‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 11 sur 26 · XI · texte numérisé non relu

XI

contre le bâtiment, je n^aurais pu, même en cas de frayeur, tomber en dehors, la corniche ayant plus de saillie que je n'ai de hauteur.

Le Vatican est un amas confus de cours et de corps de logis, sans ordre et sans fin. La principale cour, appelée des Loges, formée par trois corps de logis, ayant, outre le rez-de-chaussée, trois étages de loges ou tribunes à balustrades et colonnes, est tout à fait belle ; les autres n'ont rien de remarquable. On ne sais par où y entrer, faute de façade extérieure et de portail ; il n'était pas possible, en 'effet, d'y en faire, l'espace se trouvant occupé par la colonnade de la place , qui vaut tous les portails du monde. Pour entrer dans les cours du palais, on passe par-dessous le portique de cette colonnade ; et, pour aller dans les appartements, on enfile tout droit l'escalier qui conduit à la chapelle Sixtine. Ces appartements étant inhabités n'ont aucun meuble ; on ne saurait même pas trop où les placer dans le principal appartement, dont les quatre murs, les voûtes, dessus de fenêtres et hauteurs d'appui, sont presque partout peints jusqu'au pavé par Raphaël et par ses élèves. Ce sont ces peintures si vantées, et qui seraient en effet les plus belles de l'univers, si le peu de soin, l'humidité du lieu et quelques accidents ne les avaient fort endommagées. Mais rien ne leur a fait plus de tort que la barbarie des soldats allemands de l'armée du connétable de Bourbon^ lorsqu'ils eurent pris Home d'assaut ; ils établirent un corps de garde dans ces appartements, où, faute de cheminée, ils

firent grand feu au milieu des salles ; la fumée et rhumlditë attirée des murs par le feu perdirent tout à fait ces fresques incomparables. La pièce où est Tjécole d'Athènes est celle qui a le plus souffert*

Il n'y a point d'amateur en peinture qui ne coure au plus vite À ce palais, comme à un lieu de délices» Le premier coup d'œil ne répond pas à l'attente : l'appartement n'est pas beau par lui-même ; il est demirgothique, triste et mal éclairé. Ge sont toujours des voûtes à angles et de petites fenêtres garnies de petites croisées, et de vieilles vitres inf&mes et sombres. L'abondance des peintures y produit ime espèce de monotonie. Il y en a de petites autour des grandes ; ce qui 6te toute la netteté et ne laisse aucun repos à l'œil. Il y en a partout, même dans les endroits où elles sont le plui^ mal placées , dans des places et des formes très-bizarres, dans un trèstnauvais jour, au-dessus et tout autour des fenêtres, par exemple. Ces peintures sont tout à fait ternies ; le coloris en est perdu, et par conséquent l'effet de perspective et la première gr&ee du coup d'œil le sont aussi. Arrivant ici la tête échauffée du mérite du prince des peintres, je ne pus m'empêcher de m'é^ crier à la première minute : Raphaël, ubi es ? Mais après le premier moment, quand on a fait la part des accidents dont il n'est pas la cause, et qui ont déparé son ouvrage, on le retrouve, et le plus grand Raphaël qui se puisse.

La bataille de Constantin contre le tyran Maxenoe^ sur le Ponte-Molle, est le premier tableau de (a prô-

mière classe des grands ouvrages, comme la Transfiguration de Montorio (ou si Ton veut la Nuit de Noél de Modènè, par le Corrége) est le premier de la première classe des tableaux de chevalet, soit que l'on examine la perfection du dessin, le nombre infini des figures, la force et la variété des attitudes, le féu de la composition et de l'exécution ; soit que l'on considère la grandeur de l'invention et de tout l'ouvrage. On ne peut s'empêcher de lui accorder cette prééminence, même sur l'Histoire de Psyché, la Galathée et l'Incendie del Borgo, du même auteur, et sur les Noces de Cana, du Veronese. La galerie Famese, d'Aûnibal Carrache, et le plafond Barberini, de Pierre de Cortone, sont les seuls ouvrages qui puissent, à mon gré, concourir avec celui-ci pour le premierTang» Antérieur à ces trois derniers, il a été peint en entier par Jules Romain, sous la conduite de Raphaël, qui n'a fait que l'inventer et le dessiner. Je doute que le coloris en ait jamais été beau ; il y a peu de claiivobscur, et peut*être serait-ce une faute s'il y en avait davantage, l'action se passant en pleine campagne, où la lumière est partout également répandue > sans distinction de masses d'ombres. Notre Lebruû a pris de toute main dans ce tableau, quand il a peint sa bataille d'ArbeUes : autant en ont fait beaucoup d'autres ; car c'est ici le modèle de tous les sujets de cette espèce. L'école d'Athènes est fort remarquable par la science, l'invention, la belle ordonnance et la bonne perspective que l'on devine aisément qui y étaient avant qu'elle ne fût

gâtée. Quœqu'elle tienne encore un peu de la pre* mière> manière sèche de Raphaël, et que ce ne soit pas un de ses plus parfaits ouvrages, il u^ en a peutêtre aucun plus capable de faire honneur à l'ouvrier. Le style et les pensées sont merveilleux; chaque philosophe, par son geste et son expression, caractérise son genre de doctrine et d'opinions favorites : c'eut le ^*emier modèle qui ait paru d'un grand sujet,, rendu d'une manière noble et savante. Michel- Ange n'avait fait que donner l'exemple du fier et du terrible ; Léonard de Yinci avait fait quelques portraits et autres petits ouvrages parfaitement finis : tout le reste jusqu'alors était mesquin , roide et barbare. On vante beaucoup, dans le tableau de la Messe, et dans celui de la Dispute du Saint^Sacrement, la finesse et la variété des airs de tète. Certains connaisseurs leur voudraient donner la préférence sur tous les autres. Pour moi, j'avoue que ce ne sont pas ceux. qui me plaisent le plus^ et que cette assemblée si nombreuse d'évèques mitres, ces gloires en arcs les unes sur les autres, tombent, à mes yeux, dans une monotonie peu agréable. Il faut convenir cependant que le style de ces deux tableaux eiSt noble et juste, et que celui de la Messe est plus distingué qu'aucun autre, pour le coloris. Mais quelle expression dans la Vision d'Attila, que saint Pierre et saint Paul menacent en Tair de leurs épées, lorsqu'il marche pour saccager Rome! Quelle lumière et quelle beauté de clair-obscur, dans le Saint Pierre délivré de prison par un ange ! Quelle combinaison

