XXXI
CHARLES 'A L'OUISE. '
Le Genève.
Vous souvient-il, Louise, de ce joli pdëme où Gessner peint le premier navig^ateur, instruit par Tamôur à creuser un tronc d'arbre,. à bisser un^ voile , à voguer vers unô rive fleurie, d'où il ramène celle qu'avait rêvée son cœur?... Il s'agit de quelque chose de semblaible; seulement je n'ai pas trouvé sur la rive fleurie celle que d'ailleurs je n'y cherchais pas, et ma barque, au lieu de ramener au port deux amants, y est arrivée vide et submergée, pendant que le prenaier navigateur avait fort à faire à se tenir cramponné sur la pierre de Niton. C'est un rocher à fleur d'eau, où les antiquaires du pays reconnaissent l'antique autel de Neptune de nos rives. Sur cet autel j'ai passé une heure qui m'a paru longue; et j'estime que ce devait être pour les prêtres du temps un terrible métier que d'y demeurer en prières par un jour de iDise.
Il faut que vous sachiez, Louise, que tout le long de la rive du lac il y a des prairies, des arbres, des golfes charmants,, et, dans quelques endroits, de petites hôtelleries où l'on peut se faire servir sous la feuillée un champêtre repas. Nous avions fait le projet, un de mes camarades et moi, de nous embarquer pour aller reconnaître cejs^ pittoresques bords, et hier était le jour fixé pour cette entreprise. Nous partîmes de grand matin, dans un petit bateau que nous manœuvrions nous-mêmes. Le ciel était radieux, le lac frais et resplendissant Notre esquif^ enveloppé dans l'ombre d'un coteau, entrait dans les golfes, doublait les promontoires, et je ne puis dire avec quel bonheur je retrouvais le grand air, l'espace et l'indépendance; aussi mon camarade, plus habitué çue moi à ces excursions, riait-il à me voir aussi animé, aussi rempli, d'enchantement et d'ardeur que s'il se fût agi dé la dé.cduyerte d'un nouveau inonde. Après' avoir dépassé dans la matinée iine' de ces hôtelleWès que l'oni nomme Montalègre", nous y revînmes vers une heure, brûlés dû soleil, haraçsés de fatigue, et criant soi!f et ifami'ne.' Nos hôtes 's'eiù-
LE ipRasfeyriBkEj 89^
pressërénf dé nôuis dresse^ une tàblfe sotte ronàbré dô'dèùx' noyers jaunis déjà, mais vastes et totiâùs. Ah! Lotdsé, (Ç[uelle omelette! quel vînl et iquel pain! et <|uellë eau ! Tout noûâ semblait ambroisie ou nectar, et les gens, de Baucis, des Pbilémon^ des bienfaiteurs aussi généreux qu^incomparables. Le repas terminé, nous allâmes chercher un gazon retiré, où le silence, Pombre et le murmure d'une source, invitaient au sommeil. Nous y dormîmes deux heures.
Pendant ce temps la bise s'était levée, et quand nous ouvrîmes les yeux, nous aperçûmes au travers du feuillage des vagues d'une jolie grosseur, sur lesquelles se balançait notre enàbarcation. Les gens de l'auberge nous conseillèrent de partir sans délai, parce que le veni devait, selon eux, continuer à fraîchir. Je faisais, pour ma part, peu de compte de leurs propos; mon camarade, au contraire, devenu tout à coup pusillanime, en était à me proposer de laisser là notre bateau, que nous y viendrions chercher le lendemain, dt de nous en retourner par terre. Je ne voulus point' entendre à cette honteuse proposition, et, sautant dans le bateau, je le pressai d'y entrer. Il s'y refusa. Alors, me mettant aux raiûes, je fus bientôt loin du bord, où il attendit encore longtemps, croyant que je serais contraint d'y revenir. Mais sa présence même me piquait d'honneur; d'ailleurs, tout occupé que j'étais de manœuvrer mon bâtiment, je ne remarquai bientôt plus ni ses cris ni ses signaux.
Cependant les vagues devenaient de plus en plus fortes, et, en parcourant des yeux les ondes soulevées du lac, je n'y apercevais pas un seul bateau. Ce fut alors que je commençai à croire, que j'avais été peut-être imprudent, plus encore que mon ami pusillanime; aussi je résolus de regagner bien vite lé bord, dont, au premier moment, je m'étais rapidement éloigné. Mais la chose était devenue impossible : je pouvais bien encore maintenir mon bateau en suivant la direction du vent; mais, dès que j'essayais d'en tourner la proue vers le rivage, aussitôt, pris de flanc par les vagues, il faisait mine de chavirer, et je revenais bien vite à ma première position. Pourtant je n'éprouvais pas encore de crainte ; après tout, j'étais poussé contre la ville, où je ne manquerais pas d'arriver. Seulement mon bateau basculait de l'avant à l'arrière d'une façon étrange, et les vagues y lançaient à tout moment de blanches touffes d'écume. Je voulus alors, dans la prévision de quelque bain involontaire,
me dépouiller de mes habits; mais il n'était pa» questian d'abandonner les rames un senl instant sans décider le aanârage, en sorte que je dus me borner à détacher de mes pieds mes souliers que Teau y tenait collés. C'est pendant que je faisais cette opération que j'aperçus sur la rotfte qui longe le lae^ au bas de Gologny, des promeneurs qui s'étaient attroupés pour me considérer. La vue de ces gens» leur a^tation, leurs cris, que je crus entendre, me convainquirent que j'étais en péril^ et alors, rempli d'effroi, je ramai avec une vigueur nouveÛe, dans l'espoir de m'approcher des pierres du laiton. Lorsque je fus arrivé à quelque distance de la seconde, dont le courant et le vent allaient m'éloigner, je pris mon parti, et, me saisissant d'une des rames, je sautai dans l'eau.... Au même instaat le bateau chavira. Le reste ne fut plus rien : la peur me donnait des forces. Avant d'être sur la pierre, j'avais déjà la conviction que j'y arriverais : le tout était de n'y pas briser mes os, et c'est pour éviter ce désagrément que je présentais au granit le bout de ma rame, lorsque, soulevé mollement par une énorme vague, je me trouvai déposé sur le rocher sans m'en être mêlé presque. Dans mon transport, je baisai ce granit, car à ce moment vous m'étiez rendue, Louise ; mon cœur débordait de reconnaissance, il s'en élevait des accents de bonheur et e(Hnme des hymines d'actions de grâces....
