LOUISE A SON PÈRE
De Mornez.
Vous m'avez fait promettre, mon cher père, de ne pas vous écrire, parce que vous redoutiez pour moi toute fatigue. Me pardonnerez-vous si je vous désobéis? J'en suis certaine; car
votre bonté veut que je satisfasse tontes mes envies, et c'en est une grande et chère que de m'entretenir avec vous.
Vous m'avez laissée bien triste et bien troublée; je me suis fait bien des reproches de n'avoir pas supportée avec plus de courage la vue de M. Prévère, et de vous avoir laissé emporter de moi une image si désolée. Mais, mon père, ces moments opt été courts, je vous Passure; et aujourd'hui je suis dans un état qui ne vous causerait aucune alarme, si vous pouviez me voir.
Aussitôt après votre départ, M. Prévère revint auprès de moi ; il me lut un sermon , il fit une prière : ses discours, sa piété, sa tendresse, me furent comme un baume dont la douceur endormit mon trouble et me rendit à ce calme où je suis maintenant. Ainsi, mon cher père, que votre front ne s'assombrisse pas de ces nuages qui me causent tant de chagrin.; que votre sommeil soit tranquille, et propre à vous rendre cette force de santé que vous aviez. Vous êtes toujours inquiet pour votre Louise; songez aussi qu'elle a bien le droit et le motif de n'être pas en sécurité sur vous, et soyez serein .pour lui faire plaisir.
Ces jours suivants, nous avons arrangé notre vie d'une façon bien douce et bien propre à me faire profiter de la présence salutaire de M. Prévère, qui a la bonté de se prêter à toutes mes fantaisies et à toutes les habitudes de notre petit ménage. Je suis paresseuse, vous le savez : aussi on a mis le déjeuner à neuf heures, et, encore, s'il m'arrive d'être endormie à cette heure tardive, on ne me réveille pas ; si bien, cher père, qu'avanthier votre Louis,e dormait encore de tout son cœur à onze heures. Ainsi voyez si vous devez vous faire un scrupule de prendre du bon repos, tout autant que la nuit peut vous en donner. Après le déjeuner, nous allons nous asseoir sur la galerie, où M. Prévère s'entretient avec moi de choses pieuses et s'attache à faire du bien à mon âme, qui était si malade et si oublieuse de tous ses devoirs. En effet, je orains, cher père, que moi surtout, mais vous aussi, nous ne nous comportions quelquefois, dans nos craintes et nos alarmes mutuelles, comme si notre confiance en Dieu n'était pas entière, véritable, mais comme si elle variait avec le bien qu'il nous fait ou les maux qu'il nous envoie : c'est là une offense envers lui, et un malheur pour nous, le plus grand qui puisse nous atteindre. Je me figure, bon père, que si je venais à vous perdre, la douleur me posséderait comme si
442 hË PRESBYTÈRE.
j'étais une créative abandonnée, quand il me resterait poturtant Dieu et ses promesses; je me figure que, faute de lui ^re assez soumise et attachée, j'outragerais sa bonté, sa justice, sa puissance, par ma faiblesse et mon désespmr ; j'outrs^rais votre mémoire , en ne sachant pas me comporter ainsi que vote tendresse m'eût demandé de le faire, et en ne parvenant pas à me vaincre, à me soutenir, pour l'amour de vous. Vous voyes, puisque je vous prêche ainsi, que j'ai le cœur tranquille et le corps exempt de maladie; mais, si plus tard, si une fois Dieu voulait que je ne dusse pas vous survivre, s'il me retirait à lui avant vous, une seule chose, je vous l'assure, m'empocherait de r^^rder sa dispensation comme un bienfait , ce serait de ne vous savoir pas assez ferme dans yotre confiance en lui pour supporter ce coup sans fléchir. Nous ne savons pas ses desseins : je suis plus frêle que vous, vous avez plus d'ans que moi... Bon père '.pendant que le calme règne, pendant que nos ccBurs s'entendent, pendant qu'ayant plus de tranquillité ils jugent avec plus de justesse, pénétrons-nous de résignation et de courage ; engageons-nous ensemble à être appuyés sur ce roc de la confiance en Dieu pour l'heure de la séparation, à n'outrager à n'affliger jamais la mémoire l'un de l'autre, à faire que, de nous deux, celui qui ira le premier rejoindre ma mère n'emporte pas dans les cieux cette affreuse idée, qu'il délaisse son compagnon dans le désespoir de l'abandon, dans le péril du murmure, dans l'angoisse et l'ennui du monde, au lieu de le laisser dans la résignation et l'espoir, qui sont les bienfaits et les signes de la confiance, comme ils sont les arrhes des cieux et les prémices de la réunion !
Quelle prêcheuse^ allez-vous dire» que cette enfant qui en remontre ainsi à son pèrel.... C'est bien vrai que j'éprouve un peu de honte, mais moins que si vous ne m'aviez laissé prendre toute sorte de manières qu'une fille moins gâtée par votre tendresse n'aurait pas. Vous m'avez fait la reine de votre maison, la princesse de votre ménage; et, comme les puissants, je prends des tons et je me mêle de vous dire mes idées. Heureusement encore qu'elles ne sont pas celles de ma propre tête; mais je les tire de mon cœur, où les a mises mon maître, M. Prévèrè, celui contre qui nous ne voudrions contester, ni vous ni moi : tant nous savons que ce qu'il dit est appuyé sur l'Évangile, éclairé par ses lumières et prouvé par sa "vie I Je ne suis donc qu'une enfant, mais une enfant qui redit des choses que son
LE PBBSBTTÈREL 4U
père im^mémepeat écouter, qu'elle peut ieeenjuBor «l'Accuetliir et de graver eomme elle am plus profond de son cœur.
