‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 14 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

Il s'agit de la Doria, ducliesse de Tursi, fille unique du riche Doria le Génois. On dit que c'est son père qui la pousse à poursuivre cette affaire, et qui, au désespoir de ce qu'elle n'a point d'enfants, la voudrait marier à un autre Doria de ses parents ; mais^le vieux bonhomme a beau faire,' jamais postérité ne sortira de sa fille ; c'est moi qui en suis caution. Il y a je ne sais combien d'années qu'elle est mariée ; elle a sa quarantaine ; avec cela un vrai remède contre l'amour. Elle est venue elle-même solliciter son procès; imprudence signalée! car son visage est une pièce justificative en faveur de son mari. On me la montra l'autre jour, dans une grande assemblée, chez le cardinal Aquaviva ; je ne pus m'empêcher de dire que ce procès pouvait se juger sur l'étiquette du sac ; cependant le pauvre époux a l'affaire fort à cœur, à cause des beaux yeux de la cassette. On m'a conté que, passant à Ancône pour venir ici, le nom de la ville lui avait porté bonheur, et procuré un accident fortuné. Il envoya, sans perdre de temps, réveiller, au milieu de la nuit, un notaire et un médecin, pour dresser procès- verbal. Ces gens-ci, fâchés de voir troubler leur sommeil, s'écrièrent : (( Eh! mon Dieu! est-ce que M. le duc se trouve (c mal ?— Au contraire, leur répondit-ôn. — Eh bien ! « puisque cela est, reprirent-ils, nous irons demain « matin. » Le pauvre plaideur s'écria, à' son tour, qu'il était ruiné. En 'effet, faute d'avoir saisi l'occasion par devant, elle s'est trouvée chauve d'ailleurs. Si vous ailliez lés nouvelles de palais, je vous

manderais comment ce procès sera jugé. Tentends dire qu'il y a beaucoup de passion et de cabale dans cette affaire ; on croit que la duchesse gagnera, quoique la voix du public ne lui soit pas favorable ; on trouve que c'est s'y prendre un peu tard, après douze ou quinze ans de mariage.

La coMersation du cardinal Aquaviva, où je trouvai cette dame, se tient deux fois la semaine; elle est nombreuse et magnifique : on n'y joue que rarement. C'est une conversation 'proprement dite, car on ne fait qu'aller conversant çà et là, le long des appartements ; quelquefois il y a de la musique, et toujours abondance de chocolat et d'eau glacée ; pourtant ce que je préfère le plus, ce gont certains sorbets à la cannelle tout à fait délicieux, moins solides que les glaces, mais plus que les simples eaux : il faut que j'envoie mon valet de chambre chez le cardinal apprendre à les faire. Je m'imagine que c'est une composition de glaces légères, rafraîchies à l'extrême, dans la neige, sans sel.

Le cardinal AquaViva d'Aragon tient l'état du plus grand seigneur de Rome : il est ïiaturellement magnifique et à portée, par ses grands revenus, de suivre son goût à cet égard. Le seul archevêché de Montréal en Sicile lui vaut, à ce que l'on dit, cinq à six ceni mille livres. Il est chargé des affaires d'Espagne et de Naples ; ce qui lui donne un crédit pres^ que général à Rome; les affaires des Romains et celles des Napolitains étant fort mêlées, à cause du voisinage des deux États. Il y eut, il y a quelque temps^

f28 XLIV.— A MADAME CORTOTS DE QUINCEY.

une émeute populaire autour de son palais ; tous les fiefs des seigneurs romains qui tardèrent à y accou* rir furent saisis par les ordres du roi, sans en excepter ceux du connétable. Ce cardinal est d'une grande et belle figure, quoique un peu matérielle ; il parait avoir l'esprit fait comme la taille. Il vit en grande intelligence avec le cardinal de Tencin; quelques gens même prétendent que celui-ci le gouverne, ce dont je doute un peu : le seigneur aragonais me paraissant d'un caractère fier et entier, quoique rond dans ses manières et fort poli dans le monde ; il aime le plaisir, les femmes et la bonne chère ; j'ai mangé chez lui des esturgeons dignes d'Apicius. Je m'étais souvent étonné du grand affolement que les Romains avaient autrefois pour ce poisson qui, selon moi, est à Paris inférieur à plusieurs autres, quoiqu'il y soit'fort cher et fort recherché ; mais l'esturgeon du Tibre, fortau-dessus de celui de l'Océan, a justifié dans mon esprit la gourmandise de ces honnêtes anciens. Il est, en vérité, d'un goût exquis, contre l'ordinaire des poissons de la Méditerranée, qui ne valent pas, à beaucoup près, ceux de l'Océan.- On n'a ici, par exemple, que des huîtres fort médiocres, même celles qui viennent du golfe Adriatique, quoique meilleures que les autres. Pline n'était pas un sot, lorsqu'il a dit que les huîtres du lac Lucrin n'avaient eu tant de vogue que parce que l'on ne connaissait pas alors les huîtres d'Angleterre ; mais où diable en avait-il mangé lui qui parle ?

