‹ Le presbytèreChapitre 40 sur 45 · LE FBSSBYTÊHB · texte numérisé non relu

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avec vous, j^ai tâché de les étouffer, et deux fois je les ai étouffés... A. mon tour j'aecuse, moi, volire charkél Tai toujours repoussé ce malheureux; mais toujours vous me l'ayez ramené... Vous Paves él€vé auprès de ma fille... Vous n'avez pas cherché à connaître, quand vous pouvieE, quand c'était votre devoir, quand ce coup suprême nous eût sauvés tous. Voilà ce qu'a fait votre charité ! Pourtant, quand est venue la cata* strophe, je l'ai respectée, et, je puis le dire, ménagée.... Vous me rendez mal la pareiile aujourd'hui, et, pour bon chrétien que je vous sais et que vous êtes, vous me posez dessus un poids trop fort, quand je suis déjà fracassé sous celui que je porte; un poids dont il faut vous charger autant que moi; ou plutôt, car je vous demande pardon si le trouble où jo suis me pousse à vous manquer, un poids qui est celui de Finfortxme et non du péché, et que nous devons porter en commun, en nous aidant, en nous serrant Tun contro l'autre pour l'alléger, non en nous le renvoyant pour nous accabler....

Retirez donc votre funeste demande, monsieur Prévère, et hàtez-vous de me délier de cette chaîne d'angoisse dont le nœud m'étreint et me blesse, tant que vous ne l'avez pas défait; hâtez-vous, sans quoi, moi résistant, vous attaquant, oil serait la concorde ? £n d'autres temps, je me serais rendu captif à vos raisons ; qu'en ceci ce soit vous qui ployiez, puisque^ pour ce qui est de moi, en le voulant tenter seulement, je m'y brls^^. Je vous le repète, je vous le crie: c Cette coupe, je ne la boirai pas ! ce madheureux, je le servirai, je l'aimerai, s'il le faut, mais je ne l'approcherai pas de moi ! et, si ma volonté a quelque empire par delà ma mort, jamais, jamais ma fille ne portera son nom ! > Je vous le dis ici, monsieur Prévère, afin que votre loyauté s'en souvienne, afin que ma mémoire ne soit pas outragée , afin qu'au moins je descende en paix au sépulcre...

Vous avez les pièces, vous pouvez les lire ; car je me prends à croire que vous ne l'avez pas fait, puisque vous me proposez de semblables choses pour celle qùo vous aimez en commun avec moi, et dont avec moi vous devez chérir la bianebe renommée. Pour moi, je ne les veux pas voir; bien en. deçà je m'arrête : à peine pus-je achever de lire le récit de Ghampin, tant il me semblait, à chaque iigne, que ma Louise se frouvât souillée, pour avoir durant tant d'années mangé, parié, vécu dans la familiarité de ce malheureux ! A peine pus-je contriundre

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ma plume à vous sôgaîfidr filrtlTement ce qu'était votre pratégé, trouvant que c'était effrayant de s'y appesantir et peu charitable d'y apfHiyer devant voue* Mais lisez^ lises ces pièces! Vous y verrez toutes les impuretés de la chair , cet enfant issu du corn- 'luerce maudit de deux malfaiteurs sauvages... lisez encore! vous verrez la vie vagabonde, la mendicité, puis le vol, puis le brigandage, puis la justice saisie enfin de tant de crimes, et envoyant père, mère, pourrir dans l'ombre souterraine des cachots ! Et que je donne maiille à leur bâtard ! que j'assemble ce lis des champs à cette ronce des déserts ! Et c'est M. Prévère qui me le propose, ou qui, pour mieux dire, me l'enjoint de toute cette autorité de pasteur et d'ami que je n'ai jamais traitée sans respect!.*. Non, lisez, lisez, vous qui aimez Louise et son père ; lisez, et que votre cœur retourne à l'équité et à la ju^ce ! Je vous renvoie aux pièces, et je ne surajoute rien ; ma volonté est inébranlable comme le roc des montagnes.

