II
femme qui se sont pris réciproquement, se gardent. Les affaires y durent vingt ans ; on ne sait ce que c^est que les faire succéder les unes aux autres. C'est ici le triomphe de la constance , ou , si vous voulez , de l'habitude : ce que je vous dis, au reste, n'est pas tout à fait sans exception; mais en général la coquetterie de nos femmes françaises, dont quelques-unes mettent leur gloire à agacer les hommes et à se faire suivre d'un grand nombre d'adorateurs, est regardée comme le comble de Tindécence et des mauvaises mœurs. Il est probable qu'ime pareille façon d'agir ne serait nullement tolérée par les maris, au lieu qu'ils paraissent souffrir d'assez bonne grâce , qu'une femme choisisse un amant, pourvu qu'elle s'y tienne ; de sorte qu'elles ont plutôt deux maris qu'un galant , car il est pareillement malhonnête et hors d'usage ordinaire à un galant de quitter sa maltresse. On vous dit, au surplus, que ces sigisbés sont sans conséquence ; que leur constante assiduité n'est qu'un usage reçu de politesse extérieure ; qu'ils n'ont aucune pluç intime prétention , et qu'il faut avoir l'esprit naturellement mal fait, ou gâté par les coutumes de Fjauce, pour rien Iniaî^'int-i* au delà '.
Foiso fVit ver, ni;i p»u«Miori crodibiU' A clii M Sf'iini» su»» t'osso siun«»rt'.
Ah! ma chère amie, voilà encore du jargon étranger qui m'échappe ; excusez l'habitude, perche
^ Ce tableau de mœurs ressemble singulièrement à celui de la société de Vienne en 4746, par lady Montagu. B« G.
FEMMES, ASSEMBLÉES, CONVERSATIONS. 2l9
ho spesse volte più duna lingua in bocca. Tant il y a que sur ceci vous croirez ce qu'il vous plaira; je m'en retnets à votre bon esprit.
Pendant que nous sommes sur ce chapitre , i) faut que je vous conte une bonne scène que nous eûmes peu de jours après que Legpuz fut arrivé, lorsqu'il n'était pas encore bien au fait des gens. Nous étions huit ou di^ chez madame Borghese à deviser autour de son lit, où elle était en couche. On se mit à parler des femmes de la ville , à nous demander comment nous les trouvions , et lesquelles étaient le plus à notre gré. J'exaltai comme de raison madame Ricci. Par parenthèse , mon goût ne fit pas fortune dans rassemblée, parce qu'elle n'est que jolie, et qu'ici , la beauté consiste dans la régularité des grands traits proportionnés ; ils n'ont même point de termes dans leur langue pour rendre ce que nous appelons une jolie femme; on convint, cependant, qu'elle plaisait extrêmement à presque tous ceux de notre nation, perché era una bellaFrancese. Après cela, Legouz se mit à dire : « Pour moi, je suis pour la Vergine Patrizzi :^ elle n'est pas jolie , elle est très - brune , maigre , marquée de petite-vérole ; malgré cela , ellemeplait plus que pas une autre. Elle est jeune, gaie, d'une humeur douce et spirituelle! elle a une taille dégagée , de petits yeux noirs et perçants qui me vont au cœur. C^est ma maltresse; je ne connais pas le seigneur Montorip son époux ; mais je veux le voir souvent chez lui , et je lui ferai tant de courbettes qu'il faudra qu'il soit bien fâcheux
sMl ne me donne à dîner deux fois la semaine. » Chacun se mordit les lèvres, pour s'empêcher de rire. J'avais voulu l'interrompre au premier mot ; car vous noterez que Montorio était là présent, assis dans la ruelle du lit. Madame Borghese, près de qui j'étais, me retint fortement par le bras. Montorio se mit à dire gravement : «Que voulez- vous? monsieur, je n'y ai point été trompé. Dieu l'a faite laide, je l'ai prise, laide je la garde ; je n'imaginais guère qu'on en dût devenir amoureux , et je suis fort content qu'un homme d'esprit et de bon goût soit venu de si loin pour la trouver à son gré et la préférer à de plus belles. Pour vous faire voir que nous ne sommes pas si fâcheux qu'on le croit, ni si difficiles à faite connaissance, faites-moi Thonneur de venir demsiin dîner chez moi. » L'intrépidité de Legouz fut d'abord un peu déconcertée ; mais il fut bientôt remis. Tout se passa à badiner là-dessus de part et d'autre, et effectivement il s'est mis sur le pied d'aller assez souvent diner chez Montorio : au reste,, vous «entez assez que toutes nos galanteries ne passent pas l'épiderme. Madame Montorio, quoique peu jolie, est réellement fort gentille, et parait attachée à son mari.
