‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 12 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

se soit mis en vogue à Rome qu'au temps du pape Innocent X y Panfili ; car le pape des minchiate ressemble comme deux gouttes d^eau au portrait de ce grand pontife. Le jeu ne va pas bien loin et l'on n'y joue pas cher, quelquefois à Técu la fiche ; mais pour le plus souvent au teston, qui vaut à peu près trois de nos pièces de douze sous : ajoutez que l'on ne paye jamais les cartes dans ce pays*ci. Disons en même temps que l'on a, dans les meiUeures maisons, des jetons d'ivoire, dès fiches de carton, et un seul jeu, dont on ne change point, quoique piqué. Les cartes, pour paraître moins sales, sont bariolées de divers traits sur le dos. C'est une comédie que de voir les femmes mêler ces gros in-S"^ contre leur ventre et d'entendre le jargon qu'on y tient, qui est aussi amusant que le jeu même : tout le monde en est fou, hommes et femmes. En vérité, il est fort joli ; je trouve que c'est le seul jeu dé cartes qui ait quelque rapport aux échecs, en ce que les pièces sont variées, et que l'on fait uûe perpétuelle guerre, tantôt aux unes , tantôt aux autres ; car telle est im^ portante dans un certain moment, et telle dans un autre.

L'autre jour, Legouz, qui est sujet aux quiproquo, s'approchant de madame Bentivoglio, lui fit compliment sur ce qu'elle excellait à manier les -minr chie, il voulait dire les minchiate. Cet autre mot est un terme de plaisanterie, qui signifie ce qui manque à ces jeunes gens de théâtre, dont je vous parlais il . n'y a qu'un moment. L'éclat de rire fut général

dans l'assemblée ; mais vous savez qu'il ne se déferre pas aisément.

Les assemblées sont réglées^ à certains jours marqués de la semaine, chez une dame ou chez une autre, ainsi que dans nos villes. Elles sont nombreuses, bien illuminées et de bon air, mais peu agréables, surtout pour les étrangers, dont les assistants ne songeant qu'à leur duo, ou qu'à jouer avec leurs camarades, ne s'embarrassent pas beaucoup. Les maltresses de maison, qui devraient être plu attentives pour eux ne le sont pas davantage ; elles s'entendent mal à faire leurs honneurs et laissent chacun s'intriguer pour son amusement, ainsi qu'il avisera ; de sorte que les gens qui n'ont que peu ou point de part aux duos relatent en groupe à deviser de la pluie ou du beau temps, ou d'autres nouvelles très-peu intéressantes, ou vont rôder d'une table de jeu à l'autre : méthodes peu récréatives, surtout pour nous, qui ne parlons pas facilement la langue en con* versation, et qui sommes peu au fait du propos courant. Ceci fait que je ne vais que rarement chez madame Bolognetti, où est la grande assemblée, mais plus souvent chez madame Patrizzi et chez la baronnesse Piccolomini, Celle-ci, quoique de moyen âge, est encore fort belle, tout à fait gracieuse et prévenante, et faisant beaucoup de politesses aux Français ; l'autre est la femme du général des postes^ riche, aimant la dépense, entendant mieux qu'une autre à faire les honneurs de sa maisonf, ayant même parfois un souper chez elle, les jours d'assemblée ;

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chose rare ici , et dont l'usage n'a commencé à s'introduire que depuis peu, dans trois ou quatre maisons. Au reste, ces jours marqués d'assemblée dans chaque maison sont tout à fait commodes pour les étrangers. On sait chaque jour de la semaine où l'on pourra se rendre et passer la soirée. On s'assemble sur les huit ou neuf hei:^res du soir, jusqu'à onze heures ou minuit, qui fest l'heure du souper pour les gens qui soupent ; il y en a beaucoup qui ne sont pas dans cet usage, ou du moins en général on soupe très-légèrement, et je crois que, si nous faisions ici un long séjour, nous en perdrions nous-mêmes peu à peu l'usage : c'est sans doute par la nature du climat, qu'un seul repas suffit. Il est facile aux gens d'une certaine façon d'être présentés partout en huit ou quinze jours, et d'entrer en quelque connaissance avec la plus grande partie de la ville.. Les Romains sont fort accueillants à cet égard, accessibles aux étrangers, et d'un commerce doux, à ce qu'il m'en parait jusqu'à présent. Les mêmes gens qu'on a vus une fois dans les assemblées s'y retrouvent toujours: ils sont constants dans leurs habitudes. Cette villeci, quoique très-grande, ne sent point la capitale ; la vie que l'on y mène est assez uniforme et plus semblable à celle de nos grandes villes de province qu'à celle de Paris, où tout est tumulte et variété. Le grand nombre de gens qui habitent Paris y produit cette confusion et ce changement perpétuel de société. Tout le monde y vit ensemble, sans se connaître et se soucier les uns des autres. Quelque