Mais vous ne me rendrez, pas ce calme temporaire que j'étais à goûter quand m'a atteint votre coup suprême. Ces travaux me semblent un songe. Ceitte chambre où s'était suspendue mon affliction, comme pour s'y reposer sur une branche fleurie,. cette chambre, je n'y prends plus de plaisir... cette parure me navre... ce moiré, ces blanches boiseries, me serrent le cœur... Un nouvel abîme s'est entr'ouvert, et non refermé en entier ; des crevasses demeurent, où. je ne tomberai pas, mais qui s'ouvrent à ma vue et qui troublent par ressouvenir... Même une lointanie idée, qui avait sa douceur, s'est comme décrochée de moji esprit pour se submerger dans ce bouleversement.,. Il y a quelque temps, je reçus une lettre suppliante de Mme de la Cour, pour que, Dieu et les années aidant, nous cfaerchassioiis l'un et TautrQ, un terme à nos traverses dans Tunioa de nos enfants... Je lui répondis qu'à moi aussi, bieci que n'aimant pas son âls, cette pensée m'étais venue, mais que, sans rien faire contre, j'étais impuissant à rien faire pour; puis, voyant Louise ^us paisible, la crise marehant à son terme, ce malheureux Soigné de nous, je m'attachais de jour en jour à ce projet, comme à une ressource lointaine, mais du moins paisible et sans j^son, comme à une sécurité pour mon vivant ou pour après noofL.. Mais, sans votre concours, sous votre menace, siurpris où je me croyais gardé, troublé là où je goûtais la séGurité, je sens la vaiûté de tout répit, de tout espoir ; la méfianee. de tout a^pui au je «me repose, de tout cordage où je

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me soutiens, et le vide marne, le néant ténébreux fait de moi sa proie !

Voici le jour. J'ai hâte que ces lignes tous parviennent, mon cher monsieur.

Votre affligé Retbaz.

M. PRÉYÈRE Â CHARLES.

De Moraex.

Je profite, mon cher enfant, d'un moment de loisir pour répondre quelques mots à votre lettre. S'il n'y avait pas un sujet dont tous les deux nous sommes préoccupés et sur lequel je no dois m'entretenir avec vous qu'avec une grande réserve, je vous écrirais plus souvent; car j'en éprouve le besoin, et tous les jours mieux je sens que votre affection est mon bien le plus cher, le seul qui me reste encore pur et entier.

Votre lettre, mon bon ami, m'a fait verser des larmes de joie ; non point qu'elle m'ait surpris, au contraire, parce qu'elle a répondu à ce que j'attendais de vous. Votre repentir m'a touché, vos résolutions m*ont rempli d'espérances; j'ai vu qu'en vous accordant toute mon estime je ne m'étais pas trompé, et qu'en comptant sur votre piété* et sur votre courage je n'avais pas trop présumé de vous. Douce conviction, Charles, qui m'a fait goûter le bonheur au sein même de raffiictionî Signe précieux de l'empire que vous savez prendre sur vousmême et de ce que je puis attendre de vous si à cette épreuve Dieu en fait succéder d'autres. Il nous les épargnera, je l'espère; mais s'il en était autrement, que je n'aie plus à vous tendre la main; que bien plutôt que je puisse, à mon tour, m'appuyer sur vous. Vous êtes devenu homme, mon enfant ; ce que les années vous apportent de vigueur, elles me Votent; je ressens tristement que je n'ai plus pour souffrir la même force qu'autrefois, et que, si mon courage ne m'a pas abandonné, ce sont mes reins qui ploient sous le faix.