et quelle dégradation de lumière I Quelle figure réellement angélique, que cet ange lumineux et tout transparent î II y a une grille de fer toute noire au-devant de la prison, qui fait éclater la lumière intérieure et qui la divise ; c'est un effet incroyable. Si ce tableau était d'une plus grande composition, et que le local auquel le peintre était assujetti ne lui eût pas donné une forme si bizarre, je le mettrais au premier rang. Quel feu d^action, et quelle énergie dans rHéUodore frappé de verges et chassé du temple de Jérusalem^ dont il enlevait les trésors ! Quelle invention dans cet anachronisme allégorique du pape Jules II, rentrant en même temps dans le temple en triomphe, c'est-à-dire remis en possession des biens de TËglise, dont ses ennemis le voulaient dépouiller! Parmi tous les tableaux du Vatican, celui-ci est encore mon favori : Raphaël a-t-il jamais rien fait d'égal à ce cavalier et à ce cheval qui foule aux pieds Héliodore, à ces anges sans ailes, sous une forme humaine, qui fondent sur lui, et rasent la terre sans y toucher I Je mettrais ce tableau le pre<mier de tous, si l'autre partie n'était bien froide en comparaison de celle-ci.

Tout est en action et en tumulte dans l'Incéndiç del Borgo ; un vent violent par lequel tous les objets paraissent agités augmente le désordre et l'épouvante. Chaque partie est d'une correction de dessin achevée ; voyez cette femme qui porte de l'eau, ce vieillard qui se sauve tout nu par une fenêtre : en un mot^ c'est un chef-d'œuvre de tout point.

Non-seulement Raphaël est admirable dans la composition détaillée de chacune de ces pièces, mais il l'est encore dans l'idée de l'ensemble, ayant peint, par exemple, dans une des chambres, les quatre principales sciences ; savoir : la Théologie, la Philosophie, la Jurisprudence et la Poésie ; la Dispute du Saint-Sacrement et l'Ecole d'Athènes représentent les deux premières; les deux autres sont le Mont Parnasse, et Grégoire IX et Justinien donnant, l'un les Décrétales, l'autre son Code, Au reste, ces quatre pièce3-ci, qui ont été les premières peintes, sont encore surpassées par celles des autres chambres.

Les élèves de notre académie de France ant eu permission de copier au voile ces grandes pièces de BaphaêL On est dans l'intention de fabriquer aux Gobelins , sur ces copies , une tenture de tapisserie pour le roi. Je vais quelquefois les voir travailler. Ane vous rien dissimuler , je suis fort mécontent de leur ouvrage, où je ne vois rien de bon que la fidélité des contours ; ils copient le dessin correctement à la vé* rite , puisqu'ils calquent sur l'original , mais d'une manière froide : bien que le contour soit exact , on n'y retrouve plus ce feu ni ce trait hardi des originaux. Outre ceci, ils les défigurent de plus en plus par un maudit Coloris plâtreux à la française , inférieur encore à celui des originaux, qui n'a jamais été trop bon (car le coloris est la moindre partie de ces peintures), et qui de plus a été fort gâté par le temps et par les accidents. Yous savez comment on lève des copies exactes au voile, en étendant sur l'o-

riginal une gaze claire, où Ton trace les contours des figures ; on les reporte ensuite sur la toile imprimée. Le pape ne permet que fort rarement de copier ainsi ses peintures ; si ce n'était pour le roi, on ne l'aurait pas souffert. C'était une chose imaginée à merveille, que de mettre en tapisiseries ces belles peintures , en les relevant par les vives couleurs de nos laines des Gobelins ; mais si on les fait, à. la manufacture, aussi ternes que le sont les copies que l'on va leur envoyer d'ici, l'exécution de cet ouvrage ne fera pas, en France, grand honneur à Raphaël. Tous nos Français sont si mauvais~coloristes ! Le meiUeur serait de bâtir des salons exprès , pour y mettre les copies de ces originaux, en mosaïques dé verre avec tout l'éclat de leur émaiL Ce projet ne serait pas à bon marché , mais il serait digne de la magnificence du roi , qui aurait ainsi des copies des premiers tableaux du monde , supérieures même aux originaux.