Cependant tout n'était pas fini. Le rivage s'était couvert de monde. Cette multitude, en voyant le bateau chavirer sans que je reparusse autour pour m'y soutenir ou pour me reposer sur la quille, jugea que c'était fait de moi. Mais, lorsque sorti de Fonde je parus debout sur la pierre, ils poussèrent mille cris de joie, et je distinguais au milieu de leur tumultueuse agitation des gestes et des signaux d'eùcouragement, de désir, d'espoir. Quelques-uns voulurent essayer d'arriver jusqu'à moi; mais, à peine eurent-ils inis à l'eau le seul petit bateau qui se trouvait amarré à la rive, que les vagues Ty rejetwent avec violence en l'y brisant. Ils s'éloignèrent alors pour ch^cher dans les anses voisines une embarcation plus capable de résister aux flots. Mais, pendant qu'ils procédaient à cette recherche, la délivrance m' arrivait de l'autre côté du lac. Du pont d'un brigantin qui était à l'ancre , j'avais été aperçu, et trois bateliers savoyards s'étaient embarqués dans la chaloupe pour venir à mon secours. Lorsqu'ils se furent approchés du rocher, autant que le permettait la violence des vagues, je me jetai à la nage,
LE PilJESBTTiRË,
et ^B instant après je montais dans leur
clamadons de la foule. Gomme je voulais i
\q priai ces hommes de me reconduire avec
où je trouyai fort à propos du feu et un
d*eux est allé me cherchÀr des habits che^
me les a apportés hû-méme ; et le- soir, la
m'ont amené dans leur bateau jusqu'au '.
gBgaé ma chambrette sans que M. Dervey
Ghampin , toujours prêt à me dénoncer à
aperçus de rien. U ne m'en coûtera don
chapeau, nn habit, une paire de souliers €
roTancbe, j'ai Pimmeose plaisir de me ses
sans compter rezpérience que j'ai acquise.
j'ai reçue et dont je suis déterminé à profil
grâce, et pour cette fois seulement, ne me
Voilà mon histoire. £t puis il faudrait, i
de huitaines, que je gardasse tout cela ]
jours encore ! Ce n'est pas possible. Ce s
même, vous seriez inquiète. Arrangez, Lo
affaire. Je n'ose rien dire à tà. Reybaz, qi
clamations pour de l'indocilité; mais vous
fiance, vous qu'il ménage, vous qu'il aim
cédez pour un pauvre exilé, naufragé, en
celaaffîigé de grec à traduire, d'équation
bit, sans chapeau, sans autre bien ni con
ments qu'il passe avec vous chaque jour.
LOUISE A CHARliEî
Votre récit, Charles, m'a causé autant de J'y ai vu que votre témérité est toujours crainte d's^fliger ceux qui vous chérissent donner la plus ordinaire prudence. En -^ couru oes mêmes dangers dans un but de ( la première à vous approuver^ à vous ex] vous exposer ainsi inconsidérément^ sans voua jonant des promesses que vous ave
92 hÈf Tt(Ê&BTÎÈBA*
c'est lîtiè' diiipositibn que j^''hé'puisf^îf ên'iotte'Sfans tristesse. Je ne' Vdus' ^dnae* pas; ' mais' je totts ' ttt^time ttia- peitie. '
•Je vtfu^i en Cotf^ure^ Charles, cbfri|^sf*vdi« de cette impru-' dente fougue, ou bien nous avons l'un etPaùtre'totit'à fedotiter,' quand itiôme', aiiniài'cfùeTatitrfe jour, vous tie' seriez pas «vousôièmé''victimef ^de votre témérité. Ne sentez-vous pas que vous risquez de fournir uil^ dangél^ettx!' aKment' aux sollicitude^^ de mon pfèré, et de'comprofn'etti'e jtisqu'auit promesses 'qu'il vous aï faites? CSiarles ! 'eist-<;ei à moi dfe vohs^ dire ces choses,* et ne les ^avefZ-Votts poiàt' encore -devitiées? Deve^vows vous mettre dans la situation d^avoîr à> lui > cacher > ce ^ue vous faites > «ta m'en'impdser le secret? Né voudrez-vous p«s faire quelque sacrifice aii désir deiui plaire, de lui inspirer de la- sécurité,' de ne pas raifimer d'ancienries préventions dont il a dû se défaire avant de me donnier à vous? Ne* voudrez^^vous pas que moimôiûe je sois pfeisrble, an < lieu de ' vivre 'inquiète et troublée ? Aujourd'hui, outre que" je son^éxpiej'ai pu- vous perdre, je suis tremblante, et je le serai encore* bien «des jours de la crainte que taon père n'apprenne ces 'choses, qu'il ne* les commente, qu'elles n'ébranlent cette tranquillité oti je- le voyais entrer, et où vous seul vous pouvez le maintenir, en vous abstenant de tout téméraire écart. ' • • •• - i.
Je suis trop saisie, Charles, pour vous écrire longuement aujourd'hui. Il m'est impossible de détourner ma pensée de dessus Cef' récit. Je vais tâcher de l'-oublier, et en même tempe de croire que vous êtes sensible à mon 'chagrin. Je n'ai pu, ébranlée comme je le suis, m'occuper dé cette affaire que vous me priez d'arranger, et où je me trouve intéressée autant que vous. Ju'squ'à ce que j'en aie oausé aVec mon père, conformezvous à sa Volonté, mais sans me priver toutefois, ces jours-ci, de quelques mots de vous dont j'éprouve le pressant désir.
Votre affectionnée
-, Louise.
CHARLES A LOUISE
De Genève.
Votre lettre, Louise, m'ouvre les yeux. J'ai mal fait, je suis coupable, je me jette à vos genoux, et mes promesses, cette fois, sont sérieuses. Quant à votre père, je n'y ai songé qu'en-
suijteL, .mais »s^Zs\6% encoFeupoui:, qu'il .ignora .toul;.> Aii^si plus de tristesse,. Louise,; votre. pardou, votreM^ouriçe^ . jq .vous.ea coQJooel et que ce petit ^ag^ n'ait /ait que^.p^âser da^s.çe jQiel resplendissant et sej:einn. .< . * i . , •.
. J'auraiamieurfait d'iêcouter les conseiJbs de. .mou camarade,; mais c'est pourtant le. tout mon tort, Louise, car le resle.,n'a plus dépendu dejnoi. (Désormais) .^ pareille occuncence} je yous jure. d'écouter tout le.monde, eiLcapté. moi.. D'ailleurs, peu-* sez-*Y0Us que je désire m» retrouver à pareille- fête? J'ai eu une frayeur épouvantable^ :• c^est ce qui m& donnait ce^tte vigueur surprenante. Mais c'est bien vrai que, le danger passé et mon rocher conquis, j'^ éprouvé une de/ ces joies puissantes , qui remplissent toute l'âme. Je l'oublierai, Louise, cette joie, pour ne songer plus qu'à votre tristesse, que je veux dissiper; plus qu'à votre 'paix^ dont je ne veux jamais troubler le cours. Ainsi, encore une fois, plus d'alarmes; que le doux rayon d'espérance, de. contentement, qui luisait naguère, reparaisse sur votre front! que, sûr d'être, pardopné et certain .que vous avez .confiance en mes prx)messes, je. puisse, sans contrainte donner essor devant vous. à tout ce bonheur quet je ressens!