J'approuve entièrement, mon bon ami, votre projet de vous suffire à vous même, afin de vous imposer le joug salutaire des devoirs et de la nécessité. Gomme vous, je ne saurais imaginer un moyen plus efficace «de faire diversion à vos chagrins et de redonner du ressort à votre âme. Pareillement, j'approuve le

mod6 de vivre que vous avez choisi et cette société que vous allez former avec ce jeune homme qui élève un de ses frères. Youç trouverez dans cette nouvelle situation des charges et des difficultés qui seront des douceurs pour vous, et dans ce commerce d'une humble amitié un charme assilré. Il me suffit, à moi, d'être certain que vous regardez au besoin comme vôtre tout ce que j^ai, et que vous comptez sur moi comme sur un tendre père; car je le suis, mon bon ami, et je suis fier de l'être I Parlez de moi à votre ami ; dites-lui avec combien de plaisir je ferai un jour sa connaissance, et que dès aujourd'hui, je ne saurais être étranger de cœur à quiconque partage avec moi l'amitié de mon Charles.

Vous m'instruirez plus en détail de ce qui concerne votre nouveau genre de vie lorsque vous y serez 'établi. Je désire aussi savoir quelles leçons vous donnez et à qui vous les donnez. Selon l'esprit que vous apporterez à cette occupation, qui esrt; réputée ingrate et ennuyeuse, vous y trouverez, j'ose vous Rassurer, de l'intérêt et du plaisir. Vous la commencez dans le but de vous être utile à vous-même, et je vous en loue ; car, dans l'état où vous êtes, c'est vertu. Mais que bientôt vous ajoutiez à ces motifs celui d'être sincèrement utile à vos jeunes écoliers, et vous verrez votre travail s'animer, les heures s'enfuir plus légères, et les obligations qui vous fatiguent devenir comme un attachant délassement. Enfin , mon bon ami, même dans cette mince profession, dans cet obscur métier, tout en vous rendant utile et agréable au monde, rendez-vous indépendant du monde en rattachant tout à Dieu dans le secret de votre cœur. C'est, vous vous le rappelez, ce que je vous ai toujours enseigné en vous montrant qu'en lui seulement est le terme où s'attachent nos vertus, où se reposent nos désirs, où se réalisent nos espérances, et qu'il n'en est pas d'autre.... Je vous l'ai toujours enseigné, vous Tavez compris ; mais voici l'heure de mettre ces choses en pratique, sans dédaigner d'appliquer de magnifiques vérités à d'humbles devoirs. Les humbles devoirs, mon enfant, sont les vrais, sont les purs, sont les aimables devant Dieu, parce qu'ils sont les seuls qui soient dépouillés de cet alliage mondain de gloire, de célébrité, d'éclat, où la vanité entre en partage avec la conscience.

Je vais maintenant vous parler de Louise. Je suis auprès d'elle : c'est de Mornex que je vous écris. Si je n'avais à vous entretenir que du courage de cette chère amie, de sa résignation, de la

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iiftçaiirsiinple et pievAe avœ laquelle elle suppoi te de 4oiiioureux peniers et uoe cruelle séparation^ je pourrais encore, mon enfant, réjouir votre cœur et vous présenter, daps cette jeune fille, Je plus bel exemple que vous puissiez vous proposer de suivre; je pourrais vous dire, moi, qui lis dans son âme, qui connais la profondeur de ses affections et la grandeur de ses sacrifices, que je n'ai pas encore rencontré, sur le chemin de ma vie , une créature aussi digne d^admiration et de respect; je pourrais, en commençant par vous avouer, Charles, que je me réchauffe à sa piété et que je me sanctifie à ses vertus, je pourrais vous déclarer que nul n'a été digne qu'elle l'aimât, que nul ne sera digne qu'elle Tait aimé et préféré, que celui qui est et qui sera lui-même distingué par une haute piété, par de vraies et fortes vertus.... Et voilà pourquoi, nvon bon ami, votre avant-dernière lettre m'a tant affligé ; voilà pourquoi aussi votre dernière m'a rendu la sécurité, le bonheur, eu me rendant la confiance en vous, mon estime pour vous, en y ajoutant encore; car, je le sais, il est plus difficile de se relever de la chute qu'il ne Test de ne jamais choir. Si donc vous voulez désormais ne pas descendre du rang où vous a mis, avec justice et discernement, cette jeune fille angélique, en vous donnant son cœur et en vous choisissant pour époux alors qu'elle en était libre.... persévérez! prenez votre essor vers les régions élevées delà rêsignationsans abattement, du courage sans transport et sans violence, de la patiente douceur, de l'abnégation de soi, du renoncement efficace, c'est*à-dire du renoncement sans égoîsme, sans solitude, sans désertion des devoirs, des affections sociales, des vertus pratiques et journalières.... Persévérez ! vous dis-je; car ces sublimes et chrétiennes vertus, elle en est le modèle et le martyr; car elle se serait trompée, elle aurait mis sur une tête vulgaire la couronne magnifique de sa tendresse et de son estime, si vous ne les aviez pas vous-même ou si vous étiez incapable de les conquérir.