Je ne fais pas- difficulté de dire qu'elles surpasseraient les originaux , par plusieurs raisons : 1** ces copies en mosaïques excellent à rendre fidèlement leur original avec toute sa force , avec toutes ses beautés, comme j'en ai facilement jugé par la comparaison que je viens de faire de la Pétronille , du Guerchin, avec la copie qu'ils en ont faite , laquelle n'est nullement inférieure à la peinture ; et encore par ce que je leur vois faire dans la Communion de saint Jérôme du Dominiquin, qu'ils ont à présent sur le chantier. Ces deux tableaux sont assurément au nombre des meilleurs que l'on connaisse ; ainsi l'on

peut juger que lesx)uvriers ne réussiront pas moins bien à copier Raphaël ; 2° il est facile , en copiant , de s^assurer, par des moyens familiers aux artistes , de la parfaite confection du dessin et de Texacte fidélité des contours, quoiqu'il faille en même temps convenir qu'on n'y retrouvera pas ce grand Jeu du premier trait du maître, qui part de la promptitude avec laquelle la main suit sa pensée ; 3"" l'invention, la composition, l'ordonnance et les ca^ractères qui sont les principales parties de la peinture , et celles qui mettent le génie de Raphaël si fort au-dessus de tout autre, se retrouveront dans la mosaïque, comme dans la peinture ; le style même ne sera pas fort différent, si ce n'est qu'il n'aura pas tout à fait la même élégance ; 4^ le coloris sera beaucoup meilleur , tant par l'éclat naturel de la mosaïque que parce qu'il est aisé de le. rectifier, sans rien changer aux espèces de couleurs employées par le peintre, puisque l'on p^ut mettre vives et brillantes les mêmes couleurs qu'il a mises ternes et terreuses. L'humidité de l'église Saint-'Pierre a perdu les belles couleurs de la Pétronille; elles sont fort bien rétablies dans la mosaïque. Le coloris des peintures du Vatican est éteint aujourd'hui ; peut-être même, dans la première fraîcheur, n'était-il pas au-dessus du médiocre.

De toutes les parties de la peinture , le coloris est celle qui frappe le plus promptement les yeux , qui affecte le plus le vulgaire, pour lequel un tableau mal colorié est un tableau.de rebut; qui attire la première ceux mêmes qui , la regardant comme se-

condaire, lui préfèrent avec raison la composition et le dessin : un bon tableau mal colorié est comme un bon livre sans agréments. Ne voyons-nous pas aujourd'hui en France quelle faveur ont pris les tableaux flamands et hollandais , à quel prix excessif ils sont montés, sans avoir d'autre mérite que celui du fini et du coloris ? Ce sont , pour la plupart , ou de petits sujets bas et puérils , ou de grands sujets traités d'une petite manière ; et même ce coloris si vanté est un coloris de pierreries, éclatant fort au delà du vrai, et qui n'est point dans la nature, non plus que ce grand fini n'est conforme à la perspective aérienne. Cependant voilà le coloris qui est à la mode parmi nous , par le même goût qui fait courir après nos petits livrets écrits d'un style brillant et néologique; car n'ayez pas peur que ces curieux compilateurs d'école flamande recherchent des our vrages de Van Dyck ou du grand Rubens , où est le vrai coloris. Non , ce sont des Téûiers , des Mieris , des Gérard Do^v, qu'ils achètent à tout' prix ; ce dont je rends grâce au ciel , s'ils peuvent si bien faire tomber les Titiens, que je les aie pour cent écus. Ne serait-ce pas aussi l'extrême platitude du coloris de nos peintres français qui aurait contribué à jeter notre goût dans l'excès opposé? Quel dommage qu'ils niaient pas su acquérir cette partie, eux qui travaillent avec tant de science et d'esprit I Où sont les Italiens qui composent et ordonnent mieux que Lebrun, Jouvenet, Boulogne et Bourdon? Si ces derniers peignaient comme les Vénitiens, ou 6omme les Lom-

bards^ j'ose dire qu'ils seraient au moins leurs égaux. Et Lesueur, notre Raphaël de la Franee y quand illui arrive de colorier aussi bien qu'il invente où qu'il dessine , n'est-il pas autant le divin Lesueur que l'autre est le divin Raphaël ?

Je dis donc , pour revenir au propos dont je m'étais écarté , qu'on ne pourrait rendre un plus grand service à notre art favori que de donner y par des mosaïques, un vif coloris à ces admirables ouvrages du Vatican, qui ne pèchent que par cette partie; mais le plus grand avantage qu'ils retireraient du projet que je vous propose serait de sortir de ce sombre appartement voûté, de se débarrasser de ce fati^s de peintures environnantes qui les noient , d'être mis dans un jour favorable, où ils paraîtraient avec tout l'avantage dont ils sont dignes, et de quitter les formes irrégulières qu'ont quelques - uns d'entre eux : car il ne faudrait exécuter en mosaïque que les meilleurs morceaux, tous n'étant pas ici d'un égal choix, même parmi ceux de la main de Raphaël^ et les réduire, autant qu'il se pourrait, à une forme carrée ou cintrée par le dessus, en retranchant ou en séparant certaines parties, pour les replacer ailleurs ; en mettant au-dessus et aux côtés d'une porté telle excellente pièce qui se trouve au-dessus et aux côtés d'une fenêtre. Ce serait une magnificence bien digne d'un aussi puissant roi que le nôtre, de faire construire exprès un vaste bâtiment en galerie , pour y réunir les copies en mosaïque des plus fameux ouvrages à fresque qui sont en Italie , tant en tableaux

qu^en plafonds, en les distribuant dans un bel ordre et dans un beau jour, au milieu d^une riche architecture. Vis-à'vis de ce bâtiment, en un clin d'œii , avec ma baguette de fée, j'en construis un autre, où je réunis à la file les modèles tirés des creux de toutes les plus fameuses statues. Croyez-yous qu'on puisse rien imaginer de mieux pour l'honneur des arts et de leur protecteur? Croyez-vous que la curiosité des étrangers, qui trouveraient ici réunies les principales choses qu'ils vont chercher de côté et d'autre à grands frais, ne rendrait pas au triple à l'Etat la dépense que lui auraient coûté de tels monuments? Communiquez, je vous prie, de ma part, ce projet aux mânes du grand Colbert.