Le cardinal de Tencin s'est mis aussi, depuis quel-

ques semaines, à tenir une conversation. Il y avait tant de monde les premières fois, qu'on faisait foule dans l'appartement, comme vous le voyez dans ces salles de bal où la cohue empêche de danser. Jugez combien on est amusé et à son aise de ces sortes d'assemblées I Celle que nous fréquentons le plus volontiers est celle de notre ami Buondelmonti, avec qui nous étions entrés en connaissance, lorsqu'il était vice-légat d'Avignon. On l'a fait depuis gouverneur de Rome; cette place lui donne le premier rai^g parmi les prélats {monsignori)^ et le va mener bientôt au cardinalat. Tant pis pour la ville et pour sa police ; elle aurait bien besoin de garder longtemps dans cette place un homme d'esprit et de tète tel que celui-ci, très-capable, si on le laissait faire, de rétablir le bon ordre dans une ville où il y en a si peu ; mais ic\ les moindres vauriens trouvent des protecteurs. Xe Buondelmonti en gémit souvent avec nous, et nous dit : a Quel bien voulez-vous que fasse (( un homme dans une telle place, où il y a autant de (( maîtres qu'il y a de cardinaux*? » Chacun, à l'envi l'un de l'autre, est jaloux de son rang, de son droit, de son asile, et tout est asile ici : les églises, l'enceinte du quartier d'un ambassadeur, la maison d'un cardinal ; si bien que les pauvres diables de sbires (ce sont les archers de la police] sont obligés d'avoir une carte particulière des rues de Rome et des lieux où ils peuvent passer, en poursuivant un. malfaiteur. Il y a quelque temps qu'ils s'avisèrent d'arrêter un homme devant le palais de France, l'ambassadeur

y étant et même à la fenêtre : Dieu sait comment la livrée leur tomba sur le corps et les étrilla delà belle manière. Il est vrai que cela était fort imprudent de la part des sbires en pareille oiçconstance , et que Tambassadeur ne pouvait guère s'empêcher de le trouver taauvais. C'est un vice du gouvernement que Ton soit ainsi dans le cas de s'occuper de ses prérogatives particulières, au préjudice du bon ordre public. Si le pape voulait avec fermeté abolir en une seule fois tous ces droits abusifs, j'ai lieu de croire, par ce que j'ai ouï dire aux ambassadeurs, qu'il n'y trouverait pas de grands obstacles de la part des couronnes; mais tant que la plate bigoterie lais-* sera subsister d'autres a$iles, il ne se fera rien à cet égard.

Il arriva l'autre jour une aventure propre à vous donner un échantillon dé la police de la ville ; peu s'en fallut que j'en fusse la victime, car je passais en carrosse à cinquante pas de là. Un malfaiteur, réfugié sous le I portail d'une église voisine de la Chancellerie, se prenait à tout moment de querelle avec le portier de ce palais. Un beau matin, pour terminer la dispute, le portier prit un fusil, et, du pas de sa porte, tira son homme comme un lièvre au glté. Il ne le tua pas ; mais il tua un pauvre abbé qui passait dans la rue. Aussitôt il se renichà dans sa loge, où il se tient coi selon l'apparence, et on ne l'a pas aperçu depuis. Le gouverneur Buondelmonti trouve extrêmement mauvais que les portiers des cardinaux s'ingèrent à exercer si maladroitement la justice pu-

blique ; mais, quoi qu'il ait pu faire ou dire au cardinal Ottoboni, on ne veut point livrer Phomme, et l'affaire en restera là, ou n'aura que des suites sans importance. J'ai vu le gouverneur furieux de cette aventure.