Les dames ici ne mettent point de rouge, et ne se pomponnent guère ; leur coiffure n'est pas d'un grand attirail : elles sont un peu sujettes aux cheveux gras, ce qui a fondé le reproche de peu de propreté, dont on les taxe dans les autres villes. Ici où l'on fabrique les meilleures pommades du monde^
car celles de Rome sont beaucoup plus douces et plus suaves que, celles de la fonderia de Florence, elles ont une horreur invincible pour les odeurs, prétendant que 4'usage en est pernicieux pour les femmes en ce climat-ci, et les fait sans faute tomber en syncope. Tenez donc pour certain qu'elles n'en usent nulle part, et qu'elles ont remis à la mode le goût d'Henri IV; si bien que le grand Pompée, célèbre distillateur en vogue, serait bientôt à l'hôpital, s'il n'avait d'autre pratique que la leur. Cette répugnance me parait une mignardise prise à contresens. Me trouvant il y a quelques jours chez le cardinal Passionei, des religieuses lui envoyèrent les pbis beaux cédrats que j'aie vus de ma vie ; j'en mis deux dans mes poches, et m'en allai de là jouer chez madame Borghese. Je m'avisai de les présenter à la zitella Borghese, qui me dit : « Ah ! monsieur , « cachez-les, et emportez-les ; si maman les voit, elle c( se trouvera mal. » J'allai les porter dans une autre salle éloignée, et vins me rasseoir à ma place, où je continuai de jouer. Au bout d'une heure, quelqu'un parla de ces cédrats que m'avait donnés le cardinal, et madame Borghese, qui à la vérité était en couche, prit des vapeurs ; mais tant que j'avais été assis près de son lit, avec les cédrats dans ma poche, elle s'était portée à miracle.
Les femmes du commun sont ici glorieuses, volontaires et fainéantes, ce qui vient de la facilité qu'elles ont à trouver des dots pour se marier, et par une suite du peu de soin que l'on se donne pour les éle-
5m XLIV.-A MADAME CORTOIS DE QUIHCEY.
ver au travail . Après les peuples mahométans, je crois qu'il n'y a point de nation au monde plus charitable que la nation italienne. Il n^y a presque point de jour où, dans les grands couvents de moines, on ne distribue la soupe à tous ceux qui viennent la demander à la porte. Aux fêtes solennelles, il y a des fondations dans plusieurs églises, pour distri-» buer des dots aux pauvres filles, soit pour prendre le voile , soit pour se marier selon leur goût. La somme est fixée, de même que le nombre des filles qui viennent en procession la recevoir. Ces charités si fréquentes et faites sir mal à propos sont un dès grands vices du gouvernement de ce pays, où elles entretiennent la fainéantise et la mendicité. Aussi, c'est une chose exécrable à voir que le nombre des mendiants dont on est assailli dans les rues de Naples et de Rome. Quand une fille du commun a la protection du bâtard de l'apothicaire d'un cardinal, elle se fait assurer cinq à six dots, 4 cinq ou six églises, et ne veut pli^s apprendre ni à coudre ni à filer. Un autre gredin l'épouse par l'appât de cet argent comptant. La donzelie veut qu'on lui fasse faire, sur son argent, de beaux habits et bonne chère à sa noce ; tant que la somme dure, on n'a garde de songer à travailler; quand elle est finie, on fait des croix de Malte. Il faut que le pauvre diable ait la peine de tout le ménage; car sa femme, élevée dans l'oisiveté, ne sait rien faire, et ne mettrait point cuire un tEuf pour son propre diner ; c'est le mari qui est chargé de tout, avec l'ennui de s'entendre répéter
qu'il n'avait pas le sou, et qu'il a mangé .tout l'argent qu'on lui^ avait apporté ; la femme passe son temps à la fenêtre, à- regarder les passants. Je suis quelquefois indigné, quand je vais demander quelque chose dans une boutique, de m'entendre répondre : « Monsieur, nous en avons; mais cela est placé si « haut ! Revenez ime autre fois, s'il vous plaît. »