Mon camarade a le. mot pour ne rien dire; ainsi votre père ne saura rien, surtout s'il lit le journal qui, ce matin, rend compte de l'affaire en ces mots. Je transcris :
« Avant-hier, notre lac a failli être, le théâtre d'un déplorable accident. Un jeune Anglais, n!écoutant que cette disposition excentrique qui est particulière aux fils d'Albion, a choisi, pour faire une promenade sur l'eau, le moment où la bise soufflait avec le plus de violence. Vainement des promeneurs attroupés sur le bord du lac lui ont crié de revenir promptement au rivage; il s'est obstiné à tenir le large, jusqu'à ce qu'enfin son embarcation a chaviré.. HeureusemcAt des mariniers sont venus à son secours et l'ont retiré de l'eau. A cette occasion, nous croyons devoir blâmer l'autorité de ce qu'elle ne fait pas défense aux bateliers riverains de louer leurs embarcations quand le lac est orageux. Son mandat n'est-il pas de prévenir de funestes accidents et de pourvoir à la sécurité des pères de famille ? »
N'admirez-vous pas, Louise, comment, au moyen des gazettes, tout se sait et chacun s'en va content? Cet article m'a bien amusé. Aujourd!hui,!à table^^l a* servi d'occasion à, M. Dervey de nous conter, sur l'excentricité de ces pauvres Anglais, une foule d'anecdotes plaisantes. D^autre part^^ls pQrtiei},«s'attachant
94 LE PRBBBlTTÈBfi.
à la dernière phrase de 1- article, y a trouvé le texte d-tme vigoureuse tirade contre le gouvernement actuel, qu^l aeeiiae, à propos de cet Anglais, de se moquer du peuple et de noyer les citoyens vertueux. C'est que M. Ghampiii est un ancien pa-^ triote de nûnanê»-d4ux^ et rien ne Ini va de- ce qui «^est fait de* puis ce temp»-l&.
Mais, à propos de M. Dervey, Louise, je me reproche de ne vous avoir encore rien dit de lui ni des siens. Je vais, pour distraire votre mécontentement, tous tracer leur portrait à tous, sans oublier M. Dervey, qui a pourtant peu de phynonèmiev C'est un homme un peu replet, rubicond, dont Pexpressiony toi:^ours la même, est toujours bienveillante. Il passe pour un bon prédicateur; moi je l'aurais jugé plus fleuri qu'éloquent; ses sermons ressemblent à son visage. Il a un organe sonore, mais ses belles périodes n'ont* rien de ce style fort, touchant; toujours animé de M. Prôvère. Du reste, il est la bonté même, et cette chaleur qu'il n^a pas dans ses sermons, je hi retrouve dans ses manières, dans ses procédés, dans sa société domestique. Sa gaieté est pleine de paix et de bonhomie, comme serait celle d'un homme juste, qui, faisant son devoir sans trop de peine, se repose ensuite avec contentement. Il ne me gène en quoi que ce soitj et il est toujours disposé à être content de moi, si je parais me trouver heureux chez lui. Oh! l'excellent homme, Louise !
Mme Dervey est une grosse dame, plus grave, plus sensible que son mari, mais moins bonne, ou bonne d'une autre manière. Elle me plaisante quelquefois, quelquefois elle me répnmande; deux fois elle m'a grondé, mais comme on fait pourtant à un enfant à qui l'on veut du bien. Ce qui me console, c'est qu'elle tance aussi M. Dervey, et que, au besoin, elle le gronde. C'est Mme Dervey qui tient les rênes de la maison, mais de telle façon pourtant que, si elle les abandonnait, chacun irait la prier de les reprendre. Dans les commencements, à chaque instant elle me parlait de vous, sans être du secret néanmoins, en sorte qu'elle m'embarrassait beaucoup. Un beau jour je lui ai tout dit. Depuis ce temps, elle ne me parlé plus de vous en présence de ses filles, mais quand nous sommes seuls au salon; alors viennent une foule de questions auxquelles je fais une foule de réponses, et ce sont des moments de délicieux entretien. Elle vous aime, elle vous chérit, elle veut vous connaître; elle me redit sans cesse que je dois m'amender, m'instruire,
LE PIŒBB¥TÈRE. 95
faire miUe eStais ^ur me raadre digne de partager votre sort et capable de rembellir. AioTs je lui fais des protestations avec tant de désir, de oeoriction, de «ouvage, que^ dans ees moments-là, il me acanlile que je vais devenir parfait, et capable à moi tout seul d'embellir Tunivofs. A tout instant, Leuise, je pense ou je dis de ces choses follement présomptueuses ; tant la vivacité de ma tendresse et le transport du bonheur me troublent, m'éblouissent et me font déraisonner 1
rai gardé pmir le bouquet les demoiseUes Dervey. Iraagiaiie&vous que Talnée se nomme Louise! Bon Dieul que j'ai eu de peine à m'aceoutumer à. lui laisser porter ce nom-là 1 11< a bien fallu, néanmoins. Elle le porte done, eUe le portera; mais il n'y a qu'ime Louise véritable au monde, et pkis j'en verrai de fausses, mieux j'adorerai la vraie. Mlle Louise Derveyestle portrait de son père, gaie, naturelle, insouciante comme lui, jolie de visage, un peu grosse de tournure : belle personne, coauae on dit. Elle aime les bals, les fêtes; elle aime la campagne, la ville; elle aime à s'occuper et à ne rien faire : tout lui va. Le portier m'a dit qu'elle a une inclination^ et qu'elle est peut-être promise à l'heure qu'il est; à la voir, je ne m'en serais jamais douté. Une qualité charmante en elle, c'est son* égalité d'humeur et d'accueil; au fond, elle est comme M. I^er*vej, qui ne pourrait pas supporter l'idée de déplaire, ou môme de ne pais plaire à qui que ce soit. Avec moi, elle est franche, gracieuse et bonne. Je ne lui trouve jimiais cette roideur un peu maniérée qu'on reproche aux demoiselles de notre ville, et, dans un bal , elle a autant de naturel et ni plus ni moins d'abandon que chez eUe. A cause de cela, j'aime beaucoup à la faire danser; c'est la seule demoiselle, parmi celles que je connais un peu, chez gui je sois certain à l'avance de trouver autant d'accueil que qui que ce soit.