Si vous avez compris ces paroles, Charles, que maintenant je vous traite en homme, et en homme digne de Louise ! Vous voulez que je vous donne l'assurance qu'elle supporte l'épreuve et que son état ne m'inspire aucune crainte ; je ne le puis, mon bon ami, sans manquer de sincérité. Sa santé s'est flétrie, ses forces ont décliné ; je remarque en elle les longs progrès d'un dépérissement funeste, et je ne compte plus que sur le secours de Dieu, que j'implore à chaque moment du jour. Un habile mé-

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deciiiî que nous avons consulté , assure que c'est ici une crise dont le terme heureux est peut-être prochain; mais, en même temps, il croit que Louise ne pourrait, sans danger, quitter cette retraite, où l'hiver est plus doux que dans la plaine, et il redoute pour elle toute secousse, tout ébranlement. Ces prescriptions ne m'ont pas rassuré. Je suis venu prendre auprès d'elle la place de M. Reybaz, que ses affaires appelaient à faire un séjour à la cure ;. et, en revoyant Louise après trois mois d'absence, j'ai été navré de chagrin. Toutefois, les premiers jours passés, j'ai repris quelque ei^oir : il m'a semblé que ma présence lui faisait du bien, que mes entretiens ramenaient en elle un peu de calme, tout au moins un peu de cette mélancolie o\i l'âme se ravise au sortir de la douleur. Elle est peu changée : son air n'est pal altéré, sa grâce est la même. Tous les jours nous faisons ensemble une promenade; et, si son appétit est encore bien faible, ses nuits sont meilleures. Voilà, mon bon ami, la vérité tout entière. Elle vous navrera comme moi, mais elle ne vous abattra pas plus que moi. Vous saurez gémir sans vous abandonner au désespoir; vous saurez aussi mettre la confiance ^ la place du murmure et la prière à la place du transport. C'est parce que j'y compte que je vous ai dévoilé mes alarmes. Si j'étais déçu, mon dernier bien me serait enlevé ; TOUS seriez mon protégé ^oujoursi, mais non plus mon espoir, ma gloire, l'appui et le trésor de ma vieillesse !

Il faut que je vous quitte. J'ai remis la montre à Antoine et vos présents à Marthe ; tous les deux m'ont marqué leur contentement et leur reconnaissance» Je me réjouis de ce que vous avez senti vous-même que vous ne deviez pas écrire à Marthe, et je vois, dans les sentiments que vous exprimez à son égard, une preuve de la droiture der votre coaur. Oui, cette femme a été votre tendre et bonne mère; elle l'a été, elle l'est tous les jours pour Louise : l'un et l'autre vous ô^es justes en vouant un filial amour à cette pauvre servante, si excellente dans sa simplicité, si humble dans son dévouement

Je serai ici pour quelque temps encore, mais continuez de m'adresser vos lettres à la cure, d'où, elles me parviendront. Adieu, mon cher enfant, aimez-moi comme je vous aime, et que nos communs chagrins s'adoucissent par notre commune résignation aux décrets d'en haut. Je vous embrasse.