Les prpcès pour fait d'impuissance, si rares chez nous parmi les gens de condition que nous n'en avons pas vu d'exemple depuis l'affaire du duc de Gesvres, arrivée il y a environ trente aijs, né le sont pas autant ici. On dit que la mode en est venue des Génoises. On en rit, car la matière en donne envie d'elle-même ; mais on ne trouve pas choquant que les femmes soient mal satisfaites de n'être pas contentes. Ont-éUes tort dans le fond? Je vous en fais juges, mesdames, vous qui connaissez le beau rameau d'olivier qui fait la paix du ménage. Les nations ont, de part et, d'autre, des façons de penser bien diverses : chez nous la chasteté est une vertu qui a le pas sûr toutes les autres, s'il faut vous en croire ; car Dieu sait combien vous faites les renchéries, du peu que vous avez. Sur quoi je vous dirai en passant que vous ne devriez, pas tant vanter cette vertu, de pexur que Ton ne croie que vous ne l'exaltez si fort que parce que vous trouvez qu'elle est la plus difficile à pratiquer. Chez les Guèbres, la chasteté absolue est regardée comme une abomination devant Dieu, n'y ayant rien de plus conforme à ses premiers précepte^ ni de plus méritoire, que d'entretenir le monde qu'il
a créé, en y produisant et faisant croître autant de créatures humaines, de plantes et d'animaux quHl est possible. En général, le célibat chez tous les Orientaux est regardé comme un état malhonnête, et la stérilité comme un très-grand malheur. Leur morale, à cet égard, me parait plus saine que la nôtre. J'en ai un bon garant ; c'est celui qui a dit que Farbre qui ne produit point de fruit sera coupé et jeté au feu. Grâce au ciel, ma chère amie, vous êtes à couvert de la cognée, sinon de volonté, du moins de fait. Mais je vous devais ce sermon moral en payement des lamentations que je vous, entends faire pour trois petits garçons marmousets que vous avez. Revenons à nos BabilanSy c'est ainsi qu'on appelle à Gènes les maris de non-valeur. Malgré toute ma science en étymologie, je n'ai pu découvrir l'origine de ce nom-ci. Nous voyons ici trois procès de cette nature, deux desquels ont été terminés à la satisfaction des plaignantes, comme c'est l'ordinaire; l'autre fait grand bruit, et va se juger bientôt.
Le premier était celui de madame Grimaldi, cidevant mariée «à un Gozzadini de Bologne. Le cardinal Alexandre Fa parfaitement servie dans cette affaire et la sert bien encore, à ce que l'on en peut juger ; ce sont de ces cartes routées dont je vous parlais ci-dessus.
L'autre jour on apporta pendant le dîner, chez lo cardinal de Tencin, la Petite Gazette de Rome^ où il y avait un assez bon conte qui fit faire la mine au bénin cardinal, en même temps qu'il se mordait
les lèvres pour s'empêcher de rire . Il faut savoir qu'Alexandre Albani est protecteur de Sardaigne, Voici ce que contenait l'article : «Hier on donna, au théâtre a d' Aliberti, la première représentation de l'opéra de a Siroë, mis en musique par Gaétan Latilla, sur les « paroles du Métastase. Son Éminence Monseigneur « le cardinal Alexandre, qui avait passé l'aprèsc< dîner en affaires chez madame Grimaldi, avec le « ministre du roi de Sardaigne, honora la repxésen- « tation de sa présence ; mais^ négligeant ce diver- (( tissement, il sortit du théâtre après le premier « actcj pour retourner chez madame Grimaldi. »
La seconde dame démariée est une Lanfreducci, grande femme de vingt ans, faite au tour et belle comme uli ange. Oh ! pour ce n)ari-là, il fallait que son mal fût incurable ! Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il ne s'est pas défendu, et qu'il a laissé croire tout ce qu'on a voulu.
Après la dissolution de son premier mariage, elle vient, il y a quinze jours, de se remarier au petit Sampieri ; ce qui nous a procuré une noce somptueuse, l'époux étant fort de notre connaissance.
La dame n'a pas voulu risquer d'être deux fois dupe. Sous prétexte que le futur époux avait été fort libertin, elle a voulu un rapport de chirurgiens ; on lui en a fait un récit comme du nain d'Auguste. Si j'avais été à la place du petit Sampieri, je me serais piqué, et j'aurais demandé, à mon tour, un rapport de matrones.
Le troisième procès est d'une grande conséquence.