Le Jugement .dernier, de Michel- Ange, à la chapelle Sixtine, est aussi de la première classe des compositions à fresque ; ce fameux ouvrage, et peut-être encore plus les figures <ie la frise qui soutiennent le plafond, en toutes sortes d'attitudes forcées, sont une furie d'anatomie. Ce sont des prophètes et des sibylles, incomparables pour la science et la force du dessin. C'est le plus bel ouvrage de Michel- Ange, en peinture. A vrai dire, je n'en connais point d'autre que celui-ci de véritablement beau. C'éfait, pour trancher le mot, un mauvais, mais un terrible dessinateur. Nous devons à ce vigoureux génie le bannissement du goût gothique et mesquin, et la gloire d'avoir ramené les autres à la belle nature, tandis qu'il l'outrait lui-même. Les figures de cette irise, leur force et leur raccourci, emportent l'ima-

gination hors d'eUe-méme, comme le sublime du grand Corneille : on n'a rien de plus beau en ce genre. Son tableau du Jugement; dernier a réussi, parce que ^'est un sujet confus, où le désordre se trouve en sa place, et parce qu'il y a su répandre un coloris^ sans harmonie, une mauvaise teinte générale, ambiguë, d'air bleuâtre et rougeàtre, qui ne ressemble pas mal au mélange des éléments dans le renversement de la nature. Ce sujet était le plus convenable dont un esprit sublime, vaste et féroce, tel que celui de Michel-Ange, pût faire choix selon son caractère. Toute cette pièce fait un grand fracas et étonne bien plus qu'elle ne plaît ; c'est ce que demandait un tel sujet. La chapelle Pauline a été peinte aussi par Michel- Ange. Elle est si noire et si enfumée qu'on n'y peut rien voir à son aise.

Nous trouverons mieux notre compte à aller voir les célèbres loges de Raphaël; il a peint et fait peindre par ses élèves, dans chaque division de la voûte, les histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament. Yous connaissez toutes ces peintures, qui ont été souvent gravées et qui ne peuvent èti'e trop étudiées. Elles sont en grand nombre ; mais non pas de même valeur, quoiqu'il y en ait beaucoup de belles. Raphaël a peint lui-même les premiers sujets de la Genèse, d'une exquise perfection de dessin, qui gâte la vue de tout autre tableau des autres maîtres : la Création du mon^e, l'Adam et l'Eve, l'Échelle de Jacob, sont au nombre des plus parfaits ; les arabesques des loges sont légères et tiès-agréables. Jean

d^Udine lès fit sous les ordres et la conduite de Raphaël son maître, qui allait soigneusement étudier le goût de l'antique, en ce genre, dans les sette sale des thermes de Titus.

Je ne vous dirai rien ici de la bibliothèque Vaticane, dont je parlerai plus tard ; mais n'omettons pas la galerie des cartes de géographie, où l'on a peint à fresque en Ueu et or toutes les provinces de l'Italie, sur une très-grande surface et avec beaucoup d'exactitude, à ce que l'on m'a dit. Je me suis utilement servi de ces cartes, pour vérifier mon plan du territoire de Pistoja, où l'armée de Gatilina fut défaite par Petreius. Cette galerie conduit à un nouveau bâtiment, que le feu psqpe Benoit XIII, bon moine de son métier, a fait construire derrière le Vatican, dans un canton désert, pour y mener sa vie de reclus. Les murailles des appartements sont fort proprement peintes en blanc de Troyes, et les chaises de paille n'y manquent pas. Ce n'est pas là un objet pour un curieux délicat tel que vous.

/^ Revenons à la cour du Belvédère. D'abord, c'est un péristyle orné dans le fond, d'une belle fontaine en niche, sur le bassin de laquelle est couchée la fameuse statue antique de Gléopàtre. On entre par là dans la cour octogone du Belvédère, petite ^ et assez laide, formée en arcades fermant par de grandes portes de bois, peintes en rouge. Ceci ressemble mieux à des remises qu'à toute autre chose ; ouvrez ces remises, et vous y trouverez, au lieu de carrosséS; une statue antique dans chacune, et quelles

antiques, ma foi ! F Apollon, TAntinoûs, le Torse, le Laocoon, l'Hercule Commode, la Vénus pudique, la Vénus et Cupidon, le Faune tenant un enfant, autre* ment nommé Saturne prêt à dévorer son enfant. Vouloir vous exalter le mérite de ces statues, ce serait vouloir répéter ce qu'en a dit tout l'univers : U'AntinotUf et rApollon sont les chefs-d'œuvre du goût délicat. Le Torse avait par^dessus tout autre l'amitié de Michel-Ange ; mais, quoique l'on veuille dire de ces trois-ci, du Mirmillon*, du Gladiateur Borghese, de la Vénus de Médicis, de l'Hercule Famese, du Faune qui danser, ou de quelque autre imtique que ce soit, il faut, à mon sens, qu'elles viennent toutes se mettre à genoux et rendre leurs ^ hommages très-humbles au Laocoon, le monarque ( et le souverain du peuple statue. /Ge beau groupe de trois figures est de la main de trois ouvriers 'grecs, Athénodore, Polydore et Agésander, dont les noms sont écrits sur la base. On l'a tiré des thermes de Titus. Il y manquait un bras, que Michel- Ange a tenté de refaire en marbre ; et pour ceci, il avait l'heureuse facilité de retrouver le modèle du contour original ; car nous avons la figure entière du groupe sur le revers d'une médaille. Cependant il y a renoncé après l'avoir dégrossi ; la pierre est encore au bas du piédestal. Bemin, plus hardi, à exécuté ce projet en terre cuite. Mois quelle comparaison de ceci avec l'antique ! On en plie les épaules, j

^ Il MirmiUone, le Gladiateur mourant» actuellement au musée du Capitule, autrefois à la villa Ludôvisi. R. C.