J^oufolie que je voitlais yods décripe notre vie. Après ces entre^tiess, noiffi «lions, quaod le temps est beaa, faire «ne prooaenade mx environs. Lundi, nous dirigeâmes nos pas du côté d'Ëseid ; M. Prévère, m'entretenait de moi, de vous, et aussi des (à>}&tB que nous rencontrions. H a voulu voir le ckàteau qui, de loin, n l'air vaste et considérabié, et qui, de près, est ruiné et agreste. Les bonnes gens qui l'iiabitent ont apporté un banc, et noue nous sommes assis sur la terrasse, d'où la vue est si paisible et si magni^ue. Pendant qtie nous étions à contempler, le curé s'est approché de BOUS, et, M. Prévère \m ayant adressé quelques questions, il a raconté des choses intéressantes sur le château d^Ëseri et sur eelui de la Roche, que Fon découvrait à l'horizon, au pied des Bornes. Après cet entretien, nous 60«HOBes revenus an travers des bois, jusqu'au torrent, qu'on passe près d'£ssert<, sw le pont du Loup. Il y a, de ce côté, des chemins dtaïwianfts, que je compte explorer si nous sommes encore ici au printemps. Au retour de ces excursions, on dîne, et M. Prévère a voulu que ma bonne Marthe continuât de manger avec nous, quand, par respect, elle avait retranché son couvert. Après dîner, comme la soirée dans cette saison est bientôt là, je fais faire un peu de feu dans la chambre de M. Prévère ; et tantôt il m'entretient, tantôt il me fait quelque lecture, jusqu'à l'heure du coucher. Alors il dit à Marthe de monter ; et, après quelques nu)ments pour se recueillir, il fait la prière du soir, toute pleine de ferveur, bon père, toute belle de vérité, d'onction, de foi, de oon- £ance, de cette force douce et puissante qui appartient à M. Prévère, et qui, durant qu'il parle, se répand dans le cœur pour le remplir et le restaurer. Il demande le rétablissement de votre •enfant, et il n'oublie pas de demaander la patience, la tranquillité, la résignation pour mon père: Après cette prière, nous nous séparons pour nous coucher aussitôt : c'est une règle que M. Prévère a établie pour tous.
Vous voyez, bon père, que ces journées ne sont point ingrates ni stériles ; et, je vous le répète, mes nuits sont meilleures. Si j'avais le bonheur de vous embrasser chaque jour, il ne me manquerait rien de ce que, dans les circonstances où nous sommes, je puis raisonnablement attendre. Mais, si je songe que vohs aviez affaire à la cure, que vous êtes bien aise de voue y retrouver et qu'on est bien heureux de vous y revoir, cette pri-
444 LE PRESBYTÈRJS*
-vation passagère m'est plus légère, et je jouis avec reconnaissance de ce que tous vous êtes fait remplacer par M. Prévèrei que je n'avais pas vu depuis si longtemps. Soyez donc sans crainte ; défaites- vous des alarmes que vous avez emportées, et vaquez en liberté d'esprit à tant de choses pour lesquelles il faut profiter de votre séjour à la cure. Faites mes tendres amitiés aux amis que j'y ai laissés, et quelques petits plaisirs en mon nom aux enfants, surtout à ma chère orpheline. Je ne vous donne pas d'autre recommandation, puisque M. Prévère a tout mis en ordre pour les pauvres qui s'attendent à moi» Il vous.prie de m'envoyer mon rouet, et je vous promets que j'essayerai de m'y remettre. £n repassant par Genève, n'oubliez point de m'acheter une robe chaude, dont je veux faire présent à Marthe à l'approche du nouvel an. Voilà bien des commissions, cher père, et comment toujours j'abuse de votre bonté. Recevez les amitiés de Marthe et de M. Prévère, avec le tendre embrassement de votre fille
^ Louise.
LE CHANTRE A M. PRÉVÈRE.
De la cure.