Nous avons ici quelques autres maisons françaises : celle de l'abbé de Ganillac, comte de Lyon et auditeur de Rote, homme doux et poli, qui a un beau palais, et fait la meilleure chère du monde ; celle du consul de la nation^ un M. Digne, bonhomme trèsofficieux, m^ri d'une très-digne femme que je m'ap-^ proprierais volontiers, si la place n'était déjà p^*ise. Diantre ! il faut se lever matin ici pour les trouver vacantes ; du reste, c'est la plus grande preneuse de chocolat et la plus grande joueuse de minchiate qui soit dans le monde. Ceci me procure quelque dédommagement.

Detroy, directeur de l'Académie de peinture au palais de France, se pique surtout de faire les honneurs de la ville aux gens de la nation : c'est presque un seigneur. Mais le métier comporte un peu de vent dans sa tète, et l'on n'y fait pas d'attention. Il est à son aise, et tient au vrai une asçez bonne maison. J'y vais souper volontiers : il a une jçune femme aimable., polie et d'une assez jolie figure ; pour celleci, elle est dévote. On joue aux échecs, au piquet ; on converse des petites nouvelles de France ; on s'égosille sur la peinture contre M. Detroy, qui ne connaît point de peintre stu-dessus du Yeronese, si ce n'est lui-même.

'2:h xlv.— a m. de quintin.

Voilà, ma chère amie, puisque vous le demandez, ^ le détail circonstancié de mes soirées, jusqu'au jour où les spectacles vont commencer ; car alors il n'y a plus d'assemblées, si ce n'est au spectacle même et dans les loges. La plupart de ces amusements n'ont presque rien d'amusant; et, quand ils seraient les plus vifs du monde, il est certain qu'à la longue, rien ne dédommage du plaisir de vivre dans sa société ordinaire, avec les gens que l'on aime et auxquels on e«t accoutumé. S'il en est ainsi, jugez si la vie errante et sans suite que je mène, si tous les plaisirs ensemble réunis, pourraient me tenir lieu d'une amie telle que vous ! Je ne sais pas encore en quel temps nous partirons d'ici ; il n'y a rien de décidé à cet égard entre nous, et vous savez que nos qompagnons sont nos maîtres; niais je vous jurç que le moment qui me rapprochera de vous sera pour moi le plus beau de tout le voyage. Mille compliments à votre mari et au seigneur Kingston.

Suite dtt séjour à Rome.

Commençons aujourd'hui notre promenade par le Gapitole, mon cher Quintin ; songez à être sage, et à ne me pas tant fatiguer que les deux dernières fois ; sans quoi j'ai un secret pour me défaire de vous, et

faire servir votre personne illustre d^exemple à la postérité, en vous précipitant de la roche Tarpéienne. Le saut n'est pas fort périlleux; aussi ne veux-je que la conversion du pécheur et non sa mort. Vous tom*beriez sur vos pieds ou à peu près, dans la cour du palais Caffarelli, comme du balcon de votre cabinet, dans la place Saint- Jean : cette chute n'est pas absolument naeurtrière. Il en faut conclure que le terrain autour de la montagne s'est furieusement exhaussé depuis Manlius. L'entrée du Capitole était autrefois par l'arc de Septime Sévère, du côté du Foritm romanum. On voit encore de ce côté, à main droite en montant, de grands restes de fondations et d'équarries antiques, sur lesquelles portent les nouveaux bâtiments. On y arrive aujourd'hui du côté opposé, par une belle et large rue ; on monte la montagne par un escalier extrêmement large, ou plutôt par une rampe douce à talus, bordée ainsi que la cour d'en haut d'une belle balustrade. Les piédestaux qui la terminent en bas supportent de gros lions de marbre égyptien, jetant de l'eau dans de grands vases, d'où elle retombe dans deux bassins ; ceux qui la terminent en haut supportent les colosses de Castor et PoUux, menant en main leurs chevaux^ d'une grande manière grecque. Tout le long de la balustrade d'en haut on a rangé de eôté et d'autre, par symétrie, les trophées de Marins sur les Gimbres et les Teutons, que Sylla fit abattre et que César fit relever. Deux autres colosses et deux petits piliers, l'un desquels est la première colonne milliaire sur-

montée d'une boule dorée ; on a posé au-dessus de l'autre pilier l'urne en bronze, contenant les cendres de Trajan, qui était jadis au sommet de la colonne, dans la main de ]a statue de cet empereur.