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SMl est possible de vous aiTacher d'auprès de cette merveille, si mal placée dans ce réduit, ainsi ({ue ses compagnons, nous irons faire notre promenade dans le jardin du Belvédère, agréable et rempli de fontaines, La principale, près de la porte d'entrée, quoiqu'un peu bagatelle, est tout à fait curieuse et amusante ; c'est une espèce de galéasse percée de deux rangs de pièces de canon : elle a ses mâts, vergues et bailderoles; tous les cordages et agrès sont formés par des filets de jets d'eau ; les canons tirent des jets d'eau. Le vaisseau est dans un bassin à l'abri contre un rocher, couvert de jets d'eau du haut en bas. On laisse, dans ce jardin, je ne ^ais pourquoi^ les paons de bronze et la pomme de pin qui formaient le couronnement du mausolée d'Adrien.

Les Barberini ont un autre jardin dans ce quar* tier-ci, avec une grande maison de campagne, que je me contente de vous faire voir de loin, comme je Vou^ ai déjà montré, sur le bord du Tibre, le vaste hôpital du Saint-Esprit, dont le maltre-autel, de marbre précieux, l'apothicairerie et les salles, méritent d'être vus. Les deu3^ vigne,, où l'on peut achever sa promenade, sont la Famese et la Gesi, dans lesquelles on trouve quelques statues antiques.

Dans notre après-midi nous parcourrons le Trastevere, au moyen de quoi nous aurons visité toute cette partie de la ville au delà du Tibre.

L'Ile Saint-Barthélémy, à peu près grande aujourd'hui comme ce qu'on appelle, à Paris, le quartier de l'ile Notre-Dame, n'est pas d'ancienne date ; elle

n'est au monde que depuis vingt-deux ou vingt-trois siècles, ayant, comme, vous le savez, commencé à se former par l'amas des gerbes provenues de la récolte des terres appartenant au roi Tarquin le Superbe, que le peuple jeta dans la rivière en cet endroit, où elles s'arrêtèrent sur un bas- fond. Je me représente cette île longue, comme quelque chose de magnifique au temps des Romains, lorsque son contour était en entier xevètu d'un mur bombé de pierres de taille, qui la figurait en forme de gros vaisseau, avec sa poupe carrée et sa proue pointue. Quelle grandeur et quelle justesse n'y a-t-il pas dans une pareille manière d'ajuster unç lie au milieu d'une ville ! Un obélisque en faisait le mât, et le. temple d'Esculape avec son dôme, en faisait le château de poupe. C'est aujourd'hui l'église de Saint-Barthélémy, à dôme et à tabernacle en colonnes de porphyre.

Plus loin, après être sortis de l'Ile, nous avons Sainte-Cécile, où le superbe tombeau de la sainte , couvert de richesses et de pierres précieuses, laisse voir dans une niche pratiquée au milieu la statue, plus préciftuse encore, ouvrage de Maderne, et l'une des quatre célèbres modernes. Elle est couchée tout de son long; la tète est coupée et reposée dans sa même place, si bien qu'à moins d'être fort près on ne s'aperçoit pas qu'elle soit séparée du corps. Je remarquai dans cette église une belle copie, faite par le Guide , de la Sainte Cécile de Raphaël , qui est à Bologne. Mais plus cette copie me parut belle , plus j'admirai Raphaël , dont l'original est bien au-des-

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SUS de ceci. Nous eûmes Fautre jour dans cette église une excelleiite musique de la composition d'un seigneur Diego, Espagnol, qui nous donna le meilleur motet que j'aie entendu de l'année , en Italie ; sur* tout les chœurs étaient à enlever. Je voulus acheter ce motet, mais le drôle en demandait cinq cents livres. C'est une misère ici, où Ton ne grave ni l'on n'imprime la musique, que d'avoir la première cojAe qui s'en tire. Le violon Pascalini fit a.ussi des miracles dans un concerto. S'il n'est pas le premier violon de l'Italie, c'est au moîns celui que j'aie jamais entendu le mieux jouer. Avant que de sortir d'ici, remarquez dans la cour une urne antique d'une belle forme.

A Saint^François à Ripuy on voit le tableau des Trois Maries , par Annibal Carrache ; à Saint-Chrysogone, autrefois Templum Fortunœ plebeiœ y les deux files de colonnes antiques. . . A Sainte - Marie , dans le Trastevere, autrefois Taberna Meritoria , c'est-à-rdire les invalides, ou voit une grosse fontaine dans la place , un superbe portique au-dehors de grosses colonnes de granit, et pareilles colonnes audedans : c'est un des beaux bâtiments de Rome. On y voit aussi, sous le portique , une mosaïque antique en pierres naturelles, et quelques bonnes peintures modernes au dedans.

Je passe légèrement sur tout ceci , pour vous mener plus promptement jouir, au-dessus du mont Janicule, de l'admirable vue de Rome, et de tous ses dômes, coup d'œil qui seul vaut la peine de faire

le voyage d^Italie, joint, comme il Test, à la vtie des aqueducs de Teau Alsietine et à cette incroyable fon<« taine de Paul Y, que je vous ai déjà décrite. Mais ce n'est pas tout, on trouve à deux pas de là la fameuse Transfiguration de Raphaël, estimée, àla pluralité dest suffrages, le plus beau tableau de chevalet qui existe. Il est fort mal placé, à contre-jour, sur le maître^ autel de San-Pietro in Montorio , et si j'avais rbon-neur d'être pape , il n'y resterait pas deux minutes. Ce célèbre ouvrage, qui fut exposé près du corps de Raphaël lorsqu'il mourut, et qui faisait fondre ep larmes les assistants, en songeant à la perte que l'on venait de faire d'un si grand artiste, à la fleur de son àge^ est de la, plus parfaite correction de dessin ; les attitudes en sont admirables, tout y est plein d'àme, de vie et d'action dans la partie inférieure, représen* tant l'enfant tourmenté du malin esprit, que son père et sa mère amènent aux apôtres. Cela se peut voir dans les belles estampes que nous en avons ; mais ce qui ne se peut voir et ce que l'on n'a pu rendre ni copier assez bien pour en donner une idée, c'^stla partie -supérieure, représentant la Transfiguration de Jésus-Christ, entre Moïse et Élie. Le subhn^e de cette figure de Jésus-Christ , qu'on voit monter en Pair , par 5a propre gravitation , comme les autres corps tendent vers le centre, et Tair céleste de son visage, sont des choses qui veulent être vues et non décrites. Quel feu n'y a-t-il pas aussi dans l'attitude des deux prophètes qui l'accompagnent 1 Cette partie est encore au-dessus de l'autre, tout admirable qu'est