La cadette se nomme Sophie. Elle a seize ans. Elle est à la fois plus délicate, plus réservée et plus malicieuse que sa sœur. Elle aime peu le monde, et beaucoup la lecture et la retraite. Son humeur est capricieuse; 'quelquefois elle raille, quelquefois elle s'émeut ou s'attendrit, selon les choses qu'elle dit ou qu'elle entend dire. Elle fait beaucoup moins de bruit que Mlle Louise, mais elle tient beaucoup plus de place dans la maison. Ces deux scffors, si dififérentes de goût et de caractère,' s'aiment tendrement, et c'est charmant que de les voir ensemble. L'aînée s'est faite tout bonnement la cadette de sa soeur, et
96 HE -ï>BiBSBYTÈIIE.
celle-cr ne se prévaut dei ses avaûtages'd'esprit et d'inteHigenae que pour faire briller, aimer ou apprécier sa 'soeur bien-aimée. Ses manières avec moi sont extrêmement discrètes, mais pré* Tenantes ; et, bien qu'elle raille avec finesse et gaieté jusqu'à son père et sa mère, elle s'drrôte' toujours à distance de moi, soit par fierté, soit par convenance, soit, comme je le pense, par ménagement pour un jeune homme qu'elle sait n'être pas dans la condition où sont tous les autres. C'est, parmi les jeunes personnes^de qui j'^ eu Foeeasion d'approcher i«i, k plus «distin^éei de beaucoup. Ses traits* «ont ÔBs,'ison- regard parle; son rive^'^touj ours tempéré, estremph'de grâce, et sa^touriMire est éléganle> comme sen. geste,^ comme see manières , je dirais presque: comme la it^aiseoib-elle-s'assied^ la* table suk* laquelle son bras* repose* t< * > <' ■'" ■> i» »'•; '*/''' . • - ■ . i«
Telles sont, Louise,. ies excelkates gens au mHieui desquels je vis, au milieu, idesquels je m'ennuie, au milieu. desquels je m'afflige,: je. me désesp^reode ne pas vivre aiUeurs^ à la cure^ panexemplej ou auMonomotapa, 'Si>'VOus>yétieKy ou dans: les gvandeS'-Indes, ei vous veuliez y faire un-tour.* Je* les aâme, mais je: leur: demeure étranger*.! Je-:siïis' le apeotateup^i jaloux ^queilqoefoisv* de leur bonheur, de leur union,, mais ^e ne <iBf'y «ssoeie.pas ; car pour cela il faudrait que^mon -dorarne fût pas ailleurs. Quelquefois tl me siemble que dans* une maison plus triste,' moins amie, et moins aimable», je^me trouverais plus selon mon goût,^ parce que je seraisi plusià* mor^'c'est un indigne sen^ timent^ dont je rougis^ et que je ittaite avec le demir mépris dès que je- le sens«surgir: GepeDdan</, si ces mêmes -personnes vous 'connaissaient , vous avaient Tue seulement, je n'en pour^ vais-plus 5ou(frdr d'autres; Il 'faudra que* ce moment arrive^ je ne songe qu'à cela, et Mme Dervey y pense très-sérieu* sèment. • • ' - '
Les jours deviennent courts, et les bals ont déjà commencé; Mme Dervey m'y fait iiiviter, et Ine force ensuite d'y aller: c'est une tyrannie que je trouve un peu dure. Qes chambres m'^étouffent; et ces yiolons ne me charment pas du tout : je songe aux veillées- de la cure, à vous qui teillez, à vous qui écoutez la lecture de l'almanach, durant que vos mains filent la trame. Ah! ces veillées, ce chanvre, ce feu, ces causeries , ce retour à la* cure par-dessous les tilleuls ! Souvenirs qui me charment et m'attristent! Plaisirs simples et vifs! où vous retrouver au milieu des salons de la ville, au milieu
.!{£ PREBBYirÈHË. ^7
de 'CeUs factices i amusementSi?* Cfù^Mvoiis (retrouver partout oii Louise (D*«eât pas»? '.>' ■-•• r',-.,r .»• -i .irir. l'.i-^i .■ i-
'-••■ ;. fl ,'•) ''• '•! Il- i,)l"fl. \i/ » ÎMO»'. I-"^.' •».'; />M.'» . «...
■ r l'n-'» '-^ •,» V r- v./'tili^ •• i/^'i-^' .«'!' II».-, <- • !■ •/
•!.■( <M fiirji c ft' .» •'•> " ;r. f »i •^l'OMM')'^ i ■ De la cure.
Jo' tfiienBi nolie de vo^ifpDomessec^;* Charly, let^ me reposant sunellesf jev]sou£ne^»irr oe nuagei^ et^Toici» revenue cette sérénité à< laquelle je me livre aujoiurd'huî avec thmi croissante douceur. Ge.j<iiiFiial :est' admirable, >4ui ai si bien arrangée l'affaire et^UBé lÙHi'feoritéLtl.efiB Anglais) 'Seuls auraient droit de' réclamer; mais il est possible quQ, flattés de voir leur"«xeentiicrté pttbli^[uemeDt reconuueft ils ladâssent ^passer.- ' . i • -
¥oire^tableau'dB la famille Dervey m'a 'infiniment intéressée, eîijh^ vois qae^eisf'il est • ici' <telle< jeune personne sur 1& xiompte de laquislleiYos- (yeux ^prévenus vous >abuseDt ^étrangement, ce n'est pasiqufilsi ne sachent voir et apprécier' av^ec justesse; lors.*que Jvous; les dirigezi ailleurs.: Je oonnats maintenant et j 'aime totts ces personnages comme si je l6s»avais vus : vraiment il «va devenir 'SuperSuique Tousme pi;ésentiez à >eux. J'appréoî<e Mlle Louise ^.i)^admire-en elle • des : qualités ^ plus précieuses qae^rvoiia ne ) semblez de croine," et qui, pour n'être pas bril^ laitte9,< ^jsont loinod-ôtre communes. <Je' crois, contrairement à votre (Opinion, que o'iest là.Ia véritable Louise, point soucieuse, jamais .triste,' faite '-pouB goèter<et pour 'donner le bonheur, et à qui >sa facile gadeté< n'été pas une vertu. Je me lie d^amitié avec <-MlLe' Sophie, à- qui< je itrouive plus id'attraits', sans lui trouver plus de mérite,- moins de/ bonté, mais plus de charme. Dans Tune comme dans l'autre, je reconnais l'ouvrage de ces deux> parents, dont l'un donne Texemple journalier 4e la douceur >et. de l'aménité,' dont l'autre,* Mme Dervey, agit, presse, dirige et réprimande. Je lui saisi gré de ce qu?elle vous fait participer au bienfait de son expérience,- et tous je les porte dans mon cœur, pour l'amour qu'ils vous témoignent» Yoilà^ Charles, l'impression que j'ai reçue de. votre lettre. . C'est* à Toccasion du plaisir qu'elle m'a fait, et pressée du désir de m'en assurer plus d'un du môme genre pour chaque semaine, que j'ai- entrepris d'arranger ce que vous appelez cette affaire. Mais je n'ai ni réussi ni échoué. Mon père n'en-
98 LE MififfiTTÈRE.
tend pas nous gêner, mais il demeure convaiBca que nous nous écrivons trop. Ainsi, Charles, il faut prendre un terme moyen, et le satisfaire à moitié. J'aimerais recevoir vos lignes chaque jour, et plutôt deux fois qu'une : rien ne me cause plus de plaisir, rien ne chasse plus sûrement ces petits nuages qui quelquefois encore se montrent sur ce ciel serein ; et pourtant, moi aussi, je ne puis m'empêcher de redouter que tant d'écritures ne vous distrayent de vos travaux pu ne vous surchargent en s'y ajoutant. Le mois de novembre approche, et, si je désire vivement un succès, je ne saurais envisager sans inquiétude l'impression que ferait un revers sur l'esprit de mon père. Tranquillisez-moi au moins sur ce point, et soyes bien assuré ^que je suis prête à sacrifier tout le plaisir que je retire de ce commerce de lettres, si un seul des moments que vous me consacrez peut servir à assurer mieux votre chance de réussir àms le but où vous tendez.