Me voici à la cure depuis tout à l'heure quinze jours, mon cher monsieur, et j'y ai plus à faire, à partir d'aujourd'hui, pour terminer maintes choses, qu'en arrivant, pour les entreprendre. Ma "faute, c'est d'avoir mis à l'œuvre des maçons, lesquels sont gens à faire traîner l'ouvrage d'un jour un mois durant, tant pour laisser sécher le mortier de chaque assise que pour s'humecter le gosier en prenant des quarts d'heure sur leurs jointes. Toutefois il n'y avait pas à attendre, sous peine de voir, après quelque gel de cet hiver (l'almanach qui vient de paraître annonce des rigueurs, à cause du 9 qui est dans le millésime), le mur de la cure, au midi, descendre dans le jardin, emmenant la toiture et mes fagots qui sont en dessous ; sans compter que, dans ces désastres, un pan de muraille en tire un autre après lui, et que le clocher, qui date des anciens temps, venant à manquer d'appui, pourrait menacer l'église, quand déjà la cloche charge de ce côté. À cette occasion, j'y suis monté pour voir un peu. Va bien pour la cloche et son batail, mais tout le
reste ne tient que d'habitade et pour avoir tenu. En maint en-droit, la pluie a détaché le ciment à l'extérieur, laissant à nu la molasse, qui s'en va par éci^illes ou en lente poussière; tandis qu'à rintérieur, outre les lézardes anciennes qui n'ont pas été recouvertes en divers temps, j'en ai compté deux nouvelles, où entrerait bien le revers de la main. Ces deux sont de l'an passé, puisque l'année d'avant je ne les y ai pas vues, et qu'en outre la cassure y est plus fraîche, et non encombrée comme les autres d'insectes et de débris. J'estime que, l'an prochain, il y faut poser une clef d'une face à l'autre, quand c'est déjà arrêter le mal que de réparer le mur du midi, oîi j'ai fait reprendre tout le bas. Pour la toiture du clocher, n'ayant que vingt ans, elle est comme neuve, et, ainsi que dit François le sonneur : < C'est un chapeau de conscrit sur la tète d'un vétéran. » J'y ai trouvé une chouette, encore ai-je eu du mal pour la prendre. Ils s'en amusent par le village.
Ceci, mon cher monsieur, m'a fait penser que ce terme de quinze jours, que je vous avais donné comme long de reste, se va trouver trop court d'une quinzaine. A la vérité, vous pourriez revenir et suivre à l'achèvement de cet ouvrage ; mais il y en a d'autres que j'aurais à cœur de poursuivre, étant des travaux d'intérieur qui demandent l'œil du maître, tant pour l'économie qu'à cause de la sûreté des objets domestiques, et pour que ces gens ne massacrent pas d'une part, tandis qu'ils réparent de l'autre. Toutefois ma raison principale, c'est une lettre de la petite, où j'ai vu, au travers de propos tristes qui s'y trouvent, qu'elle éprouve du mieux de votre venue, et que vos discours la tempèrent, ainsi que j'avais préjugé. Depuis longtemps, mon cher monsieur, je n'avais eu à écouter d'elle des paroles si paisibles, notamment qu'elle me décrit votre vie là-bas, et ce curé d'Ëseri qui vous a fait des histoires sur la terrasse d'un château. Il y a dans sa lettre de ces mots plus prochains du sourire que des pleurs : entre autresqu'elle argué de ce qu'elle dort mieux, pour m'engager à faire de mes sommes d'autrefois; si bien que ces simples lueurs m'ont frappé comme une vive lumière, et qu'incUnant à l'espoir j'ai vu dans ses propos sinistres des restes de la tempête passée plutôt que des augures d'orages à venir. La lettre me fut apportée jeudi, comme j'étais seul dans mon pré d'en haut ; et, après qu'elle m'a eu pleinement remué dans cette solitude, en regardant au loin la camgagne, j'y ai trouvé des ressemblances à mon impression d'alors, en ce
•q[iie, au travers des brumes du soir, ci et là luisaieut quelques rayons de soleil, pâles à la vérité, mais réjouissaots peur Parrière saison et indices de temps serein.
J'avais grand besoin que ces lignes vinssent oae trouver et ehssser de ma mémoire ce que j'avais emporté de Mornex, tant du samedi que vous j parûtes que du dimanche matin où je vous j laissai, n'ayant encore pu ouïr un mot de cette bouche elose d'amertume, ni une parole caressante de ce cœur toujours pour vous, et ce jour-là muet <ie gonflement. Quand je vooseus quittés, me trouvant seul et immobile dans ce chariot couvert, jef sentis la tristesse m'étreindre» de façon que je fis arrêter pour descendre à pied la montagne et me sentir au mains la compagnie des rochers, du grand air et du ciel, qui me figure toujours l'habitation de Dieu, bien que je le sache partout et que son regard est autant dans le iond des cavernes que sur la crête nue des monts. Après Étrembières, craignant de me rembrunir dans cette boite à quatre roues, j'y fis monter le conducteur ; et, prenant le fouet et les rênes, je m'assis sw le siège, d'où j'eus la distraction des campagnes et celle de gouverner la bête, qui serait rétive et prompte à s'effaroucher ( notamment d'un tonneau de vendange laissé sot la route ), si ce n'était l'âge qui lui a tempéré le sang. Mais la bouche est dure.
' Â ce propos, monsieur Prévère, je vous dirai qu'ayant fait la revue de nos bétes de la cure j'ai trouvé que la cavale approche d'avoir fini son temps, non qu'elle n'aille encore et ne fasse du service de quoi, mais c'est le râtelier qui est usé jusqu'à la racine à force d'avoir servi ; en telle sorte que la pauvre bète, mangeant avec peine, y emploie son temps de sommeil : ce qui s'aperçoit à ses côtes, visibles comme des tuyaux d'orgue, et à son œil qui saillit, faute de chsùr autour. Ce serait chose d'humanité que de la faire abattre, de crainte qu'après vingt-cinq aas de bons services elle ne périsse de faim en face de sa crèche. Quant à l'âne, je l'ai trouvé gaillard et vivace, faisant son oBUvre ou plutôt la laissant faire sur lui, sans se soucier ni manquer un chardon. Trouvant que les travaux ne le réclament plus et que voici le temps des mauvais chemins, où son dos ferait plaisir à Louise pour la pc»rter dans ces endroits qu'elle dit, je me suis décidé à le lui envoyer. Demain, dès l'aube, le petit Legrand partira monté dessus, vous portant cette lettre. Vous lui direz s'il est possible que vous demeuriez là-bas une quinzïûne en-
JUB PRBSBTTÈBË. 447
oore, M. Denrej étant d'aecord qu'il .tous vemplaoera autant que vous voudrex, jusqu'à l'approche des fêtes de Pâques.