celle-ci. Les lumières au-dessus du tableau devaient faire un excellent effet dans leur fraîcheur; le. temps les a rendues grisô.tres. C'est un malheur pour nous que les tableaux tîe Raphaël se trouvent aiujourd'hui trop noirs ; les couleulps oûfr bruni avec excès , et les diverses ombres sont devenues presque également noires ; ce qui a presque perdu l'effet de la dégradation et des reflets, et leur ôte par là beaucoup de la grétce du premier coup d'oeil. Au reste, le tableau n'est pas sans défaut; Taction en est double. Quoique ceci soit conforme à l'histoire, cette duplicité ne plaît pas; à la vérité, Raphaël l'a sauvée le plus ingénieusement du monde , en liant les deux actions l'une à l'autre , par un des apôtres, qui montre du doigt Jésus - Christ transfiguré au^ père de l'enfant malade , et parait lui dire que c'est là qu'il faut s'adresser pour obtenir la guérison de son enfant. Le mont Thabor ne parait qu'un petit tertre trop voisin du devant du tableau ; mais peut-être Raphaël en a-t-il usé de la sorte pour ne pas trop diminuer les %ures de Jésus-Christ. et des deux prophètes , et ne pas tenir dans un trop grand éloignement l'action principale. Quoi qu'il en soit, pour jouir plus à nion aise de ce tablea\\j j'ai coutume de le considérer à deux fois, en interposant un objet, qui m'en cache tantôt une partie, tantôt l'autre, et je trouve que toutes deux séparément sont plus belles qu'ensemble; surtout la partie supérieure est tout à fait sublime et miraculeuse. On pourrait conjecturer que Raphaël n'eut d'abord dessein de composer son tableau que

de cette seule partie , et que l'ayant trouvé trop mi, il eut ensuite la pensée de l'enrichir du second sujet. On voit au Vatican un excellent carton fait de sa main, pour le tableau de la Transfiguration, lequel ne contient que cette partie inférieure, comme si Raphaël ne l'eût conçue qu'après coup ; elle est en vérité si belle, si pleine de feu, sr parfaitement dessinée , qu'en convenant même qu'elle rompt l'unité du sujet, on regretterait fort de ne pas trouver dans cette peinture, un défaut qui y ^porte tant de beautés. Tondriez- vous, au prix d'une plus grande perfection dans l'ordonnance , perdre cette seule figure merveilleuse de la mère agenouillée, sans parler de toutes les autres pareillement impayables? On pfeut souvent remarquer dans les fautes que se permettent les grands génies, tels que Molière, Corneille et Raphaël, q^i'en diminuant la perfection de leur ouvrage, elles ne laissent pas que d'en augmenter la valeur. C'est ce qui fait dire avec raison que ce ne sont pas lès défauts d'une composition qui la rendent mauvaise, mais bien le manque de beautés.

Il y a ici divers sujets de la vie de Jésu&-Ghrist, peints à fresque sur la face d'une chapelle à droite, par Fra Sebastiano del Piombo, lé rival de Raphaël. H fallait que ce drôle-là fût un maître imprudent, pour aller mettre son ouvrage à côté de l'autre, malgré l'aide que lui donnait Michel-Ange pour le dessin ; car Fra Sebastiano n'a guère d'autre qualité qu'un coloris le plus moelleux qu'il soit possible. ' Michel-Ange y a aussi fait lui-même quelques pein-

tares. Bref, tout cette petite église est très-curieuse à voir. La belle balustrade de marbre jaune antique vient des jardins de mon ami Salluste. Le petit dôme près de Fégliàe, par Bramante, au lieu où la tradition porte que saint Pierre lut crucifié, est tout A fait joli. Près de Montorio se trouve Tacadémie degrAreadi et la Salle des conférences , que je n'ai pas encore vue.

Vous êtes né Coiflféy monsieur Tamateur de peintures ; vous allez voir encore du B^aphaël et du plus exquis. Pour celui-ci^ ce isont mes amours particulières, mieux que le Vatican, mieux que Montorio : je veux parler du petit Farnese de la Longara. M« Galiani, envoyé du roi de Naples, logé dans cette maison, n'avait que faire d'autant d'esprit et démérite qu'il en a, pour avoir de moi de fréquentes visites, ayant dans deux salons la Psyché et la Galatbée. Raphaël commença par le salon de la Galathée, qui est celui du fond, où il a peint le plafond et la frise en arabesques et en jeux d'enfants : c'est un délire. Il n'était bruit dans Rome que de cette frise endianiée ^ Michel- Ange la vint voir en son absence ; il ne dit mot, et ayant trouvé du noir sur une palette, en une douzaine de coups de pinceau , il barbouilla sur la muraille, a chiar oscuro^ une tète démesurée d'un gros jeune homme tout réjoui, puis s'en alla. Raphaël, apercevant à son retour cette tête monstru^euse, s'écria \ « Michel- Ange est venu ici. Qu'estât ce donc qu'il a dit? — Rien du tout, lui repliât quèrent ses élèves ; il a fait cette tète , puis s'en est