Ce qui m'inquiète un peu, à vrai dire, outre vos navigations, vos courses au marché, vos bals, vos entretiens au salon, et ce rhume dont vous ne me dites rien, c'est la façon presque irrévérencieuse dont vous me parlez de vos objets d'étude, dans votre avant-dernière lettre. Je croyais beau tout ce qui est grec, et surtout une tragédie; je croyais sérieux tout ce qui est science, et je vous vois traiter toutes ces choses comme d'ennuyeuses nécessités. Ou bien es^e nvoi qui me méprends ^ et ce que vous dites n'est-il qu'une plaisanterie dont vous ayez voulu me réjouir? Je suis assez soucieuse pour craindre et assez simple pour ne pas deviner; éclairez-moi un peu, et ne vous offensez pas de mes inquiétudes. Oh ! que je redoute, Charles, ce mois de novembre, et que je suis impatiente qu'il sôit écoulé !
Vous recevrez avec cette lettre un petit panier de raisins. Ce sont nos primeurs, cueillies sur ce cep. qui est entre la fenêtre de M. Prévère et la saillie du clocher. Vous en aurez sûrement gardé la mémoire. Je ne sais quel indiscret a fait observer que sur ce même cep, à pareille époque, l'an passé, on n'aurait pas trouvé un raisin. « A cause des grives, » a dit Marthe. Du reste, tout le monde s'occupe des vendanges, qui s'ouvrent dans dix jours, et dans ces veillées, que vous vous figurez si poétiques, on ne cause plus que setiers et {ureesoir, tandis que, le jour, c'est un tintamarre de marteaux qui rajustent les douvee et mettent les pièces en état. Ainsi apprenez, Charles, à être eon-
Xjg HVËSBYTÈHB. 99
tent de votre sort. Jouissez de ce que la ville vous offre de ressources précieuses, sans regretter la tranquillité des champs, tandis que moi je tâcherai de m'aceommoder du tapage des champs, sans trop regretter les plaisirs et les séductions de la ville.
CEARLES AU CHANTRE.
I>e ôenève.
Je viens répondre à votre lettre, monsieur Reybaz, et vous remercier de Tattention que vous avex eue de me donner des Bouvalleade Louise v Je suis, certain que le lait de cette pauvre cbèvre lui fera un bien .merveilleux, puisque moi, pour n'en avoir pas connu d'autre que celui de la mère, me voici arrivé à l'âge d'homme sans que la maladie m'ait encore visité.
Je suis ODCore tout chagrin, monsieur Reybaz, de ce que ces éoritures vous déplaisent ; etf si ce n'était la crainte de vous sembler indocile, j'essayerais bien de vous montrer que, d'écrire moins, cela me va.faire perdre beaucoup de temps. Puisje, à votre avis, m'empècher de penser souvent à Louise ? Bien certainement vous ne le. croyez pas. £h bien, si je garde ce rôve dans ma tête, il y grossit, il en appelle d'autres, il se mêle à tout ce que j'apprends,, et il risque de me faire faire du brouillamini, ou tout au moina de l'ouvrage sans netteté et sans racines. Si, au contraire, je dépose ce rêve sur le papier, Py voilà, je le ploie, je l'expédie, et je m'en trouve débarrassé : c'est du repos pour vingt-quatre heures. Alors, je suis tout à mon affaire, je travaille mon grec, je tra«vaille mon latin, mes mathématiques, mes belies-lettres, et, n'étant préoccupé par rien d'autre, je sens que j'emmaga* sine des idées claires, des choses nettes, un savoir utile et durable. Pour ce qui est du sac à babil,* il faudra bien que je m'abstienne quand il n'y aura plus rien ; je ne demande que la permission d'employer ce qu'il y a dedans.
Vous me proposez, monsieur Reybaz, des exemples que j'affectionne et que je respecte. Mais vous savez bien que, parmi les fiancés, les uns sont silencieux et intérieurs, les autres parleurs et tout en dehors, de telle sorte qu'on ne peut appliquer à tous la même mesure sans risquer de faire tort à plusieurs.
100 liE PRESBYTàEtiE:,
Avec Thérèse,. que ¥011(9 aillez pmt comuM aupar^yant, tous oommenciezi r«QftnBtien^iet tout entretien qui comipence ya ^qmt oementiettpar.degrés:;' mais avôc Louise, avec, x[ui j'ai l;)^fU^ pendant des années 'toute^la journée ^durant, je ne fais quei pQur» suivre Tentretien,! et; encore en y rcîtranobant plus, de3 Qeuf dixièmes ; car quii lauvait mis en pages ce que, nous j^abilliQAS autrefois aurait eu. en trois jours. un volume gros comme, le Testament. Enfin, monsieur Reybaz, avec .Thérèse, vous vqus Toyiez todas les mois, el c'est bien vraiqu^en se. visitant .on, $-en dit du regard) en un moment, plus que la plume en quatre semaines; mais faites- attention' qu'en cinq moijs j'ai été une seule fois à la cure, et que o^estàisavoirsi j'y retournerai ay^t )e printemps prochain i Qonvenes donc, monsieur - Reybaz, que votre exemple ne va pas bien à l'endroit, et si vous agréez mes raisons, laissez-moi libre d'écrire à ma soif : j'en serai bien reconnaissant.
D'ailleurs, ne vous figurez pas que je néglige mes études. Mais pour l'heure elles ne peuvent pas remplir ma journée, quand môme je voudrais Ty consacrer toute. Après le mois de novembre, quand j'aurai été reçu étudiant, ce sera une autre affaire ; mais, alors, à nouveaux faits nouveau eonseil. En attendant, que je profite de mes loisirs et que je savoure en liberté tant de bonheur que je dois à vous seul.
Vous me demandez, monsieur Reybaz, s'il est vrai que jlaie déjà du travail qui rapporte. Rien n'est plus certain. 11 y a un jeune garçon, le fils d'un des amis de M. Prévère, à qui j'apprends ce qu^onm'a appris, un peu de latin et<de grec, qui ne sont pas, j'en conviens, de première . qualité ; mais, conune vous me disiez vous-même : « S'il n'y a pas de déshonneur à vendre son vin, si faible soilril, il y en a à le vendre frelaté, si vermeil qu'il paraisse. » Je vends donc mon grec et mon latin, qui ne sont ni vermeils ni frelatés^ et j'en tire un louis d'^r chaque mois. Le premier louis est là dans mon tiroir; je. veux le garder comme pièce de remarque. .Le second est en chemin, ne faisant qu'un pas par jour, mais pour* arriver à temps comme la tortue. En vérité, je regarde cet or avectanbde plaisir, que j'ai déjà peur de devenir avare et thésauriseur.
