussi la trii^sse^ l'amertume peut-être, au sein même de la joie, lorsqu'elle se reprochera, injustement à la vériljé, mais selon toute apparence, d'avoir reconquis ce que son père lui avait ôté, d'avoir froissé ses scrupules et contraint sa consciâice ou sa tendresse. Âttendcms, monsieur, et, quoi qu'il advienne, soyez bien certain que, dans Tétat où est Mlle Beyhaz, il est trop tard ou il est ^op tôt pour tenter le moyen au sujet duquel vous demandez mon avis. C'est là mon dernier nK)t. Agissez, prépares les voies auprès de M. Reybaz, afin que son assentiment soit prêt lorsqu'il en sera besoin; mais, quant à sa fille, bornez^» vous, pour l'heure, à tempérer sa souifraiiee, à fortiÔer son courage, à appuyer sa faiblesse sur le dofiix étai de l'amitié et de la reli^on; et ne risquons pas dé brusques mouvemencs sur un terrain qui craque et chancelle.

Une chose, monsieur, ajouteà mes yeux de la force aux motifs que je presse ci-dessus : c'est que la femme de M. Reybaz est morte à la fleur de PÂge, à la suite de ses premières couches. Elle était faible, peut-être malade déjà, alors qu'elle portait dans son sein cette jeune fille. De ce que m'en a dit M. Reybaz, j'a conclu que c'était «me femme supérieure à sa condition par le tour élevé de ses sentiments, mais délicate aussi de santé, comme le sont si souvent ces «êtres distingués et précoces. CeUe

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circonstance doit nous imposer une extrême prudence. J^aurais voulu recueillir quelques renseignements précis et détaillés sur la maladie de cette dame ; malheureusement, le médecin qui la soigna dans les dernières années de sa vie est mort depuis longtemps : peut-être vos souvenirs m'apporteront-ils quelque lumière sur ce sujet. .Veuillez les recueillir; vous m'en ferez part lors de la visite que je me propose de vous faire au premier jour.

Je suis honoré, monsieur, par vos paroles de confiance; et d'affectueuse estime ; je suis pénétré de l'inquiétude et de l'affliction que vous ressentez, et que je partage de tout mon cœur; aussi, comptez bien que nul sentiment d'amour- propre ne me dicte ce qui me reste à dire en réponse à Tune de vos questions. Je serai toujours prêt, et aujourd'hui môme, si vous en manifestez encore le désir, à m'associer quelques-uns de mes collègues pour unir leur expérience à la mienne ; cependant je me permets de vous soumettre deux observations, qui vous porteront peut-être à ajourner cette mesure. L'une, c'est qu'il ne s'agit pas ici d'un mal compliqué et d'un danger imminent, seuls cas où ces sortes de consultations sont d'usage ; l'autre, c'est qu'il faudrait que mes cçnfrères pussent voir Mlle Reybaz en même temps que moi, et il me parait que cette entrevue lui serait assez pénible, et assez fâcheuse peut-être pour qu'on doive la lui épargner, si elle est superflue. Veuillez y réfléchir, tout en étant persuadé qne, pour ce qui me concerne, j'inclinerais plutôt en faveur d'une mesure qui me soulagerait en partie d'une responsabilité dont je sens profondément l'étendue et la gravité. Au surplus, je vais ne pas tarder à vous voir, et nous pourrons nous entretenir sur ce point comme sur les autreis.

Agréez, monsieur le pasteur, l'expression de mon dévouement le plus sincère et le plus affectueux.

Maigrat. -

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