« allé. — J^entends, dit Raphaël, il a raison y m^ a figures sont trop petites ; il faut me rectifier à cet «( égard dans le reste de l'ouvrage. » Et y là^dessus y il se mit à repeindre les murs du salon, où vous noterez qu'il, a, par respect, interrompu son sujet à Tendroit de la tète' noire, sans y toucher, si bien qu'elle y est encore, et qu'on est fort étonné de l'effet ridicule que fait là ce gros visage disparate, mais du reste admirablement bienfait. Le Triomphe de Galathée se promenant sur les ondes est un morceau sans prix^ que quelques connaisseurs regardent comme le plus bel ouvrage qui soit sorti des mains de Raphaël ; il l'a peint lui-même en entier ; mais il n'a fait qu'inventer, dessiner et conduire le salon voisin, qu'il fit peindre par Jules Romain; c'est celui qu^en mon particulier je préfère à tout. Les sujets de l'histoire de Psyché y sont représentés en dix ou douze pièces, tant dans les angles de la frise que dans les deux parties du plafond, séparées par une poutre. Dans l'une, le Conseil tenu par les dieux, pour recevoir Psyché dans la cour céleste ; dans l'autre, le Festin des noces de Psyché et de l'Amour ; le tout entremêlé de guirlandes de fleur en festons, de petits amours et d'oiseaux qui se jouent au travers ; le dessin de toutes ces pièces est absolument parfait. Mercure tout nu, son petit chapeau sur la tète, son caducée à la main, s'envole d'un des angles, en face du spectateur, portant sur la terre les ordres de Jupiter. Je cite cette figure, la regardant, en particulier, comme la plus parfaite que jamais ait faite Raphaël; quelles figures

encore que ce Ganymède, présentant la coupe à Jupiter un genou en terre ; que ces trois Grâces versant des parfums ; que ce Sphinx avec sa mine de fourberie ; que cette Vénus partant dans son char attelé de colombes I Quel esprit dan^ la manière de rendre la physionomie de ces'trois frères, Jupiter, Neptune et Pluton, qui n'ont pas un trait l'un de l'autre, et se ressemblent comme deux gouttes d'eau ! Le coloris de ces histoires est fort mauvais, rougeàtre et entièrement perdu. Charles Maratte, chargé de les retoucher, n'ayant osé le faire, a rempli le fond de ces peintures d'un outre-mer dur et vif qui les fait ressortir, mais qui augmente la dureté naturelle du coloris de Jules Romain. Raphaël, qui se connaissait <.. lui-même pour n'être pas d'une habileté consommée dans l'art de faire plafonner ses figures, article dans lequel il a été surpassé par ceux qui ont vécu depuis, tels que le Corrége et Lanfranc, a fait à ces deux grands sujets une bordure en guise de tapisserie, que des clous figurés tiennent attachée au plafond. L'histoire de Psyché et la Transfiguration, qu'il peignait en même temps, furent ses derniers ouvrages. Augustin Chigi, propriétaire de la maison, y ayant, pour lui. plaire, donné un logement à sa maltresse, le luxurieux jeune homme s'en donna tant, qu'il mourut, à mon grand regret, un vendredi saint, jour fatal. Hélas ! peut-être n'aurait-il plus rien fait : le cardinal Bibbiena lui proposait en mariage sja nièce et son héritière; le pape le voulait faire cardinal. Adieu la palette et le pinceau! Je ne sais si Raphaël

mourut ^ dans ce palais^ qu'il habitait alors à ce qu'il me semble, ou dans sa propre maison qu'on montre rue des Goronari, non loin du théâtre Tordinona et du pont Saint- Ange.

La politesse nous engage à aller d'ici faire visite au prince Corsini, neveu du pape. Vous ne le trouverez pas, car il est dans Sa vice-royauté de Sicile ; mais VOUS trouverez sa femme, et sa fille mariée au frère de l'abbé Niccolini, notre ami. Les Corsini sont logés dans xm quartier bien reculé : à merveille ; tant que leur oncle vivra, on leur y viendra faire la cour ; mais à sa mort prochaine, gare qu'il ne faille changer de demeure, ou rester seuls, Albani disait, il y a quelques jours, que les neveux des papes meurent deux fois ; la seconde comme les autres^ et la première à la mort de leur oncle. Votre politesse pour les Corsini sera récompensée par quelques peintures du Corrége et de l'Albane. Le grand palais Salviati est un peu plus loin. Je ne vous y arrêterai pas longtemps. Les principales peintures ayant été, à ce qu'on m'a dit, transportées chez le connétable Colonna, dont la femme est Salviati.

De là nous irons, suivant Tusage, terminer notre course par une promenade à la vigne Panfiii, et vous conviendrez que celle-ci est la plus belle, la mieux entendue et la mieux plantée de toutes. La façade du palais est toute recouverte de bas-reliefs antiques, disposés par l'Algarde dans un ordre très-

i Raphaël mourut dans sa maison , rue des Coronarî , ie vendredi 7 avril 45^, à Tâgé de trente-sept ans. R. C

agréable. Il est grand, bien logeable, bien orné de peintures et de statues, et précédé d'une belle esplanade. Les jardins sont très-é tendus, verts et mieux soignés qu'aucun autre ; les grottes, les jolies fontaines y sont en abondance ; nous aurons de quoi pas- Iser agréablement notre soirée au milieu des tableaux, des tables de mat*bre, des bas-relie& et des statues. La Bacchanale célèbre de Jules Romain, plusieurs beaux morceaux de l'Algarde. En antiques, le rare buste de Nerva, l'excellent bas-relief d'Andromède et Persée, la Cybèle du Cirque, et tant d'autres dont je ne vous parle pas, pour avoir déjà trop parlé aujourd'hui.