Prévére.

CHARLES A M. PRÉVÈRE.

De Lausanne.

Non , mon maître , non , mon bien-aîmé maître , non ! je ne tromperai pas votre attente.... Mais, grand Dieu!... jusqu^où la plainte m'est-elle permise?... Le sanglot me suffoque!... Ne craignez point.... je dompterai.... Mais qu'à ce premier moment les larmes ruissellent; que le cri d'une affreuse douleur puisse s'échapper de ma poitrine oppressée !

Louise dépérit? Bon Dieu! bon Dieu! prenez ma vie.... et sauvez-nous ! Louise dépérit? elle se glace, elle va s'éteindre?.... Monsieur Prévère ! il faut que je puisse voler auprès d'elle ! ^11 faut que je la voie!... Je la réchaufferai de mes caresses, je la ranimerai de mes étreintes, de mon souffle.... Suis-je donc un monstre dont l'approche souille?... dont l'attouchement puisse salir?... Parlez à son père, monsieur Prévère; dites-hii que moi seul je sais le secret de réjouir sa Louise, de toucher à seis blessures sans les irriter/ à ses douleurs pour les endormir !... Dites-lui que je ne veux pas sa main, que j'y renonce à tout jamais ; mais que son cœur, c'est moi qui sais y pénétrer pour y faire luire la joie, pour y faire renaître le calme, pour y ranimer la chaleur, la vie!... Dites-le-lui, conjurez-le, qu^il se hâte, qu'il m'appelle ! J'en ai le pressentiment, je lui sauverai sa fille, et, après l'avoir sauvée, je m'éloignerai....

Bon Dieu! quoi! est-ce vrai?... le déclin, des alarmes!... Entendez- vous donc un danger?... la mortl... Ah! malheur inouï ! coup épouvantable ! doute qui glace la terreur !... Qui est donc ce M. Reybaz qui tue son enfant.... qui la retient dans ses serres.... qui ne lâche pas quand elle crie merci!... Je vous offense, monsieur Prévère, mais je dis la vérité. Gomment comprendrais-je, comment pourrais-je concevoir cette impitoyable volonté?... Je suis enfant trouvé, mais pas infâme!... et, plutôt que de me rendre sa fille, il va la perdre, il va nous perdre tous, et lui avec nous!... Mystère impénétrable !... Ignoré-je quelque chose que les autres connaissent?... Suis-je souillé sans le savoir?... Ah! dites, dites, mon maître.... Que m'importe k moi? et je saurai du moins pourquoi ce père est barbare; et, au lieu

de détester sa cruauté, je l'excuserai, je la justifierai, je ne maudirai que moi-même....

Angélique Louise ! céleste fille ! créature adorable et adorée ! . .. Non! non! Je ne descendrai point de ce rang où vous m'avez mis en fixant sur moi votre amour et votre choix !... Modèle et martyre de toutes les vertus et de toutes les affections, non, vous n'aurez point à rougir de m'avoir estimé.... Non! je suivrai vos traces, je me nourrirai, je me rassasierai de vos exemples!... Votre seule image m'exalte, me transporte, me remplit d'une force invincible.... et cette couronne ne me sera point ôtée ! Je le jure entre vos mains, mon digne maître, je le jure solennellement. Je veux persévérer. Je veux monter et non pas descendre. Je veux me rendre digne, égal, et non pas demeurer inférieur. Je veux m'apprêter au combat, triompher dans ces luttes, conquérir ces sublimes et chrétiennes vertus.... Je suis l'ami de Louise, l'époux de son cœur ! je suis l'espoir de M. Prévère, et le trésor de sa vieillesse !...