Bîea qu'ayant lu sur cette moatagne chaque dimanche un sermon, j'avais grande hâte et envie de me retrouver à l'élise. J'y fus dimanche, sans avoir voulu tenir le chant^ afin de juger comment s'en tire Brelaz. J'ai été, à vrai dire, peu satisfait, bien qu'il fit effort en ma présence pour s'abstenir de ritournelles dans l'entre-deux des reprises. Mais son chant est peu révérencieux; et, si je le compare à un homme qui guide son cheval, je dirai qu'à une béte ayant la bouche capricieuse, il tient les rênes libres : de façon qu'elle recule ou qu'elle anticipe, au lieu de garder une allure réglée. Il oublie que pour un chantre c'est l'œil qui tient lieu de fouet; et qu'aux enfants qui faussent la note ou aux vieillards qui la prolongent, il faut qu'un regard les redresse ou qu'un lironcement les aligne. Il oublie encore que s'il ne s'aligne lui-même sur l'orgue, c*est deux maîtres qui commandent à la fois, et qu'on ne sait auquel entendre. Heureusement, que me trouvant là, j'ai donné de la voix aux endroits périlleux, de façon que, les paysans s'y ralliant sans paraître, M. Dervey n'a eu à se chagriner de rien. Au sortir de l'église, j'ai prévenu Brelaz qne, pour dimanche prochain, je tiendrai le chant, et que, sans chanter lui-même, il m'écoute gouverner.
Pour ce qui est de M. Bervey, il a fait à nos paysans un sermon de ville qu'ils ont trouvé bien beau, sans que je sois certain qu'ils l'aient saisi plus que moi, ni qu'ils se soient trouvés pris au collet, ainsi qu'il arrive quand l'idée est vraie, le langage fort, et que la parole devient comme une pointe aigué qui perce les enveloppes que Satan a faites autour de la conscience* Son discours portait plus de fleurs que de fruits, et encore pour les cueillir on s'y fatiguait les bras, étant trop au-dessus de nos têtes. Pour sermonner les paysans, il faut les connaître, et pour les remuer, il faut secouer brusquement. Ils ont leurs vertus, toujours menacées par le cabaret ; et ils ont leurs défauts, pas tant sujets à grossir que lourds et tenaces. Aux unes, il faut des étais qui ne soient pas fragiles; aux autres, il faut des coups vigoureux et bien ajustés : sinon, c%st du bruit, et autant en emporte le vent. Aussi me disais-je bien : Ces gens de ville, ainsi qu'ils n'ont pas la peau calleuse comme nous autres, de même ils n'ont pas comme nous autres la conscience calleuse, si tant est que ces fleurs sans épines suffisent à l'égratigner.t
Du reste, j'ai bien eu.de plaisir en revoyant la cnre, gens et endroit ; mais pas sans mélange. Déjà une heure avant d'arriyer par delà Verdier et du côté des bois, j'avais le cœur remué, quand j'ai trouvé sur la route les Besson qui, ayant su quelque chose, se promenaient à ma rencontre. On s'est touché la main avec tous et embrassé avec la femme, qui est ma commère pour le troisième des Redard. Ne pouvant les avoir avec moi dans mon char, je suis descendu pour cheminer avec eux; mais voici qu'au contour du chemin de Ghouilly, je trouve, assis sur le rebord du fossé, tous les Duruz qui m'attendaient, et notamment le grand-père, chargé de ses quatre-vingt-deux ans, à cause de qui ils s'étaient arrêtés ; plus loin, ce sont les Redard avec mon filleul, y compris la pauvre Brachoz qui s'était jointe à eux, et la Grozat, à qui j'ai fait un accueil à elle, en regard de ce qu'elle s'est réconciliée avec le bon Dieu ; enfin vers la fontaine, c'étaient les Frozet, les Durand, Jacqueline la borgne, François le sonneur. Élise Roset, la petite Combat, et l'orpheline de Louise. A tous et à chacun c'était à recommencer pour les nouvelles de Mornex, que je leur donnais de bonne grâce, bien qu'en ces moments d'allègre revoyance ce fût me contraindre à mélanger le triste avec le jovial. Toutefois je m'étais maintenu, lorsque, du bas du pré de la cure, apercevant la fenêtre de la petite, et tout alentour les arbres, les clédais, les vergers, dont chacun me ramenait en mémoire des spectacles d'agrestes amusements et de joies journalières, j'ai eu le cœur gonflé, et leur disant de me laisser seul, j'ai passé derrière la haie, où, m'étant assis pour n'être plus sous le regard, j'ai donné issue à des larmes abondantes, bien qu'amères. C'est Dourak qui, étant survenu, m'a fait honte par le tumulte de ses caresses, en sorte que j'ai surmonté cette faiblesse et cheminé vers la cure. Voulant brusquer les impressions qui me restaient à endurer, j'ai été droit à la chambre de Louise, où, ayant ouvert les contrevents, la lumière du soir est entrée et m'a fait voir deux de ses vases dont la plante s'est desséchée. Cette vue m'a été cruelle.