Che troppo e lungo ormai, signore^è il Canto; Et forse ch'anco Fascoltar vi grava; Si ch'io differirô Tistoria mia In altro tempo che più grata sia.

Femmes, Assemblées, Conversations.

Les dames romaines, dont vous me demandez des nouvelles, ma bonne amie, ne sont pas en prédicament de beauté dans les autres villes d'Italie. On me les avait annoncées laides et malpropres; j'ai trouvé qu'on leur faisait tort. Quoique parmi la noblesse le sang ne soit pas aussi beau qu'à Venise, les femmes me paraissent ici au moins aussi bien

FEMMES, ASSEMBLÉES, CONYERSATIONS. Mf

qu'en aucune autre ville d'Italie ; la princesse Borgliese,,la duchesse de Caserte, mesdames Piccolomini, Petrom, Ricci, Falconieri, Sampieri et plusieurs autres, seraient partout de belles femmes.' U n'en est pas de même des femmes du peuple, ni des courtisanes^ du moins pour le peu que j'en ai aperçu. Il n'y a point de ces courtisanes vénitiennes qui ont si bon air, et qui font si bien leurs affaires ; il n'y a pioint non plus de filles de théâtre : la décence ecclésiastique ne laisse paraître sur le théâtre, dans les rôles de femmes, que de jeunes jolis garçons, à qui de diaboliques chaudronniers ont trouvé le secret de rendre la voix flûtée. Habillés en filles avec des hanches^ de la croupe, de la gorge, le cou rond et potelé, on les prendrait pour de véritables filles*. On prétend même que les gens du pays s'y trompent quelquefois jusqu'au bout; mais c'est une vieille calomnie à laquelle je n'ajoute aucune foi. Je vois, au contraire, que ces honnêtes Romains sont très-bons serviteurs du beau sexe : chacun a sa cha* ôune. Tous les jours on les Voit arriver ensemble, dans les assemblées, ou à si peu d'intervalle l'un de l'autre que, lorsque l'on voit entrer une personne, on peut parier à jeu sûr pour celle qui va suivre. Npus appelons ceci les cartes routées. Ces pariades de pigeons se mettent ainsi deux à deux, tout le long des appartements, et font à leur aise la petite jaserie, jusqu'à ce qu'il leur prenne fantaisie de jouer

* La même chose avait lieu aa théâtre italien, à Vienne, en 016. (Lady MoMTÀGo.)

au quadrille^ à tré-settey au stopa, ou aux minchiate (tarots) ; mais surtout à ce dernier^ qui est le grand jeu en règne. C'est un jeu fort extraordinaire, tant pour le grand nombre de cartes que pour leurs figures, et pour la manière dont il se joue. J'y voyais les gens si appliqués et si vifs, qu'autant par curiosité que parce que, nous autres étrangers, ne savons pour la plupart du temps que devenir dans ces grandes assemblées, il m'a pris fantaisie de me faire initier dans les mystères de ce jeu-ci, plus obscurs en apparence que ceux de la Bonne Déesse, mais qui ne sont rien au fond. Sur le peu que je sais jusqu'à présent de ce jeu, auquel je m'escrime déjà, quoique souvent au détriment de mon associé, il me parait facile à apprendre ; mais très-diffîcile à bien jouer. Ce jeu est très-beau, au moins aussi savant, aussi vif et aussi piquant que le reversi, le plus beau de nos jeux en France, et beaucoup plus rempli d'événements. D'un autre côté, il n'a pas la belle simplicité du reversi, étant au contraire très-compliqué. J'ai envie de vous le porter ; la difficulté sera d'avoir une cargaison de cartes. Il se joue à quatre, deux contre deux, assis comme au quadrille, les deux associés vis-à-vis l'un de l'autre. Il y a quatre-vingt-dixsept cartes, grandes et épaisses au double des nôtres ; savoir : cinquante-six des quatre couleurs ordinaires, car les Italiens ont quatre figures, au lieu que nous n'en avons que trois ; plus, quarante figures singulières numérotées, et le fol, ou mattOy qui tient lieu de zéro, en augmentant la valeur des autres. Ces

figures portent le nom des étoiles, du soleil, de la lune, du pape, du diable, de la mort, du pendu, du bateleur, de la trompette du jugement dernier, et autres bizarres. Les unes ont une valeur intrinsèque qui varie entre elles, d'autres n'en ont point ; mais le numéro supérieur, qui ne vaut rien, ne laisse pas que de couper l'inférieur qui vaut des points. Le tout coiisiste à avoir dans son jeu au moins trois numéros de suite ayant valeur, qui se puissent compter d'entrée en tierces, ou, comme ils l'appellent, en verzicoie y k les conserver en jouant les cartes, ou à s'emparer de ceux de son adversaire & la fin du coup,

où les verzicole se recomptent Tout ceci est

accompagné de quantité de circonstances intéressantes. Le décompte est long à la fin de chaque coup ; le coup est pareillement long à jouer, les cartes se jouant jusqu'à la fin, et devenant plus difficiles, à mesure que le nombre en reste moindre^ ce qui est la vraie marque d'un beau jeu : aussi ne joue-t-on que trois tours, jEaisant douze coups, et à chaque • tour, on change de place et d'associé, pour varier la fortune. Tout l'artifice du jeu m'a paru consister en cette cinquième couleur, qui est toujours la Triomphe ; les autres ne servant que de remplissage nécessaire, et dans la manière dont on est assis entre ses deux adversaires qui vous voient toigours venir. Ce jeu a été inventé à Sienne, par Michel- Ange, à ce qu'on prétend, pour apprendre aux enfants à supputer de toutes sortes de manières : en effet, c'est une arithmétique perpétuelle. Il faut que ce jeu ne

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