Comptez donc sur moi, mon bien-aimé maître ; cette mer de douleurs ne me submergera pas. Grâce à vous, je me sens dans la voie; j'ai compris vos paroles, vous ne serez pas déçu. Mon cœur est transpercé de mille traits aigus, mais je gouverne ses bonds, et c'est sans délire, sans transport^ que je vous presse de nouveau et avec instance, d'implorer M. Reybaz pour qu'il m'appelle, pour qu'il s'en fie à ma tendresse pour sa fille du soin de la fortifier sans secousse, et d'ajouter à cette mélancolie le levain de l'espoir, du contentement. Mon malheur est pour beaucoup dans la peine de cet ange compatissant : qu'elle m'ait donc vu satisfait, courageux ! Ma fougue est pour beaucoup dans ses appréhensions : qu'elle m'ait donc vu changé, ferme, préparé à tout ! C'est une montagne de pitié, d'angoisse, que j'aurai ôtée de dessus son cœur, et alors.... alors cette crise sera finie, le rongement sera détruit, le ver ôté.... sur l'aile de la paix, la force et la santé reviendront.... L'idée m'est venue de partir sur l'heure, d'aller me jeter aux pieds de M. R«ybaz; il est seul à la cure, je ne pouvais troubler que lui, irriter que lui.... j'ai craint de vous déplaire.

J'attends quelques lignes, un mot de vous, mon bien-aimé maître, vous ne me laisserez pas dans cette mortelle angoisse !

Votre affectionné

Charles.

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M. PRéVERE A CHARLES.

De Monex.

GaYdes-Touft de bouger, de vous montrer, mon bon ami. Ce que TOUS m^vez demandé de faire, je l'avais déjà tenté, mais sans succès. Oni.... c'est votre naissance. Il est des choses que TOUS ignorez, qni m'attachent à vous, qui effîrayent M. Reybaz, qui sontinconnues de Louise. Ces choses, vous les apprendrez de moi, mon enfant, car il n'est plus temps de les taire, et yoos êtes mùr pour les connaître. Mais sachez attendre. Dans ce moment, je sois ^ Louise tout entier, et le calme me manque, ainsi que le loisir, pour vous faire ces révélations, qui n'dteront rien à ce que vous êtes, qui ne changeront rien à votre carrière , qui ne seront pas même une épreuve digne du courage et de Pélévatîon qui respirent dans votre lettre. J*ai reçu TOtre solennel serment; je le porte dans mon cœur, comme un présent que vous m'avez fait et qui me paye avec usore des soins que je vous ai donnés et des larmes que vous m'avez coûtées. Que Dieu soit béni, qui a béni mon ouvrage!

A l'avenir, je vous entretiendrai de Louise. Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai mandé à son sujet il j a si peu de jours. Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse avec tendresse.

PRÉVÉRE.

LE CHARTRE A LOViSB.

De la cure.

J'ai retiré un grand bien de votre lettre, mon enfont; et, B.'étaieat ces maçons cpii refont le mur, et cinquante afiaires ^i m'assaillent jkour pr oâter de ce que je sui» là, bie& sûr que je vous aurais sépondu pks tôt, Aujoujrd'hui je se le ferai qu'à iBokié, tant, à cause de ee que le loisir me nuuique,. qu'à cause de ce que. je vai» voua revoir tout à Theare.

J'ai fait toutes vos commissions, et notammenibj'ai dom^ de votre paFt à votre orpheline une paire de sabots, toute ressemblante à des souliers forts, en ce que le cuir en est vernissé et

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la tranche du bois dissimulée le long de la .aeBralie. Ils assurent que c'est bon et solide. A tout événement, j'ai fait entendre à la petite que ce sera sa parure du dimanche, et quand les chamins seront secs. Elle a eu bien du plaisir de cette largesse, et ne s'est pas mise en peine de le cacher. Seulement ai-je soup^ Qon qu'elle n'a pu attendre au dimanche, car vendredi je la vis de loin qui allait en champs, et il me sembla voir rekufe quelque chose à ses pieds, quand, d'ailleurs, au lieu de courir oomme de coutume pour me saluer, elle se prit k chassctr 9es chèvres et à disparaître derrière la haie des Olivet. La toilette est l'instinct des femmes, et, à partir d'Eve, plus d'une a répondu à la tentation.