M. Dervey venait de repartir, après avoir fait le catéchisme de l'après-n&idi. Antoine m'est venu saluer, et le journalier, et les gens de la vendange, qui est finie. Le vin sera dur, et encore pas si abondant qu'on avait cru avant cette grêle de septembre. Hormis ce qu'il en faut pour votre usage diminué d'un tiers du nôtre, j'ai tout vendu à huit sous le pot, et comptant :
ce qui me fait de l'argent pour régler là-bas; le reste sera à prendre sur mes foins, où il y a à gagner, Peau n'ayant pas tari sur mes prés, tandis que la sécheresse a tué les regains partout alentour. Cette vente faite, J'aurai à régler pour mon tiers de ce que coûte ce malheureux, ainsi que je l'ai dit, et sans que j-estime que vous deviez m'en empêcher. Je ne vous dis rien des impressions lugubres que j'ai ressenties à chacun des endroits oti son souvenir s'attache, et où je vois comme une souillure provenant de l'infamie de ses pères. Ils ne m'ont rien demandé sur lui par le hameau, me causant en cela un soulagement véritable. Est-ce retenue à mon égard? je le crois d'autant plus que, ignorant ce qui était dessous le voile qu'a levé Ghampin, sans me blâmer, ils regrettent l'infortuné de tout ce qu'ils plaignent Louise.
Dès le lendemain, j'ai vaqué aux affaires et mis à part de la récolte ce qu'il nous en faut garder, pour vendre le surplus en son temps; et le jour suivant, qui était le mardi, j'ai fait une course à Genève pour empiéter des articles, à propos d'une idée que je vous dirai tout à l'heure. J'avais le projet de faire un tour chez Ghampin, à qui j'ai promis dans le temps; mais voici qu'arrivé à la ville, au retour de Goutance, du char où j'étais, je l'aperçois qui, faisant face à une jardinière, lui marchandait des navets, et qu'au lieu de descendre pour lui dire bonjour j'ai crainte seulement qu'il ne se retourne et ne m'aperçoive. Pourtant voici tantôt sept ans qu'on ne s'est vu ; mais c'est lui qui a levé ce voile et manié ces souillures, et l'aversion de la chose se participe à celui qui l'a découverte, bien qu'à bonne intention. Du reste, pour ce peu de temps que je l'ai entrevu, il m'a semblé vieilli, ayant bien toujours de l'aplomb dans le buste et du superbe dans l'allure, mais le dos s'est voûté, l'enflure lui appesantit les jambes, et il lui faut pour marcher un bâton, ce troisième pied des vieillards et des infirmes.
Cette idée, la voici, monsieur Prévère : c'est de remettre à neuf et d'orner de parure cette chambre de Louise, qui n'a pas été rafraîchie ni retenue depuis que Thérèse, ma défunte l'y a enfantée. Elle m'est venue pendant que j'étais à considérer ces deux plantes desséchées et les fleurs éparses sur un plancher si ancien, que les nœuds du bois, ayant mieux résisté à l'usure du marcher, y font saillie comme des tètes de pavé, tandis que la boiserie est rousse de vétusté et la muraille recouverte de ce papier à fleurs qui, pour avoir eu son beau temps, n'en parait
pas moins fané ; d'autant pluB qu'il a été rajeuni par places de pièces ayant leurs couleurs fraîches et vives. J'aâ vu qw^ ces -choses réparées^ la fenêtre serait à refaire et la porte aussi, dont le panneau d'en bas a sa fente et dont le pourtour, trop pedt pow la battue du cadre, clôt mal et laisse passer l'air, sinon le jour. Mais bien que sachant que, si on teuche à une ruine, c'est «ne maison à rebâtir, je me suis laissé séduire à faire cette dépense, y trouvant du plaisir et du rassasiement, à raison même de ce qu'elle est extrême pour mes moyens. J'y ai trouvé iin aliment depuis" que je suis ici; et j'en emporterai en provision pour cet hiver, l'attente d'installer au printemps mon enfant dans cette demeure que j'aurai parée pour la recevoir.