Et puis, ce n'est pas tout, monsieur Reybaz ; il y a une dame dans la maison qui me propose de faire répéter tous les soirs à son petit garçon ses devoirs de collège ; on n'a pas parlé de prix, mais c'est encore quelque louis d'or, bien .sûr, qui s!apprête à
Ur PRESBYTÈRE. 101
venir grossir mon lingot Quand je^ gagne rai deax louis d'or par mois, je ne sache guère de pÀrticuliev au ham^u quii tire meilleur parti que moi de son état. C'est 104^ florins par mois. C'est 1248 florins par an : c^est<déjà de quoi faire rouler -voï ménage. Et si je double cette somme, comme il pourrait bien advenir que j'eusse quatre heures de leçon par jour au lieu de deux, je trouve un glorieux total de 2496 florins, qui me semble l'opulence en personne. D'ici à mon mariage, j'économise ce glorieux total, et me voilà en état de faire une noce à tout rompre, une noce comme celle de Ga|;nache, monsieur Reybaz, que vous lirez dans ces volumes que j'envoie à Louise. Elle ne m'avait pas encore demandé de livres ;.mai&, sans atteudre, je Jui envoie Don Quichotte; et veuillez «le dire, . s'il vous plait, après que vous aurez pris connaissance de ce livi^-là, si vOus croyez qu'il puisse y en avoir sous le ciel un .plusi récréatif et gljtis amusant. •. .. > .
J'en viens à vos conseils, monsieur Reybaz, que je reçois avec respect et soumission, tout pénétré que je suis de l'envie de vous satisfaire et des raisons que vous avez de demander beaucoup de moi. Je sais que je suis bien ignorant encore, mais ma route est tracée, et, sir je ne peux pas l'ahréger, je vous réponds de ne pas allonger le chemin par ma faute. Je me sens la force et la volonté d'y marcher ferme, et de m'y distinguer parmi ceux qui, n'ayant rien à eux, tout à se faire et tant à reconnaître, étudient sérieusement en vue d'une profession et en vue d'y acquérir l'estime et la considération. Ne craignez rien de ce côté, monsieur Reybaz ; j'en ai assez vu déjà, de ces études, pobr savoir que j'en puis Venir à bout aussi bien que tant d'autres, si seulement je m'y mets avec courage^ ainsique c'est mon intention et ma promesse auprès de vous j*
Quant au caractère, je sais aussi tout ce qui me manque, et je ne me roidis point contre vos remarques-, qui me semblent sévères, mais justes. J'espère' que mes mauvais germesisont des défauts, et les défauts, on s'en corrige si le temps vous en est laissé. Mais, qu'avec vos conseils votre indulgence aussi a¥ï'ac>» compagne, monsieur Reybaz";- mais si vous étiez trop impatient, je serais plutôt découra^.i'.. "Ces ' f)é«heurs 'dont •vous^ parlez, nous ne ■ les avons pas' côhftus..U' j'ai' faiVdes sottises bien plus 'souvent que du niai, 'je ne» suis pas tout» défauts, 'je«ens quelque biett en mdi...^' c'est d'eux' peut-être que je tiens- ce qu'il y a' de moi n^ misérable daiis lïiohtfiste pâtrimoiiliei Laisse^riioi ne î>as
102 U: PHESBTTÈKB.
les accuser ni les flétrir. J9 ne serai jamais un monsieur Prév^, mais je n'aurai qa'un modèle : c'est lui. Je ne vaudrai jamais votre angélique fille, mais j'aurai une bonne vie, un bon renom, et, sans l'égaler, je la irendrai heureuse. Si je rabats quelque chose de ce que vous me demandez, soyee certain que c'est pour mieux tenir ce que je vous promets, et pour ce qui est que vous me teniez quitte un jour.... jamais, monsieur h»y^ baz, jamais. J'aurais les vertus de M. Prévère, le mystère de ma naissance recouvrirait la noblesse et l'opulence, je serais sur le trône!... Jamais! car aujourd'hui je suis moins que rien, sans parents, sans mérite, sans profession, sans fortune ; et néan*moins vous me donnez Louise, demandée par d'autres, et faite ^our ennoblir le plus noble, pour enrichir le plus riche ! Votre affectionné
Charles.
CHAMPIN AU CHANTRE.
De Genève.
Depuis ma dernière, où je te disais les fredaines de ton jeune homme, tu t'es tenu coi, et je ne sais plus la couleur de ton encre. A la bonne heure si, lui ayant lavé la tété, il se tient pour dit qu'homme qui se marie, c'est homme qui se range, et qu'en hyménée, comme à la chasse, qui court deux lièvres risque de manquer tous les deux. Le fait est que, l'ayant guetté de près, je suis à même de savoir qu'il n'a pas découché depuis^ saiif qu'un jeudi, sorti au jour, il n'est centré qu'à la nuit depuis longtemps tombée. J'ai voulu savoir un peu, et, comme, j'ai recommencé à l'entretenir de temps en temps, pour t'Àre utile à l'occasion , je l'ai mis sur le chapitre de ce jeudi. Pour lors il m'a dit que, ce jeudi-là, ils avaient fait avec un camarade une promenade en bateau- le matin, et que, la bise a'étant levée^ ils ont laissé leur bateau à Montalègre, et puis que, revenant le soir, ils sont restés à voir, avec la foule, cet Anglais qui a naufragé ce jour-là par la faute de l'autorité,, ainsi que tu as pu lire^ dans, le journal. Avec ça, c'est un matoiaque ton gendre, et, depuis qu'il s'est aperçu que je l'inspecte, il n'y a pas chose à reprendre dans tout ce qu'il me laisse voir, si bien que je te débite encore plus l'apparence que ce qui est derrière.
LE FBBSBTTÈRS. lOS
Depuis ta lettre oùr tu me racontais d'ancien à ancien comment tu as été amené, j'ai tenu ma langue au chaud, d'autant plus aisément que je trouvais peu d'agrément à répandre que tu donnes ton unique à un enfant trowé.> Mais, si je retiens mes propos^ je n'empêche pas que ceux des autres n'arrivent à mes oreilles, que j'ai toujours eues grandes depuis l'école, où j'étais un Ane. De ces propos, il y en a qui m'ont. démangé le tympan d'une iameuse f^çon, bien que je les croie faux, puisque dans ta lettre d'ancien à ancien tu ne dis rien qui y rentre. £t puis, -tout faux que je les crois, il est malaisé que je n'y cherche pas une cause, d'autant que, comme dit le proverbe, il n'y a pas de fumée sans feu. Tu en feras ce que tu en voudras ; mais on n'est pas Champin Jean-Marc pour te les taire. Les voici.