Les statues de Castor et PoUux se voyaient autrefois dans le théâtre de Pompée ; le premier milliaire au nailiéii du Forum : c'était de là que partaient toutes les grandes routes. En France, où nous avons fait sous ce règne-ci tant de beaux grands chemins, ne ferait-on pas bien de placer, de lieue en lieue, de pareilles petites colonnes numérotées, à commencer par la première, placée au centre de Paris, sur le Pont-Neuf, au pied de la statue de Henri IV ? Le Capitole moderne est coûiposé dé trois corps de bâtiments isolés ; celui à droite est le palais des Conservateurs du peuple romain ; à gauche, le palais des Antiques. La cour est carrée ; on a placé au milieu là statue équestre de Marc-Aurèle % de bronze jadis doré, la plus belle pièce qui existe au monde en ce genre. Tous les autres chevaux de bronze doivent être les très-humbles serviteurs de celui-ci. Rien n'a mieux l'air de vérité que la saillie d'un certain peintre, qui lui disait un jour : « Que ne marches-tu tt donc? Ne sais-tu pas que tu es en vie? » L'empereur est dans une attitude tranquille, étendant le bras et haranguant son armée. Les trois palais, à pilastres corinthiens, sont couronnés par une balus-

^ Trouvée dans le Campo-Vaccino, celle sialue fbl placée par Sixle IV devanl le palais de Lalran; el en 4538 Paul III la fil iransporler où elle esl mainienanl. R. C.

trade uniforme chargée de statues. Celui du milieu est surmonté d'une espèce de beffroi ou campanile^ haut et mince, terminé par un colosse représentant Rome chrétienne. On monte à ce même palais, le moins beau des trois, par un grand perron et un escalier double, de l'architecture de Michel-Ange ; le massif du perron, formant au-devant une grosse fontaine dans la cour, est orné par les côtés de deux statues de fleuves couchés, le Nil et le Tibre, et dans la nicjie du fond, la fameuse statue assise de Minerve ou de Rome armée, que je crois certainement être là même que Ton appelait autrefois la Minerve Catu^ li€nne,'ei que Catulus (Quintus Lutatius), prince du sénat, y fit placer, lorsqu'il eut fait rebâtir et dédié le Capitole, brûlé lors des troubles civils de Marius et de Sylla. Cette statue ^ de marbre blanc a une draperie de porphyre. Oh voit encore au Capitole l'inscription que Catulus mit alors au nouveau bâtiment : Q. Lutatius. Q. F. Q. N. Catulus eos. substructionem : et tabularium. ex. S. C. faciundtmi, cura-vit*. Tout cet assemblage formé, en vérité, un magnifique coup d'oeil extérieur, que vous comprendrez mieux en jetant les yeux sur l'estampe, que par les longues descriptions que je pourrais vous en faire.

- ^ Du sculpteur Euphranor.

* Catulus consacra le Capitole réédifié sous Sylla, peudaDt Tannée de son cpnsulat, en 676. Calulus est le dernier Romain à qui ail été conféré le litre de prince du sénat; il mourut en 692.

336 XLV.— A M. DE QUINTINT.

LMntérieur de cesk trois palais, surtout de celui de Taile gauche, est rempli d'une immensité de statues antiques et d'inscriptions qu'on y amoncelle, de temps à autre, à mesure que l'occasion s'en présente ; mais le recueil a principalement été augmenté sous ce règne-ci, par les emplettes de Clément XII, et par l'acquisition qu'il a faite de la presque totalité du musée du cardinal Alexandre Albani. Tout cela est répandu sans ordre, dans les cours des ailes, sous les portiques, sur les escaliers, dans les appartements. Il serait bien temps que l'on y mit le bel arrangement dont ce recueil serait susceptible, et alors cette galerie ne serait nullement inférieure à celle du grand-duc ; mais je crois que l'espace manque. On parait néanmoins dans le dessein d^ travailler bientôt, d'y joindre en même temps tout ce que l'on pourra acquérir dans Rome et d'y former même une collection de tableaux. Il reste- à sskvoir si le pape qui viendra après celui-ci sera un homme de goût, et s'il trouvera de l'argent pour suffire à la dépense.