vaste que soit l'enceinte de Rome, elle n'est habitée que dans un tiers ou environ. On se voit tous les jours ; on est au fait des moindres allures. La. vérité est qu'on ne peut pas tourner le pied sans être la proie des caquets ; tout y est matière à gazette : avec cela entière liberté dans les actions; laissez-les dire, ils vous laissent faire^ et je ne sais, tout mis en balance , s'il y a aucune autre ville en Europe plus agréable, plus commode^ et que j'aimasse mieux habiter que ceUe-ci, sans même en excepter Paris.

La maison que nous fréquentons le plus est celle de la princesse Borghese, sœur du connétable Coltmna ; c'est aussi le rendez- vous ordinaire des Anglais , qui sont ici en grand nombre, la plupart fort riches. Sa maison et celle de Santa-Groce sont les plus considérables delà ville. Laprincesseest aimable, enjouée, spirituelle, galante, et d'une figure agréable. Monsieur son époux est assez bien aussi de figure, et ses deux frères, le cardinal et don Paolo, encore mieux. Le sang des Borgheses est beau, ainsi que celui des Rohans parmi nous ; mais ledit seigneur n'est pas si gracieux que sa femme, qu'il trouve un peu trop avenante, ce dont il fait souvent la mine, sans qu'il en soit ni plus ni moins. Pour moi, je sais très-bon gré à la dame de s'être approprié le chevalier Marco Foscarini, ambassadeur de Yenise, homme plein de feu et d'esprit, qui me réjouit tout & fait quand je puis le raccrocher en conversation. Le mal est que je n'en jouis pas autant que je le voudrais ; c'est un joueui? endiablé, qu'on ne peut tirer du pharaon. De

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dépit, et faute de savoir que faire, je me mets à y jouer aussi, et j'y perds mon argent comme un seigneur. Le pharaon Borghese me coûte déjà deux cents sequins, que j'avais gagnés à Florence, au trente et quarante, Je m'en tiendrai là selon Tappa^ rence. Je ne voudrais pas être le fermier de ce qu'y perd Migieu, qui s'entête contre la mauvaise fortune, avec l'opiniâtreté d'une vieille mule. Ce pharaon est très-gros, très-bizarre, très-inégal entre lés joueurs, les uns jouant aux testons, les autres aux vingt sequins. Foscarini met mille baïoques sur une carte, ce sont des sous, quatre pistoles d'Espagne sur une autre, un' écu sur une troisième ; toujours il parle, toujours il remue. Le banquier a beau vouloir éclaircir les affaires : caro vecchio, lascia fart a mi. C'est une vraie comédie ; le banquier en perd la tète; mais en fin de compte, il tire toujours tout. C'est un maudit Boccapaduli, que nous appelons, en haine de son métier et de sa main harpie, Bocca Paliêdi, bouche de marais : effectivement, c'est un abîme sans fond où tout se perd. La peste ! sa profession doit lui valoir bien de l'argent dans son hiver ; avec cela on le tromperait tant qu'on voudrait, sans qu'il pût Tempécher. Jamais il n'y eut de manière plus extraordinaire de jouer le pharaon, et ce jeu, qui est trèsgros-, serait le plus froid du monde sans le carillon qu'y fait Foscarini. On n'y voit pas un sou d'argent, métal hors d'usage ici, où on ne connaît que le papier, ainsi que je vous l'ai déjà marqué. Le tailleur met un portefeuille de billets de banque sur la table;