J'ai donc aussi mis à l'eeuvre maçons et charpentiers, et le travail avance, chaque chose reprenant par degré an air de jeanesse et de bonne façon qui s'isissortit si bien à celui d« la petite, que j'en suis à me demander comment j'$d pu la voir tant d'années dans ce réduit sans y réfléchir autrement. Le planeher est refait, en sapin net et éprouvé, avec deux baiides en bois de noyer qui se croisent droit au milieu. Trouvant que la poutraison du dessus avait mauvaise grâce à recouvrir ee par* quet clair et lustré, je l'ai fait masquer d'un plafond de plâtre, 4IÙ ils sont à ajuster une moulure qui marque le pourtour à trois pouces de la paroi. D'autre part, je fais faire sous mes yeux la fenêtre qui aura six carreaux de bonne grandeur, et une espagnolette à bouton de laiton; plus la porte, en bois de chêne aussi, avec une serrure neuve, fermant en dehors et en dedans : le tout sera rendu jeudi qui vient, et posé le jour suivant. La chambre étant petite, une armoire aurait convenu plntêt que cette grande garde-robe en noyer; mais j'étais certain que Louise, ainsi qvte moi, ne reconnaîtrait plus sa chamlnre là eu ne serait pas ce meuble, qui est entré dans la maison pâ;r apport de sa mère : je l'y ai done laissée pour conserver k la nouvelle demeure le prix de l'ancienne. Pareillement, je n'ai rien changé au lit, qui a été ma ooucbe de garçon, et qui d'ailteurs, pour la solidité et fa durée, serait malaisé li remplacer. Restait la table; la trouvant bonne, j'ai préféré faire les frais dégarnir les trois chaises et le fauteuil, ayant le crtn, et de plus, ce ramsge en moiré que j'ai hérité intact de Thérèse, après ie lui avoir donné. Modeste qu'elle était, le bleu et le rose qui s'y trouvent parsemés sur un fond cannelle lui en parurent trop lustrés pour «a condition, même aux jours de fête.
C'est pour le faire ajuster que j'û mené mardi le oria et les chaises à la ville, chez un de ces tapissiers qui entendent la ehcMie, et Vous rendent votre étoffe dans son lustre, sinon toute; d^ailleurs, avant de livrer la mienne, j'en ai pris la mesure. Par la môme occasion, j'ai été choisir un papier à mettre sur la muraille, et, au milieu des abondances qu'ils en ont fait passer sons mes yeux, j'en ai, d'instinct, choisi un qui veut plaire à Louise, ou bien je me suis mépris. C'est un fond de couleur claire, sur lequel se voient des verdures entrelacées, avec des oiseaux parmi, et, d'une branche à l'autre, des balançoires avec une bergère dessus, dont vous diriez, à voir sa robe plissée par le vent, qu'elle flotte par les airs. Le marchand m'a assuré que les couleurs en sont fines, notamment le jaune et le vert, et que j'ai mis le doigt dessus un papier d'entre ses plus charmants. Chez le môme, j'ai acheté un miroir de douze pouces sur sept, encadré de bois rouge, avec deux patères pour le soutenir en l'inclinant. Il est déjà en place, et c'est réjouissant que de voir la lumière qu'il attire en mirant le ciel et les tilleuls : vous diriez une fenêtre de plus. J'ai tout rapporté le soir même, hormis les chaises, qui viendront samedi par le retour des Pîozet, qui vont mener leur paille au marché. La paille ^t chère; et c'est encore une raison pour se défaire de la cavale, si d'ailleurs elle en est à maigrir faute de dents.
Pour déménager la chambre, force m'a été de faire sauter le tiroir de la table, où se trouvait la clef de la garde-robe qu'il a fallu dégarnir, afin de pouvoir la sortir de biais par la porte qui est étroite. Dans un recoin du tabla du milieu, j'ai trouvé des papiers dont la vtœ m'a été amère, monsieur Prévère, ^ bien qu'ayant voula les feuilleter je les ai bien vite éloignés de ma vue : c'étaient les lettres de ce malheureux. J'ai délibéré si je les voulais détruire, et supporté à ee sujet un combat inté* rieur, oà a prévalu le respect pour l'intention de ma fille, joint à ce que, ayant fait sauter le tiroir et agissant dans le secret, un instinct m'a retenu. Mais je n'aurai pas de contentement que ces lignes, issues d'une source tarée, ne soient anéanties de ma maison, et ces pages loin de l'attouchement de ma Louise. Pour l'heure, sans les lire, je les séquestre, ne voulamt pas qu'elles tachent cette demeure que j'ai reblanchie, et que je verrais sombre et noire, si je les y savais recelées. Combien faudra-t-il d'années encore pour que s'efface tout vestige de cet infortuné ?
452 LE PREàBYTÈHE.
J*ai aussi tenu son livre de comptes qui est, page par page, une liste d'aumônes, avec quelque barde ci et là pour sa personne. Mais, de ces aumônes, une m'a soucié, qui est plus forte que les autres, et inscrite à chaque trois mois, du 1*' au 3, sans nom de personne. J'ai compté que la somme va à deux cent cinquante florins par an, depuis quatre ans environ, ce qui ressemble plus, vu ce chiffre majeur, à une pension qu'à une aumône ; et, sur ce, je me suis creusé la tôte pour deviner une chose si marquante et si secrète. Je ne vous cache pas, monsieur Prévère, que des idées me sont venues au sujet de ce malheureux, et cruelles, en ce que la somme la dernière livrée est de la semaine où nous sommes partis de la cure ; d'où je pourrais inférer que Louise m'aurait manqué en cela. Toutefois je n'y saurais croire avant que je ne le voie, quand déjà le motif à cette aumône mmquerait, puisque ce malheureux est défrayé de tout, entre vous et moi. Je reste donc en suspens sur ce point. J'ai aussi reçu une lettre pour elle qui m'a soucié pareillement, en ce que sous l'enveloppe, timbrée de Genève, j'entrevois au travers du papier une autre adresse, comme d'une lettre venant d'ailleurs, et arrivant par ricochet à la personne. J'ai lié ce mystère avec Tautrc, et j'ai grand'hâte d'en être éclairci. sans néanmoins ouvrir la lettre, ce qui serait faire outrage à mon enfant, jusqu'ici droit et sans reproche. Et encore, le tort en serait-il à elle, si c'était de Lausanne que, sans sa participation ni sa demande, on eût osé lui écrire?