Je vais vous donner à bâtons rompus une idée de ce que je trouve de plus remarquable dans ce lieu , parmi les choses que j'ai crayonnées çà et là sur mon agenda , en me promenant. Vous aurez le reste de l'agenda dans la notice générale , sans aucun ordre aussi, pour me mieux conformer à mon original. Tout n'est pas dans cette liste, n'allez pas le croire. On n^aurait jamais fait, si l'on voulait noter sans omission la prodigieuse quantité de bustes, de sta-

tues de philosophes, poètes grecs, dieux, empereurs, etc., outre qu'il y en a dans le nombre tant et tant, que nous ne connaissons ni vous, ni moi ni les autres. ^

Vous trouverez d'abord sous les portiques , à gauche, votre ami Marforio, dès longtemps séparé de son cher Pasquin, qu'il a laissé fort délabré à l'injure du temps : il n'est pas lui-même tout à fait intact. C'est un gros fleuve qui avait fait sa première habitation dans le Forum MartiSy d'où il est venu Marforio, de Rhin ou plutôt de Nil^ qu'il était auparavant. Il croit être dans sa patrie , voyant près de lui quatre magots égyptiens , de granit , d'un style roi de et sec, comme toutes les statues de ce pays-là ; mais cependant pleins de feu. 11 faut que cette nation égyptienne d'autrefois eût dans la figure un caractère marqué que nous retrouvons dans toutes leurs statues : un certain nez carré , le menton de même carré et coupé, les joues relevées d'en haut, la taille longue et élancée, les épaules hautes;, la gorge relevée comme les joues : ces idoles viennent des jardins de Sallùste. Près de là encore est un grand tombeau d'Alexandre Sévère et de Julia Mammea^ sur lequel ils sont tous deux à demi couchés. Sur rescalier, le colosse de Pyrrhus, roi d'Epire, vêtu d'une cotte d'armes toute brodée, que le pape a nouvellement acheté de madame Massimi , et qu'il a fait réparer à grands frais , pièce très ^ rare dont l'ouvrage est plutôt grand et considérable que parfait.

Remarquez aussi, sur la rampe de l'escalier^ un

^H XLV,— A M. DE QUINTlN.

beau bas-relief de Marc-Aurèle vainqueur, fixé dans te mur y ainsi que la célèbre colonne ro^trale de Duilius % garnie des proues de navires pris lors de la première guerre punique. Ce monuncient, sic-est celui qui fut fait alors , comme il y a graode appa^^ H?ence , est une des plus anciennes antiques qui nous restent de la main des Romains : on a trouvé' cette colonne près de l'arc de Septime Sévère.

Remarquez encore un groupe exquis^ d'un lion et d'un cheval combattant. Plusieurs fragnaents de différents colosse&prodigieux de Néron, Domitien, Constantin, etc. Ces objets-ci sont dans la cour de l'aile droite ; mais je ne m'embarrasse guère de vaguer de la droite à la gauche.

Entrons dans les appartements. Marins, statue unique; nmis il y en a quelques bustes. Elle est au Capitole de temps immémorial : c'est par la tradition que l'on sait que c'est un Marius. On dit aussi qu'elle a jadis été confrontée avec une très-belle niédaille trouvée en Angleterre , dont la. légende était fruste ; mais on y lisait encore Gos, F//, ce qui ne peut convenir qu'à Marins. J'ai bien vite fait dessi-

* Le consul Dliiluis rempopia, Tan 493 de Rome, la première YÎcioiro natale sur les fïoUes de Carihage. La base seule de celte colonne esl antique, ou du moins ce fragmeiiit de la base qui porte les restes de rinscription^ et qui s* est presque arrondi à force d^avoir été roulé dans le Tibre. Toutefois, ce fragment même ue parait pas contemporain de la victoire ; quelques parties de Tinsciiplion, par leur orlhographe, pourraient faire supposer que ce fragment antique a pour date le règne d'Auguste ou même celui de Vespasien. La colonne actuelle est une imitation de celle trouvée dans le Forum et qui avait été élevée à Duilius. R. G«