Ils disent qu'il y à de vos côtés un notable qui aurait reluqué ta petite, la trouvant à son gré ; et puis que, sachant qu'avec les filles de sa sorte, encore qu'elles soient de petite condition, on ne se présente que pour le bon motif, il l'aurait demandée en mariage : selon les uns, en s'adressant à M. Prévère, pour que celui-ci fit l'affaire; selon les autres, en venant se jeter à tes genoux; que toi, te trouvant déjà enferré avec ce garçon d'ici dessus, et voyant trop tard où l'on t'avait amené, faute d'oser rebrousser, tu aurais éconduit ce notable. Les uns disent que c'est un M. Jaquier, le maire de Bourdigny ; les autres, un qui a acheté à Peicy ; les autres, mieux que tout cela, M. Ernest de la Cour, d'antique maison, et qui habite au château avec sa mère. Pour ta gouverne, voilà le bruit; écris-moi doTtd ce que tu veux que j'en sache, ou bien, si ce sont contes en l'air, avertis-m'en.
£t je dis, moi, à Tavance, que ce sont contes en Pair ; les gros ne s'approchent guère des petits. Pour l'égalité, il n'y a eu qu'un temps. Encore, dans ce temps-là, un savetier était plus aisément syndic * qu'un bourgeois ne devenait l'époux d'une fîUe du haut Par contre, nos magnifiques et très-honorés ' jamais n'ont fait les fiers avec nos filles à nous autres, si peu qu'elles fussent avenantes^ Un jour, en plein tribunal, à propos d'un qu'on ju* geait, Lambert se prit à dire : « Ces aristocrates arguent de leurs mœurs, sans songer que nos filles sont avec nouspour les conlondre; et, tandis que c'est dans nos foyers qu'ils s'amusent,
1. Premier magistrat de la république- — 2. Nos gros, nos aristocrates, ou^ comuie on dit encore à Genève, en faisant allusion aux quartiers du haut de la lift», n0$ 9in^dtà haut.
ont-ils vu un de nous seulement s'émanciper à Tentour de leurs reines?» Lambert disait vrai.
Et puis, si c'était réel que l'opulence et la condition vinssent chercher ta fille dans ta sacristie, où serait l'obstacle, encore à présent? comme si, en fait d'hyménée, il y avait d'autre engagement qui tienne que celui qu'on signe à la mairie I Avant ce paragraphe mis au papier, dûment timbré et enregistré, tout le reste, ce sont simples phrases que les mots fopt, que les mots défont. Comment donc irais-je croire que Reybaz, pour attraper Tombre, lâchât le corps? Aussi leur dis-je assez, et à la Jaquemay notamment : « Plutôt que de ne pas jaser, vous inventeriez que le lac s'est vidé dans le Rhône, et vous trouveriez des crédules pour aller y ramasser le poisson. >
Dis donc seulement qu*il n'en est rien, et d'un mot je fais
taire toutes ces commères.
Jean-Marc, l'ancien.
CHARLES A LOUISE
De Genève.
En tardant à vous répondre, Louise, je vous ai donné une grande preuve de soumission. Il est vrai que dans l'intervalle j'ai plaidé ma cause .auprès de votre père, mais je n'ai garde d'attendre son arrêt. Avant que les vins soient rentrés, les caves refermées, les prix établis, il n'est pajs vraisemblable qu'il reprenne la plume. Au fait, c'est bien vrai que la vendange n'est pas le plus joli moment des campagnes. Chez les poètes, peutêtre ; pour les buveurs, encore : Brachoz, par exemple. Mais, à voir la chose de près, tout y est froid, mouillé, fermenté, soufré; tout y respire la cave, les paches et la chanson. Les herbes qu'on fauche demeurent herbes et odorantes; on emporte cette riche dépouille, et la prairie reste plus verte, plus fraîche encore, rajeunie et ouverte aux courses et aux jeux. Mais ces raisins, que deviennent-ils? où sont les grappes vermeilles? et, quand elles ont disparu des ceps, savez-vous alors rien de plus triste qu'une vigne? Si j'étais roi de la terre, je ferais brûler tous les échalas, toutes les douves, tous les tonneaux; je ne souffrirais que des ceps épars au penchant des coteaux ou contre les murailles abritées, et jamais lia grappe vermeille ne serai tioidigoei-
mètit foulée, 'jtfiiiais les fiAKiées- dw'via*ne ppéeûpiteraieut^au bas des moraines les Brachoz de mon royaanw-. Si J'étais: roi de^la térM,' je ferais" bïûier' ics villes, j 'espacerais » les hameaitxj ije ftietcrafs lé ' feni '^nnc (^iftatre < coins du'gpec > et' du latin ;: ;el^ . rtandis qû0 Vousi reJnë'lJien-aimée>de8inDrteîs,tyoiis'ifilepiezle chauvi^, du tireriez l'aiguilie <daii6 'le- manoir de>ila cure,* j'irais ave^ M. Dervey, tnon déboniiaire m^imstre^ montés: ohajcun sucuse jihnent' des praiti^s; faire- le tour des- oabanes, causer au seuil déS'poirteâ; nbus i^|>di6er<sous leporoke des maison&y nous mettse à table àVec les bergers, -et partout reconnaître si nos sujets sont hXmSy justes, comme doirent rètre deshonnnes ; contents et paisibles, comme le sbnt dans leu^rs solitudes les animaux ir6tus et nourris par la Providence, "'• '. i . , . .
Écoute^ Kofiièrë, que je -^ déchiffre dans cet instant^) et où je trouve des tableaux qui me ravissent^ 'des mortels qui vivent, qui chantent, qui coûtent à la clarté des cieux et sur le tapis des prairies; des demoiselles qui jouent à la paume; des filles de reines qui lavent leurs robes à la rivière! Écoutez. C'est Nausicaa, une princesse fiancée à un prince, c'est la fille du roi des Phéaciens :
« Bientôt elles arrivent sur les bords riants du fleuve. Là roulent éternellement les flots sans nombre d'une onde claire et rapide ; quelque souillé que soit ce q|u'on y plonge, ce torrent le purifie. •
« Dételant les mules, elles (ces daines) les laissent paître en liberté sur Therbe douce qui borde les gouffres du fleuve argenté. Cependant les jeunes filles enlèvent du char les vêtements, elles les livrent au cristal des flots, puis les foulent à l'envi sur la marge des bassins^ Lorsque ces vêtements ont repris leur blancheur, elles les étendent au bord du rivage, sur les cailloux qu'ont lavés les vagues mobiles. Alors Nausicaa et ses compa* gne:^ prennent leur repas sur la rive, attendant que le soleil ait bu de ses rayons Thumidité des vêtements.' Dès que la nourri* tut*e a réparé leurs forces, elles déposent leurs voiles et font voler la paume dans les airs.... »
Ce tableau me transporte, je déchiffre avec déliées, je sais par cœur, je n'oublierai plus. Vérité, simplicité enchanteresses! lUOE^rs primitives qui font honte aux nôtres! poésie, languOi peintures, auprès desquelles les nôtres sont froides, pâles, majestueuses etroides comme le marbre! Vive Âlcinoûs, le roi des Phéaciens I Vive^ trois fois vive sa charmante fille, Nausicaa la
106 LE PRBSBYTÊRE.
layeuse^ Nausicaa qui dételle les mules, qui lance la paume et qui chante sous les saules de la rivel... Mais je Teux tous finir l'histoire.