Je vous porterai (outre une lettre qui est arrivée ici pour vous) le rouet et le meilleur de mon chanvre, tant en nature, pour que vous teilliez, qu'en filasse, pour que vous nous fassiez du fil; de cette façon, l'ouvrage sera plus varié. Du chanvre à la chemise il y a loin; c'est pourquoi, ayant visité les miennes, j'ai trouvé que, l'an qui vient, plusieurs auront besoin d'être remplacées ; et j'ai parlé au tisserand, qui s'engage à me rendre une pièce en septembre,, moyennant qu'il ait le fil à Pâques, ou à la Pentecôte au plus tard. Voici donc de la besogne, mon enfant; voici les veillées et le feu au foyer. Si je vous vois la quenouille en main, il me senablera que nous avons r'avancé d'un bout vers la tranquillité d'autrefois. Soyez certaine qu'il y a, dans cette roue qui tourne, dans cette cadence du pied, dans ce murmure de la mécanique, une sorte de chanson domestique, qui est pour le trouble intérieur comme sont, à l'enfant qui crie dans son berceau, les vieilles chansons du temps passé. Je vous porte en sus l'almanach de cette, année, qui est fertile en histoires, les unes pour la surprise, les autres pour le rire ; et une image figurée du grand tremblement de terre qui est arrivé en Italie, par rapport au Vésuve. M'étant aperçu déjà au psaume, où la lettre est grosse, que l'âge m'allonge la vue, et voulant toutefois vous faire cette lecture moi-même, j'ai acheté à Genève une paire de besicles qui rapprochent que c'est plaisir. Ils disent que c'est le second numéro.

J'écoute bien tous vos conseils, mon enfant, et encore mieux en ces matières pieuses, où Jésus Notre-Seigneur a dit que lea enfants les entendent à l'égal des savants, si ce n'est mieux. Je ne suis ni un savant ni un enfant, tout au plus un simple^ qui peut recevoir la sagesse de quiconque, mais surtout de v^us^

Louise , parce que votre vie est pure, votre nature pieuse, et votre discours parfumé de Tamour que je vous porte. J'ai confiance en Dieu; ou bien que deviendrais-je? Je m'appuie sur lui, ou bien sur qui m'appuierais*je ? Et pensez-vous que l'exemple de la pauvre Grozat, qui, plus d'un an durant, lui a retiré sa confiance pour y revenir après, soit une trace que je voulusse suivre? Heureuse encore que, pendant ce séjour qu'elle a fait sur la montagne, Satan ne Tait pas tentée, comme il fit à Notre-Seigneur, et envahie à ses ténèbres I Mais c'était une femme victime plutôt de son trop de foi que de son incrédulité; et Dieu, qui est bon, s'est tenu avec elle, ainsi qu'un chien fidè!e fait la garde autour de son ivrogne étendu sur le grand chemin.

Ce pourquoi je vous écris, mon enfant, c'est pour vous prier d'une commission auprès de M. Prévère. Il vous reviendra; mais pour dimanche, il faut qu'il soit à la cure; c'est à cause d'un accès de goutte qui retient chez lui M. Dervey, ainsi que sa femme m'en a fait prévenir tout ^ l'heure. S'il veut donc partir après-demain, vendredi nous nous croiserons en route, puisque je quitterai la cure ce jour-là vers dix heures, pour ne m'arréter qu'à Genève , oi!i j'achèterai cette robe de Marthe. Ainsi, ces deux jours écoulés, j'aurai la joie de vous retrouver, mon enfant, et de vous serrer dans mes bras.

Votre affectionné père Retbaz.

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