SÉJOUR A ROx\iE. 239

ner sa triste physionomie, pour la mettre daus mon Salluste. Le Gladiateur [il Mirmillone) expirant , exquise antique du premier rang et même des premières de cette classe. On ne peut voirun corps plus parfait, ni une expression plus touchante ; il vient du jardin de Salluste. Le pape l'a acheté depuis quelque temps de la famille Ludovisi. Un jeune homme, vêtu d'une peau de lion , qu'on appelle le héros du mont Aventin ,, espèce d'Hercule italique : il a les membres gros et courts, terriblement renforcés. Cette statue est exécutée d'un style barbare et pourtant d'un assez grand goût : ce mélange a quelque chose de capricieux et de piquant. Une pleureuse d'enterrement, d'excellente expression :,laj JDea Pudicitia.XJa groupe admirable d'uni lion, qui ' dévore un cheval : la tète du cheval est moderne. Une tète de Brutus,. le fondateur d$ la république : fort rare ; le reste de la statue est perdu. On prétend ici que c'est celle sous laquelle on écrivit dans le temps de la dictî^turede César : Plût aux dieux que tu vécusses ! Cela est beaucoup plus aisé à imagine^ qu'à prouver. Pour vous indemniser de cett^ tète sans statjie, voici une statue sans tète. Pendons-nous, mon cher Quinlin^ car il n'y a pas eu d'homme que nous ayons plus d'envie de voir au visage : c'est Virgile. Les larmes en viennent aux yeux, d'apprendre qu'un poète si sage a perdu la tète Quelle honte aussi, de frapper jadis et aujourd'hui tant de médailles d'empereurs et de rois et de n'en avoir point frappé des gens vraiment illustres ! Ne donneriez-

VOUS pas cinq cents Tibères pour un Virgile? Au reste , demandez à ces genà-ci pourquoi cette statue est un Virgile : ils n'en savent rien, ni moi non plus.

La louve de bronze allaitant Rémus et Romulus est tout autrement authentique; elle est de toute ancienneté dans le Capitole. J'y remarquai avec une singulière satisfaction le coup de tonnerre qui a coulé tout le long de la jambe et l'a fondue en partie, lorsque la foudre la frappa l'année du consulat de Cicéron. Dieu sait combien il fait valoir ce prodige contre Catilina ^ !

Un peu plus loin , la statue de bronze de Léon X avec son gros cou apoplectique. Il ne faut pas s'étonner s'il est mort subitement, à quarante ans. J'en suis très-affligé , car il aimait les arts , les entendait parfaitement , et s'il eût vécu âge de pape , il nous aurait procuré une infinité de belles choses.

Dans le même appartement, les fastes consulaires originaux fixés dan§ la muraille ; c'est ce qu'on appelle les marbres capitolins, et les plus précieux, sans doute, de tous les monuments placés ici. Parmi le grand nombre d'autres inscriptions, il s'en trouve quelques-unes fort remarquables, comme celle qui regarde le consulat des deux Gemini*, sous lequel Jésus-Christ fut mis en croix; la loi Regia, conte-

^ Voyez sa troisième harangue. (Note de l'aut£ur.)

* Jésus-Christ fut crucifié sous le consulat de Servius Sulpicius tjalba [le même qui devint empereur Tan 68 de Tère vulgaire, à la mort de Néron), et de N. Cornélius Sylla, Tibère régnant. R. G.

SÉJOUR A KOME. Ul

nant la ratification de ce que Commode avait fait avant son avènement à l'empire, etc.

Remarquez aussi l'étalon des anciennes mesures romaines j déposé au Capitole. En fait de peintures, il n'y a rien jusqu'à présent de fort distingué au Capitole.

Passons à l'Ara-Cœli , pour y voir le tombeau de Siti Maani , dame babylonienne de la famille noble Goërida, dont Pietro délia Valle, son époux, traîna le corps avec tant de constance tout le long de la Perse et des Indes. On monte la montagne par un prodigieux escalier de marbre blanc de Paros, reste du temple de Jupiter Capitolin, qu'on a jadis détruit à cet effet. En vérité, c'était bien la peine !

Au bas de l'escalier, vous voyez une grosse statue de porphyre sans tête, et un mesquin petit tombeau de Térence , avec une figure en guise de médaillon , à qui le tempus edax rerum a mangé le bout du nez. L'église, bâtie sur les ruines de ce fameux temple de Jupiter Capitolin, le remplace très-mal au dehors; elle est tout unie et d'une mauvaise manière barbare ; au dedans, elle se pare trèsbien de deux belles files de colonnes de marbre dudit temple. Il y a force peintures, mais peu qui vaillent la peine d'arrêter ici une personne de votre importance, si ce n'est une Sainte-Famille de Raphaël.

En descendant le Capitole, à gauche, du côté du Forum romanumyje veux vous mener voir, sous la petite église de San-Pietro in carcere, im cachot, mais un cachot précieux, l'ancien Carcer Tullia-

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