Mais je chasse ces pensées, qui, venant à me dominer, m'ôteraient ce peu de repos dont je jouis et l'entrain de poursuivre ces préparatifs. J'aime mieux croire que ma volonté à été vénérée et ma confiance en elle jamais abusée ; seulement si vous saviez quelque chose, monsieur Prévère, je m'en remets à vous pour me l'apprendre, afin que nous y portions remède ensemble; et plutôt vous que moi, qui, froissé, pourrais froisser à mon tour cette enfant. Embrassez-la pour moi, sans lui cacher, de cette lettre, les choses qu'elle en peut savoir et qui la pourront distraire; et dites-lui que j'entrevois d'ici le jour de la revoir pour ne la plus quitter.
Avec respect, votre affectionné
Retbaz.
M. PRÉTÈRE AU CHANTRE.
De Mornez.
Je me hâte de vous répondre, mon cher monsieur Reybaz, afin de détruire vos soupçons et de prévenir toute imprudence de votre part. Mais ce n*est pas l'objet principal de cette lettre. Je viens attaquer de front vos plus légitimes^prétentions, et frapper à la porte de votre cœur un coup suprême. Je ne doute point que, cette fois je ne réusi^isse ; aussi ce que je demande à Dieu, c'est qu'après avoir obtenu de vous un immense sacrifice nous obtenions de lui un immense bienfait.
Mais auparavant, mon cher Reybaz, chassez toute défiance au sujet de Charles ; je vous réponds de lui comme de moimême. Pas un instant il n'a songé ni ne songera à violer ses promesses et à tromper votre confiance et la mienne. Au moment où vous me communiquez vos soupçons, il li'ose pas écrire à Marthe, parce que, dit-il, elle est trop près de Louise, et qu'il pense que cela même lui est interdit. Au moment oh vous pou^ yez penser qu'il accepterait de votre fille de secrètes largesses, sa prière auprès de moi, c'est que je lui permette de se suffire à lui-même. Au moment, enfin, où vous vous figurez ce jeune homme comme capable de désobéissance et de tromperie, il déploie les plus hautes qualités et les plus difficiles vertus ; du sein du désespoir, et au travers de mille dégoûts, il s'engage dans la carrière que je lui ai choisie, il s'apprête à consacrer au service de Dieu et des hommes une vie dépouillée de bonheur et un cœur brisé par toutes les sortes d'infortunes. Voilà ce que fait Charles, monsieur Reybaz; aussi n'ayez de lui aucune défiance. S'il y a quelque mystère dans cette lettre, dans ces aumônes, soyez certain qu'il recouvre quelque action belle et chrétienne; gardez- vous d'en douter, comme de vouloir lever les voiles où s'enveloppe la charité de Louise.
J'en viens maintenant à l'objet dont je suis plein. J'ai vu Louise : toutes mes craintes, toutes mes prévisions, étaient fondées; elle dépérit, elle s'en va!... Ces mots sont affreux à entendre, mon cher Reybaz, ils déchirent votre oreille, ils percent votre' cœur, mais il faut que vous les ayez entendus ; ou bien vous risqueriez de méconnaître la toute-puissante force des
motifs qui doivent sur-le-champ fléchir votre volonté, annuler les déclarations que vous avez faites au sujet de Charles, et me délier, moi, des engagements que j'ai pris auprès de vous. Il faut que vous consentiez à ce que Charles soit rendu à Louise ; non pas que j'ose affirmer que cette tardive résolution la sauvera, non pas même qu'il soit possible de lui en donner Tannonce aujourd'hui ni de longtemipfr peut-ôtre ; mais afin ^e nous soyons tout prêts à faire luire l'espoir dans celte âme désolée, aussitôt que son corps aura repris quelque force, ou à tenter une dernière ressource si sa santé et ses forces continuent à décliner. J'attends donc votre réponse avec impatience, car Louise est plus paisible, mes entretiens ont agi sur elle, je suis parvenu à tempérer son chagrin, à relever un peu son cou> rage, et, à chaque instant, il se peut que je trouve l'heureuse occasion d'ajouter à ce calme renaissant la douceur restauratrice d'une première lueur d'espoir. Je ne le ferai pas que je n'ea aie obtenu de vous l'autorisation. Mais les jours, mais les moments, sont précieux. Ne contestez point, gardez-vous de refuser.... C'est du bord de la tombe de votre eniantqueje vous parle, que je vous adjure.... Si vous repoussez ma prière, il ne me reste plus qu'à la préparer à y descendre.