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chaque ponte fait son jeu; déchirant des morceaux de cartes devant lui, pour marquer ce qu'il gagne ou ce. qu'il perd. Si le3 morèeaux de cartes sont du côté peinty il gagne ; s'ils sont du côté blanc^ ils marquent le nombre de ce qu'il perd. On ne fait qu'ôter et remettre, tourner et retourner ; en quittant on dit au tailleur : Monsieur, vous me devez tant, ou je vous dois tant, et l'on ne paye point ; cela n'est pas d'usage, parce que l'on n'est pas censé avoir des billets sur soi ; on paye la première fois que l'on revient dans la maison. Jugez quel tracas îaii ce petit commerce, surtout quand un ponte a devant lui trois tas de morceaux de cartes, les tms aux sous, les autres aux écus, et les autres aux pièces de Portugal. J'ai demandé au tailleur comment il se trouvait d'avoir tant de débiteurs tout à la fois, qui ne payent qu'au revoir, et qu'on pourrait bien ne pas revoir , car cette maison-ci est toujours pleine d'étrangers. Il m'a répondu qu'il n'y avait presqiie jamais rien perdu ; qu'on jouait fort loyalement (en effet, on n'entend pas trop parler de filouteries au jeu); qu'il s'était fait une habitude d'avoir l'œil sur tout ce tracas, et qu'il ne lui était jamais arrivé qu'un coup faux de sept cents sequins, qu'il avait néanmoins payés sans mot dire, de peur que l'aventure ne fit de la peine à madame Borghese : c'est que le belltre avait peur de déplaire par un éclat , et d'être congédié d'une maison où il trouve si bien son compte. Je ne sais comment les maîtres de la maison font le leur ; en tout cas leur assemblée ne doit pas les ruiner. Au diable, si j'y ai

VU encore donner un verre d'eau à personne ; mais, dans la belle saison, on dit qu'ils vont à leur maison de campagne de Mondragone, où ils emmènent ou invitent les gens de leur connaissance à les venir voir, et font une grande dépense. Il nous revient bientôt une noce dans la maison. La Zitella Borghese se marie, dans peu de jours, au prince impérial de Francavilla, qui l'emmène à Naples. Grande perte pour les Anglais ; Stafford et le petit Gook font sans cesse la rque autour d'elle :

Et sequitur leviter filia matris iter, .

Je mets cette médisance en latin, parce qu'elle n'est que pour votre mari, qui les aime.

Yous m'allez demander à la lecture de cette lettre : Qu'est-ce donc que cette jalousie italienne dont on parle tant en France ? Ma foi ! je n'en sais rien. Vous ayez déjà vu par mes lettres précédentes que c'était im préjugé dont il fallait revenir; aussi les religieuses se plaignent-elles qu'elles n'ont presque plus de pratiques. J'ai cru encore reconnaître à Naples l'extérieur de la jalousie : il semble qu'on l'ait chassée devant soi et rencognée au bout du pays ; mais Naples a plutôt les mœurs espagnoles qu'italiennes. Ailleurs , les femmes paraissent avoir à l'extérieur leurs coudéesfranohes sur l'article de la galanterie. Je ne laisserai pas que de faire à ce sujet deux remarques : l'une , que les femmes en public ont plutôt l'air de l'indécence que l'air de la liberté ; au reste , nous appelons indécence ce qui est contraire à nos mœurs ; mais ce n'en est plus une quand l'u-

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sage du pays y est conforme ; la seconde, que si les maris ne paraissent pas formalistes, au moins les ga« lants sont - ils si assidus qu'ils deviennent des argus plus incommodes cent fois que les maris; on les trouve toujours là plantés le jour et là nuit, à ce que je crois, à contrecarrer un pauvre tiers qui voudrait faire fortune. Cette odieuse race de sigisbés épouse les femmes dix fois plus que les époux. Par exemple, je me porte pour amoureux d'une petite madame Ricci, jolie et mignonne au possible; n'a-t-elle pas éternellement un certain don Paul Borghese, qui la serre de si près qu'on ne passerait pas un fil entre eux ! Je vous disais tantôt que ce don Paul est d'une très-jolie figure; je me rétracte, je le trouvé fort laid. Lacurne, de son côté, s'est attaché au char de madame Bentivogiio, la Bolonaise, femme aimable et gaie , doiit le mari est le meilleur homme du monde ; mais la dame a un grand marquis Bevilacqua, son cousin , par qui le pauvre Lacurne est perpétuellement tenu en échec : on ne les voit jamais l'un sans l'autre. Nous ne pouvons les voir paraître sans nous rappeler en riant, Lacurne et moi, cet endroit que vous savez des lettres de madame de Se vigne , où elle dit : ce Voilà la bonne Dugué-Bagnols, c( et le grand marquis La Trousse. » Legouz a été plus rusé ; il s'est adressé à la Vergine Patrizzi, nouvellement mariée au comte Montorio, et fort laide; au moyen de quoi elle n'a point de galant.

Aj,outons une troisième remarque aux deux que j'ai faites ci-dessus, savoir qu'im homme et une

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