M. PRÉ.VÈRE AU CHANTRE
De Mornez.
Je ne serai à la cure que samedi, mon cher monsieur Reybaz, afin de rester un jour de plus auprès de Louise, et aussi afin de passer quelques moments avec vous. Mon amitié pour vous est inaltérable, et j'espère que la vôtre est à Tépieuve des déplaisirs que je puis vous causer à bonne intention.
Ce départ, dans ce moment, me contrarie vivement. Tout au moins je compte revenir au plus tôt, si cette attaque de goutte ne se prolonge pas. Pour le corps, Louise ne va pas mieux, tant s'en faut : certains symptômes de fièvre se sont déclarés, et le médecin nous a fait visite ces deux jours de suite. Au moral il
y a moins d'angoisse, des moments d'un calme entier. Avanthier, elle fit une petite excursion, portée sur Tàne ; mais hier et aujourd'hui elle n'est pas sortie. Vous la trouverez ou elle vous paraîtra un peu changée ; veuillez surveiller votre émotion et ne provoquer aucun ébranlement. Tâchez d'arriver entre deux et trois heures, j'irai seul à votre rencontre.
Adieu, mon cher Reybaz, recevez mes tendres amitiés.
Prévère.
LE CHANTRE A M. PRÉVÈRE.
De Mornez.
J'ai voulu, monsieur Prévère, laisser passer ces quelques jours avant de vous donner des nouvelles de la petite ; aussi bien, quand vous venez de la quitter, que vous aurais-je appris? Je ferais mieux d'attendre à demain, que le médecin viendra, pour savoir vous dire si elle a de la fièvre; mais j'en ai peu la patience, et, à la voir tranquille comme elle est et vaquant à divers soins, j'aime mieux vous faire partager mon contentement et l'idée où je suis que la fièvre a passé outre, sans attendre le docteur.
Le vrai docteur, c'est vous, mon bien cher monsieur. Venu à temps, vous avez tempéré, adouci et ramené cette habitude paisible, oi!i, depuis cette catastrophe, je n'avais plus revu ma Louise. Cette tristesse douce où je la trouve, c'est contentement, c'est joie, en comparaison de cette douleur comprimée où elle se consumait. En même temps que la contrainte s'est dissipée, ses caresses auprès de moi sont redevenues plus aisées et son parler plus tendre. En outre, au lieu de cette nonchalance de l'affliction, d'où elle ne sortait que pour me complaire ou pour me leurrer, elle vaque librement à des choses diverses et s'est refait ua emploi des heures. Elle lit dans les livres que vous lui avez apportés, elle a repris ses habitudes d'écrire, et jusqu'à son rouet, que ces deux soirs j'ai vu tourner, avec un contentement qu'il me serait malaisé de dire avec des mots. C'est seulement quand j'ai voulu, comme autrefois, lire des histoires dans FAlmanach, que je lui ai trouvé le cœur gonflé par-dessous sa contrainte : soit que l'histoire ne lui allât pas ( c'était celle d'un père de famille retiré d'un puits), soit qu'encore trop liée à sa
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peine, ces choses «Lu moade la blessent en l'en distrayani. Bien vite j'ai abrégé l'histoire, sans avoir Tair, et rd'ermé le livre comme s'il m*^ait importui à moi-mème. Ce n'était qu'un nuage, ainsi elle s'est remise bientôt. Tout ceci m'a oomblé d'aise à son sujet et de reconnaissance envers vous, measieur Prévère; en sorte que, si ce n'était prématuré, et qu'il ne £aut pas se glorifier du raisin avant que la grappe soit cueillie, je dirais que, par la bonté de Dieu, nous touchons au terme de cette crise cruelle, après laquelle ceci déjà me semble le paradis dès ce monde !
Je lui ai remis cette lettre que j^ai apportée de la cure, sans lui rien demander, mais sans en rien apprendre, contre son ordinaire, qui est de m'indiquer la chose en deux mots. Et si j'avais eu le soupçon tourné de ce côté, je n'aurais pas été emprunté de savoir où le diriger : car c'est de ce moment qu'elle s'est mise aux écritures, où elle passe trois heures de matinée. En d'aulres temps, peut-être m'en soucierais-je ; mais je suis devenu jaloux des heures de répit que Dieu m'acciH'de, et n'ai garde d'en aller nompre l'équilibre par quelque faux mouvement. D'ailleurs, j'ai confiance en ma Louise, et, pour ce qui est de la curiosité, là où les meurtrissures saignent, elle ne démange guère.
J'ai trouvé Marthe quasiment plus changée que Louise, pour ce peu de temps que j'ai été loin d'elles. La pauvre femme est cassée et comme engourdie de ses membres, sans que je puisse dire que ce soit la fatigue du service, lequel est bien plus léger qu'à la cure. Pareillement, son regard est terne, et son visage si sombre, que j'en suis à craindre que Louise ne s'y attriste. J'ai voulu la réjouir de ce mieux qui est en Louise : sans contredire, elle a coupé court. J'ai pensé alors que ses regrets pour oe malheureux (dont elle ignore l'opprobre ), ravivés par ee présent qu'il lui a fait, lui ont remué le cœur; et, voyant ses yeux se gonfier de larmes, j'ai abrégé l'entretien.
La messagère attendant ce |}apier, force est de le cloare, quand j'aurais encore plus d'une chose à vous dire. La plus urgente, c'est de vous presser de revenir, en tant que ce vous sera possible, pour achever votre œuvre ; et, une fois nos quartiers d'hiver bien établis, nous vous laisserons à vos ouailles. Â l'heure qu'il est, vous avez vu la chambre de Louise, et je serai aise d'en aveir votre avis. Le mur doit tirer sur sa fin ; il faudrait du beau pour sécher.
.. Votre respectueux et affectionné Rayaaz.