Ce jeu, Louise, où se divertissent la princesse et ses compa^ gnes, nous l'avons joué plus d'une fois. On fait semblant de jeter la balle à l'un des joueurs, et on la jette à un autre qui ne l'attendait pas. Or voici bientôt que la folâtre Nausicaa fait voler la balle légère, qui s'égare et va tomber dans les gouffres du fleuve. Toutes les joueuses poussent un cri, et ce cri réveille un homttie qui dormait sous l'épais feuillage. Cet homme, c'est Ulysse, jeté il y a quelque» heures sur cette cdte : il sort du taillis, et parait à la lumière tout souillé du limon des mers. Les compagnes de Nausicaa courent se cacher dans les roseaux du rivage ; seule, la fille d'Âlcittoûs demeure, elle écoute les supplications du malheureux, et elle lui répond :
c Étranger, tu ne parais point un homme vulgaire ni dénué de sagesse. Jupiter, à son gré, dispense le bonheur aux bons* et «ux méchants ; c'est lui qui t'envoie ces revers ; toi, supporteles avec constance. Mais rends grâce au sort qui t'a conduit dans nos contrées; tu ne manqueras ni de vêtements ni d'aucun autre secours que l'on doit à un infortuné suppliant. Je guiderai tes pas vers la ville. Les Phéaciens habitent cette terre et ces murs. Je suis la fille du magnanime Alcinoûs qui règne sur eux. »
a Nausicaa se tourne alors vers ses compagnes ; elle les rappelle :
« Tous les étrangers ettous les indigents, leur dit-elle, sont en- « voyés par Jupiter; le don le plus faible adoucit leur sort. Prête sentez, je le veux, des aliments et un breuvage à notre hôte.» Pendant qu'Ulysse se restaure et lave dans le fleuve la fangeuse 'écume répandue sur ses membres et dans sa chevelure, Nausicaa plie ses vêtements, les place sur le char, conduit les mules sans le frein, et bientôt, prenant les rênes, elle guide Ulysse dans la demeure de son père. »
N'est-ce pas ici, Louise, la beauté et la naïveté même? Revêtez ce récit des fortes couleurs du texte : n'est-ce pas la scène réelle, touchante, pleine d'air, de lumière, de vie? El si ce sont lâdesfkçons de faire et de vivre qui aient existé, comme on ù'en saurait douter, n'y a-t-il pas de quoi s'affliger amèrement de ce qu'il n'en reste plus de trace ?
A présent, voulez-vous savoir pourquoi je suis irrévéren-
•eietbr, cofflm« vous le dites? c'est d'abord à cause de la peioe infinie qu'il faut preadre poux arriver, à coups de grammaire et de dictionnaire, au point d'où l'on a la vue nette de Nausicaa et de ses compagnes, et d'Ulysse tout fangeux du limon des mers; c'est ensuite la peine moins grande, mais plus ingrate, qu'il faut prendre pour perdre et cette vue nette, et la pureté de l'impression, et le sentiment du beau, au milieu d'un indigeste fatras de notes qui bavardent sur chaque vers. Figurez* vous des nuages qui s'ouvrent sous vos pieds: de brillantes campagnes apparaissent ; puis au moment où vous les contemplez avec ravissement, voici d'autres nuages qui se referment sous vos pieds.... et adieu les brillantes campagnes !
Faut-il appuyer mon dire de quelque exemple ? Voici deux ou trois annotations qu'à propos de Nausicaa il faut me mettre dans la mémoire pour le 1^" novembre.
D'abord Bitaubé (un traducteur) assure qu'un poôte ordi** naire n'aurait pas imaginé cette scène, mais qu'Homère trouve h chaque instant des fleurs sous ses pas. J'apprends cela par cœui*. Ensuite, Mme Dacier (une blanchisseuse, je pense) dis*» cute pourquoi Nausicaa lave ses robes dans la rivière plutôt que dans la mer, qui est tout près. C'est que l'eau de la mer est grasse. J'apprends par cœur.
Ensuite, un nommé Suidas, examinant de près cette paume de Nausicaa, attribue à Nausicaa l'invention de la sphère astronomique. J'apprends par cœur.
Ensuite, Rapin (bien-aimé celui-ci!) trouve l'aventure inconvenante, et que Nausicaa donne une trop longue entrevue à Ulysse. J'apprends par cœur.
Ensuite Hésychius.... Mais, sans aller plus loin, Louise, où est Nausicaa, la charmante laveuse ? Où sont ses jeunes compagnes, Ulysse, les roseaux, le fleuve ? Loin ! bien loin I Voici à la plaoe Rapin, l^taubé, et cette femme Dacier, qui se lancent l'un à l'autre leur eau grasse ; voici Hésychius et Suidas qui pèsent les vers, qui blutent les mots, qui toisent les particules ; voici les larrons accourus qui dévalisent le noble aveugle, qui se partagent les feuillets de son livre, qui les griifonnent, qui les barbouillent, jusqu'à ce que, de cette pure blancheur, il ne reste qa*un diiffon noirci. Certes, je les déteste, je les insulte, je raille, je me moque, et je vous parais irrévérencieux.
Et puis, Louise, tous les morceaux ne sont pas comme celui de Nausicaa, tous les poètes grecs ne sont pas des Homères.
108 LE) PR^S«S^àRE<>
Toutefois, Qf) craignes, rien ; suitout ne parles pas >de> sacrifia ces. Ce traivail peut être ennuyeux, ZQais il nfest.paa diffîoile ; et^ sans être trop présomptueux, je puis voqs assurer que je Fai fait de manière à ne craindre du moins aucun revers.. Gardez donc vos inquiétudes pour le printemps prochain, alors ^ue, devenu étudiant, je serai appelé à rendre un compte plus considérable, devant des juges plus sévères. Après vous avoir donné ces explications, je vous quitte pour me remettre à piocher, bien certain, si vous m^aimez un peu, que vous aurez de moi une compassion profonde. Mais pius que/ trois semaines!
Encore un mot pourtant. Ce cep? oui, je le connais, ainsi que beaucoup d'autres qui ne me connaissent plus. Mais, Louise, serrez pour moi la main de cette digne Marthe, qui m'a toujours défendu sans être jamais ma complice. Elle a dit vrai, d'ailleurs ; car y avait-il jamais une grappe mangée par les gri-r ves, dont on ne dit que je m'en éta^s fait plaisir? Recevez, avec les miens, les remerclments de toute la famille I>ervey,.que j'ai régalée de vos raisins, de l'histoire du cep et du propos de Marthe. ...
.. Votre Charles. .