A ces motifs si impérieux, et que je presse au nom du digne médecin qui a, vu Louise, en,ajouterai-je d'autres? Je le ferai,, bien qu'à la hâte ; je le ferai, pour n'avoir pas à m'adresser, en aucun temps, de tardifs et cuisants reproches. Vous avez tropécouté, monsieur Reybaz, des répugnances instinctives, que votre devoir de chrétien serait de vaincre, quand même votre intérêt, votre tendresse de père, ne vous crieraient pas d'étouffer leur sourde et dangereuse voix. Vous vous accusez devant Dieu d'avoir des rancunes, des antipathies, d'être lent à aimer.... Mais, devant Dieu aussi, vous abandonnez à ces sentiments l'empire de votre cœur quand il dépend de vous de les enchas^ ser, quand tout vous en fait une nécessité et un devoir. Mon bon ami, à l'œuvre cette fois! Sondez ces instincts, assurez- vous que ces lourdeurs, que ces poids dont vous me parlez^ ne sont pas le levain de l'orgueil, cet ennemi de Dieu et de l'homme, cet hôte du cœur qui aveugle, qui perd, c[ui écrase ; ^, si vous le reconnaissez, écrasez-le vous-même sous le&^ étreintes de la charité. Souvenez>vous de ce jour où vous entendîtes son appel à l'église, et où, pour y avoir fait droit dans la sincérité de votre cœur, vous recouvrâtes la paix avec vous et avec Dieu*.
LE ffiBSBYTÈRfi. 455
Une heure avant cet appel, vous raiMoniez ainsi que vous faites aujourd'hui : vous vous approuviez sans être pour cela co&tent; vous vous justifiiez sans pouvoir vous absoudre.... Une heure après, vous versiez des larmes, et cependant vous étiez soulagé ; vous aviez fait un sacrifice, et pourtant vous trouviez aroir gagné; vous avez fait violence à tous vos instincts, à toutes vos antipathies, et, chose admirable î vous étiez paisible, satisfait, heureux, comme si vous n'eussiez fait que suivre le gré de vos désirs. Ce sont les immortels, les indestructibles dons faits à la charité par notre Père céleste; ce sont ceux qu'il vous assure à cette heure, comme autrefois, comme toujours, si vous écoutez sa voix, si vous accomplissez ses ensei*gnements.
Je devrais vous parler ainsi, mon cher Reybaz, quand même aucune raison tirée de l'état de Louise ne m*y porterait. Mais, si je considère Charles lui-même, pensez-vous que j'aie jamais» pu acquiescer aux motifs qui vous portent à l'écarter, et que vous semblez envisager comme inébranlables, comme sacrés? pensez-vous que, devant Dieu, sa naissance, son opprobre ^ conune il vous plait d'appeler l'infortune de ce jeune homme, pussent justifier une plus longue résistence de votre part?... Mais, moft bon ami, en dehors de ce vulgaire et cruel préjugé auquel vous obéissez, montrez-moi donc cette loi qui vous oblige à punir l'enfant pour le crime de ses pères. Montrez-moi, dans l'Évangile, celle qui, au contraire, dans les circonstances oh vous êtes, lorsque Louise aime Charles et qu'elle se l'est choisi pour époux, ne'vous commande pas de tendre la main à cet infortuné, de le sauver en l'approchant de vous, de le blanchir en lui donnant votre fille. Ah! monsieur Reybaz ! vous que je connais si droit, si sincère, si pieux, relisez, relisez donc les commandements du Sauveur, interrogez-vous ensuite, et dites si vous 1^8 accompliriez en vous roidissant contre de suggestions de simple humanité, en perdant peut-être votre enfant, pour n'accepter pas un opprobre imaginaire et qui ne saurait Tat- .teindre, fût-il réel mille fois. Car il est secret encore, cet op«^ probre, et il dépend de votre ami qu'il le soit toujours, mais,, vint-il à être divulgué, où est la tache, je vous prie, où est la honte ?... Charles n'est-il pas mon élève, mon enfant bien-aimé?..» N'esl-il pas honoré par-idessus mille autres par le choix et l'affection de Louise?... La tache qui lui reste, la seule, ne serait^elle point celle-là seulement que vous lui imprimez en
l'écartant de votre alliance?... Encore une fois, où est la tache, où est îa honte? La honte, grand Dieu! la honte! elle est au cœur de ceux qui n'honoreraient pas votre charitable conduite ; elle au front de ceux qui oseraient en médire; elle est à ce monde, trop petit, trop jaloux, trop vain peut-être pour vous approuver hautement, mais trop bon aussi, trop intelligent de ce qui est beau, noble et désintéressé, pour ne pas vous honorer et vous bénir en secret!...
Mais j'ai honte moi-même, mon cher ami, d'insister si longtemps auprès de vous : c'est méconnaître et votre cœur de père et votre chrétienne soumission aux enseignements de notre divin Maître. Répondez, hâtez-vous; déliez-moi de cet engagement funeste que j'ai pris avec tant de regret, que j'ai tenu avec tant de douleur, que je sois libre, si encore il n'est pas trop tard, de réchauffer cette âme qui va se glaçant, de retenir à la terre cet ange près de prendre «on vol vers les cieux !...
Restez à la cure aussi longtemps qu'il le faudra. J'accepte les offres de mon ami M. Dervey . Il me serait impossible de quitter Louise dans ce moment. J'ai vu le médecin hier : dans tout ce que je vous demande, il est d'accord avec moi. Hâtez-vous ! Que nulle considération ne vous arrête, et qu'avant demain, avant peu d'heures, je tienne votre lettre.
Votre'affectionné Prévjère.